- il y a 17 heures
Le nombre de féminicides en France ne baisse toujours pas malgré les mesures de protection qui existent dans la loi, inspirée par ce qui se fait en Espagne, un pays en pointe en ce qui concerne la lutte contre les violences conjugales.
Récit. Crédits. Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Judith Perret - Production : Clara Garnier-Amouroux et Barbara Gouy - Réalisation et mixage : Pierre Chaffanjon - Musiques : François Clos, Audio Network - Photo : LP/Delphine Goldsztejn.
Récit. Crédits. Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Judith Perret - Production : Clara Garnier-Amouroux et Barbara Gouy - Réalisation et mixage : Pierre Chaffanjon - Musiques : François Clos, Audio Network - Photo : LP/Delphine Goldsztejn.
Catégorie
🗞
NewsTranscription
00:01Bonjour, je suis Clara Garnier-Amouroux et vous écoutez Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Le nombre de féminicides ne baisse toujours pas en France.
00:14Il a même tendance à augmenter.
00:16Selon les chiffres du gouvernement, 94 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2023, 107 en
00:232024.
00:24Depuis plusieurs années, les signalements de violence explosent.
00:27Et les services de police, la justice et même les associations n'arrivent pas à suivre.
00:32Pourtant, les budgets alloués à la lutte contre les violences conjugales sont en augmentation
00:36et des mesures de protection existent dans la loi pour protéger les victimes et éloigner les conjoints violents,
00:42des mesures notamment inspirées de ce qui se fait en Espagne, un pays précurseur en la matière.
00:47Alors comment lutter contre les féminicides et pourquoi la France n'arrive pas à endiguer le phénomène ?
00:53Éléments de réponse aujourd'hui dans Codesources avec Guénaëlle Calan, reporter à l'édition de Seine-et-Marne du Parisien,
00:59et Lucie Depertuis, journaliste au service police-justice du Parisien.
01:03Elle vient de consacrer un dossier à la lutte contre les féminicides.
01:18Guénaëlle Calan, vous êtes journaliste à l'édition de Seine-et-Marne du Parisien.
01:22Vous couvrez notamment les affaires de féminicides et de tentatives de féminicides.
01:26Et le lundi 20 avril, vous êtes au tribunal correctionnel de mots, où est jugé un homme de 32 ans.
01:32Il est accusé d'avoir violemment attaqué son épouse et la mère de ses deux enfants, dans la nuit du
01:3714 au 15 avril.
01:38Cette nuit-là, le père de famille s'en est pris à sa femme, pour une raison qu'on ignore,
01:43probablement pour une histoire de jalousie.
01:46Devant le tribunal correctionnel, il va décrire une empoignade, et il va expliquer que lui-même a reçu des gifles.
01:52Sa compagne, elle, n'est pas à l'audience, mais elle est représentée par une avocate.
01:56On n'a donc pas sa version en direct, mais devant les policiers, elle avait raconté une toute autre chose.
02:02Selon elle, la scène va durer longtemps, elle se déroule dans plusieurs pièces de l'appartement.
02:09Alors, dans un premier temps, elle est poussée contre un mur, elle tombe au sol, elle se réfugie dans la
02:14salle de bain, où son conjoint la suit.
02:17Et là, il va jeter des objets au sol, il va la rouer de coups, et la scène se poursuit
02:22dans la chambre à coucher,
02:23où cette femme subit un étranglement, tout en étant insultée et menacée de mort.
02:28Son conjoint, notamment, lui dit qu'il va la faire taire pour toujours.
02:32Ce sont des amis de la victime qui ont signalé les faits.
02:35Oui, la police va être alertée le lendemain, non pas par la victime elle-même, mais par deux de ses
02:40amis.
02:40Ses amis vont appeler la police sans que la victime soit au courant.
02:44Les policiers vont se déplacer jusqu'à l'appartement.
02:47Et l'enquête de police révèle que cette femme est en fait victime de violences physiques et psychologiques depuis plusieurs
02:52années.
02:52Oui, mais la police ne va pas le comprendre tout de suite, parce que dans un premier temps, la mère
02:57de famille va dire que tout va bien.
02:59Mais comme les policiers voient un bleu à la commissure de ses lèvres, ils vont essayer d'en savoir davantage.
