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Plusieurs années après avoir confié la dépouille de sa mère à l’université Paris-Descartes, Laurence Dezélée a appris avec horreur les conditions sordides dans lesquelles les corps étaient conservés. Elle témoigne au micro d’Ambre Rosala.
Crédits.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Clara Garnier-Amouroux et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Pierre Chaffanjon - Musiques : François Clos, Audio Network - Identité graphique : Upian.
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00:03Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Vous vous souvenez sans doute de l'affaire dite du charnier de Paris-Descartes,
00:16le centre du don des corps de l'université de médecine Paris-Descartes,
00:19où les corps étaient conservés et traités de façon indigne.
00:23Un scandale révélé en novembre 2019 par l'hebdomadaire L'Express.
00:27Cette année, le 20 avril, une femme qui avait confié à ce centre la dépouille de sa mère
00:32a publié un livre chez Plon pour raconter son histoire,
00:36livre intitulé « Pardon maman pour ce qu'ils t'ont fait ».
00:40Laurence Dezelay, 54 ans, a témoigné dans le Parisien Week-end en avril
00:44et nous avons aussi voulu lui donner la parole dans Codesources.
00:48Elle a accepté de recevoir Ambre Rosala.
01:01Laurence Dezelay habite à Boulogne-Biancourt, en région parisienne,
01:04avec son mari et leurs deux filles.
01:06C'est aussi dans cet appartement qu'elle a son cabinet de sophrologie.
01:09Elle a 54 ans et quand je la rencontre, elle vient tout juste de sortir son livre
01:14« Pardon maman pour ce qu'ils t'ont fait »,
01:15plus de trois ans après la révélation du scandale du charnier de Paris-Descartes.
01:19C'est un livre qu'elle a écrit parce qu'elle a peur que cette affaire tombe dans l'oubli.
01:23Là, ça va rester, maintenant, pour toujours.
01:25Ce livre, il existe, il ne sera peut-être pas republié,
01:28mais en tout cas, il est là, il a été écrit, tout est posé.
01:30Et moi, il restera dans ma bibliothèque pour mes descendants.
01:33J'espère qu'un jour, j'aurai des petits-enfants, peut-être des arrière-petits-enfants.
01:36Ils sauront ce qui s'est passé.
01:41Laurence est né en juillet 1968 en Seine-Saint-Denis.
01:44Son père est dessinateur industriel et sa mère secrétaire pour une entreprise d'imprimerie.
01:48Elle est fille unique et sa mère est assez stricte avec elle.
01:52On n'a pas été très proche dans le sens où ce n'était pas quelqu'un de très câlin,
01:56très bisou, très tactile, ce n'était pas du tout son style.
01:59Elle a eu une éducation, elle aussi, très stricte,
02:01où il n'y avait pas beaucoup d'affect, donc je pense qu'elle ne savait pas trop donner.
02:04Elle avait un gros caractère autoritaire,
02:08mais par contre, elle était hyper généreuse.
02:10Et c'est ça qui était frustrant, c'est qu'elle était très gentille avec les autres.
02:15Mes copines d'école me disaient,
02:16« Ah, elle est super ta mère, c'est une vraie maman. »
02:19Et moi, je me disais, « Ah ouais ?
02:21Mais pourquoi avec moi, elle n'est pas comme ça ? »
02:23Après ses études, Laurence devient journaliste et sophrologue.
02:26Elle rencontre son mari et en 2004, elle donne naissance à des jumelles.
02:30À leur naissance, la mère de Laurence commence à prendre un peu trop de place dans la vie de sa
02:34fille
02:34et les deux femmes finissent par se disputer.
02:37Elles s'éloignent pendant quelques années,
02:39puis elles se réconcilient et deviennent alors très proches.
02:41Un jour, en 2013, la mère de Laurence l'appelle.
02:45Elle devait prendre mes filles avec elle pour passer l'été en vacances.
02:48Elle avait loué une petite maison.
