- il y a 10 heures
“Loft Story” sur M6, “Star Academy” sur TF1… C’était il y a vingt ans ! En 2001, la téléréalité débarque en France sur le petit écran. Les téléspectateurs découvrent des anonymes filmés en continu pendant plusieurs semaines. Un format qui va bouleverser le destin de Loana, Steevy ou encore Jenifer. À l’occasion de cet anniversaire, Code source interroge celles et ceux dont la vie a changé après une apparition à la télé. Dans cet épisode, Eva Thomas, ancienne institutrice, autrice et militante, revient avec Clawdia Prolongeau sur sa participation à l’émission “Les Dessous de l’Ecran”, le 2 septembre 1986. Ce jour-là, elle devient la première victime d’inceste à témoigner à visage découvert.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Clawdia Prolongeau - Production : Clara Hage, Ambre Rosala et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Laurie Galligani - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian
Archives : INA.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Clawdia Prolongeau - Production : Clara Hage, Ambre Rosala et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Laurie Galligani - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian
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00:02Bonjour, c'est Thibault Lambert pour Codesource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11La télé-réalité fête ses 20 ans cette année.
00:15Elle avait fait son apparition en France en 2001 avec deux émissions très remarquées,
00:20Love Story sur M6 et la Star Academy sur TF1.
00:24Cet anniversaire nous a donné envie chez Codesource de donner la parole pendant 5 épisodes
00:29à celles et ceux dont la vie a changé après un passage en télé.
00:34Aujourd'hui, Eva Thomas, écrivaine, militante pour les droits des femmes et des enfants,
00:39elle a été la première à témoigner à visage découvert de l'inceste dont elle a été victime.
00:44C'était en 1986 sur le plateau des dessous de l'écran.
00:49Claudia Prolongeau l'a rencontrée.
01:08Eva Thomas habite au dernier étage d'un petit immeuble du centre-ville de Grenoble.
01:13Comme il n'y a qu'un appartement là-haut, à partir du quatrième, elle a décoré la cage d
01:18'escalier
01:18avec des dessins, des affiches de films et des photos de visages de femmes.
01:24Elle m'ouvre la porte et je retrouve le regard vert et perçant de la vidéo tournée il y a
01:2935 ans.
01:31Le tourment qu'on lisait sur ses traits a en revanche disparu.
01:34On s'installe dans la cuisine autour d'un café et elle me parle du livre de Camille Kouchner,
01:39La famille agrandée, dans lequel elle accuse le politologue Olivier Duhamel
01:43d'avoir infligé à son frère jumeau des violences sexuelles.
01:45Quand il est sorti début janvier, Eva Thomas s'est jetée dessus.
01:51Je l'ai lue du début à la fin et j'étais tellement contente pour elle et pour son frère.
01:58C'est comme si je l'accompagnais la personne et que je me disais au fur et à mesure,
02:04enfin génial, elle sauve sa vie en faisant ça.
02:08Elle va enfin pouvoir régler cette histoire et après vivre une vie normale,
02:12un peu comme ce qui m'est arrivé.
02:16Eva Thomas est née en 1942 dans une famille catholique.
02:19Elle grandit dans l'Orne avec une mère couturière et un père jardinier
02:22et elle est l'aînée d'une fratrie de six enfants.
02:25Très tôt, elle a choisi la voie qu'elle souhaitait emprunter.
02:28À partir de dix ans, j'ai dit que je voulais être institutrice.
02:32Tout le monde me répondait la même chose.
02:35Mais enfin, t'es une fille, tu te marieras, t'as pas besoin d'un métier.
02:39Et moi, je voulais être institutrice comme ma tante,
02:42qui était en Afrique et qui racontait des histoires extraordinaires.
02:46Évidemment, elle racontait sa vie, ses aventures et tout.
02:50Et moi, évidemment, c'était ça que je voulais faire.
02:52Et ça me faisait tellement rêver fort.
02:54Et comme j'avais une autre tante qui était institutrice et religieuse,
02:58je suis allée dire au curé que j'avais la vocation,
03:01que Dieu m'appelait pour être religieuse institutrice en Afrique.
03:05Et le curé, il a fait ce que j'avais imaginé dans ma tête d'enfant.
