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  • il y a 1 jour
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00:09Départ à destination de Bangkok, vol Air France 428, embarquement immédiat porte numéro 37, Emmanuel, la plus longue caresse du
00:22cinéma français.
00:27Emmanuel, c'est peut-être, comme le promet sa bande-annonce, la plus longue caresse du cinéma français, mais c
00:34'est surtout un coup de tonnerre dans le paysage des fantasmes mondiaux au début des années 70.
00:40Tous les gens qui ont vu le film, c'était leur scène. Ils espéraient un jour faire l'amour à
00:46l'avion.
00:46C'est plus du tout l'amour avec son mari depuis 25 ans dans le noir. Là, on a envie
00:52de faire l'amour. On y va.
00:55Sorti en juin 1974, Emmanuel est l'objet d'un scandale retentissant dans un monde encore corseté par la morale
01:03et la religion.
01:04C'est un film scandaleux qui n'apporte absolument rien. Absolument rien. C'est abject et ridicule.
01:11C'était un film érotique, mais on n'a jamais basculé dans le Grableu ou dans le Hard, vous voyez.
01:14C'est raffiné, ça suggère, mais c'est jamais vulgaire.
01:18Dans la tête des gens, c'était quand même un film très osé. Et quand on le voit maintenant, mais
01:23qu'est-ce que c'est mignon. C'est bisounours, franchement.
01:27Le film propulse Sylvia Christel au rang d'icône. Cette jeune hollandaise de 21 ans devient, aux yeux du monde
01:35entier, l'emblème de la française libérée.
01:37Vers l'Inde, il a dit ça. Je fais des verres sans avoir l'air. Alors peut-être que c
01:44'est la même chose avec moi et l'érotisme. Je ne fais pas exprès.
01:49Resté 12 ans à l'affiche sur les Champs-Elysées, le film a été vu par des millions de personnes
01:54dans le monde et a inauguré l'âge d'or de l'érotisme soft à l'heure de la révolution
01:59sexuelle.
02:00Après, il faut se rappeler de ce que c'est la vie sexuelle des Français dans les années 70. Il
02:04y avait quand même une majorité de femmes qui n'avaient jamais eu d'orgasme.
02:08Même si la parenthèse enchantée s'est refermée avec la fin de la décennie, l'impact esthétique d'Emmanuel perdure
02:14encore aujourd'hui.
02:16C'est une image pour moi de la volupté, de la liberté, de la sensualité.
02:20Partons donc à la rencontre de cette toute jeune femme aux cheveux courts, pensivement assise sur son trône en osier,
02:28prête à attraper, au lasso entrelacé dans son E majuscule, l'imaginaire collectif du monde entier.
02:46Emmanuel, c'est en premier le succès, ni de moi, ni de Jean-Louis Richard, ni d'Emmanuel, ni de
02:53Cossé, c'est le succès d'être tombé pile à une époque.
02:57La libération sexuelle, la pilule, c'est un phénomène de société.
03:03Point à la ligne. C'est un joli film, quelquefois c'est moins les défauts.
03:08C'est un phénomène de société qui nous dépasse complètement.
03:11C'est comme dans la rue ! C'est comme dans la rue !
03:15Contre-ception pour les mineurs ! Contre-ception pour les mineurs !
03:21Qu'est-ce que vous en pensez, madame ? Qu'est-ce que vous en pensez ?
03:25Moi, je pense qu'elles ont raison.
03:26Elles ont raison ? Oui.
03:27Pas fortement contre-ception !
03:29On est dans une société vraiment bouleversée par mai 68, en pleine transformation.
03:35Et une des transformations les plus spectaculaires concerne la sexualité, la révolution sexuelle.
03:42Bonsoir. Actuel 2 aborde en effet ce soir un des problèmes les plus personnels,
03:47les plus délicats, les plus importants de toujours, et posé aujourd'hui en termes aigus, la sexualité.
03:53Cette émission lui est consacrée parce qu'on vient de publier le premier rapport sur le comportement sexuel des Français.
03:58C'est un événement culturel et politique aussi qu'il ne faut pas craindre de traiter devant vous.
04:02La politisation des questions sexuelles est à l'ordre du jour.
04:06Le féminisme, le planning familial, la loi Neuwirth en 1967 qui autorise la contraception,
04:13les luttes pour le droit à l'avortement qui se développent à partir de 1971.
04:19Nous aurons des enfants que nous voulons !
04:26Qu'est-ce que c'est ?
04:27Pour l'avortement libre et gratuit et une information pour la contraception.
04:32Ils ont le cas pour baiser.
04:35On le voit, la France de ce début des années 70 est prise entre deux feux.
04:40La majorité silencieuse étouffe encore sous le carcan étriqué et prude des années de Gaulle et Pompidou,
04:45très axée sur la morale et la censure.
04:49Mai 68 a libéré la parole, mais pas les corps.
04:53L'heure est à présent venue d'inventer des mots comme naturisme, monokini ou amour libre.
05:11C'est vrai que la France n'est pas encore décoincée à ce moment-là,
05:13mais la jeunesse, probablement, a envie de cette émancipation,
05:19de cette liberté des corps et du sexe.
05:21L'année 70, on peut considérer que c'est une décennie bénie.
05:25En fait, les femmes font ce qu'elles veulent de leur corps
05:26et on est pile à ce moment-là avec le film Emmanuel.
05:44Quand on envisage cette période post-68,
05:48il faut penser à la contre-culture qui vient des États-Unis,
05:52mais pas seulement, « Faites l'amour, pas la guerre »,
05:56la recherche d'un autre mode de vie dans la jeunesse en particulier.
06:04Mais ce vent de promiscuité sexuelle
06:06qui commence à souffler dans certaines strates de la société,
06:09est-il prêt à se frayer un chemin jusqu'aux salles de cinéma ?
06:14Le cinéma porno existe depuis quasiment le début du cinéma.
06:19C'est les films qu'on projetait et qu'on tournait dans les maisons closes.
06:24Dans les années 60, on a des films un peu ce qu'on appelle les nudis aux États-Unis.
06:30On a des films un peu pédagogiques qui viennent d'Allemagne, de Suède, du Danemark.
06:34Des films un petit peu éducatifs, mais dans lesquels il y a des scènes un petit peu pornographiques.
06:39Et que, sous couvert de documentaires, on allait voir juste pour se rincer l'œil.
07:09En 1972, un premier pas est franchi aux États-Unis
07:12avec des films comme L'Enfer pour Miss Jones ou Gorge Profonde
07:16qui, grâce à son pitch potache de clitoris caché au fond de la gorge,
07:21fait déplacer les Américains en masse.
07:23Mais en France, les films ne sortent pas.
07:25Est-ce qu'il y a des gens qui regardent ça sous le manteau ?
07:28Je ne sais pas comment, parce qu'à l'époque, naturellement,
07:30il n'y a pas de cassette VHS, il n'y a rien du tout.