02:50Et elle m'a téléphonée en me disant qu'elle ne pourrait pas le faire parce qu'elle était malade.
02:53Donc je lui ai demandé ce qu'elle avait.
02:54Elle m'a dit qu'elle avait un cancer.
02:56Je lui ai demandé quel cancer.
02:58Elle m'a dit pancréas.
03:00J'ai compris.
03:05Progressivement, son état de santé se dégrade.
03:07Et un jour, la mère de Laurence lui confie vouloir donner son corps à la science après sa mort.
03:13Un jour, elle m'a dit, tu sais, il faut que je te voie parce que j'ai quelque chose
03:15de très important à te dire.
03:18Et puis c'est là qu'elle m'a annoncé son choix.
03:20Elle m'a dit qu'elle avait envie de servir à quelque chose par-delà la mort.
03:24Et je lui ai dit, mais toi qui es très croyante,
03:27je crois que la religion interdit ça normalement de donner son corps.
03:31Elle m'a dit, non, mais moi c'est mon choix.
03:32Et c'est fait.
03:33Et j'ai fait mes papiers.
03:35Ton père va faire la même chose.
03:37J'avais des grosses réserves, je lui ai dit.
03:39Donc elle m'a dit, non, non, non, tout allait bien aller parce qu'elle avait été reçue.
03:42On lui avait expliqué comment ça se passait, qu'il y avait zéro problème.
03:45Ok, donc je lui ai dit, de toute façon c'est beau, ce que tu fais c'est généreux, bravo.
03:49Je ne sais pas si moi je serais capable de faire la même chose.
03:52Mais bon, pour nous ça ne va pas être facile quand même.
03:55Mais elle n'a pas entendu ça.
04:00En août 2015, Laurence part aux Etats-Unis avec son mari et leurs deux filles
04:04pour assister au mariage de l'une de ses cousines.
04:07Là-bas, elle reçoit un appel de l'hôpital qui s'occupe de sa mère.
04:11Ça faisait une petite semaine qu'on était sur place.
04:13J'ai reçu un coup de téléphone de l'hôpital.
04:17Et un médecin m'a parlé, il m'a dit, il faut rentrer vite.
04:21Je lui ai dit, mais ce n'est pas possible, il y a une semaine elle était bien.
04:23Il m'a dit, ben oui, mais c'est comme ça.
04:25Et je lui ai dit, bon, est-ce que je peux attendre vendredi ?
04:28On devait être un lundi ou quelque chose comme ça, ou un dimanche.
04:31Il m'a dit, vendredi c'est déjà très loin.
04:33Il faut rentrer vite.
04:34J'ai dit, bon, d'accord, ok, j'ai compris.
04:37Donc on a cherché comment faire.
04:39On a trouvé un avion et on a été rapatrié d'urgence en France.
04:43Et de l'aéroport, je suis allée la voir.
04:47Donc elle était encore consciente.
04:49Mais je la sentais vraiment pas bien du tout.
04:51Avec des moments quand même où on sentait qu'elle était fatiguée.
04:53Donc je disais aux filles de pas trop lui parler pour pas trop la fatiguer.
04:56Parce qu'elles étaient encore petites.
04:58Et elles étaient autour d'elle.
04:59Elles lui montraient des photos, du mariage, plein de choses.
05:02Et on trouvait qu'elles s'enfonçaient.
05:04Donc je me suis dit, bon, ben voilà.
05:05Je crois qu'elle attendait qu'on arrive pour lâcher prise.
05:09Laurence et sa famille rendent visite à sa mère tous les jours.
05:12Et le dimanche 23 août 2015, ils vont la voir une dernière fois.
05:17On s'est réveillés tous.
05:19Et je me suis dit, ça va durer encore combien de temps cette histoire ?
05:22Pour elle, j'avais vraiment hâte que ça s'arrête.
05:25Et on y est allées.
05:27Ma fille avait pris son petit piano portatif.
05:30Et elle l'a mis dans la chambre de ma mère.
05:32Et elle jouait du piano.
05:33Donc c'était une atmosphère plutôt sympa.
05:35Il ne faisait pas très beau.
05:37Il y avait des averses.
05:38Il faisait froid.
05:39J'ai touché ses mains.
05:39Elles étaient gelées.
05:40Je lui ai remis la couverture plusieurs fois pour la tenir au chaud.
05:43Et puis ma fille jouait du piano.
05:44Et à un moment donné, elle est partie.
05:50Elle n'avait pas émis le souhait d'avoir des cérémonies derrière ni rien.
05:53J'ai demandé à mon père.
05:54Il m'a dit non, non, rien.
05:55On a prévenu les proches qu'elle était partie.
05:57Et il y a des gens qui nous ont demandé est-ce qu'il y a eu une cérémonie.
06:00On a dit ben non.
06:01Et on a expliqué pourquoi.
06:02Moi, j'ai eu deux cartes, deux petites cartes de personnes qui m'ont présenté leurs condoléances.
06:07Mais c'est tout.
06:08Il y a un vide.
06:09Tout d'un coup, il n'y a plus rien.
06:09Il n'y a plus rien et on ne peut même pas prolonger ça de quelques jours avec un deuil,
06:14une tombe sur laquelle aller.
06:16Il n'y a rien.
06:17Il n'y a rien du tout.
06:24La dépouille de la mère de Laurence est amenée au centre du don des corps de l'université Paris-Descartes,
06:29dans le sixième arrondissement de Paris, le lendemain de sa mort.
06:33À partir de ce moment-là, Laurence n'a plus aucune nouvelle du corps de sa mère.
06:37Ma mère m'avait dit, une fois qu'ils vont m'emmener au centre du don des corps,
06:41je vais devenir un numéro anonyme et tu ne seras plus rien,
06:45jusqu'au moment où on va m'incinérer et disperser mes cendres.
06:48Et là, tu recevras un courrier.
06:50Donc, ce grand silence qu'il y a eu, finalement, ne m'a pas étonnée,
06:53parce qu'elle m'avait dit aussi que le corps pouvait rester plusieurs années.
06:57Donc, à chaque fois, je demandais à mon père, quand je lui téléphonais ou quand je le voyais,
07:00est-ce que tu sais ce qu'il en est ?
07:01Bon, je voyais que ça le dérangeait comme question.
07:03Donc, je n'insistais pas trop, mais il me disait, non, non, je n'ai pas de nouvelles, je n
07:06'ai pas de nouvelles, je n'ai pas de nouvelles.
07:07Donc, moi, j'étais au courant de rien.
07:08Et je me suis dit, bon, c'est normal, ça doit être le processus normal.
07:12Je n'ai même pas essayé d'appeler le centre du don.
07:14Je me suis dit, je respecte le processus, je ne fais rien.
07:18Voilà.
07:23Le 26 novembre 2019, quatre ans après la mort de la mère de Laurence,
07:27le journal L'Express publie une longue enquête sur les conditions de conservation des corps
07:31au sein du centre de Paris-Descartes.
07:34Le lendemain midi, Laurence est chez elle, en train de préparer le déjeuner pour ses deux filles
07:39qui vont bientôt rentrer du collège.
07:41Et là, j'ai eu une notification sur mon téléphone, comme j'en ai tout le temps.
07:44Donc, en cuisinant, j'ai regardé machinalement mon téléphone pour voir qu'est-ce qui se passait.
07:49Et j'ai vu, effectivement, CDC, Descartes.
07:52Et ça, c'est un mot que je connaissais, mais qui était loin dans ma mémoire, quand même.
07:56Donc, il m'a fallu un peu de temps pour comprendre, centre du don des corps, de Descartes.
08:00Et ça m'a fait un choc terrible.
08:03Ce que je découvre, c'est qu'on parle de charnier, on parle de corps grignotés par des rats, des
08:08souris,
08:08des corps noircis, en putréfaction, des chambres froides qui ne refroidissent pas.
08:13On parle de corps qui sont jetés en vrac sur des chariots, tête bêche, nue, à la vue de tout
08:17le monde.
08:18Je pense à ma mère, qui était extrêmement pudique.
08:20Je me dis, mais mon Dieu, mais ce n'est pas possible.
08:22Dans quoi elle a été se fourrer, encore une fois ?
08:25Et au fur et à mesure que je lisais, je sentais mon cœur s'emballer,
08:28que je n'étais pas bien, physiquement, ça n'allait pas.
08:32J'ai dû m'asseoir, je me suis mise à pleurer, je me suis dit, mais non, mais ce n
08:35'est pas possible, ce n'est pas possible.
08:36Et j'ai regardé les dates plusieurs fois, et il n'y a rien à faire, ça concordait.
08:39J'ai compris tout de suite.
08:41Je me suis dit, ok, elle est dedans, elle est dans ce charnier.
08:44Et là, j'ai senti une colère immense qui m'envahit, avec un chagrin immense aussi.
08:49Mais comment ont-ils pu faire ça ?
08:52Ma mère est morte une deuxième fois ce jour-là, parce que tout est revenu, comme le jour de sa
08:57mort.
08:58J'ai dû refaire mon deuil depuis le début.
09:00Je pensais que c'était fait, et en fait, pas du tout.
09:02Ça, ça a tout réveillé.
09:03Donc, j'ai commencé à y repenser tous les jours, tous les jours, tous les jours.
09:07Moi, qui étais quelqu'un qui dormait très bien, j'ai commencé à avoir des troubles du sommeil.
09:10Après, j'ai eu des réveils en pleine nuit, plusieurs fois, avec des images vraiment morbides.
09:15Donc, ma psy m'a dit que c'était un choc de stress post-traumatique.
09:19À partir de là, ma vie bascule.
09:26Après avoir lu l'article, Laurence contacte le centre du don des corps et la faculté, mais elle n'obtient
09:32aucune réponse.
09:33Dans les jours qui suivent, seul un petit mot d'excuse aux familles est publié sur le site du centre
09:37de Paris Descartes.
09:39Dans les médias, les nouvelles enquêtes sur le charnier se multiplient.
09:42Laurence scrute le moindre article et note toutes les informations et tous les noms qu'elle trouve.
09:47Dans l'article d'Anne Jouan, la journaliste de L'Express qui a révélé l'affaire,
09:51Laurence trouve le nom d'un médecin qui témoigne et qui dit vouloir porter plainte contre l'université.
09:57Laurence le contacte et celui-ci lui donne le nom d'un avocat qui pourrait l'aider.
10:01Quand elle l'appelle, l'avocat lui apprend qu'il est en contact avec d'autres familles dans la même
10:04situation qu'elle.
10:06Et en décembre 2019, Laurence décide d'organiser une rencontre.
10:10Je me suis sentie beaucoup moins seule.
10:12On se dit, à plusieurs on va y arriver, c'est sûr.
10:15Parce que même si moi, à un moment donné, je n'ai plus le courage, eux, ils vont prendre le
10:17relais.
10:18Ça fait du bien de sentir qu'on n'est pas tout seul, même si on se doute qu'on
10:21n'est pas tout seul.
10:22Mais c'était quand même rassurant de voir qu'on était plusieurs,
10:24qu'il y en avait qui avaient envie, comme moi, d'aller au combat.
10:27Et là, tout est parti. On a commencé à se fédérer tous, à se dire,
10:31bon ben, c'est sûr, on y va, on porte plainte.
10:34Moi, je me suis dit, de toute façon, même si je dois y laisser tout mon compte en banque,
10:36je ne lâcherai rien, donc j'irai au bout.
10:41Laurence et d'autres familles de victimes portent plainte contre l'université Paris-Descartes.
10:46En mars 2020, ils profitent du confinement pour s'organiser
10:49et créer l'association CDJD, charnier Paris-Descartes, justice et dignité pour les donneurs,
10:55et Laurence en devient la vice-présidente.
10:58En juillet, une information judiciaire est ouverte.
11:01Des mois après la révélation de cette affaire,
11:03Laurence parvient enfin à avoir l'université au téléphone.
11:06Elle exige de savoir si sa mère est toujours au centre du don des corps
11:10et sinon, de connaître sa date exacte de crémation.
11:14On lui répond d'abord que ce n'est pas possible
11:16et on finit par lui dire que sa mère a été incinérée le 28 octobre 2015,
11:20deux mois seulement après sa mort.
11:22Laurence ne veut pas en rester là.
11:25Avec l'association CDJD, dont j'étais la vice-présidente,
11:28on a réussi à obtenir, avec la direction de la faculté,
11:32que les personnes qui souhaitent savoir puissent savoir
11:34ce que leur proche est devenu, à quoi il a servi en tout cas.
11:37Bon, il y a plein de familles qui ne veulent pas savoir, il y en a qui veulent.
11:39Moi, je fais partie de ceux qui veulent.
11:41Même si ça doit être très dur à entendre, tant pis, je veux savoir.
11:45Donc, évidemment, j'ai demandé pour moi,
11:48et j'ai reçu une lettre où on m'a dit qu'elle n'avait servi ni à la recherche,
11:51ni à la dissection.
11:54Alors, je dis, ok, mais dans ce cas, à quoi a-t-elle servi ?
11:57Et là, on me répond, secret médical.
12:00Donc, mon avocat, qui était en visio avec moi à ce moment-là,
12:03a dit non, ça, c'est pas possible.
12:04Donc, il leur donne l'article de loi qui fait qu'ils ne peuvent pas me poser ça.
12:08Et ils ont dit, bon, bah, faites-nous un écrit.
12:10Donc, j'ai fait un écrit et il ne s'est rien passé.
12:12Je ne sais toujours pas.
12:19Laurence cherche à contacter d'anciens employés du Centre du Don des Corps,
12:22chargés de préparer les dépouilles pour les médecins ou les étudiants,
12:25mais personne ne lui répond.
12:27Puis un jour, elle trouve le nom d'un ancien préparateur de corps de Paris-Descartes.
12:32J'ai lancé une bouteille à la mer comme j'en ai lancé plein,
12:34sauf que lui m'a répondu.
12:36Elle m'a dit qu'il était prêt à me rencontrer
12:37parce que pour les familles, il n'y avait pas de problème.
12:41Donc, bon, je me suis dit, allez, on prend rendez-vous.
12:43Alors, pas très fière quand même, hein, de le rencontrer.
12:46Mais je me suis dit, mais il faut absolument que je le vois
12:48parce qu'il faut que je sache.
12:49Je veux qu'on me parle, je veux qu'on me dise.
12:52Et puis, c'est avéré que c'était quelqu'un de très bien.
12:55Dès que j'ai croisé son regard, j'ai compris que c'était quelqu'un de bien.
12:58J'ai eu confiance, je me suis dit, c'est bon, on va y aller.
13:01Il m'a dit tout ce qui se passait à Descartes
13:03et il s'excusait à chaque fois.
13:05Mais je lui ai dit, non, mais vous ne vous excusez pas,
13:06de toute façon, je sais, vous pouvez me dire.
13:09Donc, il m'a tout raconté.
13:10Toutes les horreurs, tout ce qui s'était passé,
13:12tout ce qu'il a vu avant de conserver des corps frais.
13:15Celui qui était chargé de les maintenir leur donnait des claques.
13:18Il m'a même dit qu'il s'était interposé plusieurs fois
13:21entre des corps et des préparateurs qui voulaient faire du mal au corps.
13:23Il s'est interposé pour pas qu'il y touche.
13:25Ce préparateur de corps confirme à Laurence
13:28tout ce qu'elle a lu dans les différentes enquêtes journalistiques.
13:30Certains de ses collègues s'amusaient à mutiler les corps,
13:33à leur uriner dessus,
13:35et même, une fois, à les poignarder pour se défouler.
13:38Ce préparateur confie à Laurence
13:40avoir alerté sa hiérarchie plusieurs fois,
13:42sans effet, et qu'il a fini par partir.
13:45En plus de cet homme,
13:47Laurence rencontre des médecins,
13:48des anesthésistes ou d'anciens étudiants
13:50qui témoignent des dérives au sein du centre du don des corps de Paris-Descartes.
13:54Dans ses témoignages et dans ses lectures,
13:57Laurence apprend que certains corps,
13:58ou certaines parties de corps,
14:00étaient même parfois revendus de manière totalement illégale.
14:03Ça m'a été confirmé aussi par les gens que j'ai interrogés,
14:06qui m'ont dit que, oui,
14:08c'était très facile de se procurer un crâne, un fémur,
14:10tout ce qu'on voulait.
14:11Et puis le samedi matin, apparemment,
14:13c'était vraiment le business.
14:16Pendant que la fac était fermée,
14:18les gens allaient chercher leurs commandes.
14:19Il y a aussi un médecin qui disait
14:20qu'il avait vu des corps partir dans des coffres de voitures de particuliers.
14:24Donc pas des véhicules réfrigérés ni rien.
14:27Ça va très loin.
14:34Malgré tout ce que Laurence découvre,
14:36son enquête fait évoluer sa position par rapport au don du corps,
14:39elle qui était si réticente avant la mort de sa mère.
14:42En enquêtant, je me suis rendue compte auprès d'anatomistes,
14:45auprès de directeurs de laboratoires d'anatomie,
14:48qu'on ne pouvait pas se passer de corps humain
14:50pour que les chirurgiens ou les futurs médecins puissent s'entraîner.
14:53Alors à l'anatomie, c'est une chose,
14:55mais à la pose de prothèses,
14:56il y a eu des grèves de visage qui ont été faites.
14:59Tout ça, c'est des progrès incroyables pour la médecine.
15:01Et du coup, comme moi, je ne sais pas ce que je vais faire de ma dépouille
15:04une fois que je serai partie,
15:05je me suis dit, en fait, c'est pas mal ça comme idée.
15:08Mais avant ça, je veux être sûre que tout est bien carré,
15:11et que c'est encadré vraiment sérieusement,
15:14qu'il n'y a pas un endroit où ça ne va pas.
15:17Pendant plusieurs années,
15:19Laurence ne parle pas de cette affaire en dehors de son cercle proche.
15:22Puis un jour, en 2021,
15:24elle finit par raconter l'histoire de sa mère
15:26à un collègue qui travaille avec elle à la radio.
15:29Il la met en contact avec une éditrice
15:31et celle-ci propose à Laurence d'écrire un livre
15:34sur tout ce qu'elle a découvert sur l'affaire du charnier de Paris-Descartes.
15:37Au début, Laurence hésite.
15:39Donc je me suis dit, il faut que je le fasse.
15:41Et puis, dès que j'ai ouvert mon ordinateur,
15:43que j'ai commencé les premières lignes,
15:45j'ai eu une espèce de vague de papillons dans le ventre.
15:47Je me suis dit, ben ouais, je suis capable de le faire et je vais le faire.
15:50Et puis, je me suis rendu compte qu'en écrivant,
15:52alors j'ai beaucoup pleuré en écrivant,
15:54mais ça fait du bien, c'est une espèce de purge.
15:56C'est, voilà, j'ai pas besoin d'avoir un psy tous les jours.
15:58Le psy, c'est mon clavier d'ordinateur.
16:00Et oui, ça fait du bien.
16:02Comment vous allez aujourd'hui, trois ans après la révélation de cette affaire ?
16:05Je crois qu'on peut dire que je vais mieux,
16:07avec quand même des passages à vide.
16:09Y'a pas une journée qui passe sans que je pense à ma mère,
16:11sans que je lui parle,
16:12et sans que je pense à ce qui s'est passé,
16:14en me disant, je continue.
16:16Ce qui pourrait me faire beaucoup de bien,
16:18c'est de savoir que tous ceux qui ont trempé dans cette histoire
16:20sont poursuivis par la justice,
16:22qui vont être punis.
16:23J'attends un procès.
16:24Tant que toutes ces crapules ne seront pas mises en examen,
16:27je pourrais pas faire autrement que d'y penser,
16:29parce que mon combat, c'est ça maintenant,
16:31c'est de tous les traquer, tous les retrouver,
16:33et tous les faire punir.
16:55Ambre, le centre du don des corps de Paris-Descartes
16:58a été définitivement fermé suite à ce scandale
17:01à la fin de l'année 2019.
17:03Est-ce qu'on sait pourquoi il y a eu autant d'exactions
17:06sur les corps qui s'y trouvaient ?
17:08Alors, c'est difficile à dire.
17:10Selon Laurence Dezelay,
17:11les conditions déplorables de conservation des corps
17:14ont pu rendre un peu fous certains employés,
17:17et elles dénoncent surtout un manque de contrôle
17:19de la part de la direction de l'université,
17:21qui, d'après elle, savait forcément ce qui s'y passait
17:24et qui a fermé les yeux.
17:26Laurence Dezelay semble bien compter sur un procès.
17:28Il y aura un procès dans cette affaire ?
17:30Pour l'instant, les investigations liées au scandale
17:32sont toujours en cours.
17:34Laurence m'a dit que d'après ce que la juge d'instruction
17:36lui avait laissé entendre,
17:37elle devrait prendre fin à la fin de l'année,
17:39en décembre prochain.
17:41Elle devrait aboutir à un procès, très probablement,
17:43mais rien n'est sûr tant que les investigations
17:45ne sont pas terminées.
17:46Et surtout, les familles ne savent pas quand
17:48il pourrait avoir lieu ce procès.
17:50On l'a entendu dans ton sujet,
17:51l'université Paris-Descartes a dit à Laurence Dezelay
17:53que le corps de sa mère avait été incinéré
17:56deux mois après son arrivée au centre du don des corps.
18:00Est-ce qu'elle croit en cette version ?
18:01En fait, elle a de gros doutes.
18:03En discutant avec d'autres familles
18:05qui avaient, elles aussi, cherché à savoir
18:06ce qui était devenu leur proche,
18:08Laurence a appris qu'on avait donné à certaines familles
18:10des dates différentes de crémation
18:12pour un même corps.
18:13Et donc, ça l'a fait douter de ce qu'on lui avait dit.
18:16Et elle m'a dit qu'en rencontrant
18:18d'anciens employés de Paris-Descartes,
18:19elle s'était rendue compte qu'il y avait souvent
18:21des problèmes de traçabilité des corps.
18:22Et donc, aujourd'hui, elle ne sait pas
18:24si sa mère a vraiment été incinérée
18:26à la date qu'on lui a indiquée
18:27ou si on a pu lui donner une date au hasard
18:29juste pour qu'elle ait une réponse.
18:31Et au-delà de tout ça,
18:32elle voudrait savoir exactement ce à quoi
18:34le corps de sa mère a servi.
18:35Et ça, elle ne le sait toujours pas.
18:37Merci, Ambre Rosala.
18:39Je rappelle la référence du livre
18:40de Laurence de Zellet,
18:42Pardon maman pour ce qu'ils t'ont fait,
18:43publié chez Plomb.
18:45Cet épisode de Codesource a été produit par
18:47Clara Gardien-Amourou,
18:48réalisation Pierre Chafonjon.
18:50Codesource est le podcast d'actualité du Parisien.
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