03:09Il est allé voir mes parents en disant,
03:11une vocation, c'est sacré, on ne peut rien refuser à Dieu.
03:15Et ma mère disait, mais on n'a pas d'argent,
03:17on ne peut pas l'envoyer en pension, on a déjà quatre enfants.
03:21Et le curé a dit, mais pour des gens comme vous,
03:23il existe des bourses nationales,
03:25il faut lui faire passer l'examen d'entrant sixième,
03:28et elle pourra aller dans le couvent de ses tantes.
03:30Et quand j'ai passé l'examen d'entrant sixième,
03:33j'avais onze ans, et je savais que je jouais ma vie.
03:37Et je me revois, c'est un souvenir,
03:39il me restera jusqu'à maman en train de relire la dictée,
03:43parce que cinq fautes, c'était zéro en dictée, c'était éliminatoire.
03:47Et je savais qu'il fallait vraiment que j'aie cet examen.
03:51Et alors je l'ai eu, et je suis partie en pension dans le couvent de mes tantes.
03:55Et en fait, j'avais une conscience très très forte
03:58que je construisais ma vie.
04:00C'est donc heureuse qu'Eva commence son adolescence.
04:03Jusqu'à une nuit qu'elle passe chez ses parents.
04:05Elle a alors 15 ans, et jusque-là,
04:08elle a été choyée, aimée, protégée.
04:10Mais cette nuit-là, son père la viole.
04:14Le lendemain, elle ne sait plus exactement comment ça s'est passé.
04:18Mais elle est certaine que ça a eu lieu.
04:21Contrairement à d'autres personnes qui ne se souvenaient même pas que ça ait eu lieu,
04:26moi, comme j'avais 15 ans, je l'ai toujours su.
04:28J'ai su que mon père avait...
04:31Je me souvenais seulement de mon père sur moi.
04:34Et d'après, du lendemain matin, c'est tout.
04:36C'est très traumatisant, parce que tout d'un coup,
04:39votre père devient quelqu'un d'autre.
04:42Et puis il fait après, il fait comme si ça n'avait pas existé.
04:46Et à l'époque où ça s'est passé, en 57,
04:49c'était totalement impossible d'en parler.
04:52Donc, comme j'étais dans un milieu très, très catholique,
04:56je croyais que j'avais fait un péché mortel.
04:59Donc, je l'ai dit en confession au curé,
05:00qui m'a dit « Oubliez ça, mon enfant ».
05:03Au moins, comme la confession, ça annule les péchés,
05:08donc déjà, j'avais fait un acte par rapport à la culpabilité
05:12qui m'a lavé du péché dans le système catholique et tout ça.
05:16Mais ça ne m'a pas du tout lavé du reste.
05:22Elle n'en parle donc à personne, excepté le prêtre.
05:25Mais quelques semaines plus tard, elle croit qu'elle est enceinte.
05:29Et comme il n'est toujours pas question de raconter ce viol,
05:31elle fait une anorexie mentale qui dure neuf mois.
05:34Quand j'étais anorexique et que ma mère me suppliait
05:37de dire pourquoi je ne voulais pas manger et tout ça,
05:40j'avais conscience à ce moment-là que si je parlais,
05:44tout allait exploser, toute la famille,
05:47et que la survie de l'époque, en fait, c'était de se taire.
05:52Celles qui ont essayé d'en parler,
05:54elles se sont retrouvées à l'hôpital psychiatrique.
05:57Donc, se taire, c'était l'instinct de survie.
06:00Et en fait, quand j'ai fait de l'anorexie,
06:02après, tout d'un coup, je me suis aperçue
06:04que j'étais en train de tout perdre.
06:06Parce qu'à un moment donné, il y a un médecin qui a dit
06:09qu'il fallait m'hospitaliser et tout.
06:11Et là, je me suis remise à manger
06:12parce que je voulais être institutrice,
06:14parce que j'avais un projet de vie.
06:16Et ça m'a sauvée d'avoir un projet de vie.
06:24Eva poursuit donc ses études
06:26et finit par partir en Algérie en 1964
06:28pour y être institutrice, comme elle en rêvait.
06:31C'est là qu'elle rencontre son mari
06:33et leur fille née au Tchad,
06:35où ils vivent alors, quatre ans plus tard.