07:32Donc en France, on n'a rien vu.
07:35On n'a rien vu, en effet, jusqu'à ce jour de décembre 1972
07:39où les yeux des Français se décilent devant le dernier tango à Paris
07:44et son cocktail explosif.
07:46Vrai film d'auteur avec une immense star,
07:48mais aussi la promesse d'une scène sulfureuse qui affole les chaumières.
07:53Ce succès inattendu suscite des envies autant que des vocations,
07:57comme chez ce jeune publicitaire de 32 ans nommé Yves Rousserroir.
08:02Yves Rousserroir, c'est un producteur qui vient de la pub
08:05et puis il a un côté un peu rassignac, il a envie de faire du cinéma.
08:09Sauf que Yves Rousserroir, il n'a pas beaucoup d'argent
08:12et il se dit comment je peux faire pour faire beaucoup d'argent
08:16avec pas beaucoup de financement.
08:18Et il se dit qu'un film érotique, ça pourrait être une très bonne idée
08:23vu le succès du dernier tango qui, je pense, est l'élément déclencheur.
08:28Mon objectif à ce moment-là était de battre le dernier tango à Paris
08:32qui était sorti un peu avant.
08:34Ce qui était, c'était un million, cinq cent mille entrées à Paris.
08:39C'est son ami, l'intellectuel Guy Sormand,
08:42qui lui suggère d'adapter le roman Emmanuel.
08:47Attribué à Emmanuel Arsant, femme de diplomate à Bangkok
08:50racontant son initiation sexuelle auprès d'un mari permissif et libertin,
08:54le livre est sorti en 1959.
09:00Immédiatement interdit, il a toujours circulé sous le manteau de Puy,
09:04faisant la réputation de l'éditeur Eric Lossfeld.
09:07Je me suis retrouvé rue Verneuil, dans sa boutique,
09:11il avait une petite boutique, et il me dit mais qui êtes-vous ?
09:14Je lui ai dit je voudrais acheter les droits d'Emmanuel, d'Emmanuel Arsant.
09:19Il m'a dit mais écoutez, de toute manière, qui êtes-vous ?
09:22Les droits sont optionnés, enfin il y a une option permanente
09:25depuis plusieurs années par les frères Hakim,
09:27qui étaient de grands, grands producteurs à une époque.
09:30Bon, alors on continue à discuter,
09:32et puis finalement il appelle sa secrétaire,
09:35il dit apportez-moi le dossier d'Emmanuel Arsant.
09:37Et donc il consulte tout d'un coup son...
09:41le dossier, il me dit mais c'est incroyable,
09:44les droits sont tombés il y a 15 jours,
09:47et les frères Hakim ne les ont pas prolongés.
09:52Lossfeld l'incite fortement à acheter aussi le tome 2,
09:55l'antivierge, le tout pour 50 000 francs.
09:59On a conseillé à Yves Rousserroir de ne prendre qu'une option.
10:03Et puis il ne prend que le tome 1 pour le moment.
10:07Et puis pas pour un an comme ça se fait habituellement,
10:09mais plutôt pour 6 mois.
10:11L'apprenti producteur ressort donc de cette négociation rondement menée,
10:15avec l'idée du siècle pour une somme dérisoire.
10:19Première étape.
10:20Deuxième étape, il fallait que je trouve un réalisateur.
10:22Mais à l'époque, les films érotiques,
10:25c'était absolument ridicule,
10:27c'était des films qui étaient vulgaires,
10:30qui étaient tout à fait...
10:32Enfin c'était pas du tout ce que je voulais faire.
10:34Moi je voulais un film interdit au moins de 18 ans,
10:37mais qui, sur le plan esthétique,
10:42dominait...
10:42C'est pour ça que j'ai recherché plutôt un photographe.
10:44Il me dit un jour, on adore tous ces photos, etc.
10:48Tes films du système, pourquoi tu ne fais pas un long-métrage ?
10:50Ben je dis, un long-métrage, c'est évidemment le rêve de tout mettre en scène.
10:53Et il me dit, ah oui, j'ai vu une carte homencienne
10:57qui m'a dit que j'avais fait un énorme succès.
10:59Et il me dit, il faudrait faire un film érotique.
11:01Oui, pourquoi je suis très pudique, etc.
11:05Et quand je lis le livre, je dis non, pas question,
11:08hors de question que je vais faire le film.
11:10Et à l'époque, je partais dans le monde entier
11:13comme photographe pour Vogue et tout,
11:14donc j'ai envoyé balader le livre.
11:17Je lui dis, mais attends, juste,
11:19si je pense à toi, c'est parce que...
11:22Il est bien évident que tu as les qualités pour faire de belles images.
11:28Et c'est d'abord ça, il faut qu'on fasse un lui,
11:31comme le journal Lui, qui était très connu à l'époque,
11:34qui était à la fois un télo et en même temps, visuellement, attractif.
11:40Et je lui dis, mais souviens-toi de ce que tu as dit de la carte homencienne.
11:44Et là, Blanc, au téléphone, il me dit...
11:50Il me dit, oui, tu as peut-être raison.
11:53C'était un livre, c'est devenu un film, Emmanuel.
11:59Si ce titre n'évoque rien pour vous,
12:04si vous ne voyez aucun rapport entre Emmanuel
12:07et un avion qui part pour Bangkok,
12:11demandez à vos amis, ils vous expliqueront.
12:18Rousserroir a très peu de temps pour tout mettre en place.
12:21Dès le festival de Cannes suivant,
12:23il décroche un distributeur prestigieux pour boucler son financement,
12:27puis engage Jean-Louis Richard, scénariste de Truffaut,
12:30toujours dans cette idée de parsemer son projet de caution sérieuse.
12:34L'autre idée qu'il a, c'est qu'il pense que le succès du dernier tango à Paris,
12:39c'est qu'il y a Maria Schneider, que personne ne connaît,
12:41mais il y a surtout Marlon Brando.
12:43Et lui, il pense qu'il lui faut Marlon Brando.
12:45Ou vraiment un poids lourd pour que les gens se disent,
12:48« Attends, il y a un grand acteur français qui est dans Emmanuel,
12:51ce n'est pas un petit film de cul, je peux y aller, c'est un gage de qualité. »
12:56En fait, au départ, j'ai lu, parce qu'ils avaient demandé à Piccoli, etc.,
12:59qu'il avait refusé.
13:00« Rousserbois me propose Alain Cuny. »
13:03« Mais attends, t'es dingue, il a 90 ans, il ne me dit pas un mot. »
13:08J'étais terrifié, je disais, « Non, je ne veux pas Alain Cuny. »
13:11Il avait un projet qui était l'annonce faite à Marie,
13:13enfin, acteur claudélien et tout.
13:15C'était un peu trop un télo, mais c'était parfait.
13:19C'était exactement le type de personnage qu'il nous fallait.
13:24Il faut dire qu'avec un nom pareil,
13:26Alain Cuny pour un film érotique, c'était pas mal.
