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John Pololo Le gangster ivoirien que même l’État n’osait pas arrêter créateur du Nouchi
Transcription
00:0013 janvier 2000, à Bobo. L'air est lourd, presque moite.
00:06Dans les ruelles poussiéreuses de ce quartier populaire d'Abidjan, la tension est palpable.
00:10Une altercation éclate entre un chauffeur de taxi et un colosse au regard sombre.
00:15Dix minutes plus tard, une patrouille armée débarque.
00:18L'homme est cerné. On dit qu'il a résisté. On dit aussi qu'il savait, qu'il sentait que
00:24c'était la fin.
00:25Quelques heures plus tard, son corps est retrouvé, criblé de balles.
00:30Exécuté. Pas jugé. Pas défendu. Abattu.
00:34Son nom ? C'est Rignadre Lazare. Mais personne ne l'appelait comme ça.
00:39John Pololo. Un nom devenu légende.
00:42Et comme toutes les légendes, la sienne est pleine de contradictions.
00:46À Abidjan, son nom se chuchote comme une prière ou une malédiction, selon de quel côté de la rue on
00:51se trouve.
00:52Pour certains, il était un criminel sans pitié, un caïd sanguinaire, accusé de viol, de meurtre, d'extorsion et de
00:59braquage.
01:00Pour d'autres, il était un génie du verbe et du geste, un créateur de langage, un martial styliste du
01:06bitume, défenseur des faibles et faiseur de rois.
01:08Il était celui qui a inventé le Niamanyaman, qui a popularisé le Yafoi, qui a codifié la démarche du Zigei,
01:15influencé des artistes, des hommes politiques et même des présidents.
01:19Il était celui que la rue appelait quand la justice officielle fermait les yeux.
01:23Il était celui qu'on respectait, qu'on craignait et qu'on imitait.
01:27Mais à force de vivre par l'épée, il est mort par elle.
01:30Ce documentaire est un voyage au cœur du mythe.
01:33Un mythe façonné par la violence, la rue, la musique, la misère et le pouvoir.
01:39C'est l'histoire d'un enfant devenu roi dans un royaume sans loi.
01:42D'un corps sculpté par les arts martiaux, mais brûlé par les balles.
01:46D'un esprit vif, manipulateur, créateur, destructeur.
01:51C'est aussi l'histoire d'une époque.
01:53La Côte d'Ivoire des années 80 à 90.
01:56Celle d'Abidjan, ville frénétique, grouillante, coincée entre modernité et désespoir.
02:02Une ville où tout pouvait arriver, surtout le pire.
02:05Une époque où les loups-bars n'étaient pas seulement des voyous, mais des révélateurs sociaux.
02:11John Pololo n'était pas un accident.
02:13Il était le produit brut d'une époque déformée.
02:16Une époque où les hommes forts remplaçaient les institutions faibles,
02:19où les mots remplaçaient les armes et où parfois les mots devenaient des armes.
02:23Dans ce documentaire, nous allons raconter toute la trajectoire de Pololo,
02:27sans angélisme, sans diabolisation, avec une seule obsession, comprendre.
02:32Comprendre l'enfant derrière le gangster.
02:35Comprendre l'artiste derrière le loup-bar.
02:38Comprendre l'homme derrière le mythe.
02:40Et surtout, comprendre pourquoi, 20 ans après sa mort,
02:43le nom de John Pololo résonne toujours dans les ruelles d'Abidjan,
02:46dans les chorégraphies du Logobi, dans l'argot des taxis, dans les refrains du Zouglou.
02:50Bienvenue dans l'histoire de John Pololo, le gangster qui a inventé sa propre légende.
02:55Dans les années 1980 et 1990, Abidjan n'était plus la perle des lagunes.
03:01Elle était une fourmilière en ébullition, une ville éclatée,
03:05tiraillée entre modernité importée et misère urbaine.
03:08Sous le vernis des buildings du plateau, le bitume était chaud,
03:12les ruelles des quartiers populaires en ébullition.
03:14La Côte d'Ivoire vivait alors une transition brutale.
03:17Après les 30 glorieuses Ivoiriennes, symbolisées par la stabilité économique du régime d'Oufouet-Boigny,
03:23les années 1980 furent celles de l'endettement massif, du choc pétrolier,
03:27de la dévaluation du franc CFA en 1994 et de la montée de la contestation sociale.
03:32Le miracle ivoirien s'effondrait.
03:34Et quand un système craque, c'est toujours la rue qui trinque.
03:38Abidjan, plaque tournante de l'Afrique de l'Ouest, attirait tout le monde.
03:42Travailleurs ruraux en quête d'emploi, réfugiés fuyant la guerre dans les pays voisins,
03:46jeunes déséuvrés chassés par la pauvreté.