06:37Quelques années après,
06:38ils rentrent en France
06:39et s'installent en Haute-Savoie, puis à Grenoble.
06:42Mais leur relation se délite
06:43et le mari d'Eva finit par la quitter,
06:45en 1976.
06:47Pour elle, c'est le début d'une nouvelle période très difficile.
06:51Jusqu'à ce moment-là,
06:52j'étais une personne épanouie,
06:55j'étais heureuse,
06:57j'étais joyeuse.
06:59Et puis, j'avais vécu
07:01que des expériences extraordinaires.
07:03Par contre, quand mon mari m'a quitté,
07:06ça a été toute l'histoire avec mon père,
07:09mais c'est à ce moment-là
07:10que j'ai dû me confronter à ça.
07:12Eva commence alors à peindre
07:14et fabriquer de grandes poupées de chiffon,
07:16de plâtre ou de papier,
07:17auxquels elle trouve un effet cathartique.
07:20Elle entame une thérapie
07:21dans plusieurs groupes de parole,
07:23rejetant l'idée de faire confiance
07:24à une seule personne
07:25pour l'aider à avancer.
07:26Dans ces groupes,
07:27on m'a dit que j'avais le droit
07:28de coucher avec mon père.
07:30Vous savez, c'était les années 75,
07:32donc les tabous, tout ça,
07:33on écrasait tout et tout.
07:35Et le psy a fait dire
07:37aux participants du groupe
07:38que chacun m'a dit
07:39« Oui, oui, bien sûr,
07:40t'as vécu une belle histoire d'amour
07:42avec ton père
07:42et t'avais le droit. »
07:44Quand je suis ressortie de là,
07:45j'étais euphorisée,
07:46complètement à côté de mes pompes,
07:49dans un état très bizarre.
07:51Et en fait, je tombais malade après.
07:53Chaque fois que ça dérivait
07:54dans le mauvais sens,
07:55en fait, je tombais malade.
07:57J'avais des réactions très saines, en fait.
07:59De la même manière,
08:00à chaque fois qu'elle se rend
08:01chez ses parents,
08:01Eva est malade.
08:03Alors elle cesse d'y aller.
08:05En 1980,
08:06elle écrit une lettre à sa famille
08:08pour leur expliquer.
08:09Et à son père
08:10pour lui demander
08:10ce qu'il a fait précisément
08:12cette nuit-là,
08:12espérant encore
08:13que sa mémoire lui fait défaut.
08:15Mais il lui répond
08:16qu'elle ne s'est pas trompée.
08:17J'avais pas rêvé.
08:18Et à partir de ce moment-là,
08:20ça a été important
08:20parce que je devais me confronter
08:23à la réalité, quoi.
08:25Quand on joue avec l'idée
08:26que peut-être c'est pas vrai,
08:28c'est rassurant, quoi.
08:29C'est une forme de déni
08:31qui nous aide
08:31à continuer à vivre.
08:33Mais là,
08:34une fois en face
08:35de la lettre de mon père,
08:36en fait,
08:37je ne pouvais plus me cacher.
08:39C'était sûr.
08:40Et il fallait
08:42me confronter
08:42à cette histoire-là, quoi.
08:45Après ça,
08:46Eva fonde
08:47l'association SOS Inceste
08:48à Grenoble,
08:49qui tient une permanence
08:50téléphonique
08:51et milite pour le non-consentement
08:53avant 15 ans.
08:54Puis elle commence
08:55à écrire son histoire.
08:56Ça lui prendra
08:57deux ans et demi.
09:02La vraie colère
09:03qui m'a tenue
09:04pendant deux ans et demi
09:05pour écrire,
09:07en fait,
09:07elle a commencé
09:08parce que dans mon travail,
09:09j'avais rencontré
09:10une petite fille
09:10que son père violait.
09:11Elle me l'a dit.
09:12Et comme elle était
09:13dans une famille d'accueil,
09:15je suis allée voir
09:16la sauvegarde de l'enfance.
09:20On m'a répondu
09:21« Non, mais les enfants mentent,
09:23ils racontent n'importe quoi,
09:24etc. »
09:25Et quand je suis sortie de là,
09:26j'étais dans un état
09:27mais de rage,
09:29de colère.