13:28Ça, ça te fait pas marrer que le mec s'appelle Alain Cuny ?
13:32« Je vous présente Emmanuel. »
13:34« Bonjour. »
13:35« Mais la beauté de votre amie dépasse de beaucoup vos éloges. »
13:40« Je vous la prêterai si vous voulez. »
13:43« Et si je veux ? »
13:45« Vous avez un très beau corps. »
13:48« Vous pourriez dire que vous portez une très belle robe. »
13:50« Je ne suis pas nue, que je le sache. »
13:53« Euh, Sylvia, Maria, Christelle. »
14:11« Je travaillais pour la fonderie nationale de Pays-Bas
14:18avec un ingénieur de métallurgie. »
14:22Il m'a dit tout à coup,
14:23« Mais je ne comprends pas pourquoi tu es ici. »
14:25« D'abord, tu es très mauvaise secrétaire. »
14:27« Et deuxièmement, tu es trop belle pour rester derrière une machine à taper. »
14:32« Alors, il a dit, bon, il faut devenir star de cinéma. »
14:36« Il a cherché dans la nière. »
14:37« Il dit, voilà, un metteur en scène, tu l'appelles et tu demandes pour un rendez-vous. »
14:41« Et je l'ai fait. »
14:42« Et cette metteur en scène m'a donné l'avis de commencer d'abord à travailler comme mannequin. »
14:47« Ça, j'ai fait aussi pendant trois mois. »
14:49« Et puis là, j'ai fait un casting pour Emmanuel. »
14:52« Par hasard, puisque je n'étais pas là pour un produit de machine à laver. »
14:57« C'est vrai, personne ne le croit. »
14:59« Mais je me suis trempée de porte. »
15:02« Et je vois une espèce de grande échale à blonde qui passe avec des cheveux courts, avec des grands
15:05yeux. »
15:06« J'ai dit, mais c'est elle ? »
15:09« Tu m'as demandé une Asiatique, tu m'as pas demandé une... »
15:12« Je ne sais pas pourquoi c'est elle. »
15:14« J'ai vu cette merveille de pureté, de naïveté et surtout de poésie. »
15:19« Je ne sais pas, un coup de fourre. »
15:21« Vous êtes une ravissante poupée, mais nous jouons une autre fois. »
15:30« Mais qu'est-ce que vous faites ? »
15:32« Je fais ce que je veux. »
15:34« Je suis libre, non ? »
15:35« Qu'est-ce que c'est l'érotisme et la pornographie ? »
15:38« L'érotisme, c'est comme ça, au sommet de la montagne. »
15:40« Et si tu dépasses le sommet de la montagne, tu tombes de l'autre côté, tu tombes dans la
15:44pornographie. »
15:45« Et si elle vient à la rivière ou de la montagne, on pouvait lui mettre n'importe quoi, dans
15:49n'importe situation scabreuse, »
15:51« Elle restait impeccable et pure. »
15:54« Juste, il était sûr qu'il fallait une certaine innocence, une certaine élégance aussi. »
16:04« Et pas nécessairement une sexualité qui est évidente, comme par exemple, avec des femmes comme Sophia Lorraine, Brigitte Bardot,
16:11etc. »
16:12« Avec une bouche voloctueuse, etc. »
16:17« C'est vrai que vous la voyez arriver, vous trouvez que c'est une jolie femme. »
16:20« Mais quand effectivement vous la voyez dans l'œilleton à la caméra, il y a quelque chose d'exam...
16:24»
16:24« C'est encore plus fort. »
16:26« Ça m'a frappé. »
16:28« Je trouvais qu'il y avait quelque chose de mystérieux un peu dans son visage, dans son regard. »
16:34« Une gentillesse aussi, quelque chose chez elle, qui lui donnait beaucoup de charme. »
16:39« Dans la modernité, elle avait les cheveux courts, comme un garçon. »
16:42« Et c'était ce mix, finalement, androgyne, sensuel, féminine, qui était ultra moderne et qui reste ultra moderne. »
16:52« Et c'est vrai que ça n'est pas dans les critères de l'époque. »
16:55« Elle vient rompre, elle vient donner cette liberté à cette femme, finalement. »
16:59« Et ce naturel, c'est pour ça, c'est ça qui est beau, c'est qu'elle est ultra
17:02naturelle. »
17:06Fin décembre 1973, une fine équipe de tournage s'envole donc pour la Thaïlande,
17:12officiellement pour tourner un documentaire sous infotitre, pour ne pas affoler les autorités.
17:17« C'est une petite équipe, quoi. On est parti, je veux dire, avec une caméra et un billet jet
17:22de tour. »
17:24« Moi, j'étais jeune caméraman, j'avais 3-4 films derrière moi, c'est tout. »
17:27« Donc quand on est jeune caméraman, vous savez, on ne croule pas toutes les propositions. »
17:31« Et puis, l'idée d'aller passer 6 semaines en Thaïlande, c'était quand même assez séduisant. »
17:36« Il y a 50 ans, les gens ne voyaisaient pas comme maintenant, vous voyez, donc un voyage en Thaïlande.
17:39»
17:39« J'ai dit, oui, je veux bien le faire, mais à condition d'aller en Thaïlande. »
17:43« Parce qu'en fait, mon but, c'était d'aller en Thaïlande, ce n'était pas vraiment. »
17:47« C'était l'idée de voyager. »
17:56« L'équipe est jeune, ils sont très contents d'être là. C'est un peu les grandes vacances, ils
18:01ont tous 28-30 ans. Ils s'amusent. Le soir, ils vont se balader dans les massages, enfin, ils font
18:08la fête. »
18:13« On est allés dans les tribus méos, on a bien fumé, on a fait tout ce qui était interdit.
18:19»
18:20« Donc, c'était sympathique. »
18:26« Pour faire une, voire deux prises, donc c'est quand même des conditions très spartiate. »
18:32« Et très vite, en fait, on s'aperçoit qu'il n'y a pas beaucoup de matériel, il n
18:37'y a pas beaucoup d'argent, que Sylvia Christel est incapable de mémoriser ses lignes et de parler sans un
18:45gros accent. »
18:47« Ce qui veut dire qu'il y aura de la post-port d'après pour synchroniser une autre voie.
18:51Elle n'est pas très à l'aise pour les scènes un petit peu érotiques. C'est un petit peu
18:54compliqué pour tout le monde. »
18:57« À quoi vous pensez pendant vos scènes érotiques sur le plateau ? Vous pensez à quoi ? Il n
19:02'y a pas de texte, donc pas besoin de faire un effort. »
19:04« Alors, je pense maintenant, je lève mon pied deux centimètres pour qu'il cache la lumière. Je fais baisse
19:10maintenant mon main sur l'épaule. Mais c'est comme caressant une statue. Il n'y a pas de pensée
19:17érotique ou excitée. »
19:19« Est-ce qu'il arrive qu'il y ait des moments drôles pendant ces scènes érotiques où vous avez
19:21envie de rire ? »
19:23« Ah, mais presque toutes les scènes érotiques, on rit. »
19:26« Ah bon ? »
19:27« Oui, parce qu'on n'est pas bien, ça fait mal. On peut voir que monsieur, mon partenaire, n
19:32'est pas vraiment excité. »
19:33« C'est un coupé, arrête. » « Et là, on rit, monsieur. »
19:49« Vous avez une angoisse, vous avez peur avant de tourner une scène érotique ? »
19:53« Oui, parce que j'ai déjà expliqué que je suis assez pudique, un peu gênée. »
19:58« Alors, j'ai trouvé une remédie fantastique. »
20:01« Il prend quelques bières avant et là, la gêne s'en va. »
20:10« C'est comme je prends l'avion, j'ai peur aussi. Je prends aussi quelques bières et ça va.
20:14»
20:17« Les jours de tournage s'enchaînent avec leur lot de complications successives. »
20:22« Juste Jacquin, dont c'est la première expérience de cinéma, est parfois dépassée. »
20:27« Et l'ambiance colonie de vacances tourne au vinaigre. »
20:31Marika Green, comédienne vue dans « Pickpocket de Bresson » et « Mannequin amie de Jacquin »
20:36arrive à ce moment-là sur le plateau pour jouer Bi, la belle architecte dont Emmanuel tombe amoureuse.
20:41« Je suis arrivée une semaine après le début du tournage et dans une ambiance un petit peu chaude. »
20:52« Juste Jacquin venait de recevoir un télégramme incendiaire de son producteur. »
20:59« C'est nul, tout est moche, on ne voit rien, tu te dégonfles, ce n'est pas érotique. »
21:05« Et là, une espèce de bagarre entre lui et moi, il voulait me faire remplacer par un autre, on
21:11disait « mais c'est moche, etc. »
21:13« Tout ce que je trouvais magnifique sous les voiles, suggéré, etc. »
21:17« Non, avec la chef monteuse, on était un peu… »
21:23« Bon, voilà, on avait des craintes, on avait des craintes sur le résultat, sur la mise en scène. »
21:28« C'était beau, c'était bien, mais voilà, on était un peu critiques. »
21:36« Bon, et Juste, le pauvre était à sa décharge, je dois dire, ne voyait pas les rushs. »
21:41« Donc c'est difficile aussi pour un metteur en scène de continuer à tourner sans voir son travail. »
21:47« Or, on ne pouvait pas se permettre de renvoyer les rushs au risque qu'ils soient saisis par la
21:53police. »
21:54« Tout ça, c'était quand même très compliqué. »
21:56« Dans la mesure où Juste, si vous voulez, lui, il a une vision très esthétique des femmes et de
22:02la beauté des femmes. »
22:03« Ce n'est pas un pornographe, voilà. »
22:05« En plus, Juste, c'est quelqu'un de très prude dans la vie. »
22:08« Donc, dans l'absolu, Juste, ce n'était pas le bon casting. »
22:11« Si le producteur voulait faire un film de sexe, ce n'était pas juste qu'il fallait engager. »
22:16« Mais Juste a bien résisté, à tel point qu'il y a une scène qui est quand même très
22:21rare dans le film,
22:22c'est la scène où la Thaïlandaise met une cigarette dans son sexe et rejette de la fumée. »
22:28« Ça, Juste a refusé de la tourner. »
22:35« La scène existe finalement dans le film, mais elle fut tournée par une autre partie de l'équipe, sous
22:40la direction du producteur. »
22:42« Yves Rousserroir, son idée, c'est toujours le dernier tango à Paris. »
22:45« Et dans le dernier tango, il y a la scène célèbre du beurre et de la sodomie. »
22:49« Lui, il veut une scène dont on va parler, qui va faire venir le public. »
22:52« La scène n'est vraiment pas bien, mais c'est une très bonne idée de publicitaire. »
22:57« Je pense que les gens, quand ils venaient voir ce film, ils voulaient voir cette scène, parce qu'il
23:02y avait un parfum d'interdit, un truc jamais vu. »
23:05Pour couronner le tout, un acteur envoie une voiture de collection hors de prix dans le décor.
23:10L'équipe se fait arrêter par la police thaïlandaise pour avoir tourné une scène érotique dans une cascade sacrée.
23:16Et ce n'est pas fini.
23:26Dans le scénario, il y avait une scène qui était écrite où Sylvia et Marie Cagrine devaient partir justement à
23:32cette cascade.
23:33Elles partaient en chevauchant.
23:34Au moment de tourner, le matin, tout d'un coup, Sylvia dit « Ah mais moi, je ne peux pas
23:39monter sur un cheval. »
23:40« Ah bon ? Non, non, je ne sais pas faire du cheval. »
23:42Donc on a tous été quand même surpris.
23:43Je suis chacun le premier, puisque la scène était écrite dans le scénario.
23:46Et Sylvia dit « Ah non, non, mais moi, je ne peux même pas m'approcher de la cheval. »
23:50Le soleil commence à monter.
23:52Et je vais revoir à côté le chef avateur qui s'appelle Richard Suzuki, qui a le même gabarit, qui
24:00a les cheveux courts, comme ça.
24:02J'ai dit « Tu prends les vêtements, Sylvia. »
24:05On a vu Richard Suzuki avec les vêtements blancs, etc.
24:10Et Marie Cagrine, donc on met le cheval de Sylvia derrière.
24:13On les voit galoper et personne ne sait que c'est Suzuki qui est sur le cheval.
24:33Très honnêtement, j'ai eu l'impression de tourner un avet en disant « C'est mon premier film et
24:38c'est mon dernier film. »
24:39Je trouvais trop gentil, je trouvais que c'était gentillet, je trouvais que c'était…
24:45Bon, et puis il y avait des acteurs qui étaient un peu lourdingues, genre M. Cluny.
24:51Cuny, Cuny, il s'appelait Alain Cuny.
24:53Je ne sais pas quoi.
24:54Alors je me disais « Mais qu'est-ce que c'est que ce vieux bonhomme ? »
24:58Je veux dire, un vieux satire, on pouvait trouver quelqu'un d'autre qui était un peu plus représentatif.
25:04Moi je me suis dit « C'est un flop ce truc, bon voilà, ça ne va jamais marcher. »
25:12Non, ça ne va pas marcher, ça va cartonner.
25:17Emmanuel va pulvériser tous les records du jamais vu dans l'exploitation.
25:21Des millions de spectateurs dans le monde, on parle de 350 millions en tout depuis sa sortie.
25:27Un public constitué autant d'hommes que de femmes va se ruer pour voir les effeuillages d'Emmanuel.
25:34Et pourtant, le film a bien failli ne pas sortir, bloqué par les membres du comité de censure pendant plusieurs
25:41mois de l'année 74.
25:44« Pardon monsieur, est-ce que je peux vous demander vos impressions à la sortie de cette séance ? »
25:48« Effrayant. »
25:49« C'est un film scandaleux qui n'apporte absolument rien. Absolument rien. C'est abject et ridicule. »
25:56« Donc vous estimez qu'une censure est utile ? »
25:59« Utile. »
26:00Yves Rousserroir monte au créneau, inonde le ministère de Courrier pour défendre son film.
26:05Mais c'est l'élection en mai 74 de Valéry Giscard d'Estaing, jeune président plus ouvert et ayant décidé
26:11de desserrer la vis sur les questions de censure,
26:14qui finit par renverser le destin du film.
26:18Emmanuel est finalement autorisé in extremis, une semaine seulement avant sa sortie en juin 74,
26:24dans un circuit de salles traditionnelles, ce qui était le projet de Rousserroir depuis le début.
26:32Le premier jour, on arrive sur les Champs-Elysées, et là, il y avait une queue déjà incroyable.
26:39Donc on a téléphoné aux autres salles dans Paris, dans la Combinaison, qui disaient « On ne peut pas vous
26:44parler, il y a beaucoup de monde. »
26:46« On voit une foule qui part du cinéma des Triomphes, qui était le premier truc, qui remonte jusqu'en
26:52haut des Champs-Elysées, avec Marcel Achard qui attendait depuis deux heures. »
26:57On s'est assis sur un banc, je me souviendrai toujours, sur les Champs-Elysées, en se disant « Mais
27:01c'est incroyable, tous ces gens qui vont au cinéma ! »
27:04C'était tout à fait inimaginable, parce qu'on n'avait pas le sentiment qu'on avait fait un chef
27:10-d'œuvre.
27:13Dès la première semaine, Emmanuel fait presque le double d'entrées du dernier tango à Paris, et de semaine en
27:18semaine, le film reste numéro un.
27:22Rousserroir a gagné son pari.
27:23« Le film est vendu au Japon, le film est vendu partout, et partout c'est la même chose, c
27:28'est un carton absolu. »
27:30En Espagne, puisque le film était interdit en Espagne, donc il y avait des cars qui étaient affrêtés en Espagne
27:35pour emmener des touristes voir le film à Montpellier ou à Perpignan.
27:38En fait, on a fait deux millions et demi d'entrées à Paris, et douze ans d'exploitation après dans
27:44un seul cinéma, qui était le bien nommé Le Triomphe.
27:48Et figurez-vous qu'il était en face des bureaux des frères Hakim, qui avaient leur bureau sur les Champs
27:55-Elysées.
27:55Donc les pauvres, eux qui avaient optionné le film pendant six ans ou sept ans, et qui ne l'ont
28:01pas fait au moment où je suis arrivé,
28:04ont eu pendant douze ans la fiche du film en face de leur bureau, ce qui était quand même cruel.
28:11Au fil des années, le film devient une attraction touristique de premier plan.
28:16Les Japonais en goguette à Paris viennent voir le Sacré-Cœur, la tour Eiffel et Emmanuel sur les Champs-Elysées.
28:25Cette affiche n'est pas tirée du film, mais d'une série photo parue dans le magazine Lui, et choisie
28:31au dernier moment par Ross-Eroir.
28:34Une image forte, iconique, qui s'ancre dans l'imaginaire collectif pour toujours.
28:40Je voyais cette affiche, j'en avais entendu parler, et c'était comme quelque chose, je me disais,
28:46« Ah, j'aimerais bien le voir, mais je ne peux pas, je n'ai pas l'âge. »
28:49Et en même temps, je me disais, « Allez, vas-y, va voir, quoi. »
28:53Et je me souviens avoir bravé l'interdit, entre guillemets, puisque je suis allée le voir, seule.
28:59Je n'avais pas 18 ans. Je devais avoir 15-16 ans.
29:03Mélodie d'amour chante le cœur d'Emmanuel, qui bat cœur à corps perdu.
29:12Mélodie d'amour chante le corps d'Emmanuel, qui vit corps à cœur déçu.
29:34Je pense que l'esthétisme était très important dans ce film, parce que ce que j'ai retenu, c'était
29:39ce côté ultra naturel,
29:42cette liberté, cette sensualité, mais aussi vestimentairement, où tout d'un coup, le corps était assumé.
29:50La première scène où elle arrive avec le peignoir, elle met son peignoir, elle enfile ses chaussettes,
29:55et elle s'installe pour répondre au téléphone, son peignoir s'ouvre.
29:59On sent cette femme complètement bien dans son corps.
30:02Et je pense que quand on a 15-16 ans ou 18 ans, à cet âge-là, notre problème, c
30:07'est « Est-ce qu'on va être bien dans notre corps ? »
30:08Est-ce qu'on se sent bien dans son corps ? Et je crois que ce qui m'a marqué,
30:12c'était justement cette nonchalance très élégante, finalement.
30:17Parce qu'elle était extrêmement élégante, ce n'était pas vulgaire, ce n'était pas sexy au sens propre, c
30:24'était sensuel.
30:28J'aime beaucoup cette tenue avec la chemise blanche, un peu oversize en soi, avec la jupe courte.
30:35Moi, je sais que cette tenue-là, je l'ai eue sur mon board régulièrement, je l'ai sortie.
30:39Mais cette tenue, pour moi, elle a été mythique.
30:41Et ça continue à être une référence et une mode qui est dans ma conscience et que je retraduis dans
30:47mon travail.
30:54Cette esthétique forte s'est durablement inscrite dans les inconscients,
30:58à tel point que de jeunes artistes d'aujourd'hui y puissent encore l'inspiration,
31:02comme par exemple l'illustratrice Delphine Collie, pourtant née dans les années 80, bien longtemps après la Emmanuelle Mania.
31:15Pour moi, d'abord, Emmanuelle, ça a été un choc graphique.
31:18Tous les codes utilisés dans l'affiche, que ce soit le fauteuil en rotin,
31:23la jupe en broderie anglaise qu'elle porte,
31:26les plantes qui viennent comme ça s'insérer dans l'image,
31:30sa pose qui est à la fois rêveuse et en même temps très face à l'objectif,
31:36les codes couleurs, la typo, tout m'a interpellée
31:40et je n'ai eu de cesse de manière complètement inconsciente.
31:45Mais finalement, même dans les compositions de mes dessins,
31:47de reproduire ces éléments-là qui sont très 70 de toute façon.
31:59Je pense qu'on va retrouver dans mon travail l'esprit de cette femme,
32:06de ce qu'elle représente, sa liberté, le rêve, la rêverie, le voyage, l'exotisme,
32:13cette nature luxuriante, l'évasion, finalement.
32:18Je vais jouer avec ces codes-là dont j'essaie de m'éloigner parfois,
32:21mais j'y reviens toujours. Je ne peux pas m'en empêcher.
32:29Plus qu'une esthétique, juste chacun et son équipe créative ont donc véritablement inventé une imagerie.
32:36Imagerie qui s'est incrustée jusque dans nos intérieurs des années 2020,
32:40émaillée d'accent orientalisant et moite,
32:43parsemée de feuilles de palmiers, d'osiers, de rotin.
32:47Dans l'imaginaire collectif, Emmanuel, ce qui est resté, en fait, étrangement,
32:51c'est le fauteuil en rotin.
32:52Quand j'allais chez les copains-copines, je voyais les parents,
32:57ils avaient tous acheté leur fauteuil en rotin chez Pierre-Import.
33:02C'était vraiment, vraiment la mode, quoi.
33:05J'avais interviewé le patron de Pierre-Import,
33:08qui distribue en France le fauteuil,
33:10et il m'a dit que ça a été son best-seller pendant des années.
33:13Ce siège Peacock a inspiré des générations, là.
33:16Ça, c'est le moins qu'on puisse dire.
33:20Et voilà comment ce fauteuil qui existait depuis toujours ou presque
33:24et que l'on aperçoit seulement brièvement au détour d'une scène
33:28est devenu le fauteuil Emmanuel.
33:39C'est vrai qu'il y a vraiment des références aujourd'hui extrêmement claires.
33:43Enfin, là, dernièrement, quand on voit la campagne Céline,
33:47la référence, ce n'est pas une référence,
33:49c'est carrément un clin d'œil absolument délibéré
33:52à ce grand fauteuil Emmanuel.
33:53Alors comme, en plus, la femme de Slimane chez Céline
33:55correspond à cette époque-là,
33:57à la bourgeoise, mais un petit peu, quand même, délurée, on va dire.
34:01Oui, à mon avis, c'est tout à fait volontaire de sa part,
34:03comme clin d'œil.
34:08Mais l'effet Emmanuel ne se résume pas à une affiche et un fauteuil.
34:13Qu'est-ce qui a fait que ce film-là, à cette époque-là, a tellement marqué ?
34:17C'est un film qui tombe au bon moment,
34:20qui capte l'air du temps, ce désir de liberté.
34:23La France, début des années 70, n'est pas du tout libérée sexuellement.
34:26Je pense qu'un film comme Emmanuel, qui va essayer de décomplexer tout ça,
34:30qui va donner une image jolie, libre et sympa de la sexualité,
34:35fait beaucoup pour avancer dans les mœurs.
34:37Déjà, c'est un film qui est vendu, perçu, comme un film érotique.
34:43Donc il est déjà libérateur pour cette raison.
34:50Le public y va avec des attentes d'émancipation.
34:56Et c'est vraiment un érotisme sucré, lissé.
35:00Ça rend le spectacle cinématographique acceptable.
35:05Et je me souviens de mes parents, en 1974,
35:11allant voir le film avec leurs collègues de travail,
35:16en groupe, en couple.
35:18C'est le film qu'il faut avoir vu pour être dans le coup.
35:23Dans la tête des gens, c'était quand même un film très osé.
35:27Et quand on le voit maintenant, mais qu'est-ce que c'est mignon ?
35:29C'est Bisounors, franchement.
35:41C'est un film que vous n'allez pas voir dans une petite salle clandestine.
35:46On vous fait voir, notamment la scène de l'avion,
35:50des fantasmes qui, je pense, sont des fantasmes masculins et féminins,
35:53mais dans lesquels les femmes peuvent adhérer.
35:55Et je pense que le succès du film,
35:58c'est aussi que ce n'est pas un film érotique pour les hommes seulement.
36:02C'est un film pour les couples.
36:03Emmanuel s'est invité dans le lit de pas mal de monde, en fin de compte.
36:08Et après, il faut se rappeler de ce que c'est
36:09la vie sexuelle des Français dans les années 70.
36:13Moi, je me souviens d'avoir eu accès à certaines statistiques
36:15sur l'orgasme en 78.
36:18Et il y avait quand même une majorité de femmes
36:20qui n'avaient jamais eu d'orgasme.
36:22Donc, je veux dire, la sexualité dans les années 70,
36:26il y a quand même peu d'informations.
36:27Donc, je peux comprendre que pour plein de couples,
36:30ce soit un peu la révélation que de découvrir Emmanuel.
36:34Est-ce qu'à tout le monde, vous avez appris quelque chose ?
36:38Si je puis le permettre.
36:40Tu peux.
36:41Et puis le film, comme le bouquin,
36:43ça ne s'appelle pas Mario, ça s'appelle Emmanuel.
36:46Emmanuel, c'est l'histoire d'une femme qui s'émancipe.
36:48Et juste à l'époque,
36:50on est dans une période où les femmes s'émancipent.
36:52On peut, et je pense qu'une partie du public,
36:55peut voir Emmanuel avec un regard féministe.
37:00Le film est construit vraiment d'une manière très classique
37:03dans les productions érotiques ou pornographiques.
37:06C'est l'initiation d'une jeune naïve,
37:08avec des degrés, des étapes.
37:12La masturbation, d'abord, l'apprentissage de son propre corps.
37:16On est dans une époque où la masturbation cesse d'être un tabou
37:19et où les sexologues recommandent fortement
37:22aux femmes et aux hommes de pratiquer la masturbation
37:26pour mieux faire l'amour.
37:27Donc c'est complètement dans la norme de l'époque.
37:29On a ensuite l'initiation avec une autre femme.
37:33Et donc, cette scène lesbienne,
37:36elle a, je pense, beaucoup compté dans le succès d'Emmanuel.
37:42Donc, l'homosexualité féminine ou la bisexualité,
37:46c'est une des dimensions fondamentales de la révolution sexuelle.
37:50Et on la trouve dans le film.
37:52Ce qui est intéressant dans Emmanuel,
37:53c'est qu'on a la sensation que c'est une femme
37:55qui est en train de découvrir la liberté sexuelle.
37:57Sauf que quand on regarde bien,
37:58il y a toujours un homme dans les parages.
37:59Il y a le personnage de Jean, il y a le personnage de Mario.
38:02Ce n'est pas un parcours qu'elle effectue complètement seule.
38:06Et d'ailleurs, quand on lit Emmanuel d'Emmanuel Arsens,
38:10ce n'est pas non plus un parcours qui se fait seul.
38:12Et d'ailleurs, dans la construction à la base,
38:14même dans l'écriture même d'Emmanuel à la base,
38:16ce n'est pas quelque chose qui se fait seul.
38:18Puisqu'on sait bien qu'elle n'a pas complètement écrit seule,
38:21que ce serait plutôt son mari qui l'aurait écrit.
38:23Enfin, donc voilà, il y a toujours un homme dans les environs.
38:26Tu vois ses jambes, tu les aimes ?
38:29Bien, prends-les.
38:33Avec le recul, moi, je peux regarder le film et me dire
38:37« Mais qu'est-ce que c'est que ces représentations ringardes ? »
38:41Il n'empêche qu'à cette époque-là,
38:43des femmes qui jouissent à l'écran,
38:45cette représentation-là, on ne l'a pas vraiment.
38:47Quand on regarde le cinéma français,
38:49tout simplement de cette époque-là,
38:50non érotique et non pornographique,
38:53des représentations de la jouissance féminine,
38:54il n'y en a pas Bézef.
38:56Donc on peut au moins accorder ça, je crois, à Emmanuel.
38:59Il y a des scènes quand même qui peuvent laisser
39:01un peu bouche bée en tant que femme,
39:04sur le côté femme-objet ou...
39:07Ok, c'est vrai, mais en même temps,
39:09je trouve qu'à ce moment-là,
39:11on ne sent pas du tout chez Emmanuel une contrainte.
39:15C'est-à-dire qu'en fait,
39:15elle vit sa sexualité sans tabou.
39:20Je trouve que ça donne un côté extrêmement, finalement...
39:23En fait, on n'a pas envie de juger ce qu'elle fait
39:25et chacun est libre de son corps
39:27et c'est comme ça qu'on peut percevoir ce film en 1974.
39:31Mais si ce film sortait aujourd'hui,
39:33je pense que les féministes,
39:34ça les rendrait, mais hystériques.
39:39En réalité, déjà à l'époque,
39:41les féministes ont fustigé Emmanuel.
39:44Objet sexuel pour les uns,
39:46icône érotique et émancipatrice pour les autres,
39:48on ne savait plus.
39:49Le film avait cette ambivalence-là,
39:52cette habileté-là.
39:53Mais une chose mettait tout le monde d'accord.
39:56Sylvia Christelle était propulsée star planétaire
39:58du jour au lendemain,
40:00quasiment même une déesse vivante au Japon,
40:03s'affichant à la une des magazines du monde entier.
40:06Je pense que le succès est surtout dû à Sylvia Christelle.
40:11Ça, il faut le dire absolument honnêtement.
40:14Quand elle allait quelque part,
40:15elle déplaçait les foules.
40:17Elle déplaçait les foules,
40:18elle déplaçait les photographes.
40:20Les gens avaient envie de la voir,
40:21de la reconnaître.
40:23C'était incroyable.
40:25Autre vedette présente à Cannes,
40:27vedette très entourée et choyée,
40:29Sylvia Christelle,
40:31la très belle héroïne d'Emmanuel,
40:32film qui aura bien sûr une suite.
40:47De plateau télé en festival,
40:50on la voit partout.
40:51Sylvia voyage dans tous les pays,
40:53Sylvia pose sous toutes les coutures.
40:55Sylvia Christelle chante également.
40:57Voici la chanson d'Emmanuel.
41:25Des émissions de variété au programme Plus Intello,
41:29Sylvia est décidément très demandée.
41:31Vous avez souhaité rencontrer Sylvia Christelle ?
41:34Eh bien, Sylvia Christelle est avec nous cet après-midi.
41:37Dieu sait que vous avez dit au téléphone,
41:38je veux Sylvia Christelle.
41:40Alors expliquez-vous maintenant.
41:42J'espère que vous ne confondez pas ce je veux
41:44avec le je veux la présence d'eux.
41:47Je ne me permettrai jamais.
41:48Évidemment, il y a des gens qui vous disent
41:50que vous êtes l'objet sexuel numéro un d'autre temps.
41:52Je dois vous dire que je ne partage pas cette opinion.
41:55Je pense que dans les films où vous apparaissez,
41:59vous êtes beaucoup plus le chasseur que le gibier.
42:02Alors je voudrais savoir comment vous, Sylvia Christelle,
42:06vous ressentez le choc de ce désir de masse ?
42:09Alors moi, ça ne me fait pas grand-chose qu'il y a des masses,
42:12puisqu'ils sont anonymes.
42:14Je ne suis pas cet personnage dans le film.
42:17Alors moi, je suis contente d'avoir eu un succès dans ma profession
42:21qui me permet de faire autre chose qui m'intéresse.
42:24Mais il ne faut pas dire que j'ai honte de le faire,
42:26puisque c'est fait avec du goût.
42:29Pourtant, ce n'est pas la peine de se bloquer dans un seul genre.
42:33Je m'imagine que Clint Eastwood a envie de faire autre film que des westerns.
42:37Et moi, je suis de son avis.
42:38Je vous remercie.
42:39Je vous remercie et je vous verrai fidèlement au cinéma dans vos prochains films.
42:50Sylvia Christelle tente de transformer l'essai
42:52et se lance dans des choix plutôt audacieux de films d'auteurs,
42:55mais qui ne rencontrent pas le succès.
43:08De toute façon, Emmanuel II l'attend très vite.
43:12Et d'ailleurs, tout le monde attend Emmanuel II.
43:15J'avais la queue devant mon bureau pour acheter la suite.
43:19Du monde entier, on me demandait la suite.
43:21C'était incroyable.
43:24Donc, j'avais eu la bonne idée, l'intuition, parce que moi, j'y croyais.
43:28J'avais signé trois contrats avec Sylvia Christelle.
43:31Fini le temps où quelques pionnés tournaient à la va-vite
43:34avec des budgets dérisoires, un porno en une semaine
43:37dans un appartement transformé en studio.
43:39Aujourd'hui, le film érotique peut s'offrir le luxe
43:42de louer pour six semaines les grands studios de la région parisienne.
43:46Silence !
43:47Musique !
43:48Partez !
43:51Conditions luxueuses, budget plus que confortable,
43:54préachat dans le monde entier,
43:56Emmanuel II se tourne toujours sous le signe d'un esthétisme léché,
44:00sous la direction de Francis Giacobetti cette fois,
44:02le photographe de lui qui avait signé l'affiche du 1.
44:06Mais autant le premier volet était tombé pile en phase avec une époque,
44:10autant au moment du second, tout a changé.
44:16Musique !
44:17Femmes nues, slogan tapageur, titre provoquant,
44:22publicité suggestive, image évocatrice,
44:25la vague de pornographie a pris cette année dans nos villes
44:27des proportions gigantesques.
44:29Nous avons eu la surprise d'apprendre que le cinéma pornographique
44:34a enregistré en un an 25 millions d'entrées en France.
44:40Musique !
44:42Suite à ce véritable déferlement porno,
44:44il a bien fallu resserrer la vis et légiférer.
44:47Musique !
44:50Le classement X a vu le jour fin 75,
44:52mais dans ce contexte, l'érotisme bon teint
44:55et les effeuillages esthétiques d'Emmanuel
44:57semblent bien désuets après ce grand déballage.
45:00Il y a comme de la lassitude dans l'air.
45:03J'ai toujours pensé que Jean ne te prêtait que pour me te garder.
45:06Il te laissait faire l'amour avec qui tu voulais.
45:08Il contrôlait tout.
45:10Peut-être ?
45:11Il est comme les autres.
45:13Un peu plus malin, c'est tout.
45:14Non, c'est pas vrai.
45:16Nous avons été très heureux.
45:18Nous avons sincèrement essayé de vivre autrement.
45:22Je ne crois pas que ce soit la même solution.
45:25Moi non plus, maintenant.
45:29Un certain désenchantement envahit la franchise Emmanuel.
45:36Dans le troisième volet, l'héroïne tombe amoureuse,
45:39quitte son mari et avec lui les idéaux de l'amour libre
45:43et du libertinage.
45:47Retour à l'ordre moral.
45:48On referme bien gentiment la parenthèse enchantée
45:51des 70's, olé olé.
45:56La destinée d'Emmanuel, c'est quand même de se ranger des voitures.
45:59C'est quand même de rentrer au bercail
46:02et de, encore une fois, d'être la salope d'un seul homme.
46:05C'est quand même ça, la destinée d'Emmanuel.
46:07C'est s'en canailler pendant quelques temps,
46:09acquérir une certaine expérience,
46:13faire fantasmer son mari
46:15en faisant fantasmer les autres hommes.
46:17et puis après, rentrer au bercail.
46:21La finalité du parcours initiatique, c'est ça.
46:23C'est pas continuer à s'éclater
46:25jusqu'à la ménoposée au-delà.
46:27C'est pas ça.
46:28C'est pas ça qu'on dit.
46:39Emmanuel, Emmanuel, Emmanuel, good boy.
46:46Emmanuel, Emmanuel, Emmanuel, good boy.
46:53Emmanuel aime.
46:56Les caresses, piquards, Emmanuel.
47:02Là, de toute façon, j'ai appelé le film Goodbye Emmanuel
47:04parce que, pour moi, j'avais envie de tirer un trait.
47:07Je ne voulais plus...
47:10D'abord, je ne voulais pas me spécialiser.
47:13Je n'étais pas spécialisé.
47:14Si j'ai choisi ce métier, c'est pour sa diversité.
47:20Yves Rousserrois raccroche définitivement les gants.
47:23Il a un autre futur carton à mettre en œuvre.
47:31Mais son associé, le distributeur Alain Séritsky,
47:35continuera à exploiter le filon
47:36de multiples suites en série télé jusqu'à plus soif
47:40sans Sylvia Christelle, sauf pour quelques apparitions
47:42quand l'actrice connaît des difficultés financières.
47:46Emmanuel est un tel phénomène,
47:47c'est un tel choc dans le monde entier
47:49que des tas de petits malins dans des pays du monde entier,
47:54il y a en Italie beaucoup,
47:56qui vont sortir des Emmanuel avec un seul M,
47:59des Emmanuel avec un seul L,
48:01des Black Emmanuel.
48:03Il y a plus d'une centaine de films.
48:04Il y a eu des séries télé, enfin.
48:06Le film était tellement fantasmatique,
48:08a tellement marqué les esprits
48:09qu'il y a eu tout un cinéma d'exploitation
48:11avec Emmanuel en prison,
48:12Emmanuel chez les cannibales.
48:14Ce sont des films,
48:15alors naturellement tous nullissimes,
48:17mais pendant un moment,
48:19il y a eu un public pour ça
48:20et ça a beaucoup marché aussi en VHS,
48:23en cassette vidéo.
48:24Et avec des actrices différentes
48:25qui jouaient Emmanuel,
48:26c'est très étrange,
48:27pur cinéma d'exploitation.
48:33Tout le monde connaît Emmanuel,
48:34ou tout le monde a vu au moins l'affiche.
48:36Tout le monde sait qui est Sylvia Christelle.
48:38Tout le monde en a bien profité aussi,
48:40soit en se rinçant l'œil,
48:41soit en gagnant énormément d'argent sur son dos.
48:43Et finalement,
48:45elle a quand même été,
48:46elle n'a jamais réussi à se rhabiller.
48:48Je rappelle que vous avez été Emmanuel,
48:50parce que ceux qui ne vous connaissent pas habillés
48:53ne vous ont peut-être pas reconnus tout de suite.
48:56Est-ce que vous avez l'impression
48:57que c'est Sylvia Christelle
49:00que reçoit Cannes,
49:01ou c'est toujours Emmanuel ?
49:02Sylvia Christelle,
49:03vous tournez un personnage de femme romantique
49:05dans un film romantique,
49:06ça doit vous changer de vos principaux rôles.
49:08C'est fou.
49:09Les gens mettent une image sur quelqu'un,
49:13comme moi,
49:13je mourrais,
49:14Monsieur Emmanuel.
49:15Are you going to adapt Lady Chatterley
49:17and make it into a sort of soft porn film,
49:19or are you strictly following Lawrence ?
49:22What kind of Lady Chatterley is it going to be ?
49:24Is it going to be a faithful version
49:26of the Lawrence story ?
49:27You insist on the soft porn.
49:29No, not at all.
49:29No, no, no, no.
49:41Elle a fait pas mal de films,
49:42elle a fait une cinquantaine de films.
49:44Et elle a tourné avec des très grands noms
49:47du cinéma français et international, d'ailleurs.
49:51Et je pense que ses réalisateurs,
49:54ils sont engagés Emmanuel
49:56et non pas Sylvia Christelle.
49:58Elle n'a donc jamais pu sortir finalement
50:01de cet étau de ce personnage érotique.
50:07Exactement comme Maria Schneider,
50:09l'héroïne du dernier tango révélée elle aussi
50:12à 20 ans par un rôle sulfureux,
50:14Sylvia Christelle connaît une destinée tragique
50:16marquée par des choix professionnels
50:18parfois hasardeux,
50:19des amours chaotiques,
50:22un refuge dans l'alcool et la drogue,
50:24et une mort solitaire à 60 ans en 2012
50:27des suites d'un cancer.
50:30Mais vous sentez-vous que les gens
50:33condamnent vous pour apparaître dans ce genre de film,
50:35dans ce genre de sœur,
50:36et dans les autres scènes que nous ne pouvons pas montrer ?
50:38Bien, bien sûr, ceux qui ont vu
50:39seulement ces films,
50:40ils vont.
50:42Mais aparte de films erotiques,
50:43j'ai fait des films non-erotiques,
50:45qui, bien sûr, ne sont pas successeux.
50:47à quoi pense-t-elle,
51:10cette grande fille timide au regard perdu ?
51:17Sans doute a-t-elle déjà compris,
51:19avant tout le monde,
51:20que son destin d'actrice était,
51:22peut-être,
51:24de libérer les femmes
51:25en s'emprisonnant pour toujours.
51:275, 4, 3, 10.
51:31Alors, le film serait très intéressant.
51:36Avec ce close-up, je le sais.
51:39Le directeur était tellement éloigné par ce close-up,
51:41il a forgot de faire le film.
51:42Donc, nous devons commencer à faire le film.
51:44Vous avez cette affecte sur tout le monde ?
51:46Je ne sais pas ce qui se passe.
51:47Sous-titrage Société Radio-Canada
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