03:48Mais les infrastructures, elles, ne suivaient plus.
03:52Les quartiers s'étendaient comme des toiles d'araignées.
03:54Abobo, Yopougon, Adjamé, Koumassi,
03:57autant de noms devenus synonymes de débrouillardise, de bricole et parfois de violence.
04:02C'est dans ce chaos urbain que naît une figure nouvelle, le loup-bar.
04:06Pas simplement un voyou, mais un acteur social, un produit d'un environnement déstructuré,
04:12souvent charismatique, cultivé à sa manière, codé dans ses gestes
04:16et redouté autant par la police que par la population.
04:19Le zigueï, comme on l'appelait localement, était une sous-culture à part entière.
04:23Avec son langage codé, le nouchi, son style vestimentaire distinctif,
04:28pantalon court, chaussures pointues, chemise cintrée,
04:31sa démarche chaloupée et son système de loyauté,
04:33il était une réponse au désordre par le désordre.
04:35Ce n'était pas un gang, c'était une philosophie de la rue.
04:40La rue était son théâtre, le ghetto, son royaume,
04:44la maca, maison d'arrêt et de correction d'habit de gens, son école.
04:48Et son arme la plus puissante, ce n'était pas la machette,
04:51c'était le verbe, la provocation, le bluff, la peur.
04:56Dans les quartiers populaires, l'État était un mot lointain.
04:59La police, inexistante ou corrompue.
05:02La justice, lente ou achetable.
05:05Alors la rue créait ses propres lois.
05:07Et pour faire respecter ses lois, elle engendrait ses propres figures d'autorité.
05:12C'est dans cet espace laissé vacant que des figures comme John Pololo ont surgi.
05:16Pas par hasard, pas par accident, mais par nécessité.
05:21Les jeunes cherchaient un modèle.
05:23Pas forcément un modèle de vertu, mais un modèle de puissance, de défi, de survie.
05:29Et John Pololo incarnait tout ça, le gars du quartier devenu légende.
05:33Ils parlaient comme eux, dansaient comme eux, se battaient comme eux.
05:37Mais ils allaient plus loin.
05:39Ils inventaient leur culture.
05:41Les années 90 virent l'explosion de la violence urbaine.
05:44Vols, braquages de commerce, agressions, trafics divers.
05:48Les forces de l'ordre étaient dépassées et souvent complices.
05:52Certains loupards étaient même recrutés par des hommes politiques ou des chefs d'entreprise
05:56pour casser des grèves ou intimider des concurrents.
05:59On parlait alors de loupards stipendiers et le plus célèbre d'entre eux était John Pololo.
06:04On raconte qu'il était parfois nommé chef du personnel dans des entreprises en zone industrielle,
06:09non pas pour gérer les RH, mais pour mater les syndicalistes.
06:13On dit aussi qu'il était proche de certains pontes du régime oufouettiste,
06:16qu'il rendait des services et que ces services lui donnaient une forme d'immunité.
06:20Jusqu'à ce que ça ne fonctionne plus.
06:22La musique aussi suivait ce mouvement.
06:25Le Zouglou, né dans les campus, dénonçait les injustices.
06:29Le coupé décalé, quelques années plus tard, allait glorifier la débrouillardise.
06:34Mais avant ça, il y avait le Logobi, une danse née des combats de rue.
06:38Une danse inventée et codifiée par John Pololo, inspirée de ses mouvements de karaté.
06:43Ce n'était pas qu'une chorégraphie.
06:45C'était un langage du corps, une mise en scène de la violence, un exutoire collectif.
06:50Et celui qui tenait ce langage à la perfection, c'était encore lui.
06:54La prison d'Abidjan, la Maca, était plus qu'un centre de détention.
06:59C'était une micro-société, avec ses hiérarchies, ses alliances, ses peines officieuses et ses pactes.
07:05Et Pololo y régnait.
07:07Quand des leaders étudiants comme Soro Guillaume ou Blégoudet y furent incarcérés dans les années 90,
07:12c'est lui, Pololo, qui les protégea.
07:15Il imposait le respect, même chez les criminels aguerris.
07:18En résumé, Abidjan à cette époque, c'était
07:22Une jeunesse sans avenir, une économie en chute libre, une classe politique cynique, une police absente ou complice,
07:30des rues abandonnées à la loi du plus fort, une sous-culture puissante et vivante.
07:35C'était le terreau parfait pour qu'un personnage comme John Pololo émerge, fleurisse et explose.
07:41Et c'est ce qu'il fit.
07:42Il s'appelait Sérignadre Lazare, né en 1962 dans une famille Bété, l'une des grandes ethnies du sud-ouest
07:50ivoirien.
