00:00 Il y avait eu sept plaintes déposées par Razia contre lui, une septième par son avocate.
00:05 Et quand elle est allée au commissariat, alors qu'elle avait déjà l'ordonnance de protection,
00:10 on lui a répondu "Mais madame, monsieur ne vous harcèle pas, c'est juste un homme qui veut voir ses enfants".
00:25 Il y a une déconnexion, je pense, entre le discours public qui est très axé sur les violences physiques,
00:30 qui va faire une sorte de hiérarchie entre les différentes formes de violences,
00:35 alors qu'en fait, quand on parle aux survivantes, aux anciennes victimes,
00:40 on se rend compte que c'est plutôt une diversité de situations qui créent la violence conjugale,
00:46 et qu'il n'y a pas une hiérarchie dans l'impact.
00:50 C'est-à-dire, par exemple, dans les témoignages, il y a souvent des histoires de rapport à la nourriture,
00:56 c'est assez étonnant d'un point de vue extérieur, ou aussi de contrôle vestimentaire.
01:00 Par exemple, c'est l'histoire de Magali qui raconte que son ex-conjoint l'a forcée à faire cuire un steak,
01:05 et qu'en fait, la façon dont il faisait, c'était une humiliation extrême pour elle.
01:09 Par ailleurs, Magali, c'est une survivante de féminicide, il lui a tiré dessus à balles réelles, et la balle l'a frôlée.
01:14 Et pourtant, ce qui a été l'une des expériences les plus traumatisantes pour elle,
01:20 c'était ses contraintes au niveau de la cuisine, et aussi toute la violence psychologique qu'il lui faisait subir.
01:26 C'est le témoignage d'une survivante qui me raconte que quand son mari partait en voyage d'affaires,
01:33 il lui coupait le gaz, et elle vivait dans une maison gelée, elle avait une assez grande maison,
01:38 et qu'elle était contrainte de laver ses enfants avec l'eau de la bouilloire,
01:43 pour pas que ses enfants prennent un bain froid.
01:45 Tout ça, c'est un contexte de violence conjugale, et c'est pour ça que j'aime bien les travaux d'un chercheur américain
01:54 qui s'appelle Ivan Stark, et qui a développé cette notion de contrôle coercitif,
01:59 et qui assimile les violences conjugales à une forme de captivité, de prise d'otage de l'intime.
02:04 Il donne l'image de la cage dans laquelle la victime, très souvent une femme, est enfermée,
02:10 et les barreaux représentent énormément de formes de violences conjugales,
02:15 et c'est la diversité de ces barreaux qui crée cette situation.
02:20 C'est-à-dire que ça peut être de la violence physique, parfois ça n'est jamais de la violence physique,
02:24 c'est de la violence économique, de l'isolement, des stratégies de régulation du quotidien.
02:30 Ça peut être aussi un contrôle économique, comme cette témoin qui était issue d'un milieu,
02:34 une survivante qui était issue d'un milieu très aisé, et qui pourtant n'avait pas assez d'argent,
02:41 son mari ne lui donnait pas assez d'argent pour qu'elle puisse faire les courses.
02:44 En tout cas, il ne faut pas réduire le discours des violences conjugales à une forme physique,
02:49 parce que ça isole des victimes, alors même que ce sont des victimes qui sont déjà isolées,
02:54 puisque c'est quelque chose qui est au cœur même de la mécanique des violences conjugales.
02:59 L'un des paradoxes des violences conjugales et des violences intimes en général,
03:03 c'est que les victimes portent peu plainte.
03:06 Ça s'explique par plusieurs phénomènes.
03:09 Le premier, c'est souvent l'inversion de la culpabilité, c'est-à-dire que l'auteur va se victimiser,
03:14 la victime se culpabilise pour ce qu'elle subit.
03:17 La victime met souvent beaucoup de temps avant de reconnaître et de connaître
03:21 qu'elle a fait quelque chose de mal, qu'elle a fait quelque chose de mal,
03:24 et qu'elle a fait quelque chose de mal.
03:29 Ça prend parfois des années avant de se reconnaître comme victime.
03:32 Personne n'a envie d'être victime.
03:34 Souvent aussi, c'est l'histoire de Laetitia, par exemple, qui a été tuée à Strasbourg,
03:40 qui a mis très longtemps avant de porter plainte,
03:43 parce qu'elle avait peur d'envoyer son conjoint en prison, le père de ses enfants.
03:48 Ça, c'est quelque chose qui revient aussi souvent, la peur d'envoyer en prison.
03:51 Et enfin, quand la victime souhaite aller à la police pour porter plainte,
04:00 ça pose souvent la question de l'accès à la preuve,
04:03 parce qu'on est sur un système du parole contre parole.
04:06 Et les violences conjugales, très souvent, ça se fait sans que l'entourage en ait forcément conscience.
04:14 Ou alors, par exemple, si jamais il y a eu des violences physiques,
04:18 ça n'a pas forcément été entraîné immédiatement le dépôt de plainte,
04:23 et donc un passage aux unités médicaux-judiciaires pour avoir une attestation du médecin.
04:29 C'est très, très difficile d'être reconnu souvent en tant que victime.
04:33 Du fait d'un défaut de formation et de sensibilisation des personnels de police-justice,
04:47 la parole des plaignantes est très souvent remise en cause,
04:51 même celles qui sont protégées, c'est-à-dire déjà sous ordonnance de protection.
04:57 Je pense par exemple à l'histoire de Razia, tuée à Besançon, où elle est allée au commissariat.
05:02 Elle avait été déjà mise à l'abri depuis Marseille jusqu'à Besançon, par Solidarité Femme.
05:09 Et en fait, son ex-conjoint avait retrouvé sa trace parce qu'il avait reçu par erreur
05:15 un courrier de l'assurance maladie.
05:17 Il y avait eu sept plaintes déposées par Razia contre lui, une septième par son avocate.
05:23 Et quand elle est allée au commissariat, alors qu'elle avait déjà l'ordonnance de protection,
05:27 on lui a répondu "Mais madame, monsieur ne vous harcèle pas, c'est juste un homme qui veut voir ses enfants".
05:33 Razia a été tuée à Besançon de 19 coups de couteau.
05:37 Je voudrais aussi citer l'exemple de Géraldine Soyer, c'est la première affaire de féminicide conjugal
05:42 sur laquelle j'ai travaillé en France. Elle a été tuée en 2016.
05:46 Quelques semaines avant d'être tuée, Géraldine Soyer se rendait à la gendarmerie,
05:50 c'était en zone rurale, avec ses filles, pour signaler qu'elle quittait le domicile.
05:56 Et ses filles avaient aussi indiqué aux gendarmes la présence d'armes à feu, des fusils.
06:02 Et rien n'a été fait, les fusils n'ont pas été saisis.
06:06 Son ex-conjoint n'a pas été inquiété non plus, et c'est avec ces fusils qu'il a tué.
06:12 [Musique]
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