09:31Et je me suis dit
09:31« Là, il faut que j'écrie. »
09:33Et là, je me suis dit
09:33« Là, maintenant,
09:34vraiment,
09:35tu le fais vraiment, quoi. »
09:36Eva termine donc
09:37son ouvrage
09:37« Le viol du silence »
09:38fin 1985,
09:40mais elle ne trouve pas
09:40d'éditeur.
09:41Le sujet est trop dur,
09:42lui dit-on.
09:43Ça serait mieux
09:44si c'était une fiction.
09:45Les seuls vraiment intéressés
09:47sont les éditions au biais.
09:48Mais ils ne sont pas
09:49certains non plus.
09:50Heureusement pour Eva,
09:51un paramètre
09:52va venir s'ajouter.
09:54C'est à ce moment-là
09:55que les dossiers de l'écran
09:57ont préparé cette émission.
09:59En fait,
10:00ils ont su
10:00qu'il y avait un manuscrit
10:01qui circulait.
10:03Et surtout,
10:04j'avais déjà créé
10:05SOS Inceste
10:06en 1985.
10:08Et en fait,
10:09quand les dossiers de l'écran
10:10m'ont convoqué
10:11pour savoir
10:12si j'acceptais
10:13de témoigner,
10:14j'ai dit
10:14« Oui, d'accord,
10:15mais moi,
10:16je veux parler
10:16à visage découvert. »
10:18Parce qu'à ce moment-là,
10:18on cachait les victimes
10:19et tout.
10:20Et donc,
10:21c'était au mois d'avril
10:22ou mars ou avril,
10:23je crois.
10:24Et je n'avais toujours
10:25pas d'accord
10:27pour mon manuscrit.
10:29J'ai dit
10:29« Mais est-ce que je peux
10:30au moins demander
10:31si au biais,
10:33enfin dire qu'il y aura
10:34au mois de septembre
10:35une émission et tout ça ? »
10:36Alors,
10:36ils ont dit que oui,
10:38c'était les seuls
10:39à qui j'avais le droit
10:39d'en parler.
10:40Et donc,
10:41ils ont accepté
10:42mon manuscrit
10:43à condition que
10:44j'en enlève un tiers.
10:45Et donc,
10:46je suis allée
10:47au dossier de l'écran
10:49sans trop savoir
10:50ce qui allait se passer
10:50après.
11:06Venons-en maintenant
11:07à notre sujet
11:07de ce soir,
11:08l'inceste.
11:09Si l'on s'en réfère
11:10aux très nombreux
11:11et très abondants articles
11:13que la presse
11:14a consacrés
11:15à notre émission,
11:16il semble que l'inceste
11:17soit véritablement
11:18un sujet tabou.
11:19Mais ce soir,
11:19entendons-nous bien,
11:20il ne s'agit ni de provoquer
11:21ni de choquer quiconque.
11:23Nous voulons simplement
11:25étudier ensemble,
11:26comme nous l'avons toujours fait
11:26avec les sujets difficiles
11:28depuis 20 ans
11:28ici dans cette émission,
11:30nous voulons étudier
11:31un problème
11:31qui existe bel et bien
11:33et qu'on ne peut ignorer
11:34même si l'on en parle
11:36que très rarement.
11:38Mais je savais
11:39ce que je faisais
11:40et je savais
11:41qu'il fallait le faire,
11:42qu'il fallait que quelqu'un
11:43le fasse.
11:44J'ai choisi
11:45de parler à visage découvert
11:47parce que j'ai envie
11:49de sortir de la honte
11:50et j'ai envie de dire
11:52aux femmes
11:52qui ont vécu ça
11:54qu'il ne faut pas avoir honte
11:58de ce qu'on a vécu
11:59et moi je n'ai plus honte
12:00de répondre de mon histoire.
12:06J'ai fait un saut
12:07dans le vide
12:07mais ça a été
12:08une aventure extraordinaire.
12:11J'étais quand même
12:11quelqu'un de très discret
12:13et tout
12:13et ça m'a obligée
12:14à prendre la parole,
12:16à me battre.
12:17Je crois que c'est positif quoi.
12:20Cette soirée-là,
12:21effectivement,
12:21ça a changé ma vie
12:22on peut dire.
12:27Eva se met à recevoir
12:29plein de lettres de femmes
12:30qui racontent leur inceste.
12:31L'une d'elles traverse
12:32même la France
12:33pour venir la rencontrer.
12:34Ce sujet,
12:35qui lui était alors
12:36très personnel,
12:37devient un enjeu de société.
12:38Dès que l'émission
12:40a eu cet impact,
12:41je n'étais plus du tout
12:42toute seule.
12:43J'étais leur porte-parole
12:45et je n'avais plus besoin
12:46de parler de mon histoire.
12:47Je parlais de l'histoire
12:48des femmes
12:48qui avaient vécu un inceste.
12:51Et là, du coup,
12:52ça donne une force extraordinaire.
12:54Le lendemain de son passage
12:55à la télé,
12:56son premier livre,
12:57Le viol du silence,
12:58sort en librairie.
12:59Réédité par la suite,
13:00il s'en sera écoulé
13:02en tout près de 200 000 exemplaires,
13:04lui permettant au passage
13:05de toucher des droits
13:06d'auteur conséquents
13:06et d'acheter l'appartement
13:08dans lequel elle vit encore
13:09aujourd'hui.
13:10La suite est cependant
13:11loin d'être toute rose.
13:12Je me suis rendu compte,
13:14par exemple,
13:14que je n'en pouvais plus
13:15d'écouter des histoires
13:16d'inceste.
13:17Parce que,
13:18comme à cette époque-là,
13:19il n'y avait pas beaucoup
13:20de lieux pour en parler,
13:21quand j'allais quelque part,
13:22tout le monde avait une histoire
13:23d'inceste à me raconter.
13:25Et je me suis rendu compte
13:26que je n'entendais plus
13:28les histoires d'inceste.
13:29C'est comme si mon oreille
13:31se fermait.
13:32Et à nouveau,
13:33j'entendais,
13:34quand on parlait d'autre chose,
13:35je me suis dit,
13:36mais je vais devenir sourde
13:37pour de bon.
13:38Et donc là,
13:38j'ai dit,
13:39bon, ça suffit, stop.
13:40Quand j'ai commencé l'association,
13:43j'ai toujours dit à tout le monde,
13:45je ne veux pas passer ma vie
13:46comme une victime d'inceste.
13:48Parce que d'ailleurs,
13:49je ne me sentais pas vraiment victime.
13:50Je me sentais guerrière.
13:53Oui, je crois que c'est ça
13:54le mot le plus juste.
13:57Et donc,
13:58j'avais dit,
13:59dès que ce sera bien lancé
14:00dans la société,
14:02moi, je laisse l'association,
14:03vous allez continuer
14:04le travail de l'association.
14:06Et moi,
14:06je veux vivre ma vie tranquillement.
14:08Donc, c'est en 1992,
14:10que j'ai arrêté.
14:11Et c'est à ce moment-là
14:12qu'il y a eu le procès de Saint-Brieuc.
14:15En 1989,
14:16le procès de Saint-Brieuc
14:17juge une femme
14:18ayant dit à la télé
14:19qu'elle a été violée par son père.
14:21Celui-ci porte alors plainte
14:23et l'attaque pour diffamation.
14:25Eva est appelée au procès
14:26comme témoin
14:26pour défendre cette femme
14:27et dire l'enjeu que c'est
14:29de révéler avoir été victime d'inceste.
14:32Assumer socialement son histoire,
14:34c'est ça qui stoppe
14:36tous ces sentiments,
14:37cette confusion.
14:39on sort d'un brouillard.
14:41Tout d'un coup,
14:41tout devient clair
14:42et on peut assumer son histoire
14:44parce que c'est parler ou mourir.
14:46Parce que c'est des forces
14:47tellement mortifères
14:50que pratiquement
14:50toutes les victimes d'inceste,
14:52en tout cas celles que j'ai rencontrées,
14:54et moi aussi,
14:54on est tentées par le suicide.
14:56Et donc,
14:56après ce procès,
14:58tout était à l'envers,
14:59en fait,
14:59puisque c'était le procureur
15:01qui défendait le violeur.
15:02Ça m'a fait sombrer,
15:04complètement.
15:07Ça me paraissait incroyable
15:08après toute la bataille
15:09que j'avais faite,
15:11après le fait que j'allais tellement bien
15:13et tout,
15:14que je sombre à nouveau,
15:16ça c'était terrible pour moi.
15:20Anéantie par ce que vient de faire la justice,
15:22Eva décide elle aussi
15:23de mener une action.
15:25En 1991,
15:27elle obtient son changement
15:28de prénom officiel,
15:29au motif qui lui a été donné
15:31par celui qui l'a violé.
15:32Cette réparation
15:33lui permet à nouveau
15:35de remonter la pente.
15:39C'est ça qui a été
15:40mais miraculeux.
15:42Et à partir de ce moment-là,
15:44j'ai retrouvé toute ma tête,
15:46toute mon intelligence
15:47et toute ma capacité de penser.
15:50Et j'ai écrit le sang des mots
15:51pour raconter cette nouvelle aventure
15:53que j'avais faite.
15:54Cette année,
15:54quand le livre de Camille Kouchner,
15:56La familia grande,
15:57est sorti,
15:57les images d'Eva Thomas
15:58dénonçant son inceste à la télé
16:00en 1986,
16:01ont été largement rediffusées.
16:03J'avais oublié
16:04tout ce qui s'était dit.
16:06J'avais oublié
16:06combien j'étais isolée.
16:08Enfin, comment les trois victimes,
16:10toutes les trois,
16:11parce qu'il y avait
16:11deux autres femmes,
16:13en face de ces discours,
16:14complètement à côté
16:15de la plaque.
16:16Il n'y avait que l'avocate
16:17qui était de notre côté,
16:19mais tous les autres.
16:21C'était ça,
16:21la société de 1986.
16:23Et je trouve intéressant
16:25qu'on se souvienne
16:26d'où on vient.
16:26Et ça,
16:27je suis heureuse
16:28qu'on constate
16:29à quel point
16:30la société
16:32a fait des progrès,
16:33même si elle en a
16:34encore à faire,
16:35pour écouter
16:36les traumatismes
16:37des enfants.
16:38Eva a aujourd'hui 80 ans,
16:40aime coudre
16:41et passer du temps
16:42avec ses copines
16:42en balade autour de Grenoble.
16:44Si elle continue
16:44à répondre aux journalistes,
16:46c'est qu'elle veut faire
16:46passer un message
16:47essentiel.
16:48J'ai vraiment vécu
16:49une belle vie.
16:50Et ça,
16:51je peux le dire
16:52aux victimes d'inceste,
16:53on n'est pas victime à vie.
16:55À un moment donné,
16:56ça s'arrête.
16:57C'est fini.
16:59On peut vivre sa vie
17:00normalement.
17:00C'est le message d'espoir
17:02que j'ai toujours
17:03eu envie de passer.
17:05Une fois que c'est fait,
17:07la vie est belle.
17:19Claudia,
17:20en mars dernier,
17:21l'âge du consentement sexuel
17:22a été relevé
17:23par le Parlement.
17:25Il est passé
17:26de 13 à 15 ans.
17:27J'imagine qu'Eva Thomas
17:28est satisfaite
17:29de cette mesure ?
17:30Oui,
17:30parce qu'en fait,
17:31c'était vraiment quelque chose
17:32qu'elle demandait
17:32depuis des années,
17:33des années,
17:34des années.
17:35Donc,
17:35elle trouve que ça va
17:36parfaitement dans le bon sens.
17:37Il reste beaucoup de choses
17:39à faire.
17:39Elle le pense,
17:40évidemment,
17:40mais elle veut quand même
17:41insister sur le fait
17:42qu'il y a eu
17:43une évolution positive
17:44sur ce sujet-là.
17:46Et qu'est-ce qu'elle pense
17:46des lois actuelles
17:47sur la prescription
17:48des crimes sexuels ?
17:50Alors,
17:50contrairement à d'autres féministes,
17:52elle ne croit pas forcément
17:53qu'il faille rallonger
17:54le délai pour les mineurs.
17:55Quand on a été violé
17:56avant ses 18 ans,
17:57on peut porter plainte
17:58jusqu'à 30 ans
17:59après sa majorité.
18:01Donc,
18:01ça fait 48 ans
18:02et elle a constaté
18:04et des avocats
18:04ont constaté avec elle
18:05qu'en fait,
18:06ce délai,
18:06il faisait aussi
18:07que des victimes
18:08allaient porter plainte.
18:09C'est-à-dire que
18:09quand la date approche,
18:10il y a aussi des victimes
18:11qui se disent
18:12« j'ai plus beaucoup de temps
18:13donc je vais y aller maintenant ».
18:14Et ça,
18:15elle,
18:15elle pense qu'en fait,
18:16ça pousse peut-être
18:17certaines victimes
18:18à aller porter plainte justement.
18:19Est-ce que tu sais
18:20si Eva Thomas
18:21s'est réconciliée
18:22avec sa famille depuis ?
18:23Oui,
18:24et j'étais surprise
18:25parce que c'est vrai
18:26que j'avais rarement
18:27entendu ça
18:27mais effectivement,
18:28une fois que son père
18:30lui a écrit
18:31et que dans sa lettre,
18:32il a reconnu
18:33qu'il l'avait violée,
18:35ils ont pu se réconcilier.
18:37Elle a pu retourner
18:38chez ses parents.
18:38Elle y est même retournée
18:39avec sa fille ensuite.
18:41Elle a été plutôt heureuse en famille.
18:43Elle a de très bonnes relations
18:43avec ses frères et sœurs
18:44qui avaient quand même
18:46assez mal vécu
18:47qu'elles prennent
18:47la France à témoins
18:48pour dire que leur père
18:49était un criminel.
18:50Mais finalement,
18:51les choses sont rentrées
18:52dans l'ordre
18:52et dans cette famille,
18:54on a pu rétablir
18:56des liens
18:56qui étaient
18:58plus que cordiaux,
18:59qui étaient des vrais
19:00liens d'amour familiaux.
19:02Elle se prépare
19:02à sortir un troisième livre,
19:04c'est ça ?
19:05C'est ça.
19:05Ce troisième livre,
19:06il va porter sur
19:08un sujet un petit peu différent
19:09puisque là,
19:10il va vraiment être
19:11sur les enfants
19:12et l'éducation des enfants
19:13qui est l'autre grand point
19:15et grand intérêt de sa vie
19:16que je n'ai pas vraiment eu
19:18le temps moi d'aborder avec elle
19:19parce qu'il y avait
19:19déjà beaucoup de choses à dire.
19:21Mais voilà,
19:21elle a passé toute sa vie
19:23à travailler sur les enfants,
19:24sur leur développement
19:25et donc maintenant,
19:26c'est sur ça
19:26qu'elle est en train d'écrire.
19:28Merci Claudia Prolongeau.
19:30Cet épisode a été produit
19:31par Ambre Rosala
19:32et Clara Hage,
19:34réalisation Laurie Galligani.
19:36Si vous aimez CodeSource,
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20:06Le père lui a écrit
20:08et que dans sa lettre,
20:09il a reconnu
20:10qu'il l'avait violée.
20:11Ils ont pu se réconcilier.
20:13Elle a pu retourner
20:14chez ses parents.
20:15Elle y est même retournée
20:16avec sa fille ensuite.
20:17Elle a été plutôt heureuse en famille.
20:19Elle a de très bonnes relations
20:20avec ses frères et sœurs
20:21qui avaient quand même
20:23assez mal vécu
20:24qu'elles prennent
20:24la France à témoins
20:25pour dire que leur père
20:26était un criminel.
20:27Mais finalement,
20:28les choses sont rentrées
20:29dans l'ordre
20:29et dans cette famille,
20:31on a pu rétablir
20:32des liens
20:33qui étaient
20:35plus que cordiaux,
20:36qui étaient des vrais
20:37liens d'amour familiaux.
20:38Elle se prépare
20:39à sortir un troisième livre,
20:41c'est ça ?
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20:42Ce troisième livre,
20:43il va porter sur un sujet
20:45un petit peu différent
20:46puisque là,
20:47il va vraiment être
20:48sur les enfants
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20:50qui est l'autre grand point
20:52et grand intérêt de sa vie
20:53que je n'ai pas vraiment eu
20:54le temps moi
20:55d'aborder avec elle
20:56parce qu'il y avait déjà
20:57beaucoup de choses à dire.
20:58Mais voilà,
20:58elle a passé toute sa vie
21:00à travailler sur les enfants,
21:01sur leur développement
21:02et donc maintenant,
21:03c'est sur ça
21:03qu'elle est en train d'écrire.
21:05Merci Claudia Prolongeau.
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