07:51Son enfance n'est pas documentée avec précision, mais les récits convergent.
07:55Il vient d'un milieu modeste, sans privilèges, sans accès direct au savoir, encore moins au pouvoir.
08:01Très jeune, il quitte sa région natale pour Abidjan, comme des milliers d'autres enfants de l'époque.
08:05La capitale est perçue comme un eldorado, mais pour les petits venus du village, c'est souvent un mirage cruel.
08:12Dans les quartiers populaires d'Ajamé ou d'Abobo, ils découvrent un monde impitoyable,
08:17la promiscuité, la débrouillardise, les insultes, la faim et surtout, la loi de la rue.
08:23Dans ce décor, les points parlent mieux que les mots.
08:27Et Seri, le petit Bété au regard noir, comprend vite qu'il faut impressionner pour ne pas se faire écraser.
08:33Adolescent, il se passionne pour le karaté, puis pour d'autres formes d'arts martiaux.
08:37Mais ce qu'il apprend, il ne l'apprend pas dans un dojo.
08:40Il l'apprend dans les rues, en observant, en mimant, en inventant ses propres techniques.
08:46Ses gestes deviennent fluides, puissants.
08:48Il se bat vite, mieux que les autres.
08:51Et surtout, il sait déstabiliser ses adversaires avant même le premier coup.
08:56Il joue avec leur peur, leur regard, leur souffle.
08:59Il les bête psychologiquement, puis physiquement.
09:03Il devient un maître des combats de rue, qu'on appelle ici les nyagas.
09:07La légende commence à circuler.
09:09Il y a un gars à Adjame qui te frappe avec style.
09:13On dirait un danseur, mais il te casse la mâchoire.
09:16Mais Pololo ne veut pas seulement frapper.
09:18Il veut t'impressionner.
09:20Il veut marquer les esprits.
09:22Alors, il crée un langage du corps.
09:25Une chorégraphie de la rue.
09:26Il mêle les gestes du combat à des rythmes musicaux.
09:30Il donne naissance à une nouvelle forme de danse, le logobi, du nouchi Logotebi, qu'on peut traduire par «
09:36faire le malin », « se montrer ».
09:38Le logobi devient rapidement la signature de Pololo.
09:42Chaque pas est une provocation.
09:44Chaque mouvement est un message codé.
09:46Il fait des démonstrations devant les filles, dans les maquis, dans les parkings et même en pleine rue, au milieu
09:52des embouteillages.
09:53Il est le performeur du chaos, celui que tout le monde regarde, que tout le monde craint et que tout
09:58le monde copie.
09:59Avec cette danse, il crée une identité visuelle, sonore et physique.
10:04Il invente aussi des mots, des expressions, des tics de langage qui deviendront les bases du nouchi,
10:09ce sabir ivoirien mêlant français, dioulat, bété et créativité pure.
10:13Enjaillement, Yéret, Yafoi, Gawa, Jevetekouman, tous ces mots viennent de lui ou ont été popularisés par lui.
10:21Il n'est plus seulement un voyou.
10:23Il est un créateur de culture.
10:25Les années passent.
10:26Il prend de l'âge.
10:28Il prend de la masse.
10:29Il prend surtout de la réputation.
10:32Vers la fin des années 70, il entre dans les cercles fermés des « loup-bar » organisés.
10:37Ces bandes qui règnent sur les quartiers, qui raquettent, qui protègent, qui punissent.
10:42Il gravit les échelons à une vitesse fulgurante.
10:46Il ne suit pas les règles.
10:47Il impose les siennes.
10:49On commence à l'appeler John Pololo, surnom qu'il aurait choisi lui-même,
10:53inspiré peut-être par des films d'action ou par des figures américaines dehors la loi.
10:58Il ajoute parfois un nom plus romanesque, Sogbi Jonathan.
11:02C'est à cette période qu'il fonde ou prend le contrôle du groupe Versus, Vagabonds Sauvé,
11:06qui serait à la fois une bande, un cercle d'influence et une école de vie pour les jeunes du
11:10ghetto.
11:10Contrairement à d'autres caïds qui ne jurent que par la brutalité,
11:14Pololo mise sur l'intelligence, la mise en scène, la ruse.
11:18Il sait négocier, intimider, séduire, déranger.
11:22Il sait surtout parler au peuple.
11:24Il est à l'aise avec tout le monde.
11:26Les Maplesiens, les Pharemois, la Gestapo d'Abobo, les Youples.
11:32Toutes les factions lui reconnaissent un charisme naturel.
11:35Et partout où il passe, il impose la même chose, le respect ou la peur.
11:40Dans les quartiers, on commence à l'imiter.
11:43Sa démarche chaloupée, ses costumes sur mesure, ses chaussures brillantes, ses lunettes noires.