03:04Donc une policière va mettre la victime à l'écart dans une autre pièce, va la mettre en confiance et
03:11la faire parler.
03:12Elle va même lui demander d'enlever son manteau et elle va découvrir les équimaux sur son corps.
03:17Il y en a à peu près une dizaine.
03:19Et c'est à ce moment-là que la dame va commencer à se confier, tout en expliquant qu'elle
03:23aime son mari, mais qu'il est sur les nerfs depuis le mois de mars.
03:27C'est un discours assez ambivalent.
03:30Ce qui va interpeller un peu les policiers, c'est que l'appartement est dans le noir.
03:34C'est-à-dire qu'en fait, les volets sont fermés et il y a un film occultant sur les
03:39fenêtres.
03:39Et ils vont comprendre par la suite que le mari étant jaloux, il ne veut pas que sa femme soit
03:45vue depuis l'extérieur.
03:46Donc ils vont comprendre qu'il y a tout un contexte.
03:48Il y a deux enfants dans cet appartement qui ont 7 et 3 ans.
03:50Donc la dame va être ramenée au commissariat où elle va pouvoir parler.
03:55Et qu'est-ce que cette femme raconte aux policiers qui l'entendent ?
03:57Cette dame va expliquer qu'elle est avec son compagnon depuis une douzaine d'années,
04:01qu'ils sont très attachés l'un à l'autre.
04:03Ils se sont rencontrés alors qu'ils étaient en grande difficulté l'un et l'autre.
04:06Mais que les violences physiques ont démarré dès le début de la relation.
04:11Elle va raconter des scènes très violentes.
04:12Dans l'une d'elles notamment, il aurait essayé de la balancer par-dessus un pont d'autoroute.
04:18Et dans une autre scène, il lui aurait cassé le bras en lui sautant dessus à pieds joints.
04:23Elle va raconter notamment que les violences physiques s'arrêtent quand elle est enceinte.
04:27Mais qu'elles sont relayées par des violences psychologiques.
04:30Elle va expliquer aussi qu'elle n'a pas le droit de faire grand-chose.
04:34Elle ne peut pas sortir.
04:35Elle a dû aller au restaurant avec ses amis une fois en 14 ans.
04:38Elle a le droit d'aller travailler, faire les courses et s'occuper de ses enfants.
04:42Elle est assez isolée puisqu'il a réussi à la couper de sa famille.
04:47Mais selon elle, ça s'est dégradé depuis le mois de mars.
04:57Guénaëlle Calan, vous allez nous raconter comment s'est terminée cette affaire à la fin de ce podcast.
05:01Ce que vous remarquez au quotidien, c'est que la lutte contre les féminicides et les tentatives de féminicides est
05:06compliquée en France.
05:07Lucie de Pertuis, c'est une réalité que vous avez vous aussi constatée,
05:10notamment en échangeant avec plusieurs associations.
05:13En fait, le nombre de féminicides en France est encore élevé et les chiffres ont beaucoup de mal à baisser.
05:17Oui, les chiffres ont du mal à baisser et même ils augmentent un petit peu chaque année, en tout cas
05:22ces dernières années.
05:23Si on prend ceux du collectif féministe Nous Toutes,
05:25qui comptabilise non seulement les femmes victimes de leurs conjoints et ex-conjoints,
05:29mais aussi les femmes qui sont tuées en raison de leur genre, notamment les prostituées.
05:33C'est un des comptes qui est assez large.
05:35Il y avait 170 femmes victimes de féminicides en 2025, 141 en 2024 et 136 en 2023.
05:41Et depuis le début de l'année 2026, il y en a déjà 42.
05:44Ce qu'on ne dit pas avec ces chiffres, c'est qu'il y a aussi des féminicides qu'on
05:47appelle indirects.
05:48Ce sont tous les suicides qu'on appelle suicides forcés qui sont dus au harcèlement ou aux violences d'un
05:53conjoint ou d'un ex-conjoint.
05:55En 2024, par exemple, il y a eu 906 femmes qui se sont suicidées
05:59ou qui ont tenté de se suicider en raison du harcèlement de leurs conjoints ou ex-conjoints.
06:03Pourtant, un certain nombre de mesures ont été prises ces dernières années,
06:06et notamment depuis le Grenelle des violences conjugales, une vaste consultation qui a eu lieu en 2019
06:10et qui a notamment abouti au renforcement de l'ordonnance de protection.
