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  • il y a 10 heures
Anne Rosencher nous parle ce matin d’un breuvage de la Grèce antique dans lequel résiderait la recette de la concorde civile.

Retrouvez « En toute subjectivité » avec Anne Rosencher sur https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/anne-rosencher-en-toute-subjectivite

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Transcription
00:00Bonjour Anne Rosencher. Bonjour.
00:01Vous nous parlez ce matin d'un breuvage de la Grèce antique dans lequel résiderait la recette de la concorde civile.
00:08Une recette qui pourrait nous intéresser en ce moment.
00:11Voilà, le kikéon ou kikéon était une boisson très prisée dans la Grèce antique à base d'eau et de gruaux d'orge.
00:18L'Iliade lui ajoute même une pincée de fromage de chèvre moulu, mais là n'est pas la question.
00:23C'est une boisson assez connue des philosophes, car elle donne lieu à une sorte de masterclass de l'un des premiers penseurs grecs, Héraclite.
00:31Le voici, ce grand philosophe prié par ses concitoyens de faire une proposition pour ramener la concorde civile.
00:39Héraclite monte à la tribune, prend une coupe d'eau froide, y jette de la farine d'orge, remue le mélange avec un brin de menthe, le boit et s'en va.
00:49Voilà, 2500 ans plus tard, cette leçon silencieuse du kikéon, terme qui vient du verbe mélanger, continue d'avoir de multiples interprétations.
00:59Mais voici, selon moi, la plus édifiante.
01:02C'est qu'en matière de politique, il faut du débat, de l'échange, de l'interaction, de la mixture.
01:08Sinon, la société se divise en strates séparées.
01:12Même le kikéon se désagrège s'il n'est pas agité, préviennent les disciples d'Héraclite.
01:17Autrement dit, quand la politique ne prend pas en charge le dissensus, ne l'organise pas en un débat où les idées circulent librement et sincèrement,
01:27alors la société se fracture et cela ressemble à ce que nous vivons aujourd'hui.
01:31Et pourtant, un homme ne peut pas vraiment dire que l'époque manque de débat ?
01:34Eh bien, peut-être que si.
01:36Il y a deux façons pour que le débat n'ait pas lieu ou alors en mode dégradé.
01:40La première, c'est d'interdire certaines opinions.
01:42Ça, c'est la méthode totalitaire, on va dire, c'est la méthode URSS.
01:46Et puis, il y a le fait de remplacer le débat par quelque chose qui lui ressemble,
01:51mais qui est en vérité, tient plus de l'invective, des menaces, de l'intimidation,
01:56de l'affrontement entre camps sectaires, une sorte de baltrap permanent.
02:00Quand en plus de cela, certains sujets ou thèmes du débat sont retirés du champ politique
02:05pour en faire des questions morales,
02:08où l'émotion et l'indignation règnent en maître,
02:10eh bien, vous obtenez qu'il est de plus en plus difficile d'avoir une parole franche et sincère,
02:15sans craindre la tempête ou l'excommunication.
02:18Bientôt, le débat public sera le domaine réservé des polémistes en mal de buzz
02:22et des prudents qui ne disent pas ce qu'ils pensent,
02:25mais ce qu'ils pensent pouvoir dire ou devoir dire,
02:28en gros, qu'ils ne disent rien et que plus personne n'écoute.
02:31D'ailleurs, de manière générale, les Français se détournent du débat public,
02:35non seulement en ne l'écoutant plus,
02:37mais aussi en renonçant eux-mêmes à toute conversation citoyenne.
02:40De plus en plus, ils se résignent à une société de messe basse,
02:44où l'on ne se parle plus qu'au sein de safe space familiaux ou amicaux,
02:48c'est-à-dire de bulles sécurisées.
02:50Attention, même le kikéon se désagrège quand on ne l'agite pas.
02:542500 ans après Héraclite, sa leçon silencieuse vaut toujours.

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