11:49Même son rire devient légendaire.
11:51Il est invité dans des fêtes.
11:53Il fréquente des artistes.
11:55Il est dans les maquis, dans les radiopirates, dans les taxis communaux.
11:59Il marque une génération entière.
12:01Un témoin raconte.
12:03Quand Pololo parlait, même les darons se taisaient.
12:06On aurait dit un ministre.
12:08Il était fou, mais il parlait vrai.
12:11Déjà, des récits contradictoires apparaissent.
12:14Certains disent qu'il défendait les faibles, qu'il empêchait les viols, qu'il régulait la violence.
12:20D'autres disent qu'il taxait les commerçants, terrorisait les opposants, violait, tuait.
12:25Un épisode revient souvent.
12:27Devant le cinéma étoile d'Abobo, quatre gars attaquent un jeune avec des couteaux.
12:31Pololo passe par là.
12:33Il les met tous au sol et protège la victime.
12:36Mais rien n'est jamais gratuit avec lui.
12:38Tu veux que je te sauve ? Alors tu me dois.
12:41C'était la règle.
12:42À la fin des années 80, il n'est plus seulement un nom de la rue.
12:46Il est connu dans les sphères politiques.
12:48Des rumeurs circulent.
12:50Il aurait été utilisé pour briser des grèves, intimider des leaders syndicaux, casser des city-NS.
12:55On dit même qu'un jour, pour calmer des travailleurs en colère dans une usine, on nomma Pololo chef du
13:01personnel.
13:02Il ne faisait aucun discours.
13:04Il regardait.
13:05Et tout le monde se calmait.
13:07Le respect de Pololo, c'était pas négociable.
13:10C'était viscéral.
13:12A l'aube des années 90, il est incontestablement le caïd numéro 1 d'Abidjan.
13:17Pas le plus riche.
13:19Pas le plus armé.
13:20Mais le plus respecté.
13:22Il a bâti son empire sans bulletin de vote, sans diplôme, sans investiture.
13:27Juste avec sa bouche, ses points, ses gestes et son génie.
13:31A mesure que sa notoriété grandit dans les quartiers d'Abidjan, John Pololo passe à la vitesse supérieure.
13:37Il ne se contente plus des démonstrations de force dans les ruelles.
13:41Il veut désormais marquer l'histoire.
13:43Faire comprendre à toute une ville, voire à tout un pays, qu'il est intouchable.
13:47C'est à cette époque qu'il orchestre ses premiers coups d'éclat.
13:51Des braquages minutieusement préparés.
13:53Des extorsions à ciel ouvert.
13:56Des représailles qui font frémir les plus courageux.
13:58Mais comme toujours avec lui, la violence n'est jamais gratuite.
14:02Chaque acte est une mise en scène, une démonstration de pouvoir, une performance urbaine.
14:08Pololo ne frappe pas au hasard.
14:10Il choisit des cibles emblématiques.
14:12Les commerçants du plateau, le quartier chic d'Abidjan.
14:16Les stations-services de Yopougon.
14:18Les supermarchés en vogue.
14:20Les hommes d'affaires libanais ou syriens, réputés pour employer des jeunes mal payés.
14:25Mais ce qui marque, c'est la façon de faire.
14:27Il ne se cache pas.
14:29Il entre avec ses gars, en plein jour, lunettes noires et chemises ouvertes.
14:33Il parle fort.
14:35Il provoque.
14:36Il ne court jamais.
14:38Il regarde les caméras et dit
14:40« C'est moi, John Pololo.
14:42Vous voulez filmer ? Allez-y ! »
14:46Il laisse même parfois des billets aux vigiles ou aux passants.
14:49Une forme de robin des bois inversé, où la terreur se part de gestes populistes.
14:54L'un de ses coups les plus célèbres aurait eu lieu dans une société d'import-export du côté de
14:58Trècheville.
14:59Un camion rempli de marchandises de grande valeur.
15:02Une sécurité renforcée.
15:04Et pourtant, Pololo et ses hommes l'auraient dévalisé en moins de 15 minutes, sans faire une seule victime.
15:10Tout le monde paralysé par
15:11La peur.
15:13Pas les armes.
15:14Quand il est entré, j'ai juste baissé les yeux.
15:17Il dégageait quelque chose.
15:19Un magnétisme.
15:21J'étais figé.
15:23Témoignage d'un employé, rapporté par un blogueur de l'époque.
15:26Ce jour-là, aucun coup de feu.
15:29Juste la présence, l'autorité et la réputation.
15:33En parallèle des braquages spectaculaires, Pololo organise ce qu'on appelle aujourd'hui le racket institutionnalisé.
15:39Il impose un impôt informel aux petits commerçants, aux chauffeurs de Gbaka, minibus, aux vendeuses de marché.