06:14Oui, l'ordonnance de protection, c'est une mesure qui a été adoptée dès 2010,
06:18mais elle a pris pas mal de temps à être utilisée, à être ordonnée par les juges.
06:23Donc, c'est les juges aux affaires familiales qui les ordonnent.
06:25Et c'est donc une mesure d'urgence qui permet de mettre en place plusieurs mesures de protection des victimes
06:31de violences conjugales.
06:32Par exemple, il y a une interdiction d'entrer en contact avec la victime,
06:35une interdiction de se rendre dans certains lieux, de porter une arme,
06:38une prise en charge sanitaire, sociale ou psychologique pour la victime,
06:41une interdiction de s'approcher d'une certaine distance de la victime,
06:45aussi une possibilité de porter un bracelet anti-rapprochement,
06:47donc tout un arsenal de mesures pour protéger la victime de violences conjugales.
06:51La France a aussi mis en place le téléphone grave danger et le bracelet anti-rapprochement.
06:55Vous venez d'en parler. Comment est-ce que ces dispositifs fonctionnent concrètement ?
06:59C'est des dispositifs qui sont utilisés pour protéger les victimes.
07:02Par exemple, le téléphone grave danger, c'est un téléphone simplement que l'on remet à une victime
07:07sur lequel il y a un bouton qui lui permet de contacter directement les forces de l'ordre en cas
07:11d'urgence.
07:11Donc si par exemple le conjoint violent entre dans son domicile ou s'approche d'elle,
07:16c'est un téléphone qui est bien sûr actif 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, tout le temps
07:20pour protéger la victime.
07:21C'est un dispositif qui est assez critiqué par les associations féministes,
07:25notamment parce qu'il fait peser la responsabilité sur la victime elle-même qui doit actionner le dispositif.
07:30Or, on sait que dans les cadres d'emprise psychologique, ça peut être compliqué pour la victime.
07:34L'autre dispositif important, c'est le bracelet anti-rapprochement.
07:39Lui, il a été déployé plus tard, en 2020, et c'est un bracelet qui géolocalise en permanence
07:44l'auteur de violences conjugales qui le porte, qui permet de voir s'il s'approche de la victime,
07:50alors même qu'il n'a pas le droit de s'en approcher par un jugement ou une ordonnance de
07:53protection.
07:54Si jamais il s'approche, les forces de l'ordre sont contactées.
07:57Là aussi, c'est un dispositif qui est critiqué puisqu'il nécessite, dans le cadre d'une ordonnance de protection,
08:02le consentement de l'auteur des violences, donc il peut facilement être refusé.
08:10Ces mesures sont notamment inspirées de ce qui se fait en Espagne,
08:13un pays particulièrement en pointe sur la lutte contre les violences sexistes et sexuelles et les violences conjugales.
08:18Oui, l'Espagne a adopté une loi cadre, une loi globale, dès 2004, donc c'est assez tôt.
08:23La loi a été adoptée quelques années après un drame qui a profondément choqué le pays.
08:27En 1997, une femme qui s'appelle Ana Orantes Ruiz a été assassinée 13 jours après avoir témoigné face caméra
08:34à la télévision nationale pour raconter son calvaire, les violences qu'elle subissait de la part de son ex-conjoint.
08:39Et 13 jours après ce témoignage qui avait déjà profondément choqué le pays, elle a été brûlée vive.
08:44Et ça a bien sûr été une déflagration dans le pays, ce qui a amené la presse, mais aussi les
08:49politiques, à se saisir de la question.
08:51Dès 1999, une loi a été adoptée qui a reconnu les violences psychologiques comme un délit
08:56et aussi qui a déjà adopté quelques mesures d'éloignement pour les conjoints violents.
09:00Et ensuite, en 2004, on arrive donc à une loi transpartisane très large et très globale
09:05qui a été considérée par l'ONU comme une des plus efficaces du monde.
09:07Cette loi de 2004, elle est donc là pour protéger les victimes de violences conjugales
09:11et elle met en place un certain nombre de mesures comme un numéro d'assistance
09:15et une aide juridique gratuite pour les femmes victimes.
