00:00Il est 6h21, le gouvernement a-t-il trouvé la solution pour apaiser la colère du monde agricole,
00:05celle qui s'est manifestée cet hiver ?
00:07Un projet de loi d'urgence est présenté ce matin en Conseil des ministres.
00:10Bonjour Pierre-Marie Aubert.
00:12Bonjour.
00:12Vous êtes directeur du programme Politiques agricoles et alimentaires de l'IDRI,
00:16l'Institut du développement durable et des relations internationales.
00:19Le gouvernement affirme donc apporter des solutions concrètes à des problèmes précis.
00:24Selon vous aussi, ce texte répond aux urgences auxquelles est confronté le monde agricole ?
00:30Il répond à des urgences, en tout cas il répond à des besoins exprimés par une partie du monde agricole.
00:36A mon sens, il ne répond pas forcément à la situation dans laquelle se trouve le monde agricole.
00:41Si on veut simplifier, on peut dire que ce monde agricole est confronté aujourd'hui à trois problématiques qui s
00:48'entremêlent.
00:48La première problématique dont on parle peu, dont on ne veut pas parler,
00:52c'est le fait que, dans une part importante de la métropole,
00:55en fait les rendements agricoles sont aujourd'hui physiquement plafonnés.
00:59Ça fait 30 ans qu'ils stagnent.
01:01Il y a certaines régions dans lesquelles les agriculteurs ont perdu 20% de rendement,
01:04tout ce qu'on appelle les zones intermédiaires.
01:06Donc en gros, le milieu de la France, tu as les sols un peu séchards et tout ça.
01:10Premier problème.
01:11Deuxième problème, la multiplication des risques qui se matérialisent très souvent par des crises.
01:17Ce sont des risques climatiques, des risques épisodiques, ce qu'on appelle les maladies des animaux,
01:21des risques d'approvisionnement qui sont liés aux dépendances des agriculteurs.
01:26Aujourd'hui, avec le blocage du détroit d'hormouze et la hausse des cours des intrants, des engrais azotés,
01:32on voit bien que ces dépendances-là, elles pèsent très lourd sur le compte des résultats des exploitations agricoles.
01:36Donc ce deuxième risque, c'est tous ces risques-là auxquels il faut faire face et que le texte ne
01:41nous donne pas grand-chose.
01:42Et puis le troisième élément qui dépend des deux premiers, c'est finalement une dégradation de la position économique du
01:49secteur agricole et agroalimentaire français
01:50et pas que des agriculteurs.
01:52C'est-à-dire que le revenu agricole moyen français, il a stagné depuis dix ans quand nos voisins danois
01:57ont fait x2,
01:58quand les Allemands ont fait plus 50-60%.
02:00Et puis la position de marché des grandes productions françaises agroalimentaires, la farine, le fromage, la viande de porc, la
02:08viande de volaille,
02:09et bien sous toutes ces productions-là, on est en repli sur notre balance commerciale intra-européenne.
02:14Je parle juste des échanges avec le reste de l'Europe.
02:17On ne résoudra pas le troisième problème économique sans traiter les deux premiers.
02:21Et le texte malheureusement nous donne peu sur les deux premiers aspects.
02:25Alors il y a quand même des réponses à certains aspects dans ce texte, en tout cas c'est ce
02:28qu'affirme le gouvernement.
02:29Par exemple sur les problèmes de souveraineté alimentaire, le texte a pour objectif de lever les contraintes
02:34afin que les éleveurs puissent s'agrandir s'ils le souhaitent et agrandir leurs élevages plus facilement.
02:40Sur le risque climatique et le réchauffement, alors ça c'est vraiment le sujet le plus crispant et le plus
02:43controversé de ce texte,
02:45c'est le stockage de l'eau.
02:46Il y aura plus de souplesse pour construire à terme des retenues d'eau.
02:49Le gouvernement dit comme ça on va pouvoir stocker les pluies de l'hiver, ça semble judicieux ça.
02:54Ces deux points répondent partiellement parce que ce n'est pas un texte global.
02:56Encore une fois il le dit, c'est des réponses très techniques à des problèmes précis.
03:00Bon je vais prendre l'exemple par exemple des élevages.
03:02Aujourd'hui si on prend le cas de l'élevage en France, les coûts de production sortie ferme sur la
03:07production porcine par exemple sont très largement compétitifs.