15:46Mais ce racket est codifié.
15:47Il ne dépasse jamais un certain montant.
15:50Il est accompagné de protections.
15:52Tu paies, tu es sous ma garde.
15:54Il est justifié comme une taxe de la rue.
15:57Pour beaucoup, Pololo est vu comme le maire du ghetto.
16:00Un pouvoir parallèle face à l'état défaillant.
16:02Ce qui rend Pololo plus redoutable que les autres, c'est sa maîtrise de la narration.
16:07Après chaque braquage ou coup de force, il laisse fuiter une version de l'histoire.
16:11Il contrôle le récit, même avant les journaux.
16:15Pololo a humilié le patron de la boutique.
16:18Pololo a rendu l'argent à une vendeuse enceinte.
16:21Pololo a fait danser un gérant avant de vider sa caisse.
16:25Vrai ou faux, peu importe, le mythe enfle.
16:29Et avec lui, la peur et le respect.
16:32Contrairement à d'autres gangs, Pololo ne mise pas tout sur la kalachnikov.
16:35Il sait s'en servir.
16:37Mais sa vraie arme, c'est sa voix, son aura, son regard, son art martial.
16:45Quand il te regarde, tu perds tes mots.
16:47Quand il lève la main, t'as déjà perdu le combat.
16:52Il frappe vite, sec, précis.
16:55Il casse un bras comme d'autres cassent une allumette.
16:58Mais il n'humilie jamais gratuitement.
17:01Il punissait pour marquer.
17:03À cette époque, les journaux commencent à parler de « loup-bar hors de contrôle ».
17:07Mais les noms sont floutés, par peur.
17:10Tout le monde sait que Pololo lit les journaux.
17:13Et que s'il voit son nom mal écrit, il viendra parler aux journalistes.
17:17Person element.
17:18Même certains policiers ferment les yeux.
17:21Ou mieux, le préviennent à l'avance.
17:23Car dans certains commissariats, Pololo avait ses entrées.
17:27Il connaissait les chefs, les lieutenants, les petits gradés.
17:31Et quand il ne connaissait pas, il achetait.
17:33Ou il intimidait.
17:35Ce qui choque, ce n'est pas seulement ce qu'il fait.
17:37C'est la manière de le faire.
17:39Il n'arrive pas en criant.
17:41Il entre calmement, salue, sourit parfois.
17:44Puis il menace.
17:46Il frappe.
17:47Et il repart, comme s'il venait de livrer un message.
17:51Ce n'était pas un voleur.
17:52C'était une ambiance.
17:54Quand il entrait dans un lieu, tout le monde ressentait un froid.
17:58Un vieux maquisard d'abobo.
18:00Beaucoup ont vu Pololo agir.
18:02Peu ont porté plainte.
18:04Pourquoi ?
18:05Parce que.
18:06Ils avaient peur.
18:07Ils le respectaient.
18:08Ils le connaissaient personnellement.
18:11Et parfois, ils rendaient service, même à ceux qui l'avaient agressé.
18:14Un jour, ils s'en seraient pris à un au responsable d'une société liée à un ministre.
18:20Une affaire d'humiliation publique dans un restaurant du plateau.
18:24Ce jour-là, la limite était franchie.
18:26Pololo n'était plus un acteur social, mais une menace pour le pouvoir.
18:31Son nom commence à circuler dans les cercles du pouvoir militaire.
18:35Il est désormais dans le viseur.
18:37Dans la rue, il n'y avait pas de figure plus divisive que John Pololo.
18:41Pour les uns, il était un démon en costume, la personnification du mal urbain.
18:46Pour les autres, il était un totem, un protecteur, un héros des temps modernes.
18:51Ce qui rendait Pololo si complexe, c'est cette dualité qui le suivait partout.
18:55Il pouvait détruire un homme d'un coup de poing, puis payer l'ordonnance d'un enfant malade.
19:00Il pouvait raqueter un vendeur, puis lui rendre le double s'il apprenait que c'était un père de famille
19:05en galère.
19:05Il pouvait violer la loi, mais imposer une justice qui semblait plus rapide, plus directe, plus humaine que celle de
19:12l'État.
19:12Avant même d'ouvrir la bouche, Pololo impressionnait.
19:16Il avait un style reconnaissable entre mille.
19:18Des chemises taillées au corps, des pantalons impeccablement repassés, des chaussures toujours brillantes, des lunettes de soleil, même la nuit.
19:27Une démarche lente, digne d'un félin, qu'on appelait le Pazigui.
19:32Ce style vestimentaire et corporel devint un modèle pour des milliers de jeunes.
19:36Il ne copiait pas ses crimes, il copiait son allure, sa manière de se tenir, de parler, de marcher.
19:43Pololo, c'était un personnage.
19:45Il avait compris que l'image, c'est une arme.
19:48Le nouchi, ce langage argotique ivoirien, doit beaucoup à Pololo.
19:53Des mots comme « Yafoi, tu as échoué ».
19:56Gawa, femme.
19:59Yéret, quitte-la.
20:01Enjaillement, plaisir pur.
20:03Je vais te coumant, je vais te battre sévèrement.
20:07Etaient non seulement des expressions de rue, mais aussi des outils de domination symbolique.
20:12Par son verbe, il faisait peur.
20:14Par ses expressions, il ralliait des foules.
20:17Même Alpha Blondie s'y est frotté avec le morceau « Yafoi » qui avait failli créer un contentieux.
20:23Avant que Pololo ne corrige le garde du corps du chanteur, puis n'accepte de faire la paix.
20:28Des anecdotes abondent.
20:29Un jour, une femme se fait voler son sac devant un maquis à Yopougon.
20:34Pololo assiste à la scène.
20:36Il rattrape le voleur, le frappe, lui fait rendre l'argent, puis le fait marcher à genoux jusqu'au poste
20:41de police.
20:42Qu'il quitte avant l'arrivée des agents.
20:45Un autre jour, quatre jeunes armées de couteaux s'en prennent à un étudiant devant le cinéma étoile d'Abobo.
20:50Pololo intervient.
20:52Il les neutralise un par un.
20:54Il ramasse le sac du jeune, lui rend, et s'éloigne en silence.
20:58Il punissait les injustices, mais à sa manière.
21:01Ce même homme, capable de compassion, était aussi capable du pire.
21:06Il est accusé, parfois sans preuve, parfois avec deux.
21:10Braquage violent, agression physique brutale, viol sur mineur, meurtre à sang-froid, intimidation politique.
21:19Certaines victimes n'ont jamais porté plainte, par peur ou par honte.
21:23D'autres n'ont jamais survécu pour témoigner.
21:26Un ancien membre des forces de l'ordre se souvient.
21:29Quand on recevait une plainte contre Pololo, on se demandait si on avait les moyens de l'arrêter.
21:34Pas les preuves.
21:35Les moyens.
21:37Pololo ne se contentait pas d'agir.
21:39Il enseignait.
21:40Il formait.
21:42Il codait le métier.
21:44Il disait à ses jeunes recrues.
21:46Quand tu rentres quelque part, ne montre pas la rage.
21:49Montre le calme.
21:51C'est ça qui fait peur.
21:53Il les formait à la rhétorique, à la gestuelle, à la mise en scène de la menace.
21:57Il leur apprenait même des techniques de combat, des postures, des phrases clés.
22:02Il était le professeur du ghetto.
22:05Dire Pololo, dans les années 90 à Abidjan, c'était faire taire un enfant turbulent, provoquer un silence dans un
22:13gbaka, se faire respecter dans une dispute.
22:15Le nom était chargé d'électricité.
22:18Même ceux qui ne l'avaient jamais vu parlaient de lui comme d'un demi-dieu.
22:22Des enfants jouaient à faire le pololo.
22:25Des chanteurs glissaient son nom dans des refrains.
22:27Des étudiants le citaient dans les campus.
22:29Il était partout.
22:31Dans la peur.
22:33Dans l'imitation.
22:34Dans le folklore.
22:36Et surtout, dans le silence des autorités, qui n'osaient pas l'affronter ou qui l'utilisaient.
22:41Ce qui rendait Pololo si puissant, c'est qu'il n'était ni tout blanc, ni tout noir.
22:46Il incarnait les contradictions d'un pays en désordre.
23:00C'est cette ambiguïté qui lui a permis de durer.
23:06C'est aussi cette ambiguïté qui a scellé sa perte.
23:09En décembre 1999, la côte d'Ivoire bascule.
23:13Le président Henri Conan Bédié est renversé par un coup d'état militaire mené par le général Robert Guéhi.
23:19L'ordre républicain vacille.
23:21Le pays entre dans une zone grise où la démocratie se cherche et où les armes parlent plus vite que
23:27les bulletins de vote.
23:28Dans ce chaos, les nouvelles autorités veulent marquer leur territoire.
23:32Montrer qu'elles contrôlent la rue.
23:34Qu'elles ne toléreront aucune concurrence d'autorité.
23:37Et dans cette rue, un nom dérange plus que les autres.
23:40John Pololo, l'agent militaire, met en place une cellule spéciale de nettoyage.
23:46Le PC Crise, dirigé par le colonel Bokaiapi, une unité connue pour sa brutalité, sa rapidité et son efficacité.
23:54Leur mission est simple.
23:56Nettoyer, habite gens des éléments jugés incontrôlables.
23:59Voleur, caïd, chef de gang, ancien collaborateur du pouvoir civil.
24:04Dans les couloirs du PC Crise, une liste noire circule.
24:07On y retrouve des noms comme Le Rougeau, Niagara, Blocus et tout en haut, Pololo.
24:16Le 13 janvier 2000, une altercation éclate dans le quartier d'Abobo entre Pololo et un chauffeur de taxi.
24:22Les versions divergent.
24:24Certains disent que Pololo, excédé par la tente, aurait violemment réprimandé le chauffeur.
24:29D'autres affirment que tout était déjà préparé.
24:32Que cette dispute n'était qu'un leurre, une mise en scène destinée à attirer Pololo dans un guet-apens.
24:37Ce qui est sûr, c'est que moins de 10 minutes après le début de la scène, une unité armée
24:42surgit.
24:43Pas une patrouille habituelle.
24:45Pas des policiers.
24:46Mais des hommes du PC Crise.
24:48Ils l'entourent.
24:50Ils ne parlent pas.
24:51Ils savent qui il est.
24:52Et lui aussi, il comprend qu'il n'en sortira pas.
24:55La version officielle, relayée dans la presse du 22 janvier 2000 par le colonel Descassans, affirme.
25:02John Pololo a été appréhendé en flagrant délit d'extorsion, puis abattu en tentant de s'enfuir.
25:08Version courte.
25:09Froide.
25:11Administrative.
25:12Un homme parmi tant d'autres.
25:14Un délinquant tombé sous les balles de l'ordre.
25:17Mais pour ses compagnons, ses frères de rue, cette version ne tient pas.
25:21Ils affirment que Pololo n'a jamais fui.
25:24Il a été capturé, interrogé, torturé, puis exécuté froidement.
25:29Aucune preuve de fuite n'a jamais été montrée.
25:32Il parle même d'un piège tendu par les militaires, avec complicité d'hommes qu'il connaissait, trahison incluse.
25:38Plusieurs raisons sont avancées.
25:401. Trop populaire.
25:42Il cristallisait une forme de pouvoir parallèle.
25:45En temps de transition militaire, c'est un risque insupportable.
25:492. Trop dangereux.
25:51Il connaissait trop de secrets.
25:52Il aurait collaboré avec des hommes politiques de l'ancien régime, voire des opposants, pour gérer des grèves ou mater
25:59des foules.
26:003. Trop imprévisible, il n'appartenait à aucun camp fixe.
26:04Il parlait à tous, travaillait pour tous, mais n'obéissait à personne.
26:094. Trop charismatique.
26:11Même en prison, il était plus écouté que les généraux.
26:14Il avait protégé Soro Guillaume, Blégoudé, Damanapikas lors de leur passage à la Maca.
26:20Un homme qui inspire trop de loyauté, ça fait peur à un régime instable.
26:24John Pololo est exécuté le jour même, quelque part entre à Bobo et une base militaire non identifiée.
26:30Son corps est retrouvé, criblé de balles et rapidement enterré.
26:34« Pas d'hommage officiel. Pas d'enquête. Silence. »
26:39Mais la rumeur, elle, hurle.
26:41La nouvelle se répand comme une traînée de poudre.
26:44Le lendemain, Abidjan se fige.
26:47Dans les Gbaka, les chauffeurs coupent la musique.
26:50Dans les Maki, on murmure.
26:52À la Maca, des prisonniers pleurent en silence.
26:55Dans les ghettos, on porte le noir sans consigne.
26:58Ils ont tué le roi.
27:00Pololo est mort.
27:01Mais il était invincible.
27:04La légende devient immortelle à l'instant même où son cœur cesse de battre.
27:08Les jours suivants, les artistes réagissent.
27:11Des morceaux circulent sous le manteau.
27:14Des graffitis apparaissent sur les murs d'Abobo et Trecville.
27:17Pololo vive.
27:19La rue n'oublie pas.
27:20Même ceux qui le critiquaient se taisent.
27:22Le pouvoir pense avoir éteint une flamme.
27:25Mais il a allumé un brasier.
27:27Quand le corps de John Pololo a été enterré quelque part dans le silence militaire d'Abidjan,
27:32la rue n'a pas enterré son souvenir.
27:34Au contraire, elle l'a élevé.
27:36Elle l'a sanctifié.
27:38Il n'a jamais eu de statut ni d'avenue à son nom.
27:41Mais il a quelque chose de plus fort.
27:43Il est devenu un mythe vivant, transmis par la voix, le geste, le mot.
27:48Le premier leg de Pololo, c'est le nouchi.
27:51Il n'est pas son seul inventeur, mais il en a été l'un des plus grands diffuseurs, voire un
27:56père spirituel.
27:57Aujourd'hui, on ne peut plus parler comme un jeune à Abidjan sans utiliser des expressions qu'il a popularisées.
28:03Yafoï, je vais te kouman, gawa, yére, enjaillement.
28:08Yafoï, je vais te kouman, gawa, yére, enjaillement.
28:09Yafoï, je vais te kouman, gawa, yére, enjaillement.
28:17Yafoï, je vais te kouman, gawa, yére, enjaillement.
28:22Yafoï, je vais te kouman, gwa, yére, enjaillement.
28:26Yafoï, je vais te kouman, gawa, yére, enjaillement.
28:28Il faut même pas te kouman, gawa, yére, enjaillement.
28:33Il faut me kouman, gawa, yére, en necesario.
28:37Yafoï, xarou.
28:39Ces mots sont utilisés par les chauffeurs de taxi, les étudiants, les rappeurs, les comédiens, les présentateurs télé.
28:48Ils sont entrés dans le langage courant, sans que beaucoup sachent qu'ils viennent du ghetto et surtout qu'ils
28:54viennent de pololo.
28:55Deuxième héritage majeur, le Logobi.
28:58Cette danse née dans les ruelles d'Abobo, inspirée par les arts martiaux de rue, est aujourd'hui une forme
29:03internationale, portée par des groupes comme Logobi GT dans les années 2010.
29:07Mais dans son essence, le Logobi, c'est pololo.
29:11Le rythme saccadé, la maîtrise du corps, le rapport à la violence maîtrisée,
29:16le message codé dans le mouvement.
29:19Même si aujourd'hui elle est devenue festive, la danse reste, pour ceux qui savent, un cri ancien, une forme
29:25de résistance joyeuse, une chorégraphie de survie.
29:28Des artistes lui rendent hommage, parfois discrètement, parfois ouvertement.
29:33Chanteurs ou glous, rappeurs nouchis, slammeurs, blogueurs, créateurs TikTok et YouTube.
29:39Des noms comme Jojo N'Galle, Kéké Kassiri ou Petit Denis ont reconnu que pololo a influencé leur style, leur
29:46démarche, leur langage.
29:48Même Alpha Blondie, malgré leur embrouille sur Yafoi, a fini par faire la paix avec lui avant sa mort.
29:54Pendant longtemps, son histoire n'a circulé que par les grillots modernes, les chauffeurs, les anciens loupards, les vendeuses de
30:01marché.
30:01Mais depuis quelques années, Internet lui redonne une seconde vie.
30:05Des vidéos YouTube, des podcasts, des publications Facebook, des forums de discussion ivoiriens ravivent sa mémoire.
30:12Il est devenu une figure mémorielle, comme un Che Guevara du bitume.
30:16Ceux qui l'a formé, ou simplement inspiré, sont devenus.
30:20Des leaders étudiants, comme ceux de la Fessy à l'époque.
30:24Des régulateurs sociaux dans les quartiers.
30:26Des chefs d'associations de jeunes.
30:28Parfois, des délinquants devenus repentis.
30:31Tous reconnaissent une chose.
30:33Pololo leur a appris une forme de courage.
30:36Une façon de parler face au pouvoir, d'imposer sa voix, même quand on est né sans rien.
30:41En 2020, la mère de Pololo décède à son tour.
30:44Les hommages affluent sur les réseaux sociaux.
30:47Des dizaines de messages, souvent anonymes, souvent écrits en ouchi, inondent les commentaires.
30:52Le sogby national a retrouvé sa daronne.
30:55Que la terre leur soit légère.
30:58C'est dire à quel point le mythe est vivant, aimé, transgénérationnel.
31:02Aujourd'hui, certains militent pour que l'histoire de Pololo soit étudiée comme un fait social, pas comme une simple
31:08criminalité.
31:09Des sociologues, des artistes, des journalistes veulent.
31:13Documenter la culture zigueïe.
31:15Comprendre la naissance des pouvoirs parallèles.
31:18Réhabiliter la mémoire des figures populaires oubliées ou diabolisées.
31:22Mais d'autres s'y opposent, refusant de glorifier un homme accusé de crimes violents.
31:26C'est tout le paradoxe.
31:28Pololo est à la fois un criminel, un créateur, un phénomène, une boussole du désordre.
31:34C'est Rignadre Lazare, alias John Pololo, est mort un jour de janvier 2000.
31:39Mais Pololo, lui, vit toujours.
31:42Dans les mots, dans les pas, dans les ruelles d'Abidjan, dans les danses de la diaspora,
31:48dans les regards des jeunes qui cherchent un sens à la débrouille.
31:51On peut tuer un homme, mais on ne peut pas tuer une présence.
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