09:18Oui, c'est un accompagnement global qui commence forcément par une bonne information,
09:22c'est-à-dire savoir qui contacter, comment contacter et comment avoir accès à une information claire,
09:27à une assistance juridique gratuite pour faire en sorte que toutes les femmes puissent y avoir accès.
09:31Et c'est d'ailleurs un dispositif qui a été aussi copié en France.
09:34Depuis 2021, il y a ce numéro, le 3919, qui est disponible 24h sur 24 et 7 jours sur 7.
09:39Cette loi espagnole met aussi en place des garanties pour que les victimes ne puissent pas perdre leur travail,
09:45notamment lorsqu'elles doivent s'éloigner pour se protéger d'un conjoint violent.
09:47Oui, c'est ce qui fait la spécificité de cette loi.
09:50Enfin, à mon sens, c'est que la loi protège les victimes de leurs conjoints,
09:54mais aussi les protège de la précarité économique,
09:56notamment en les protégeant d'un point de vue professionnel.
09:59Donc, il y a tout un arsenal de mesures qui est mis en place.
10:02On pourrait citer par exemple des horaires aménagés au travail,
10:05une possibilité de télétravail, la justification de certaines absences liées aux violences,
10:09l'impossibilité aussi d'être renvoyée de son travail,
10:12à l'inverse la possibilité de suspendre son contrat plus facilement.
10:16Il y a aussi pour les femmes qui n'ont pas de travail,
10:17une incitation financière pour les entreprises à embaucher des femmes victimes de violences conjugales
10:22et pour celles qui n'ont pas de revenus, une aide universelle pour ces femmes.
10:27Et l'Espagne a créé des brigades de police et des tribunaux spécialisés dans les violences conjugales.
10:31Oui, là aussi, c'est un point majeur.
10:33Ce sont des policiers et des policières qui sont formés spécifiquement à cette question
10:37et qui ne traitent que de cela,
10:39ce qui permet de repérer aussi les différents niveaux de violences
10:42et de mettre en place les dispositifs adaptés.
10:44Pareil pour les tribunaux qui sont compétents aussi bien en matière civile que pénale,
10:49donc pour juger de ce qui concerne les enfants, le divorce,
10:51mais aussi les condamnations pénales pour des violences,
10:54ce qui est très important et ce qui facilite la mise en place des mesures.
10:57Les enquêtes sont menées par des magistrats qui sont également spécialement formés
11:00et dédiés uniquement à ces litiges-là,
11:03ce qui aboutit à un résultat qui est un meilleur taux de condamnation,
11:06donc une meilleure protection en Espagne qu'en France.
11:08Lucie Depertuis, toutes ces mesures ont l'air de marcher
11:10parce que le nombre de féminicides en Espagne est en nette baisse.
11:14Tout à fait, en tout cas depuis l'adoption de la loi,
11:16on est passé de 71 féminicides en 2003 à 48 en 2025,
11:20ce qui représente une baisse de plus de 32%, donc c'est énorme.
11:23Après, il faut quand même dire que ça a été en dents de scie,
11:27par exemple, il y a eu 76 féminicides en 2008,
11:29donc ça n'a pas été une baisse constante.
11:31Parfois, il y a eu des années où les chiffres ont été en augmentation,
11:34mais en tout cas, ces dernières années, ça stagne autour de 50,
11:37c'est nettement moins qu'en France, même si ça reste bien sûr toujours beaucoup trop.
11:40On le disait tout à l'heure, depuis une quinzaine d'années,
11:42la France s'inspire donc de ces mesures,
11:45mais il y a régulièrement des loupés,
11:46des manquements parfois très graves dans le suivi des victimes.
11:49Oui, régulièrement, on voit des cas dans lesquels les femmes n'ont pas pu accéder
11:52aux bonnes mesures de protection, n'ont pas pu être protégées,
11:55et ce qui a abouti à la mort, tout simplement.
11:58Ça a été le cas, par exemple, pour une femme qui s'appelle Inès Messelem,
12:01qui a été tuée en septembre 2025 par son ex-conjoint à Poitiers.
12:05La jeune femme s'était rendue au commissariat à six reprises,
12:08selon l'avocate de la famille, pour signaler des viols, des menaces de mort,
12:11mais aussi des strangulations, et elle n'a pas pu être protégée avant d'être tuée.