03:11Les fermes françaises sont dans la moyenne et même un peu au-dessus de la moyenne de leurs concurrents européens.
03:17Ce qui pêche, et en volaille c'est plus ou moins la même chose même si c'est un peu
03:20moins bon,
03:20ce qui pêche ça va être le maillon industriel.
03:23C'est-à-dire le fait qu'à un moment donné comment on s'organise pour collecter des animaux, les
03:28abattre
03:29et puis les transformer en produits qu'on va pouvoir consommer soit directement soit indirectement.
03:35Et en fait aujourd'hui les français, les filières françaises sont pas très bien positionnées ni sur l'entrée de
03:41gamme,
03:41ni sur on va dire le moyen de gamme et le haut de gamme.
03:45Là où les opérateurs européens, allemands, danois, italiens vont savoir beaucoup mieux se positionner d'un côté comme de l
03:51'autre.
03:51Ils vont faire des choix beaucoup plus clairs. Et là il y a une question de coordination entre les opérateurs
03:56et d'outils industriels lui-même.
03:59Sur les farines c'est la même chose. Donc le texte ne va pas nous aider beaucoup.
04:02C'est pas parce qu'on va libérer entre guillemets le déploiement des élevages eux-mêmes
04:07qu'on va améliorer la coordination à l'intérieur des filières
04:10et la possibilité pour les opérateurs plus en aval de mieux se positionner sur des marchés.
04:15Et le stockage de l'eau ?
04:16Sur le stockage de l'eau, il y a une maxime qui me semble assez utile à se rappeler.
04:20Si tout le monde veut de l'eau, personne n'en aura.
04:22Donc la vraie question par rapport au stockage de l'eau, c'est moins de savoir si oui ou non
04:28il faut absolument stocker.
04:29En fait chaque contexte territorial est spécifique, donc il n'y a pas de réponse générique.
04:34Je pense qu'il y a parfois des endroits où il y a de bonnes raisons de vouloir stocker.
04:37Mais la vraie question c'est comment on s'adapte à une situation dans laquelle structurellement
04:43il y aura de toute façon moins d'eau en quantité et où par ailleurs on sait qu'on va
04:48avoir un problème qualitatif sur l'eau
04:50et où il va falloir s'assurer que l'eau qui reste, on ne la pollue pas.
04:55Donc ce projet de loi, si je résume ce que vous venez de me dire,
04:58soit ce sont des réponses qui sont finalement un peu à côté de la plaque,
05:01soit ce sont des réponses de court terme, c'est ça ?
05:05Les réponses qui sont données, pour partie, on l'a dit...
05:08En tout cas certaines sont réclamées par une partie du monde paysan, il y en a qui sont contents je
05:11pense ce matin.
05:12Absolument, on ne répondra pas, mais ce que j'essaie de dire c'est qu'on ne répondra pas
05:16aux enjeux économiques du monde agricole qui sont bien réels et encore une fois du monde agricole et agroalimentaire français
05:23sans prendre à bras le corps de manière un peu plus structurelle la question des risques et des crises
05:28et la question des plafonds physiques avec lesquels on doit composer.
05:33Et ce texte fait peu de choses de ce côté-là.
05:36Je pense qu'il faut quand même souligner que dans le texte, il y a un titre 1 et un
05:42article 1 sur les projets d'avenir agricole.
05:45C'est finalement la bonne nouvelle du texte.
05:47Il offre un cadre pour développer des projets territoriaux mettant ensemble les agriculteurs, les collectivités, les industriels
05:55et là en faisant sur la base des atouts des territoires.
05:58Est-ce qu'aujourd'hui ces trois groupes ne se parlent pas ?
06:01Alors ils se parlent très certainement dans plein de territoires.
06:04Ils n'ont pas de cadre structuré nécessairement pour le faire.
06:07C'est peut-être insuffisant ce qu'il y a dans le texte.
06:10Mais en tout cas il y a une base pour aller plus loin.
06:11Les jeunes agriculteurs ont demandé depuis très longtemps que ces choses-là soient mises en place.
06:15Il reste à savoir comment on va remplir cette coquille.
06:18Merci Pierre-Marie Aubert.
06:19Vous dirigez le programme Politiques agricoles et alimentaires de l'IDRI.
06:23On est pile dans le cœur du sujet de votre livre qui est paru l'an dernier
06:26vers un nouveau modèle agricole paru chez Odile Jacob.
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