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Retour sur le destin de Lionel Romney, marin afro-caribéen déporté au camp de Mauthausen, en Autriche. Une enquête familiale fouillée, qui raconte les doubles persécutions subies par les prisonniers de guerre noirs, persécutés par les SS et discriminés par d'autres détenus. angle mort de l’histoire européenne.
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00:06Lionel Romney est un jeune caribéen engagé dans la marine marchande.
00:11Parti en quête d'aventure, il va trouver l'enfer.
00:18J'ai fini par comprendre qu'il ne me disait pas tout.
00:25Il arrive dans une Europe où être noir peut être fatal.
00:32Nous, les Noirs, à la question de l'esclavage, c'est une question très importante dans notre histoire.
00:36Mais en faisant cela, on a aussi occulté la place des Noirs dans des moments de pleine histoire.
00:45C'était une période extrêmement troublée.
00:48Si vous n'étiez pas à rien, vous n'entriez pas dans les catégories acceptables.
00:53Et les nazis vous jugeaient indésirables.
00:58En tant que Noir, on ne peut pas cacher ce qu'on est.
01:00Et en même temps, c'est comme si on était invisible.
01:04On n'existe pas. On n'est pas là.
01:09L'historiographie a longtemps laissé de côté le destin des Noirs.
01:14J'ignore pourquoi il a fini par se confier après toutes ces années.
01:21En menant l'enquête, Mary Romney va reconstituer les épreuves et les dangers qu'a affronté son père.
01:28Un parcours représentatif de nombreuses histoires passées sous silence.
01:33Celle des Noirs sous le nazisme.
01:44J'étais jeune et insouciant.
01:48Persuadé qu'il ne pouvait rien m'arriver.
01:57Pendant de longues années, Mary a vécu avec les noms dits de son père Lionel.
02:02C'est une ombre qui a plané sur son enfance.
02:06En voyant les autres enfants avec leurs pères, je me rendais compte que notre relation était différente.
02:14En 1989, Lionel a 77 ans.
02:17Mary commence à l'interroger sur ses souvenirs.
02:20Elle va filmer leurs entretiens durant plusieurs années.
02:25Au fil des ans, j'ai commencé à lui poser des questions sur sa vie avant ma naissance.
02:31Je crois que tous les enfants ont cette curiosité.
02:35Lionel Romney fournit quelques éléments biographiques.
02:38Fils de parents afro-caribéens, il voit le jour en 1912 en République Dominicaine.
02:44Bientôt, sa famille part s'installer dans la partie néerlandaise de l'île de Saint-Martin.
02:58Il grandit dans un environnement multilingue.
03:01Il est fier de faire partie de l'équipe de cricket et il a son coin de plage préféré.
03:16A l'époque, Saint-Martin était assez paradisiaque.
03:23C'était bien avant l'essor du tourisme aux Antilles.
03:27L'île était très préservée.
03:30Mon père était attiré par l'océan.
03:33Il était fasciné.
03:38Il voyait des gens aller et venir.
03:40Il se demandait sans doute d'où ils arrivaient et vers où ils partaient.
03:45Ils savaient que le monde ne se limitait pas à Saint-Martin.
03:50Mais à mesure que Mary découvre le parcours de son père,
03:53elle se rend compte qu'il lui cache tout un pan de son existence.
04:08Quand je posais des questions à ma mère, elle y répondait volontiers.
04:14Mais mon père parlait seulement de sa petite enfance et de ses années de jeunesse à Saint-Martin,
04:20puis un peu de son arrivée aux États-Unis et de sa vie à New York à la fin des
04:23années 40.
04:26Il y avait un trou dans son récit.
04:29Et j'ai fini par comprendre que ce trou correspondait à la Seconde Guerre mondiale.
04:38C'est une lacune importante.
04:48Ce qu'ont vécu les Noirs a été effacé.
04:53Aujourd'hui encore, les gens sont très surpris d'apprendre qu'il y avait des Noirs en Allemagne.
04:59Ce nouvel angle de recherche universitaire,
05:02qui se construit à partir de récits personnels,
05:05est donc essentiel pour compléter notre compréhension de l'histoire allemande
05:09et de l'histoire européenne.
05:14J'ai demandé à ma mère ce qu'elle savait de cette période dans la vie de mon père.
05:22Je lui ai dit que je n'arrivais pas à le faire parler de la guerre.
05:25Elle m'a répondu, c'est parce qu'il était dans un camp de concentration.
05:33Ma réaction a été, il n'y avait pas de Noirs dans les camps de concentration.
05:37Comment c'est possible ?
05:41Elle a continué, il ne m'en a parlé qu'une fois.
05:44Il ne veut plus aborder le sujet.
05:46Ne lui pose pas de questions et ne lui dis jamais que je t'en ai parlé.
06:06En 1934, Lionel Romney prend la mère,
06:08autant pour gagner sa vie que pour voir le monde.
06:25Il a 22 ans quand il s'engage comme marin.
06:31Pendant plusieurs années, il sillonne les routes commerciales
06:34qui relient la zone caribéenne avec le nord et le sud du continent américain.
06:44Ce pan de l'histoire qui était très abstrait pour moi est devenu bien réel.
06:50Je ne connaissais l'époque nazie que par les livres et les documentaires.
06:56Il me semblait que c'était mon devoir de faire connaître cette période de façon vivante et incarnée
07:03à travers le regard de mon père.
07:08J'ai donc continué à l'interroger.
07:13Et il m'a fallu plus de 20 ans pour lui arracher cette histoire.
07:241940, Lionel fait route vers l'est du Canada.
07:29J'étais dans la marine marchande, à bord d'un navire à destination de la Nouvelle-Écosse.
07:36La guerre était déclarée, mais l'Europe nous paraissait très loin.
07:42Nous étions jeunes, nous avions soif d'aventure et nous pensions être à l'abri de tout.
07:48En mai 1940, l'Allemagne d'Hitler attaque ses voisins de l'Ouest.
07:53À bord de son cargo dans l'Atlantique, Lionel Romney apprend le bombardement de Rotterdam.
08:13En quelques semaines, la Wehrmacht occupe les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg,
08:17avant de s'en prendre à la France, une des grandes puissances militaires européennes.
08:25Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la France incarne l'humiliation allemande.
08:29Le traité de Versailles a affaibli l'Allemagne économiquement et politiquement
08:33et permis le placement de la Sars, de la Rennanie et de la Roure sous administration internationale.
08:39Les soldats noirs des troupes françaises présentes sur place ont marqué les esprits.
08:44Serge Billet, journaliste et écrivain, a étudié leur histoire.
08:48Il a consacré plusieurs ouvrages au chapitre refoulé des époques coloniales et nazies.
08:54Le traité de Versailles a eu un impact extrêmement négatif sur les troupes coloniales qui appartenaient à l'armée française
09:01parce qu'après le traité de Versailles, la Rennanie était occupée.
09:04Elle était occupée par ses soldats noirs.
09:06Et donc à partir de là, il y a eu un déchaînement d'une propagande raciste contre les soldats africains
09:13et antillais.
09:14Et cette propagande-là a nourri ce qu'on appelle la honte noire.
09:18C'est-à-dire que les soldats noirs étaient assimilés à la honte noire.
09:20C'est-à-dire que ce sont des gens qui étaient considérés comme des bêtes, comme des sauvages, comme des
09:24monstres,
09:26qui violaient les femmes, qui quelque part aussi fouillaient la race allemande.
09:30C'est à partir de là qu'on a construit effectivement cette honte noire
09:33qui a servi un peu comme détonateur, un des détonateurs, donc pour la propagande nazie,
09:38qui naturellement aussi a accouché de la politique d'Adolf Hitler.
09:44Tandis que de nouveaux fronts s'ouvrent et que les chars allemands progressent vers l'ouest,
09:48Lionel est toujours en mer.
09:54Il ne se sentait probablement pas très concerné par la guerre.
10:00C'était loin pour lui.
10:02Il ne pensait pas se retrouver un jour dans une zone de guerre.
10:06La situation en Europe profite à l'économie américaine.
10:10Des navires marchands livrent le Royaume-Uni en denrées alimentaires et équipements militaires
10:14au départ des États-Unis et du Canada.
10:17Lionel est à bord d'un de ces bâtiments.
10:21Les cargos avaient été regroupés pour traverser l'Atlantique en convoi.
10:26Mais nous avons été pris dans une violente tempête.
10:29Le brouillard était si épais qu'on pouvait passer une main devant les yeux sans la voir.
10:34Quand le temps a fini par s'éclaircir, le reste du convoi avait disparu.
10:39Pas un seul navire en vue.
10:41Nous avons réussi à atteindre Londres après avoir croisé d'innombrables épaves dans la Manche.
10:47On a passé une semaine environ à Londres.
10:50J'ai eu le temps d'envoyer de l'argent à la maison.
10:53Je cherchais un navire pour retraverser l'Atlantique
10:55quand notre capitaine a dit qu'il retournait en Argentine.
11:07Il a cru embarquer sur un navire pour l'Argentine.
11:12Mais en réalité, il partait pour la Grèce.
11:16Au dernier moment, le capitaine reçoit l'ordre de regagner son port d'attache en Grèce.
11:21En ce début d'été 1940, le pays n'est pas encore en guerre.
11:26À proximité de Gibraltar,
11:28le capitaine a déclaré
11:30« Nous sommes dans des eaux neutres.
11:32Il ne peut rien nous arriver ici. »
11:37Mais le 10 juin 1940,
11:39l'Italie déclare la guerre à la France et au Royaume-Uni.
11:42Benito Mussolini, l'allié d'Hitler,
11:44a des prétentions impérialistes en Méditerranée
11:47qu'il considère comme son précaré.
11:50Du jour au lendemain,
11:52les eaux où navigue Lionel Romney
11:54deviennent un théâtre de guerre.
11:58« Et soudain... »
12:03Son navire, le Makis,
12:05se retrouve pris sous le feu des Italiens.
12:08Une mine sous-marine,
12:09doublée d'un tir de torpille,
12:10provoque son naufrage.
12:39La marine italienne nous a recueillis.
12:42Mais les rescapés ne sont pas au bout de leur peine.
12:46Lionel, qui a la nationalité néerlandaise,
12:48devient prisonnier politique dans l'Italie fasciste.
12:53« Ils nous ont dit
12:54« Vous n'êtes pas prêts de retraverser l'Atlantique. »
13:00« Ce moment où il est sauvé
13:04est vraiment un tournant dans l'expérience
13:06qu'il va faire de la guerre,
13:08parce que c'est aussi le début de sa captivité. »
13:13« Nous avons été transportés à Pantelleria,
13:16une île située entre la Sicile et la Tunisie,
13:18occupée par une colonie pénitentiaire. »
13:22« Une prison presque comme Alcatraz. »
13:25« Nous y avons passé une semaine
13:26avant qu'on nous ramène sur le continent. »
13:32De 1940 à 1944,
13:35Lionel Romney est en captivité en Italie.
13:40Après Pantelleria,
13:42il est envoyé à Bari,
13:43puis dans un camp à Parme.
13:46Vient ensuite un camp à Terramo,
13:48où il est affecté à des travaux forcés agricoles.
13:52Et en 1943,
13:54il arrive au camp de transit de Fossoli,
13:56près de Carpi,
13:57dans le nord de l'Italie.
13:59De là,
14:00les détenus sont déportés
14:01vers des camps de concentration en Allemagne.
14:17Il a été sauvé au large du sud de l'Italie,
14:20mais il est ensuite devenu un prisonnier de guerre
14:23et a passé plusieurs années
14:25dans des camps de détention italiens.
14:29Après la chute de Mussolini,
14:31les nazis ont pris le contrôle du nord de l'Italie
14:34et ont également investi ces camps.
14:39Lionel Romney raconte
14:41que quand ils ont vu CSS,
14:43ses co-détenus lui ont dit
14:44« On va avoir des problèmes. »
14:49Quand Mussolini est tombé en 1943,
14:52des soldats allemands ont fait la tournée des camps
14:54pour nous rassembler.
14:55Ils nous ont dit
14:56« Si vous essayez de vous évader,
14:58vous serez abattus. »
15:00Ma SS hurlait en permanence.
15:02Un prisonnier juif m'a murmuré
15:03« Ne t'en fuis pas.
15:05Reste ici. »
15:09Quelques hommes ont essayé de partir.
15:11Le SS a tiré sans sommation.
15:14« J'ai voulu voir quelques-uns de ses camps en Italie
15:19pour reconstituer le parcours de mon père.
15:23J'avais besoin de suivre ses traces.
15:27Plus encore que son récit,
15:28c'est ce qui m'a permis de comprendre
15:30ce qu'il avait subi. »
15:38Certains allemands étaient des fanatiques.
15:41Ils s'estimaient supérieurs aux autres
15:42et considéraient que les non-aryens,
15:44ceux qui incluaient les noirs,
15:46étaient des sous-hommes.
15:48Il y avait peu de noirs en Europe,
15:50mais les allemands les voyaient
15:51comme une race inférieure,
15:53eux-mêmes prétendant incarner la race suprême.
16:04Clarence Le Zane,
16:05professeur de sciences politiques américains,
16:08mène une réflexion sur la place des noirs
16:10dans l'historiographie.
16:11Ses travaux ont permis d'inscrire
16:13les épreuves vécues par la diaspora noire
16:15dans les grands bouleversements politiques
16:17du XXe siècle.
16:23Beaucoup de gens dans le monde
16:24seront sans doute surpris d'apprendre
16:26qu'il y a des noirs en Allemagne
16:29et qu'il y a même des noirs
16:31depuis plusieurs siècles.
16:37L'un d'eux est Majoub Binadam Mohamed,
16:40venu de l'Afrique orientale allemande
16:42de l'époque, l'actuelle Tanzanie.
16:44Il voit le jour en 1904 à Dar es Salaam
16:47et grandit sous la domination
16:49coloniale de l'Empire allemand,
16:50qui justifie sa mainmise en Afrique
16:52en invoquant sa supériorité culturelle.
17:01Katarina Oguntoye est historienne.
17:03Elle a étudié l'histoire afro-allemande
17:05entre 1884 et 1950
17:07et les idéologies imprégnées de colonialisme.
17:13Pourquoi avons-nous cette image des Africains ?
17:16C'est à la fin du XIXe siècle
17:19qu'a été fondée la société coloniale allemande,
17:21une organisation de propagande
17:23destinée à diffuser les idées coloniales
17:26dans la population allemande.
17:28Cette propagande présente les noirs
17:29sous l'angle de l'altérité et de l'exotisme.
17:32L'idéologie coloniale trouve peut-être
17:34son expression la plus dégradante
17:36dans les expositions d'ethnographie.
17:39Qualifiées rétrospectivement de zoohumains,
17:41les noirs y sont exhibés comme des curiosités.
17:45Ces mises en scène façonnent l'image de l'étranger
17:47et ancrent des stéréotypes racistes dans l'opinion publique.
17:52Pendant la Première Guerre mondiale,
17:54Madjoub combat pour l'Empire allemand,
17:56un soldat africain au service de la puissance coloniale.
18:02Quand l'Allemagne perd ses colonies en 1919,
18:05beaucoup d'anciens soldats se retrouvent
18:06sans perspective professionnelle.
18:09Madjoub s'installe à Berlin
18:11où il travaille comme interprète
18:12et fait de la figuration dans des films de propagande.
18:16Un impresario tenait littéralement
18:18un registre de personnes dites exotiques.
18:21Quand on cherchait du monde pour un film,
18:23il parcourait sa liste
18:25et il faisait embaucher ceux qui étaient dessus.
18:29Madjoub figure sur la liste.
18:31Il apparaît à l'écran dans des rôles stéréotypés,
18:34l'étranger, le domestique ou le soldat.
18:37Pour beaucoup de Noirs en Allemagne,
18:39c'est l'un des rares moyens de subsistance.
18:43Les Allemands s'efforçaient
18:45d'exploiter l'industrie du divertissement
18:47à leur propre fin.
18:49Ils avaient notamment le projet
18:51de récupérer les colonies perdues
18:53à la fin de la guerre.
18:59Avec l'arrivée au pouvoir des nazis,
19:01l'idéologie racialiste devient doctrine d'État.
19:05Dans les années 30,
19:06la situation empire pour tous les groupes
19:08considérés comme non-à-rien,
19:09y compris les Noirs.
19:11Ils n'ont plus accès à certains métiers,
19:13perdent leurs droits civiques,
19:14se voient retirer leurs papiers.
19:17Le tout repose sur une base juridique
19:19constituée par les lois de Nuremberg de 1935.
19:29Majoub Binadam Mohamed s'est retrouvé
19:32dans le collimateur des nazis
19:34et a fini par être arrêté.
19:39Il était accusé d'avoir enfreint
19:40la législation interdisant aux non-àriens
19:43d'être en couple avec des Allemandes blanches.
19:51Une fois aux mains de la Gestapo,
19:54il a été envoyé dans un camp de concentration
19:57où il est mort.
20:03Le fait qu'il ait été capturé
20:05et de fait assassiné par les nazis
20:08dans un camp
20:09montre bien que sous ce régime,
20:11même ceux qui avaient servi dans l'armée allemande
20:14n'étaient plus à l'abri.
20:241944, Lionel Romney
20:26en est à sa quatrième année
20:27de détention en Italie.
20:30Un an avant la fin de la guerre,
20:32la situation s'aggrave en Europe.
20:38Une nuit,
20:39nous étions à peine endormis
20:40qu'on a frappé à la porte.
20:44Deux SS sont entrés
20:45et ont demandé
20:46« Il y a qui là-dedans ? »
20:49Je comprenais ce qu'ils disaient en allemand
20:50parce que la langue est très proche
20:51du Néerlandais.
20:53Par la suite,
20:54ils sont régulièrement venus chercher
20:56des prisonniers dans les baraquements.
21:17Entre novembre 1943 et décembre 1944,
21:22le camp de Fossoli compte environ 5000 prisonniers,
21:25dont 3000 juifs,
21:26hommes et femmes confondus.
21:42Un jour,
21:44les SS sont entrés en criant.
21:45Tout le monde dehors,
21:47tout de suite.
21:48et ils nous ont emmenés.
21:54Il a été déporté de Fossoli
21:56le 21 juin 1944
21:57pour une raison pratique en réalité.
22:02Il y avait d'autres prisonniers
22:03à transporter
22:06et les Allemands
22:07avaient besoin de remplir les trains.
22:18Il y avait un vieil homme dans le train.
22:21En apprenant qu'on nous emmenait à Mauthausen,
22:24il s'est mis à crier
22:25« Oh, Madonna !
22:27Siamo perduti !
22:28Siamo perduti ! »
22:30Sainte Mère de Dieu,
22:32nous sommes perdus.
22:34Il pleurait et priait la Vierge Marie.
23:01Je ne voulais pas qu'il sache
23:03ce que je savais à ce stade.
23:06Donc,
23:06lors de notre premier entretien,
23:08je lui ai demandé
23:09« Où étais-tu à la fin de la guerre ? »
23:24Et là,
23:25c'est sorti.
23:26Il m'a dit
23:26« J'étais dans un camp
23:28en Autriche,
23:30un de ces camps de concentration
23:32bien connus,
23:34Mauthausen.
23:44L'historien Walter Zauer
23:46est autrichien.
23:47En 2011,
23:49avec le journaliste Simon Inou,
23:50il a commencé à étudier
23:52l'histoire des Noirs
23:53internés à Mauthausen.
23:56Les détenus noirs
23:58à Mauthausen
23:59et plus généralement
24:00les détenus non-européens
24:02étaient en réalité
24:03des prisonniers
24:04provenant des zones occupées.
24:05« Le camp a reçu trois grandes vagues
24:10de déportés.
24:12La première,
24:13c'était les républicains
24:14espagnols
24:15qui avaient combattu
24:15Franco,
24:17puis s'étaient réfugiés
24:19en France
24:19avant d'être arrêtés
24:20par les nazis.
24:28parmi eux
24:29se trouvait
24:29Carlos Greiky,
24:31né à Barcelone
24:32de parents équato-guinéens.
24:36À Mauthausen,
24:37Carlos Greiky devient
24:38contraint et forcé
24:39le domestique
24:40du commandant du camp.
24:42Il est exhibé
24:43lors de dîners,
24:44notamment en présence
24:45d'Einrich Himmler.
24:49On a présenté Greiky
24:50à Himmler
24:51pratiquement comme
24:52un objet décoratif exotique
24:54en lui prêtant
24:55des parents
24:56qui vivaient encore
24:56dans la jungle
24:57et d'autres caractéristiques
24:59racistes
25:00qu'on attribuait
25:00à l'époque aux Noirs.
25:04Le deuxième groupe
25:05de prisonniers,
25:06c'étaient les membres
25:07de la résistance française.
25:10Et le troisième
25:12qui est arrivé
25:13à Mauthausen
25:14sur la fin de la guerre,
25:15c'étaient des personnes
25:16précédemment détenues
25:18dans d'autres camps
25:19qu'on envoyait là.
25:22C'est typiquement
25:24le cas de Lionel Romney.
25:40Tout ce que mon père
25:41avait pu vivre
25:42pendant la guerre
25:43m'intéressait.
25:44Pour obtenir
25:45un maximum d'informations,
25:47il m'a semblé
25:48que le plus simple
25:49était d'aller moi-même
25:50visiter le camp
25:50de Mauthausen.
25:55Entre 1938
25:56et 1945,
25:57environ 190 000 personnes
25:59sont détenues
26:00à Mauthausen.
26:01Les déportés
26:02doivent parcourir à pied
26:03le chemin qui mène
26:03de la gare au camp,
26:04surveillés par des SS
26:06lourdement armés
26:07et leurs chiens.
26:08Ceux qui marchent
26:09trop lentement
26:10ou font mine
26:10de s'enfuir
26:11sont immédiatement abattus.
26:21Beaucoup de victimes
26:23de stress post-traumatique
26:24gardent le silence
26:25sur leur traumatisme.
26:29Parfois,
26:30ils craignent
26:31le jugement
26:31de leurs amis,
26:32de leurs proches,
26:33ou de leurs familles.
26:36Alors,
26:37ils se taisent.
26:39Mais mon père
26:40pensait aussi
26:41qu'on ne le croirait pas
26:42s'il racontait
26:43ce qu'il avait enduré
26:43pendant la guerre.
26:44pendant la guerre.
26:48Sous-titrage Société Radio-Canada
26:50et la guerre.
27:18Sous-titrage Société Radio-Canada
27:19Sous-titrage Société Radio-Canada
27:43Arrivés au camp,
27:44nous avons immédiatement dû
27:45nous ranger sur une ligne.
27:47un SS s'est approché
27:48et m'a crié.
27:49« Eh, le Noir,
27:50qu'est-ce que vous faites là ? »
27:52J'ai répondu
27:53« Je suis marin. »
27:55Il a simplement dit
27:56« Ah,
27:58vous étiez marin. »
28:04Le 24 juin 1944,
28:07Lionel Romney fait partie
28:09des 474 prisonniers
28:10de Fossoli
28:11qui arrivent au camp
28:12de Mauthausen.
28:14Il se voit attribuer
28:15le matricule
28:167-6-5-4-8.
28:29Lors de ma première visite,
28:31je n'ai pas pu me décider
28:32à entrer.
28:35Impossible de savoir
28:36s'il valait mieux repartir
28:37ou me forcer à entrer.
28:41J'étais complètement désemparée.
28:43C'était horrible.
28:49Sans m'en rendre compte,
28:51je pense que je revivais
28:53en partie la terreur
28:54qu'avait éprouvée mon père
28:55et qu'il m'avait décrite,
28:58même si ce n'était pas
28:59une réflexion consciente.
29:03Citoyen néerlandais,
29:04Lionel est placé officiellement
29:06en détention de sécurité.
29:08Un euphémisme
29:09pour désigner
29:10les prisonniers politiques.
29:11Dans le registre de Mauthausen,
29:13sa couleur de peau
29:14fait l'objet d'une mention
29:15réservée à trois détenus
29:17en tout et pour tout.
29:21Il était très difficile
29:23d'identifier
29:24les prisonniers noirs.
29:26Bizarrement,
29:26les SS recensaient
29:27toutes les caractéristiques
29:29physiques possibles
29:30et imaginables,
29:31mais pas la couleur de peau
29:33ou seulement
29:33dans des cas exceptionnels.
29:36L'important pour eux
29:37était de noter
29:37qu'il s'agissait
29:38d'opposants politiques
29:39amenés là
29:40pour réaliser
29:41des travaux forcés
29:42et se tuer à la tâche.
29:44C'était leur état d'esprit,
29:46mais la couleur de peau
29:47n'avait pas grande importance
29:48dans ce contexte.
29:52Curieuse contradiction
29:53dans un système
29:54qui classe les individus
29:55par race
29:55et les discrimine
29:57sur cette base
29:57au quotidien.
29:59Lionel Romney
30:00en souffre aussi
30:01à Mauthausen.
30:02Chaque jour,
30:02ou presque,
30:03il subit l'attitude
30:04des SS,
30:05mais aussi
30:06de ses co-détenus.
30:07Des comportements dégradants
30:08qui se doublent
30:09d'une fascination
30:10mêlée d'étonnement.
30:14C'était le seul
30:15prisonnier noir
30:16du groupe
30:17et il est devenu
30:18la cible
30:18de harcèlement.
30:22Un jour,
30:24un SS l'a traité
30:25de chien noir
30:27et il s'est approché
30:28de lui
30:28pour lui donner
30:29des coups
30:30avec ses lourdes bottes,
30:32comme il me l'a raconté.
30:38Il n'y avait rien à faire.
30:40Il ne pouvait pas se défendre.
30:43S'il avait eu l'air contrarié,
30:45il risquait de se faire tuer.
31:05Lionel est affecté
31:06au commando
31:07des bûcherons
31:08et logé
31:08dans le baraquement
31:09numéro 9
31:09au sein
31:10du camp principal.
31:14Hey,
31:15Jumbo !
31:21Schau,
31:22der schwarze hund !
31:23Woher bist du,
31:24du schwarze hund ?
31:28Il y avait un détenu,
31:30un criminel autrichien
31:32qui s'appelait Hans.
31:34C'était le chef
31:35de notre baraquement.
31:37Il me surnommait Jumbo
31:38parce que j'étais grand.
31:40Un jour,
31:41il m'a demandé
31:41« Jumbo,
31:43d'où tu viens ? »
31:45J'ai répondu
31:45« Des Antilles néerlandaises ».
31:48Il s'était crié
31:50« Dieu du ciel,
31:51le chien noir parle allemand ».
31:55À un moment,
31:59il a discuté
32:00avec un autre prisonnier
32:01de leur chance de survie.
32:05Ils sont arrivés
32:06à la conclusion
32:07qu'ils n'en sortiraient
32:08pas vivants
32:08parce qu'ils en avaient
32:10trop vu.
32:12Ils ne pensaient pas
32:13que les nazis
32:14les laisseraient en vie.
32:16À force de travail
32:17physique harassant,
32:18de privation de nourriture
32:20et de châtiment corporel,
32:21les détenus
32:22sont extrêmement affaiblis.
32:24Beaucoup meurent
32:25d'épuisement.
32:25de faim
32:26ou de maladie.
32:28Ceux qui tentent
32:28de fuir
32:29sont immédiatement tués.
32:31La nuit,
32:32les SS terrorisent
32:32les prisonniers
32:33en procédant
32:34à des exécutions arbitraires.
32:40Le pire,
32:41c'était la nuit.
32:43Un SS entrait
32:44et appelait
32:46un matricule.
32:47de faim
32:56la nuit,
32:57c'était la nuit.
32:59C'est la nuit,
33:01c'est la nuit.
33:04C'est la nuit,
33:287, 6, 5, 4, 9
33:51Il l'emmenait un prisonnier et on savait qu'on ne le reverrait plus.
33:56C'était épouvantable, parce qu'on ne savait jamais quel numéro allait être rappelé.
34:11Je m'étais fait une idée assez précise de la peur, de l'horreur absolue, de la terreur qu'il
34:20avait éprouvée.
34:22Une fois que mon père n'était plus là pour m'en parler, j'ai voulu retracer son parcours en
34:27allant à Mauthausen.
34:33Le danger était quotidien.
34:36Quand les SS arrivaient, il fallait se mettre au garde à vous.
34:40À ce stade, ils savaient que la guerre était perdue.
34:44Mais on ne devait pas donner l'impression de s'en réjouir.
34:49Certains de ces hommes ont été inhumains jusqu'au dernier instant.
34:53Comme ce SS qui restait au camp.
34:55Un grand costaud.
34:58Un jour où nous étions debout en rang,
35:01il m'a donné l'ordre de nettoyer ses bottes.
35:04Je n'avais encore jamais nettoyé les chaussures de quelqu'un d'autre de toute ma vie.
35:25Et aussi étrange que ça puisse paraître,
35:27je ne m'étais jamais senti aussi humilié.
35:35À mesure que l'armée soviétique progresse,
35:37les nazis font évacuer les camps d'Europe centrale.
35:40Dans les derniers mois de la guerre,
35:42au moins 25 000 détenus d'Auschwitz-Birkenau,
35:45de Ravensbrück et d'autres sites sont déportés vers Mauthausen.
35:50Des milliers sont absents des registres.
35:52Jusqu'à la libération,
35:54le quotidien du camp est marqué par la surpopulation,
35:56la pénurie, le chaos et le massacre organisé.
36:03La guerre touchait à sa fin,
36:04à l'époque où j'étais détenu au camp.
36:07Les SS savaient qu'ils étaient pris en étau.
36:10Un certain nombre se sont enfuis, sans rien emporter.
36:13Mais quelques fanatiques sont restés.
36:19Je faisais partie d'un détachement de Bûcheron.
36:21Il fallait continuer à les couper des arbres.
36:24On se demandait, à quoi bon ?
36:30En avril 1945,
36:32un troisième four crématoire est mis en service.
36:36Face à la mortalité massive à Mauthausen,
36:39les SS s'efforcent d'incinérer les cadavres
36:41aussi vite que possible.
36:43Un voile de fumée et de cendres recouvre le camp.
37:15Avant les Américains,
37:16c'est la Croix-Rouge Suisse qui est arrivée au camp.
37:18Ils cherchaient des prisonniers alliés.
37:21J'étais dans la forêt à ce moment-là.
37:24Ils ont appelé mon nom,
37:25mais le temps que je regagne le camp,
37:27leur convoi était déjà parti.
37:33Heureusement,
37:35les Américains sont arrivés peu après.
37:59Les Américains ont libéré le camp le 5 mai 1945.
38:05C'est grâce à eux qu'il a pu en sortir vivant,
38:08parce qu'ils l'ont pris pour l'un des leurs.
38:11Ils l'ont regardé et se sont dit,
38:14« Il est noir,
38:15ça doit être l'un des nôtres,
38:17viens avec nos petits gars. »
38:19La Croix-Rouge prévient les parents de Lionel
38:21que leur fils fait partie des survivants de Mauthausen.
38:26« J'ai quitté l'Autriche.
38:28Je suis passé par les Pays-Bas,
38:30puis par Anvers en Belgique,
38:32par la France
38:33et New York pour finir. »
38:37Il se marie peu après
38:38et Mary voit le jour en 1952.
38:41Lionel Romney a survécu à 5 ans de détention
38:43et à l'enfer concentrationnaire de Mauthausen.
38:50Bien que libre,
38:51il continue à être la cible de préjugés
38:53et d'ostracisme
38:54en raison de sa couleur de peau.
38:58L'histoire devrait nous apprendre
39:01que pour combattre efficacement
39:02les forces antidémocratiques,
39:04le fascisme et l'extrême droite,
39:07il faut unir nos forces.
39:11Même après la guerre,
39:12les pays européens
39:13ne remettent pas vraiment en question
39:14la colonisation.
39:16Les discriminations
39:17et les représentations racistes
39:19subsistent dans la société
39:21et en politique.
39:25J'aimerais beaucoup
39:26que la jeune génération
39:27s'intéresse à cette période
39:29et à ces récits.
39:30La plupart des gens
39:31ne savent même pas
39:32que des Noirs ont vécu
39:33ces événements.
39:35Et si on se pose la question,
39:37on s'imagine
39:38qu'ils ont tous été tués.
39:40Pourtant, non.
39:42En 2007,
39:43un pavé commémoratif
39:44est posé dans la Brunenstrasse,
39:46à Berlin,
39:47à l'adresse où a résidé
39:48Majoub bin Adam Mohamed,
39:50né en Tanzanie.
39:51et assassiné
39:52au camp de concentration
39:53de Sachsenhausen.
39:56Pour l'avenir,
39:57j'appelle vraiment
39:57de mes voeux
39:58la création d'un lieu de mémoire
40:00dédié aux Noirs
40:01qui ont été victimes
40:02du racisme
40:03et du nazisme.
40:08Et donc,
40:09ces destins individuels,
40:10on leur place.
40:11Et ce qui est intéressant,
40:13c'est que
40:13c'est en reliant
40:14tous ces destins individuels,
40:16ceux des Noirs
40:17avec ceux des autres,
40:18qu'on arrive à construire
40:19un peu l'histoire
40:20et à construire le monde.
40:23plus de 90 000 personnes
40:24ont été tuées
40:25au camp de Mauthausen
40:26et dans ces camps annexes.
40:32La meilleure chose à faire
40:33pour honorer ceux
40:34qui n'ont pas survécu,
40:35c'est de se souvenir d'eux
40:36et par là même,
40:38de nous engager
40:39à ne jamais laisser
40:40une chose pareille
40:41se produire à nouveau.
40:44Il y a là des noms
40:46des quatre coins du monde,
40:48de tous les pays d'Europe
40:49et au-delà de l'Europe.
40:53Le message,
40:54c'est aussi
40:55que la terreur
40:55ne connaît pas de frontières.
40:57Notre solidarité
40:58ne devrait pas
40:58en avoir non plus.
41:01Exactement.
41:03Il y a eu
41:03de nombreux survivants
41:04et de nombreux vainqueurs
41:06comme mon père.
41:07pour moi,
41:09ça fait partie
41:09de la défaite
41:10des nazis.
41:15Le silence
41:16est destructeur.
41:18Il empêche
41:19les plaies
41:19de se refermer.
41:23Mettre des mots
41:24sur le traumatisme
41:25est, je crois,
41:27la seule façon
41:27de commencer
41:28à guérir
41:28des blessures
41:29qu'il a causées.
41:30que le trauma
41:31a causé.
41:33Je l'ai affrontée.
41:35Je suis allée
41:36à Mattausen.
41:39J'ai écouté
41:40les récits
41:40de mon père.
41:42Je me suis renseignée
41:44sur l'époque nazie.
41:46Et tout ça
41:47m'a aidée,
41:47moi,
41:48à aller de l'avant.
41:52Il faut comprendre
41:54le passé.
41:56Comprendre
41:56d'où on vient.
41:58C'est indispensable
41:59pour savoir
42:00où on va.
42:02L'histoire
42:03contribue grandement
42:04au présent,
42:05mais aussi
42:06à l'avenir.
42:06au futur.
43:15Abonnez-vous !
43:36...
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