12:15Alors, il n'y a évidemment pas une seule raison pour laquelle ces mesures ne sont pas toujours efficaces.
12:20Lucie Depertuis, vous avez échangé avec plusieurs responsables associatifs
12:23qui vous parlent quand même d'un manque de moyens global en France.
12:26En France, on a des moyens, d'ailleurs, qui ont été largement renforcés ces dernières années.
12:30On ne peut pas dire que rien n'est fait.
12:31On a tout un arsenal juridique, on a des mesures qui pourraient être efficaces,
12:34mais effectivement, il y a un problème dans le financement de ces mesures.
12:38La Fondation des femmes estime qu'il faudrait financer cette lutte contre les violences conjugales
12:42à hauteur de 2,3 milliards d'euros, donc c'est un financement qui est énorme.
12:47Aujourd'hui, il faudrait des moyens, notamment dans la justice.
12:50En premier lieu, dans la justice, puisque les tribunaux sont largement engorgés,
12:53et ce sont des dispositifs qui prennent beaucoup de temps et donc d'argent à la justice,
12:57notamment le bracelet anti-rapprochement.
12:59Dès qu'il y a une alerte, il y a toute une chaîne qui s'enclenche,
13:03donc il faut pouvoir vérifier cette alerte.
13:04Ça prend beaucoup de temps, ça prend beaucoup de moyens.
13:06Donc, effectivement, il y a un manque de moyens financiers, de moyens humains
13:09pour mettre en place ces dispositifs.
13:13Les associations d'aide aux femmes victimes de violences sont elles aussi en difficulté.
13:17Vous avez notamment rencontré une salariée du CIDFF,
13:21le Centre d'information des droits des femmes et des familles.
13:24C'est une association présente sur tout le territoire,
13:26et son antenne parisienne accompagne plus de 4 000 femmes victimes de violences chaque année.
13:31La personne que vous rencontrez s'appelle Monique, elle travaille à Paris.
13:35Est-ce que vous pouvez nous la présenter ?
13:36Monique, c'est une femme qui travaille depuis 20 ans dans cette association,
13:40dès son ouverture à Paris.
13:41Son rôle, c'est d'être à l'accueil téléphonique.
13:44C'est un rôle qui est très important,
13:46puisque ça va être le premier contact avec les femmes victimes de violences conjugales,
13:49qui ne sont pas toujours forcément très à l'aise.
13:51Donc, son rôle va être de les mettre en confiance,
13:53de leur parler, de leur expliquer quelles sont les différentes options
13:56qui se présentent à elles,
13:57et ensuite de bien les orienter vers les différents dispositifs.
14:00Et lorsque vous la rencontrez, vous réalisez rapidement qu'elle est débordée ?
14:03Elle est débordée, oui, surtout que moi, je viens dans les locaux de l'association un lundi matin,
14:08et le téléphone n'arrête pas de sonner, il sonne quasiment en continu.
14:12Et en fait, elle m'explique que le lundi matin, ça n'arrête pas,
14:14parce qu'on a tous les reports des appels qui n'ont pas pu avoir lieu le week-end.
14:18Elle est toute seule à l'accueil, Monique,
14:19donc parfois, elle ne peut pas prendre tous les appels,
14:22d'autant plus qu'il faut bien sûr pouvoir prendre le temps avec chaque victime.
14:24Vous échangez avec plusieurs responsables de cette association
14:27qui vous disent qu'elles ont de plus en plus de moyens,
14:30mais que le problème, c'est que les signalements de violences conjugales
14:32ont explosé, notamment depuis le Covid.
14:35En effet, les associations ont plus de moyens,
14:37notamment depuis le Grenelle des violences conjugales en 2019,
14:40mais ces moyens ne sont pas à la hauteur des augmentations des besoins.
14:43C'est ce que m'expliquait notamment la présidente du CIDFF de Nice,
14:47dans les Alpes-Maritimes.
14:48Elle me parle un petit peu des chiffres,
14:50elle me dit qu'avant le Covid, on était à peu près à une trentaine d'appels par jour,
14:53et qu'aujourd'hui, on est à 120, et que ça ne baisse pas.
14:56Alors oui, les moyens du centre de Nice ont été multipliés par 4 en 8 ans,
15:00mais la demande a tellement explosé
15:02que ça ne suffit plus à répondre à tous les besoins.
15:04Ce n'est pas tellement que les violences conjugales ont explosé,
15:07mais c'est que les signalements ont explosé,
15:09parce qu'on en parle plus,
15:10parce qu'il y a de plus en plus de dispositifs d'aide, d'accompagnement,
15:13et que les victimes s'en saisissent plus.
15:15Donc c'est plutôt une bonne chose,
15:16mais il faut donner les moyens pour prendre en charge cette augmentation de besoins.
15:19Et ça a des conséquences très concrètes, ce manque de moyens.
15:21On peut donner l'exemple du CIDFF de Nice, notamment.
15:25Une femme avait contacté le centre pour obtenir de l'aide.
15:28Il y avait une liste d'attente parce qu'il y avait trop de demandes.
15:30Donc on lui a donné un rendez-vous quelques semaines plus tard,
15:33et entre-temps, elle a été tuée par son ex-conjoint.
15:39Parmi les freins à la mise en place des mesures prévues par la loi,
15:41on vous parle aussi beaucoup de la formation jugée inadaptée
15:44des policiers qui prennent les plaintes des victimes.
15:46Oui, là aussi, il y a eu une amélioration.
15:48Il y a 180 000 policiers qui ont été formés depuis 2020 aux violences sexistes et sexuelles.
15:53Mais ça ne va pas assez vite.
15:55Et surtout, ce que demandent les associations féministes,
15:57ce sont des formations qui sont systématiques, obligatoires.
16:00Aujourd'hui, les policiers peuvent être formés,
16:02mais seulement sur la base du volontariat.
16:04Prune de Montballon, qui est la directrice du CIDFF de Paris,
16:07participe à des formations pour former justement ces forces de l'ordre.
16:10Elle me racontait que ces formations étaient très régulièrement annulées,
16:14faute de participants.
16:15En tout cas, c'est un enjeu fondamental, la formation de ces forces de l'ordre,
16:18puisqu'on voit qu'il y a beaucoup de femmes qui renoncent à porter plainte
16:22parce qu'il y a un mauvais accueil en commissariat,
16:24parce qu'il peut y avoir des maltraitances.
16:25C'est le mot qu'utilise la défenseur des droits dans un rapport
16:27rendu en mars 2025 sur cette question.
16:30En 2024, moins de 20% des victimes de violences conjugales estimées avaient porté plainte.
16:35Il y a aussi l'utilisation insuffisante des dispositifs prévus par la loi,
16:39comme le bracelet anti-rapprochement,
16:40qui n'est pas assez utilisé par les juges.
16:43Lucie Depertuis, est-ce qu'il y a aujourd'hui un problème culturel en France
16:46qui nous empêche d'utiliser ces outils ?
16:48En tout cas, ce qui est sûr, c'est que le déploiement et l'appropriation
16:50de ces dispositifs peuvent prendre du temps,
16:52que ce soit au niveau de la police ou de la justice.
16:54En Espagne, ça fait déjà plus de 20 ans que ces différents dispositifs ont été créés,
16:58donc c'est sûr que les acteurs ont eu plus de temps pour s'y acculturer.
17:01On peut espérer qu'en France, ces dispositifs portent leurs fruits petit à petit.
17:04En tout cas, ce qui est sûr, c'est que ça ne va pas assez vite.
17:06Lucie Depertuis, dans un rapport rendu en novembre dernier,
17:09deux magistrats ont proposé une liste de 10 mesures pour faire baisser le nombre de féminicides.
17:14Et parmi elles, il y a le renforcement du contrôle des conjoints violents.
17:17Oui, c'est un changement de paradigme qui avait été proposé par ces deux magistrats
17:21dans ce rapport qui s'appelle Avif
17:23et qui propose de se focaliser non plus sur la victime
17:26et sur les conséquences des violences conjugales sur la victime,
17:29mais sur l'auteur.
17:31Pourquoi est-ce que l'auteur en vient à avoir ces comportements violents
17:34qui peuvent mener jusqu'au meurtre ?
17:36Et il propose de renforcer le contrôle du conjoint violent
17:39et qui propose, par exemple, de mettre en place quelque chose
17:42qui est un petit peu similaire aux sportifs
17:45dans le cadre de la lutte antidopage,
17:47en expliquant que les sportifs contrôlés,
17:50ceux depuis plus de 20 ans,
17:51doivent fournir en permanence leur localisation
17:53sur un système informatique international.
17:56Ils peuvent subir des contrôles inopinés dans leur vie privée.
17:59Donc ça montre que certains dispositifs existent dans d'autres cadres
18:02et pourraient être dupliqués ici, dans le cadre des violences conjugales.
18:07Guénaëlle Calan, on en revient au début de cet épisode de Code Source.
18:11Le 20 avril, au tribunal de Maud,
18:13vous assistez au délibéré dans l'affaire de l'agression
18:15d'une mère de famille par son mari.
18:17Racontez-nous ce moment.
18:18Le tribunal a condamné le père de famille à trois ans de prison,
18:22dont une année ferme, avec mandat de dépôt.
18:25Ils ont suivi pratiquement à la lettre
18:28les réquisitions de la procureure
18:29qui avait montré son inquiétude à l'audience.
18:32Notamment parce que la victime avait subi un étranglement,
18:36mais aussi parce que ce n'est pas elle qui avait dénoncé les faits,
18:39que le fonctionnement de ce couple était installé depuis des années
18:41et qu'elle-même n'arrivait pas à dire qu'elle était une femme battue.
18:44Clairement, elle était très ambivalente à l'égard de son conjoint
18:47et clairement, elle était sous emprise.
18:50Mais le prévenu, le conjoint de cette femme
18:51qui comparaissait donc libre à l'audience,
18:54quitte le tribunal avant l'énoncé de cette peine.
18:56Oui, le prévenu à l'issue de sa garde à vue
18:58avait été placé sous contrôle judiciaire
19:00avec interdiction d'entrer en contact avec la victime.
19:03Il est venu à l'audience, il s'est présenté,
19:05il a entendu que la procureure avait demandé son incarcération
19:09à l'issue de l'audience.
19:10Il n'est pas parti, il a attendu dans la salle des pas perdus,
19:13il est rentré dans la salle pour entendre le délibéré.
19:16Mais quand il a vu arriver des policiers au fond de la salle,
19:19il a pris peur et il a quitté le palais de justice
19:22avant le rendu du délibéré.
19:24Et j'imagine qu'à ce moment-là, tout le monde est très inquiet.
19:26Tout le monde a été très inquiet dans la salle,
19:28que ce soit la présidente, la procureure,
19:30parce qu'évidemment, la question, c'était
19:32est-ce qu'il va retourner là-bas ?
19:34Est-ce qu'il va s'en prendre à elle ?
19:36Donc, évidemment, la police est allée sur place.
19:40Et une semaine après le procès,
19:42au moment où nous enregistrons,
19:44il n'avait toujours pas été interpellé par la police.
20:01Je pense peut-être qu'il y a une question d'éducation,
20:05peut-être une histoire de valeurs transmises ou non transmises,
20:09mais je n'ai pas d'explication.
20:11Je sais juste qu'il y a un flux ininterrompu
20:13d'affaires qui ne s'arrêtent jamais.
20:16Je suis au tribunal tous les jours
20:17et je vois des affaires de violences conjugales
20:20tous les jours, tous les jours, tous les jours.
20:22Je ne pense pas que personne ne fait rien.
20:24Ça, ce n'est pas vrai.
20:25Les policiers enquêtent, les gendarmes enquêtent,
20:27les magistrats poursuivent, les juges font leur métier.
20:30Mais il y a clairement un problème de moyens dans les effectifs.
20:35Moi, ce qui m'inquiète au fil des années,
20:36c'est que je ne vois pas le flux se tarir
20:39et j'assiste même à des audiences
20:41où les prévenus sont très jeunes,
20:44ce que je trouve particulièrement inquiétant.
20:55Merci à Guénaëlle Calan et Lucie Depertuis.
20:58Cet épisode de Codesource a été produit par Barbara Gouy,
21:01réalisation Pierre Chaffanjeau.
21:03N'hésitez pas à vous abonner à Codesource
21:05sur votre plateforme d'écoute préférée.
21:08Vous pouvez aussi aller écouter Crime Story,
21:10notre podcast fait divers,
21:12le récit d'une affaire criminelle,
21:13disponible chaque samedi.
21:14Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires