- il y a 2 heures
Caricaturiste visionnaire né à Nancy en 1803, farouche défenseur de la liberté de la presse, il s'attire les foudres de la censure en caricaturant Louis-Philippe et ses méthodes répressives, avant de se tourner vers l'illustration de classiques comme Les Fables de la Fontaine, Robinson Crusoé ou Les Voyages de Gulliver. Le film mêle animation et images réelles pour révéler la vie de Grandville et la modernité saisissante de son œuvre.
Réalisé par : Fabrice Chaboissier
Maison de production : Infini Productions / La Clairière Ouest / France Télévisions / France 3 Grand Est
Coproduction : Infini Productions / La Clairière Ouest / France Télévisions France 3 Grand Est
Réalisé par : Fabrice Chaboissier
Maison de production : Infini Productions / La Clairière Ouest / France Télévisions / France 3 Grand Est
Coproduction : Infini Productions / La Clairière Ouest / France Télévisions France 3 Grand Est
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02:15Comme je vous l'ai expliqué par mail, le synopsis de mon documentaire sur Grandville se précise.
02:21Mais il me reste quelques zones d'ombre à éclaircir.
02:24Pour commencer, j'aimerais que vous m'éclairiez sur la jeunesse de Grandville.
02:29Il a grandi à Nancy, où il est né le 15 septembre 1803, rue Calou, et donc il vivait dans
02:40le noyau historique de la ville de Nancy,
02:44dans une ville qui, depuis la mort du roi Stenislas, en 1766, avait déjà un peu perdu de son éclat.
02:53Malgré la misère qui règne à Nancy depuis l'accession au pouvoir de Bonaparte,
02:59Jean-Baptiste Gérard et Catherine Viau élèvent leurs enfants avec amour et bienveillance.
03:05Jean-Ignace Isidore Gérard, plus connu sous le pseudonyme de Grandville,
03:11hérite d'une tradition artistique familiale,
03:13bercée par les récits de sa grand-mère,
03:16ancienne comédienne au théâtre de Nancy.
03:24Grandville n'aimait pas l'école.
03:26À 12 ans, il intègre le lycée de Nancy,
03:28mais l'enseignement y était rigoureux et la discipline sévère.
03:34Et Grandville n'est pas très bonne élève.
03:37Donc, il en sort deux ans plus tard.
03:41Et à 14 ans, il entre en apprentissage dans l'atelier de son père
03:45pour apprendre le métier de miniaturiste,
03:48qui est essentiellement celui du portrait.
03:51Il s'exerce, d'abord, évidemment,
03:55dessinant les membres de sa famille,
03:57sa grand-mère, sa jolie sœur Eulalie,
04:01qui a un an de moins que lui.
04:03Et il acquiert une technique suffisante
04:05pour réaliser, dès ses ans,
04:08de beaux autoportraits au crayon ou au fusain
04:12qui se trouvent dans les collections des musées de Nancy.
04:16Mais finalement, ce ne sont pas les portraits
04:19qui dominent dans la production de cet adolescent,
04:22ce sont les dessins d'observation.
04:25Probablement heureux d'échapper à la surveillance de son père,
04:29il s'échappe.
04:30Il se promène en ville pour dessiner à son aise.
04:35Il observe la ville, il observe les passants,
04:38les ouvriers, les militaires, les dames, les notables.
04:42Et très vite, il passe de ses observations de la rue
04:47à la caricature, à la caricature de son entourage.
04:52Et même ses biographes, ceux qui l'ont connu,
04:58prétendaient qu'au lieu de peindre des miniatures,
05:01comme il était censé le faire dans l'atelier de son père,
05:05eh bien, il s'amusait à les caricaturer en cachette,
05:08bien évidemment.
05:10Et c'était déjà sa façon de marquer ses distances
05:13par rapport au métier paternel.
05:17Le premier procédé de caricature qu'il utilise est le grotesque.
05:22C'est l'exagération, la déformation des traits
05:25qu'on voit dès ses premières caricatures.
05:29Il copie aussi des caricatures anticléricales
05:32et des caricatures républicaines.
05:34Et assez vite, il se démarque de ses prédécesseurs
05:38parce qu'il humanise les animaux.
05:40Il les dresse sur pied.
05:43Il les dote de vêtements humains.
05:45Il expérimente différentes formules
05:48entre humanisation partielle
05:50ou humanisation quasi totale,
05:52avec des visages qui sont des visages d'animaux.
05:57Mes recherches m'amènent au Muséum cantonal
05:59des sciences naturelles de Lausanne.
06:02Je suis profondément interpellé
06:05par la relation entre l'humanité et l'animalité.
06:13À partir de 1830,
06:15les dessinateurs, et Grandville va se spécialiser là-dedans,
06:18vont travailler sur ce qu'on appellerait aujourd'hui du morphing,
06:21c'est-à-dire sur les transitions,
06:23sur ce qui se passe à un moment donné,
06:26à travers l'expérience même du dessin,
06:29ce qui se passe lorsqu'une figure animale
06:33est en train de s'entropomorphiser,
06:35c'est-à-dire en train de devenir humaine.
06:36Quelle est la limite ?
06:38À partir de quand ?
06:39Est-ce que c'est un regard ?
06:40Est-ce que c'est une attitude ?
06:41Est-ce que c'est une posture ?
06:42À partir de quand un animal fait-il humain ?
06:45Et Grandville a beaucoup travaillé là-dessus.
06:47On voit surtout ses illustrations fantastiques,
06:52mais c'est un artiste naturaliste
06:54qui a beaucoup dessiné sur le vif,
06:57des souris, des fourmis, des sauterelles, des grillons.
07:01Et on a conservé à Nancy
07:03toute une série de dessins passionnants
07:05qui montrent comment il positionne,
07:08par exemple, un oiseau, un rat ou un insecte.
07:11Il les assied sur sa table
07:14et il les dessine assis.
07:15Et cette opération-là
07:17suffit à anthropomorphiser l'animal.
07:20Ensuite, il va travailler sur le costume,
07:22il va travailler sur la position des pattes
07:24qui deviennent des mains,
07:25il va travailler sur le regard.
07:27Mais simplement, cette simple opération
07:29qui consiste à asseoir une musaraigne
07:31ou un oiseau,
07:33c'est déjà une opération d'anthropomorphisation.
07:37Monsieur Gérard reçoit la visite
07:39d'un ancien collègue nancéen,
07:40la rue, dit, mention, le miniaturiste,
07:44qui jette un oeil sur le travail de Grandville.
07:48Ce dernier l'invite à venir travailler
07:50dans son atelier parisien.
07:52Bien que son père soit quelque peu hésitant,
07:56Grandville, plein d'enthousiasme
07:58à l'idée de s'installer à Paris,
08:00parvient à le convaincre.
08:05Grandville va mener à Paris
08:07une vie de célibataire,
08:08alternant les plaisirs de l'amour,
08:10des bals,
08:12des théâtres,
08:13des restaurants
08:14et des flâneries,
08:17mais aussi des doutes
08:18et des désespoirs
08:19d'un jeune artiste débarqué de province.
08:24Il loue une chambre boulevard poissonnière,
08:27qu'il choisit parce qu'il est proche
08:29d'une cousine germaine
08:30qui est mariée au régisseur
08:32du théâtre de l'Opéra comique.
08:34Ce dernier lui donne libre accès au théâtre.
08:37Là, il va rencontrer le tout Paris,
08:40des acteurs, des compositeurs,
08:42des chanteurs, des musiciens,
08:43mais aussi des artistes,
08:45des peintres et des sculpteurs.
09:02Il découvre les quartiers à la mode.
09:04Il fréquente le palais royal et les tuileries.
09:06C'est le quartier des affaires,
09:09des restaurants,
09:10des jeux,
09:11mais aussi le quartier de la prostitution.
09:16Il y croque des passants,
09:19des enfants,
09:22des militaires,
09:24des grisettes.
09:27Grandville s'essaye à la peinture de genre,
09:30de nature morte
09:31et de portrait.
09:34Dans l'atelier de Mention,
09:36Grandville doit dessiner un jeu de cartes
09:38édité en 1827
09:39qui s'intitule
09:41La Sibylle des Salons.
09:46Mention va procéder à quelques corrections
09:48sur les dessins de Grandville
09:49et va s'approprier son travail.
09:53Grandville est terriblement déçu.
09:58Grandville se désespère.
10:00Il songe à rentrer à Nancy.
10:03Et c'est alors qu'il rencontre
10:05un autre peintre
10:06qui s'appelle Pierre Duval Le Camus,
10:09un peintre célèbre
10:11de scène de genre,
10:12de portrait,
10:13un peintre apprécié de Louis XVIII,
10:15de la Duchesse du Berry,
10:17qui lui conseille d'abandonner la peinture
10:19et, au fond,
10:20de se consacrer à la lithographie
10:23parce que la lithographie,
10:24ça correspond bien
10:25à son tempérament.
10:27Il n'aime pas peindre.
10:28Il adore dessiner.
10:30C'est un moyen de reproduction.
10:31Mais c'est aussi
10:33un moyen d'expression
10:34qui permet aux artistes
10:36de dessiner eux-mêmes
10:38sur la pierre,
10:39sans passer par l'intermédiaire
10:41d'un graveur de la croix lui-même,
10:44qui est tout jeune, lui aussi,
10:46doit avoir à peu près le même âge.
10:48Il vient juste de publier.
10:50Nous sommes dans les années 20,
10:51le Faust,
10:52avec ce procédé.
10:55L'arrivée de la lithographie,
10:57procédé d'impression rapide,
10:59permet de suivre de près l'actualité.
11:02Accessible à tous,
11:04car peu coûteuse,
11:05les lithographies s'exposent
11:07dans les vitrines des marchands d'estampes
11:08et contribuent à influencer
11:10l'opinion publique.
11:13Grandville va se saisir
11:14de cette technique
11:15et se lance dans la copie
11:17de caricatures politiques.
11:20Il publie alors
11:21plusieurs albums lithographiques.
11:24Chaque âge a ses plaisirs,
11:25Les Dimanches d'un bon bourgeois,
11:28Les Tribulations de la petite propriété,
11:32Voyages pour l'éternité,
11:36est l'album
11:37qui va le rendre célèbre,
11:38Les Métamorphoses du jour,
11:41en 1829.
11:42Aujourd'hui,
11:43on ne peut pas penser
11:44à un livre pour enfants
11:44sans penser à des animaux humains.
11:46Et tout ça commence
11:47avec Les Métamorphoses du jour
11:48de Grandville,
11:49qui bien sûr reprennent
11:51une très vieille tradition
11:52du bestiaire.
11:54Il y avait les fables de La Fontaine,
11:56il y avait les fables d'Ésope,
11:57le roman de Renard.
11:59Donc, on avait déjà
12:00cette culture
12:01des animaux qui parlent.
12:03Mais vraiment,
12:04c'est Grandville
12:05qui en a fait
12:06quelque chose
12:06d'absolument systématique
12:07avec ces petites historiettes,
12:09ces petites histoires
12:10qui sont racontées
12:11par des images
12:12et qui ensuite
12:14sont devenues des livres.
12:57Sous-titrage Société Radio-Canada
13:04Il déménage rue des Petits Augustins
13:07qui est aujourd'hui
13:08la rue Bonaparte à Paris,
13:10tout près de l'École des Beaux-Arts.
13:14C'est une époque vraiment importante
13:16parce qu'il va faire
13:17la connaissance de personnes
13:18qui vont jouer un rôle majeur
13:20dans sa vie ultérieure.
13:22Des artistes,
13:24des personnalités
13:25du monde de la presse,
13:26notamment Charles Philippon.
13:29Fondateur de la caricature,
13:31Édouard Charton,
13:33fondateur du magasin pittoresque
13:35et aussi honoré de Balzac.
13:38On n'a pas de document très précis
13:40sur la rencontre
13:41de Balzac et de Grandville.
13:42Ce que l'on sait,
13:43on peut le déduire
13:44d'un certain nombre de travaux
13:46et d'œuvres qu'ils ont faites.
13:47Vraisemblablement,
13:48ils se sont rencontrés
13:48dans les journaux parisiens
13:50et notamment dans les journaux illustrés
13:51juste avant la fin
13:53du règne de Charles X.
13:54Et certainement,
13:55à la silhouette
13:56où Granville a contribué,
13:58Balzac également.
14:00Et on le sait d'autant plus
14:01que Balzac a parlé
14:02de dessins
14:03qui avaient été faits
14:03par Granville pour la silhouette.
14:05Manifestement,
14:06le courant est passé
14:06très vite entre les deux.
14:08Balzac a fait plusieurs articles
14:10sur Granville
14:11à une époque
14:11où on ne parle pas
14:12de dessinateurs,
14:13on ne parle pas
14:13des caricaturistes
14:14parce qu'ils ne sont pas
14:15considérés comme des artistes.
14:17Mais Balzac,
14:18qui en tant que romancier
14:19n'est pas non plus
14:20considéré comme un artiste,
14:21va très vite réfléchir
14:23à mettre au point
14:24une vision de l'artiste
14:26qui est totalement novatrice
14:27à l'époque.
14:27Il va expliquer
14:28que l'artiste
14:28est d'abord un visionnaire.
14:30Et on peut être visionnaire
14:31quel que soit son art.
14:32Pas besoin d'être seulement
14:34peintre, sculpteur,
14:35poète ou dramaturge.
14:36On peut être dessinateur,
14:38on peut être physicien,
14:40on peut être chef de guerre
14:41et être artiste
14:42si on a cette vision
14:43qui permet d'aller au-delà.
14:44Car Balzac a toujours été très sensible
14:46à l'aspect visionnaire
14:47des œuvres.
14:49D'où l'intérêt
14:50pour les dessins
14:50de Granville, justement.
14:52Oui, et notamment
14:53dans ces journaux illustrés
14:55que sont la silhouette
14:56puis la caricature,
14:57Balzac va considérer
14:59que l'intérêt
15:00de ces publications
15:01qui, pour la première fois,
15:02marient du texte
15:03et du dessin,
15:04c'est précisément
15:05cette cohabitation
15:06et cette possibilité
15:07pour les dessinateurs
15:08de s'inspirer des écrivains
15:10et pour les écrivains
15:11de s'inspirer des dessinateurs.
15:12Et donc Balzac,
15:13qui est convaincu
15:13que l'artiste
15:14étant un visionnaire
15:15va mettre des idées
15:16dans ses œuvres,
15:17va essayer d'identifier
15:18les idées
15:19qui se trouvent
15:20dans les dessins,
15:21dans les caricatures
15:22pour essayer de retrouver
15:23la même chose
15:24dans l'écriture.
15:25Et il va utiliser
15:26ces journaux
15:26comme une sorte
15:27d'oulipo avant la lettre,
15:29véritablement,
15:30une sorte d'ouvroir
15:31de littérature potentielle
15:32en comparant,
15:33en essayant d'introduire
15:34dans ces textes
15:35le rythme,
15:36l'humour
15:37que l'on trouve
15:38dans les dessins
15:38ou les caricatures.
15:39Et Granville
15:40va lui être
15:40d'un grand secours.
15:41Est-ce que les deux artistes
15:42avaient la même vision
15:43de la société ?
15:46D'un point de vue politique,
15:47certainement pas.
15:48D'abord parce que Balzac,
15:50au début,
15:50n'est pas du tout
15:51intéressé par la politique,
15:52alors que l'on sait
15:52que très tôt,
15:53Granville a été marquée
15:55par la pensée républicaine.
15:56La pensée républicaine
15:57des années 30,
15:58c'est-à-dire une pensée
15:59assez extrémiste,
16:01mal vue par la population.
16:02Il ne faut pas oublier
16:03qu'à cette époque-là,
16:04les républicains
16:05sont des gens
16:06qui n'hésitent pas
16:06à tirer sur la troupe.
16:07L'attentat de Fieschi
16:09en 1835
16:10a fait intervenir
16:11des républicains.
16:12Et donc,
16:13ce n'est pas du tout
16:14la même acception
16:14qu'aujourd'hui.
16:15Et cette conception
16:16du monde
16:17n'est pas celle de Balzac
16:18qui, lui,
16:19dans un premier temps,
16:19s'intéresse très peu
16:20à la politique
16:21et qui,
16:22en définitive,
16:23va devenir
16:24plutôt légitimiste,
16:26pas par conviction personnelle,
16:28mais par admiration
16:28pour certaines dames
16:29du parti légitimiste.
16:31Ce sont des choses
16:31qui comptent.
16:34Est-ce qu'on peut,
16:35à travers un dessin
16:36de Grandville,
16:37percevoir la différence
16:38de vision du monde
16:39chez lui
16:39et chez Balzac ?
16:41Oui,
16:42on peut le faire.
16:43Évidemment,
16:43en général,
16:44nous ne sortons pas
16:45des œuvres
16:45en présence d'un animal.
16:46Donc,
16:46il est assez rare
16:47que nous admettions
16:48des éléphants au musée.
16:49Mais bon,
16:50je vais faire une exception
16:51en votre faveur,
16:52mais c'est vraiment
16:52une exception.
16:53Je tiens à préciser.
16:55Voici le dessin.
16:56Je vous demanderai juste
16:57de ne pas mettre
16:57votre trompe dessus.
16:59C'est une caricature
17:00de Balzac
17:01faite par Grandville.
17:02Ça ressemble
17:03à un projet d'éventail.
17:04Nous avons tout à fait
17:05la forme de l'éventail
17:05et l'on voit l'écrivain
17:07avec son air jovial
17:09assis sur un trône de livre
17:11que traînent péniblement
17:12des jeunes femmes.
17:14Péniblement
17:15parce que le trône de livre
17:16est lourd
17:16et que l'écrivain
17:17l'est encore plus.
17:18Et l'écrivain
17:18tient à la main
17:19cette canne extraordinaire,
17:21cette canne fée,
17:22cette canne magique
17:23qui rayonne
17:23tel un soleil.
17:24Cette canne,
17:24elle existe.
17:25Vous la verrez
17:25à la maison de Balzac.
17:27C'est une canne
17:28au turquoise
17:28qui a fait l'admiration
17:29de tout ce qui comptait
17:32à Paris.
17:33Et Balzac a été caricaturé
17:35en canne.
17:35Il est caricaturé,
17:36vous avez ici
17:36la reproduction
17:37d'une caricature
17:38où il porte cette canne géante
17:39qui lui arrive à l'épaule.
17:40C'est une canne massue
17:41et les gens le disent.
17:42Mais malheur à vous,
17:43si vous passez près de chez lui,
17:44il va vous donner
17:45des coups de sa canne.
17:46Si elle est aussi lourde
17:47que son style,
17:48vous n'êtes pas prête
17:48à en sortir indemne.
17:50Et après,
17:51ce travail de grand livre,
17:53c'est surtout
17:53une juxtaposition de détails.
17:55Ça, c'est vraiment
17:55caractéristique
17:56de ce dessinateur.
17:57C'est aussi ce qui le distingue
17:58de quelqu'un comme Daumier.
17:59Par exemple,
18:00Daumier, c'est une vision globale,
18:01on va à l'essentiel.
18:03Et Grandville propose
18:04au contraire
18:04une lecture progressive,
18:06lente,
18:06avec des quantités de détails.
18:07Sur ce projet,
18:09vous avez Balzac,
18:09vous avez sa canne,
18:10mais vous avez aussi
18:11l'évocation
18:12de différentes œuvres.
18:13Vous avez ici mention
18:13de la physiologie du mariage,
18:15une des œuvres de jeunesse
18:16de Balzac.
18:17Vous avez ici
18:18l'évocation du père Grandet
18:19avec sa fille,
18:21avec des tonneaux,
18:22le père Grandet était tonnelier,
18:23et des sacs remplis d'écus.
18:24Vous avez ici
18:25la mort qui tient
18:26la peau de chagrin.
18:27La peau de chagrin,
18:27encore un roman de Balzac connu.
18:28Donc tout ceci
18:29se regarde en détail
18:30et on peut passer
18:31comme ça
18:32d'un très long moment
18:35à examiner
18:35les différents éléments
18:37qui vont s'éclairer
18:37les uns après les autres.
18:38Tiens, voici
18:39un cendrier grimaçant.
18:40Pourquoi grimace-t-il ?
18:41Parce que le malheureux
18:42est sollicité en permanence
18:43par cet écrivain
18:44qui n'arrête jamais de travailler.
18:45Donc voilà,
18:46tout ceci s'explique
18:47et en fait,
18:47ces dessins de Grandville
18:48comme les caricatures,
18:49il faut bien y penser,
18:51Grandville dessinait
18:51pour des journaux
18:52et les journaux
18:53à l'époque
18:53faisaient l'objet
18:54d'une lecture en commun.
18:55Donc les gens étaient ensemble
18:56et ils décryptaient ensemble
18:58les dessins,
18:59ils les commentaient ensemble,
19:00c'est le tout en commun.
19:00Donc il faut s'imaginer
19:01les gens devant
19:02des dessins de ce genre,
19:03pas celui-ci,
19:04c'est un dessin privé,
19:05pas seulement offert
19:05à son ami Balzac,
19:07mais en train de regarder ça
19:07et dire
19:08« Ah, tu as vu ici
19:08ce qu'il a fait ?
19:09Ah là là, c'est incroyable ! »
19:10Ah, puis il y a ça aussi,
19:11regarde à côté.
19:12C'est une façon
19:12très particulière de dessiner
19:14et ça, c'est ce qui fait
19:15la beauté
19:17et la spécificité
19:18de Grandville,
19:18outre ses capacités
19:20d'imagination
19:20mais qui ne sont pas encore
19:22aussi développées
19:23lorsqu'il rencontre Balzac
19:24que plus tard.
19:26En février 1831,
19:28paraît dans le journal
19:29La Caricature
19:30une lithographie
19:32de Charles Philippon
19:33intitulée
19:34« Les bulles de savon ».
19:36On y voit
19:38Louis-Philippe
19:38tenant une paille
19:39entourée de bulles
19:41dans lesquelles
19:41sont inscrites
19:42toutes les promesses
19:44du roi non tenues.
19:45s'en suit un procès
19:47en mai
19:47dans lequel Philippon
19:48est condamné
19:49pour offense
19:50à la personne du roi.
19:52Durant cette même année,
19:54de nombreuses saisies
19:55ont lieu au journal
19:56et un autre procès
19:57aura lieu en novembre
19:58au cours duquel
20:00Philippon
20:01dessine le roi
20:02sous la forme
20:03d'une poire.
20:04Dès lors,
20:05dans le journal,
20:07le roi
20:07n'apparaîtra plus
20:08que de dos
20:09ou sous la forme
20:10d'une poire.
20:13Philippon
20:14sera condamné
20:15à six mois
20:15de prison
20:16et 2000 francs
20:17d'amende
20:17et ce,
20:18à deux reprises.
20:20Des artistes
20:21se mobilisent
20:21en proposant
20:22de publier
20:23un album
20:23de lithographie
20:24dont l'argent
20:25servira
20:26à payer
20:27les frais
20:27de justice.
20:29Il n'y a
20:30qu'une seule
20:30contrainte,
20:31il ne faut pas
20:32s'en prendre
20:33à la personne
20:33du roi.
20:34Si on s'en prend
20:35à la personne
20:35du roi,
20:36là,
20:37effectivement,
20:37c'est la prison,
20:38ce sont des amendes,
20:39etc.
20:40Évidemment,
20:40les caricatures
20:41artistes
20:41n'ont pas pu
20:42s'empêcher
20:42de s'en prendre
20:43à la personne
20:43du roi.
20:44Domi a fait
20:44de la prison,
20:45les directeurs
20:46de journaux
20:46de la caricature
20:47ont fait
20:47de la prison.
20:48Grandville y a échappé,
20:49mais Grandville
20:50a quand même
20:50eu droit,
20:51à titre personnel,
20:53à une descente
20:54de police
20:54tout à fait
20:55illégale chez lui.
20:55Il avait une caricature
20:56attaquant la police,
20:57il y a eu une descente
20:58chez lui,
20:58avec sa famille,
20:59c'est quand même
20:59des choses
21:00qui vous dévastent.
21:01Certes,
21:01c'était infondé,
21:02mais ça n'en change rien
21:03au traumatisme.
21:04Donc oui,
21:05s'engager dans la politique,
21:06ça a toujours été
21:07prendre des risques,
21:07Grandville a pris des risques
21:08et il en a subi
21:10un peu les conséquences.
21:121830,
21:12c'est le début
21:13du règne de Louis-Philippe
21:14et pendant cinq ans,
21:15la liberté de la presse
21:16est quasiment totale.
21:17C'est un cas unique
21:18dans l'histoire de France.
21:19Avant,
21:19il y avait des censures
21:20permanentes,
21:21la censure est rétablie
21:22en 1835
21:23après des attentats
21:25et ensuite,
21:26il faut attendre
21:261880 pour qu'une loi
21:28sur les libertés
21:29de la presse
21:29encadre la liberté
21:30de la presse
21:30mais dans un cadre
21:31extrêmement lourd
21:32et qu'il n'a cessé depuis
21:33de s'agourdir d'ailleurs.
21:34Mais pendant cinq ans,
21:35il a une liberté absolue
21:36et là,
21:36d'un seul coup,
21:37les dessinateurs
21:37vont pouvoir inventer
21:39le genre de la caricature politique.
21:41Et puis,
21:41cette liberté,
21:42quand même,
21:42c'est quelque chose
21:43d'assez saisissant.
21:44On peut donc publier
21:45dans un journal
21:46des caricatures
21:47et des textes explicatifs.
21:48C'était du jamais vu.
21:50Et donc,
21:50Grandville va partir là-dedans
21:52avec d'autres caricaturistes
21:54et il va se déchaîner
21:55et très vite,
21:56son imagination
21:56va se mettre en œuvre.
21:57Et moi,
21:58une des caricatures
21:59que j'adore,
22:00c'est la représentation
22:01des impôts
22:02sous forme
22:02d'animaux fantastiques.
22:04C'est incroyable
22:05parce que ça aussi,
22:05c'est d'une modernité.
22:07On voit dans une fosse
22:08le peuple livré aux impôts.
22:10Alors,
22:10les impôts ne sont plus
22:11aujourd'hui,
22:11mais enfin,
22:12c'est le même principe.
22:13Et donc,
22:13ce sont des impôts suceurs,
22:15des impôts dévoreurs
22:16qui laissent ensuite
22:17les malheureux hommes du peuple
22:18exsangues sur le sol,
22:20vidés de toute substance financière.
22:22C'est à la fois terrible
22:23et extrêmement drôle
22:25et c'est surtout
22:25une critique
22:26terriblement mordante
22:27et on comprend
22:27à quel point
22:28la liberté de la presse
22:29était étendue
22:29à cette époque-là.
22:32Après son mariage
22:33avec Henriette Fischer
22:34en 1833
22:36et la naissance
22:37d'Antoine,
22:38son premier enfant
22:39en 1834,
22:41se sentant
22:41de plus en plus menacé,
22:43il décide
22:44d'abandonner
22:44la caricature politique
22:45pour se consacrer
22:47à l'illustration
22:48et à la caricature
22:50de Meurs.
22:52Alors,
22:52il est illustrateur
22:53à partir de 1835,
22:55à partir du moment
22:56où les lois de censure
22:57le force à s'orienter
22:58vers l'illustration,
22:59vers le livre illustré.
23:00Donc,
23:00c'est un artiste
23:01qui travaille
23:03pour l'édition
23:05dans des conditions
23:06de travail
23:06qui sont à la fois
23:07des conditions favorables
23:08parce qu'il a
23:09une grande notoriété,
23:11les livres sont diffusés
23:12largement,
23:13passent de main en main
23:15à peu près
23:16dans tous les cercles,
23:17pas les cercles,
23:18même les cercles populaires
23:19à travers les cabinets
23:20de lecture
23:21et plus largement
23:22et en même temps,
23:23il est dans une position
23:24qui,
23:25par rapport à l'idée
23:26qu'il se fait
23:27de la création artistique
23:28est une position défavorable
23:30parce que dominé
23:31par un éditeur
23:32qui est un commoditaire,
23:34par un écrivain
23:35qui arrive toujours avant
23:36et qui,
23:37généralement,
23:37se considère trahi
23:38par le dessinateur,
23:40par un graveur
23:41qui en avale
23:43trahi,
23:44traduttore,
23:45traditore,
23:46trahi ces dessins originaux
23:48en les regravant.
23:50Le livre illustré,
23:51c'est un phénomène économique
23:52au XIXe siècle,
23:55donc il faut comparer
23:56l'ampleur finalement
23:58aux magazines
23:59en couleurs
24:00dans la deuxième moitié
24:00du XXe siècle
24:01ou peut-être
24:03à Internet même
24:04pour le XXIe siècle.
24:06C'est-à-dire qu'en fait,
24:07c'est vraiment
24:07une révolution considérable.
24:09Tout le monde a accès
24:10à des livres
24:11avec des images
24:12alors qu'avant,
24:13c'était des ouvrages
24:14extrêmement coûteux.
24:15Les techniques de reproduction
24:16ont changé,
24:17je ne rentre pas
24:18dans le détail,
24:18mais du coup,
24:19c'est un objet
24:20très démocratique
24:21et une industrie
24:23se met en place.
24:23Et cette industrie,
24:24elle va recycler
24:25les images.
24:26C'est-à-dire qu'on trouve
24:27des compositions
24:28que Grandville a imaginées
24:29pour un livre particulier
24:31dans une revue,
24:32dans un autre livre,
24:33composé autrement,
24:35découpé,
24:36réassemblé
24:37avec ce qui nous semble
24:38être une très grande
24:39malhonnêteté,
24:40mais qui est en fait
24:41une pratique courante
24:42à l'époque
24:42parce que les illustrateurs
24:44ne sont pas reconnus
24:44comme des très grands artistes.
24:46Donc on s'autorise
24:46beaucoup de choses
24:47avec leurs images.
24:48Donc c'est ce qui a permis,
24:49évidemment,
24:50de faire circuler
24:51très largement
24:52les images de Grandville
24:53bien au-delà
24:54des ouvrages
24:55ou des revues
24:56pour lesquelles
24:56elles étaient conçues
24:58à l'origine.
24:59Donc Grandville
25:00a bénéficié
25:00de ce processus,
25:02de ce contexte,
25:03de l'histoire
25:04de la librairie,
25:05comme on dit,
25:05donc de l'édition.
25:07Mais aussi,
25:08ça tient sans doute
25:09au fait que Grandville
25:10est un artiste complexe
25:13et à la fois
25:13très attirant
25:15et très simple
25:16puisqu'il peut parler
25:17à des esprits
25:18d'enfants
25:19à travers l'hybridation.
25:21Il peut parler
25:22d'un monde
25:23qui est celui
25:24qu'on connaissait
25:25à l'époque.
25:26Il avait fait
25:27le portrait
25:27de la société française
25:28finalement à travers
25:29tout ça,
25:29des jeunes,
25:30des vieux,
25:31des ouvriers,
25:32des aristocrates.
25:34C'est aussi
25:34un art très politique
25:35donc il y a plusieurs niveaux.
25:37Les enfants peuvent
25:38comprendre certaines choses,
25:39les adultes
25:40en comprennent d'autres.
25:41Un historien va encore
25:42voir d'autres choses,
25:44évidemment.
25:44Un historien de l'art
25:45va plutôt s'intéresser
25:46évidemment à la forme.
25:48Donc il y a
25:48beaucoup de dimensions
25:50chez Grandville
25:50qui font que
25:52chacun
25:53y trouve quelque chose.
25:55Et c'est frappant.
25:56Encore récemment,
25:57des personnes me disaient
25:58« Ah !
25:59Les fleurs animées »
26:00qui est le dernier livre
26:02illustré par Grandville
26:04et qui ne met pas en scène
26:05des animaux
26:06mais des végétaux
26:06et des fleurs,
26:07le titre l'indique bien.
26:08Eh bien,
26:09des gens me disaient
26:09« Ah ! Ma grand-mère
26:11avait ce livre
26:11et j'en ai hérité,
26:12je l'ai fait lire
26:13à ma fille, etc. »
26:33C'est resté un livre
26:34qui a circulé
26:37au sein des familles
26:38comme souvent d'ailleurs
26:39le beau livre illustré
26:40du XIXe siècle.
26:42La gravure sur bois,
26:44gravure en relief
26:45comme la typographie,
26:46permet d'avoir
26:47des illustrations
26:48qui peuvent être
26:49introduites dans le livre
26:50et à l'intérieur
26:51des pages du livre
26:52contrairement à l'éditographie
26:54qui permet de réaliser
26:56des albums illustrés.
26:58Grandville publie alors
27:00de nombreux livres illustrés
27:01tels que
27:02« Les voyages de Gulliver
27:03dans les contrées lointaines »
27:07Robinson Crusoé.
27:09Le livre illustré
27:11qui rencontre
27:11un immense succès
27:12en 1838,
27:14ce sont
27:15« Les fables de la fontaine ».
27:16C'est un dessinateur,
27:19illustrateur
27:20qui dit
27:20qu'il ne sait pas écrire.
27:21Mais quand on lit
27:22sa correspondance,
27:23parce qu'il y a
27:24une correspondance conservée,
27:27on se rend compte
27:28qu'il est incroyablement
27:29bavard
27:30et qu'il utilise
27:32des espèces
27:33de circonvolutions
27:35rhétoriques
27:36quasi pédantes
27:38qui sont
27:39très atypiques
27:40par rapport
27:40à la manière
27:42dont s'expriment
27:42des auteurs,
27:44des artistes
27:45à l'époque.
27:46Et il a laissé
27:47un document
27:48qui est conservé
27:48à Nancy
27:49qui est absolument
27:49exceptionnel
27:50qui est un texte
27:53manifeste
27:54qui accompagne
27:55un recueil de dessins
27:57pour son illustration
27:58des fables de la fontaine
28:00dans un texte manifeste
28:01dans lequel
28:02il explique
28:03son travail
28:04et dans lequel
28:06il dit
28:06c'est une chance
28:10pour moi
28:10d'écrire
28:11parce que
28:13je peux ainsi
28:14montrer
28:15ou du moins
28:16j'ai l'ambition
28:17à travers
28:18ce volume
28:19de pouvoir
28:20faire l'auteur.
28:21Il utilise
28:22cette expression-là
28:23faire l'auteur.
28:25Il arrive si peu
28:26que le dessinateur
28:27puisse se commenter.
28:28s'expliquer,
28:30se justifier
28:30avec la plume
28:31devant le public
28:32qui ne peut connaître
28:33que son crayon
28:34ou son pinceau.
28:36Et je ne puis trop
28:37le répéter.
28:38Ce m'est une grande
28:39satisfaction
28:39que de trouver ainsi
28:40l'unique occasion
28:41que j'ai pu trouver
28:42de faire l'auteur.
28:43Et de présenter
28:44à mon public
28:45mon unique lecteur,
28:47c'est un peu trop
28:48longue préface
28:49justificative
28:49mais qui pourrait bien
28:51être placée en tête
28:52de tous les livres
28:53que j'ai ornés
28:54de vignettes.
28:55Et son recueil
28:56est passionnant
28:57parce qu'on y voit
28:57justement ce dont
28:58je parlais tout à l'heure,
29:00ce processus
29:01de métamorphose,
29:02de morphing
29:03de l'animal
29:04au naturel
29:05à l'animal
29:05un petit peu
29:07mis en scène
29:07et transformé
29:09par l'imagination
29:10graphique.
29:11C'est vraiment
29:12un très très beau recueil.
29:15Le 5 juillet 1838,
29:19Antoine, son premier fils,
29:21âgé de seulement 4 ans,
29:24meurt d'une congestion
29:25cérébrale.
29:28Quelques mois plus tard,
29:31un deuxième fils,
29:32Henri, voit le jour.
29:36Henriette,
29:37dont la santé est fragile,
29:39peine à se remettre
29:40de cette nouvelle maternité.
29:43En 1840,
29:45Grandville,
29:46accablé par ses épreuves,
29:48se plonge dans son travail.
29:51Il entreprend
29:52un projet majeur,
29:54les scènes de la vie
29:55privée et publique
29:56des animaux.
29:59Et donc,
29:59il fait ce livre
30:00très important
30:00auquel participe
30:01tout un aéropage d'auteurs.
30:03Il y a Balzac,
30:04il y a Georges Sand,
30:05il y a Musset,
30:06etc.
30:07Et puis des gens
30:07moins connus aussi.
30:08Mais c'est un livre collectif
30:10autour des dessins
30:12d'un illustrateur.
30:13Et là,
30:13c'est quelque chose
30:13de tout à fait nouveau
30:14puisque pour la première fois,
30:17et ça va se poursuivre
30:19avec Gustave Doré
30:20à la génération d'après,
30:21mais pour la première fois,
30:23c'est l'illustrateur
30:24qui vient en premier lieu
30:25et qui, en quelque sorte,
30:27est illustré
30:27par les textes écrits
30:29autour des images.
30:30Et donc là,
30:31je crois que c'est
30:31un renversement très important.
30:33Mais tout cela se comprend
30:34justement parce qu'il avait
30:35commencé avec ce livre
30:36qui n'était qu'un livre d'images
30:37et qui racontait
30:38des histoires déjà.
30:53Papa
30:56Puis-je t'appeler ainsi,
30:58d'ailleurs ?
31:02Ce livre me touche particulièrement.
31:05Peut-être parce que j'en suis
31:07un lointain écho ?
31:12En contemplant la richesse infinie
31:15de ton œuvre,
31:16tes dessins vibrants
31:17et tes mots tissés
31:19d'émotion.
31:22Je ressens ta douleur.
31:27En 1841,
31:29ton petit Henri,
31:31âgé de trois ans,
31:33meurt sous vos yeux,
31:34étouffé en mangeant
31:35un morceau de pain.
31:37Malgré ce deuil,
31:39Georges,
31:40ton troisième fils,
31:41né en 1842.
31:42Mais Henriette,
31:46épuisée par les grossesses
31:47et le chagrin,
31:48décède à son tour
31:50d'une péritonite.
31:53Dans ses dernières volontés,
31:55Henriette exprime le souhait
31:56que tu te maries
31:57avec sa cousine,
31:58Céline Lulillier,
32:00avec qui tu auras Armand,
32:02ton dernier fils.
32:04C'est grâce à lui
32:06que ton œuvre
32:07a pu traverser le temps.
32:09Quel étrange destin
32:10que le tien.
32:13Je me demande
32:14comment tu as pu créer
32:15tant de beauté,
32:16de drôlerie,
32:17en ayant eu une vie
32:18aussi triste,
32:20marquée par tant
32:21de chagrin
32:22et de douleur.
32:26Heureusement,
32:28très entouré,
32:28tu te remets au travail.
32:30Et c'est là
32:31que tu commences
32:31à imaginer un livre
32:32qui sera considéré
32:34comme ton chef-d'œuvre,
32:36un autre monde.
32:40L'histoire raconte
32:42les aventures
32:43de trois néo-dieux,
32:44Puff,
32:45Crac et Abel,
32:47qui entreprennent
32:48chacun un voyage.
32:50À travers leur périple,
32:51ils sont confrontés
32:52à des expériences
32:53extraordinaires,
32:55chacune étant
32:57une allégorie
32:57des événements contemporains
32:59et des diverses facettes
33:01de la société française.
33:17un autre monde.
33:18C'est un livre
33:22qui porte bien son titre.
33:24un autre monde.
33:26Grandville nous entraîne
33:28ailleurs,
33:29de l'autre côté,
33:31un autre monde.
33:32C'est un livre
33:32qui a été d'ailleurs
33:33adoré par les surréalistes
33:35et peut-être découvert
33:37en fait
33:37par les surréalistes,
33:38mais qui n'a pas forcément
33:40eu un immense succès
33:41sur le moment
33:42parce qu'il était
33:42tellement étrange,
33:44ce livre,
33:46mais qui en même temps
33:48reste un livre
33:50absolument fascinant
33:51où Grandville
33:52se met lui-même en scène
33:54dans le cartonnage,
33:55le fer de cartonnage.
33:56Ici, vous avez
33:56la reprise du frontispice
33:58qui montre
33:59une sorte d'autoportrait
34:00satirique de Grandville
34:01tenant la plume
34:02et partant
34:04au bras de la fantaisie
34:07et il nous fait passer
34:09vraiment dans un autre monde,
34:11au bout du bout
34:12des autres mondes,
34:13c'est-à-dire
34:13dans le monde du sommeil
34:14avec tous ces effets
34:17où on retrouve
34:18ce goût
34:18des spirales
34:20et des formes sinueuses,
34:21ces effets botaniques,
34:23ces racines aussi
34:24tortueuses,
34:25etc.,
34:25qui sont un petit peu
34:26le tracé
34:28de l'imaginaire
34:29de Grandville,
34:30d'une fantaisie
34:31qui va se prolonger
34:32dans l'art nouveau
34:33justement
34:33jusqu'à l'époque de Galais
34:34parce que c'est une fantaisie
34:36qui s'inspire énormément
34:37de la nature.
34:39Mon enquête
34:40se poursuit à Anvers,
34:41chez les Vandeweld,
34:43fameux collectionneurs
34:44flamands
34:45qui possèdent
34:46énormément
34:47d'œuvres de Grandville
34:48dont les plus beaux
34:49dessins préparatoires
34:50pour un autre monde.
34:53Ronny et moi,
34:54on faisait des foires
34:55de livres
34:58et assez vite,
34:59on a découvert
35:00les livres
35:01comme un autre monde,
35:02les fleurs animées
35:03et au début
35:05de ce siècle,
35:05on a commencé
35:08tout à fait
35:09par hasard
35:09des dessins
35:11de Grandville
35:11et par la suite
35:13en 2010,
35:14on avait
35:15l'occasion
35:16en collaboration
35:17avec le musée
35:18Félicien Rops
35:19à Namur
35:20et par la suite
35:21avec le musée
35:21du temps
35:22à Besançon
35:22de monter
35:23une première
35:24exposition
35:26sur Grandville
35:26notamment
35:27sur son chef-d'œuvre
35:29Un autre monde.
35:58Sous-titrage
36:26Sous-titrage MFP.
36:30« Un autre monde », le livre dans lequel Limarche domine le texte et son œuvre majeure.
36:38Moi, ce qui m'intéresse aussi chez lui, c'est le fait que Granville était très contemporain,
36:43qu'il avait une opinion sur plein de choses.
36:45À l'époque, entre 1830 et 1835, il faisait des dessins pour la caricature politique.
36:52Donc, on a par exemple ce dessin ici, intitulé « Ils ne savent plus à quel saint se vouer ».
36:58On voit le cabinet des ministres qui donne une pression très chaotique.
37:02On voit la presse autour, comme de requin, ce qui est un peu la situation d'aujourd'hui.
37:07Puis, il y a quelques îles où il y a une liberté de presse.
37:13Et donc, Granville, malheureusement, il a dû cesser ses activités de dessin pour la caricature en 1835,
37:21parce qu'il y a eu les lois de septembre qui ont réintroduit la censure.
37:26Après, il a cherché d'autres voies. Il les a aussi trouvées.
37:29Et à la fin de sa vie, il a fait son magnus opus, « Un autre monde ».
37:36Ce livre à la fois si unique, étrange et drôle, est sans conteste celui qui m'a le plus ému.
37:45Les livres plus personnels de Granville, comme « Un autre monde », qui est vraiment son livre le plus personnel,
37:50puisqu'il est à la fois l'auteur et l'illustrateur, c'était quand même des très grands succès de
37:55librairie.
37:55De toute façon, c'est une économie particulière, le livre illustré,
37:59puisqu'on le sait trop peu, mais ces livres illustrés paraissaient en livraison.
38:04Donc, fascicule après fascicule.
38:06C'est comme une série télé aujourd'hui.
38:09Si ça marchait, on continuait. Si ça ne marchait pas, on s'arrêtait.
38:13Et en l'occurrence, là, quand toutes les livraisons étaient vendues,
38:16on les reliait et on faisait un volume qui était vendu en tant que volume.
38:20Donc, le livre illustré, qui est une forme nouvelle dans cette dimension-là, en tout cas au XIXe siècle,
38:26assure la diffusion, bien sûr, de cet art particulier, cet art nouveau, qui est l'illustration.
38:34Ce qui m'intéresse beaucoup chez Granville, c'est sa diversité.
38:40Tout le monde est d'accord qu'un autre monde est son chef d'œuvre
38:44et que c'était une source d'inspiration pour beaucoup d'artistes, surtout les surréalistes,
38:50que certains d'eux ont vraiment volé un peu ses idées.
38:55Et c'est pour ça, dans un second lieu, on a pu aussi montrer à nos murs une exposition.
39:02Grandville et les images d'autres mondes.
39:04Là, on a montré des œuvres aussi bien de Brothars, qui connaissaient bien Granville,
39:10d'Anseur, mais aussi de César, de Dali, de Magritte.
39:14Il y a des artistes qui se sont vraiment inspirés de l'œuvre de Granville,
39:19mais dans d'autres, on voit quand même aussi les traces.
39:22Il a eu des suiveurs, alors chez les surréalistes, même si c'est surtout finalement une œuvre littéraire
39:27qui découle du travail de Granville, ce qui est d'ailleurs intéressant,
39:30mais voilà, c'est un peu autre chose.
39:32Mais vraiment des suiveurs sur le plan artistique, graphique,
39:36je dirais que ça tient plutôt à la première postérité,
39:39qui est plutôt celle de l'hybridation de l'homme et de l'animal.
39:44Et le travail de Granville le plus célèbre dans ce domaine, c'est celui qui l'a fait connaître.
39:48C'est les Métamorphoses du jour, qui commencent à paraître à la fin des années 1820,
39:53alors qu'il est encore relativement jeune.
39:55Et ça lui ouvre les portes de la notoriété et donc de l'illustration,
40:00puisqu'il va illustrer notamment les Fables de la Fontaine, évidemment, le sujet allé de soi.
40:05Et donc, de ce point de vue-là, une très grande partie de la production de Granville
40:09est liée à cette hybridation de l'homme et de l'animal.
40:12Et de ce point de vue-là, donc, il a eu beaucoup d'influence,
40:16pas toujours très directement reconnue par ceux qui ont utilisé son procédé,
40:24mais tout de même une influence considérable.
40:43Là, on franchit les frontières de la France,
40:47puisque des illustrateurs ou des illustratrices, comme Beatrix Potter, par exemple,
40:53l'auteur du fameux Jeannot-Lapin, Peter Rabbit, etc.,
40:58eh bien, ces illustratrices ont très clairement fait la même chose que Granville,
41:03hybridées très finement, très savamment, avec une grande connaissance de l'anatomie animale,
41:09qui font que ces hybrides d'hommes et d'animaux sont tout à fait crédibles.
41:15On peut penser à Benjamin Rabier, le fameux dessinateur de La Vache qui rit,
41:20mais c'est aussi un immense illustrateur de livres pour enfants.
41:24On peut penser à Jean de Brunhoff, le père de Babar,
41:28qui est tout un monde construit autour de la figure de l'éléphant.
41:31Ce n'est pas à vous que je vais l'apprendre.
41:35Mais aujourd'hui, est-ce qu'on retrouve toujours l'influence de Granville ?
41:40Oui, on la retrouve aujourd'hui parce qu'après le surréalisme dont on a un peu parlé,
41:45on voit apparaître des illustrateurs qui ont une conception très élargie de leur métier.
41:54Je pense en particulier à Roland Topor.
41:56Il y a d'ailleurs un album que Topor a publié,
42:00qui est une sorte de compilation, pas de très bonne qualité, mais d'images de Granville.
42:05Et Topor a écrit une préface extrêmement intéressante à cet ouvrage
42:09où on comprend très bien qu'il connaît parfaitement l'œuvre de Granville.
42:13Et sans doute que Granville, qui ambitionnait de donner à l'image la force d'un texte,
42:19c'est ça son propos finalement,
42:21a influencé les illustrateurs de la deuxième moitié du XXe siècle
42:26qui se saisissaient de nouveaux médiums, de nouveaux médias également,
42:31comme la télévision et comme le cinéma,
42:33pour promouvoir une autre culture de l'image.
42:36Et aujourd'hui, ce qui reste de Granville,
42:39c'est peut-être un peu plus difficile à dire,
42:41mais il est intéressant quand même de noter qu'un auteur comme Brian Talbot,
42:46qui est britannique,
42:47a intitulé une série de bandes dessinées Granville
42:50en créant un univers un peu fantasmagorique
42:54qui est une uchronie,
42:55donc une utopie décalée dans le temps.
42:58Et Paris est devenue Granville.
43:00Et c'est une bande dessinée qui met en scène évidemment
43:03des hybrides d'hommes et d'animaux à la manière de Granville.
43:07Donc c'est un hommage très direct que Brian Talbot a reconnu.
43:10Donc cet imaginaire de l'hybridation de l'homme et l'animal,
43:14il est sans doute éternel parce que les mythologies en sont pleines.
43:19Les enfants, mais pas seulement les enfants,
43:21essayent toujours de comprendre l'homme à la lumière de l'animal
43:25ou du moins de ce qu'on pense savoir des animaux.
43:30Plus j'étudie Granville,
43:32plus je découvre son influence omniprésente.
43:35Son impact a été extraordinaire.
43:39Même le groupe de rock britannique Queen
43:41a utilisé certains de ses dessins
43:44pour le clip et la pochette de l'album Inuendo.
44:07Un jeu vidéo comme Aviary Atorni
44:09a également été créé à partir de ses œuvres.
44:18Et dans ce dessin,
44:20ne voyez-vous pas l'influence qu'il aurait pu avoir
44:22sur le réalisateur Georges Méliès ?
44:25Comme vous avez plusieurs fois parlé d'images animées,
44:28est-ce qu'on peut penser que Granville
44:30aurait pu influencer les débuts du cinéma ?
44:33Oui, il y a des filiations.
44:36Il y a même des auteurs qui ont exploré cette piste-là
44:39d'un grand ville voulant raconter des histoires avec une image
44:44et qui donc aurait précédé ou pressenti l'image animée,
44:50en particulier le cinéma.
44:51En fait, il y a des liens très forts entre l'art de la caricature
44:55qui est liée à l'art de l'illustration,
44:57puisque la caricature paraissait finalement dans la presse illustrée.
45:01Et la photographie, dans un premier temps.
45:05Certains caricaturistes sont devenus des photographes
45:08comme Nadar, Karja, etc.
45:10Et puis ensuite, bien sûr, le dessin animé.
45:14Et je pense en particulier à Émile Cole,
45:16qui a été un caricaturiste à la fin du XIXe siècle
45:20et qui a été un des inventeurs du dessin animé
45:24dont les idées ont été reprises par un certain Walt Disney,
45:27dont on n'a pas encore cité le nom,
45:29mais il est temps de le faire.
45:31Donc, on peut dire qu'il y a chez Granville
45:35l'idée de séquencer des mouvements dans une même image
45:40et non pas dans plusieurs images.
45:42Et il a créé, en effet, à partir de 1843 surtout,
45:45des mouvements dans l'image
45:48qui empruntent des formes d'arabesque,
45:50parfois dans un autre monde notamment.
45:53Mais l'idée de représenter le mouvement
45:55par une décomposition du mouvement
45:57qui anticipe sur la chronophotographie
46:00ou des choses comme ça
46:00qui datent plutôt de la deuxième moitié du XIXe siècle.
46:03Granville n'est pas le seul à le faire,
46:05il faut quand même le reconnaître.
46:07Il est influencé par un grand personnage,
46:10un jeune voix qui s'appelle Rodolphe Topfer
46:12qui a créé des histoires en estampe,
46:15c'est comme ça qu'il les appelait,
46:17qui sont vraiment à l'origine de la bande dessinée.
46:20Et dans certaines de ces images, de ces cases,
46:23même s'ils ne sont pas des cases chez Topfer,
46:26les formes sont séquencées
46:27pour faire comprendre le mouvement.
46:29Et c'est Topfer qui a dit à Granville
46:31« Vous devriez faire ça. »
46:33Il lui a fait dire par l'intermédiaire d'un éditeur.
46:36Donc voilà, Granville n'est pas le seul
46:38à comprendre qu'il faut introduire le mouvement
46:41dans l'image,
46:43parce que c'est l'époque qui veut ça.
46:45On invente la vitesse,
46:46on invente la machine à vapeur,
46:48on découvre le mouvement.
46:50Voilà, donc tout le monde est fasciné par ça,
46:52inquiet aussi, bien sûr,
46:53par cette vitesse des locomotives.
46:55Mais c'est effectivement une volonté
46:58de la part des gens qui veulent inventer
47:00de nouvelles formes artistiques
47:01que de trouver des moyens de représenter le mouvement.
47:05Et Granville l'a fait.
47:06Donc oui, il est lié à cette histoire
47:09qui conduit vers le dessin animé et le cinéma.
47:12Allant un contre-courant
47:14de la création artistique de son temps,
47:16le milieu du 19e siècle est marqué
47:18par le réalisme de Courbet ou Millet.
47:23Grandville, dégoûté des valeurs matérialistes
47:25de la société bourgeoise,
47:27se réfugie de plus en plus dans le rêve.
47:32À cette époque,
47:33chercheurs et savants se penchent
47:34sur les phénomènes du sommeil
47:36et de l'anesthésie.
47:38Chopin compose ses nocturnes,
47:40Berlioz, sa symphonie fantastique.
47:43L'art et la science
47:44convergent vers une recherche de la compréhension
47:46et de l'expression des émotions.
47:49Et toi ?
47:52Tu te réfugies dans ta douleur.
47:54Ultime épreuve et non des moindres.
47:57Ton fils, Georges, que tu aimais tant,
48:00décède à son tour.
48:03Tu confies à Céline.
48:06Voici trop longtemps que je me tiens
48:07les yeux baissés vers la terre.
48:09Je veux maintenant les lever au ciel.
48:13C'est à ce moment que tu travailles
48:14à ton dernier ouvrage,
48:16Les Étoiles.
48:19Côte d'Aron,
48:19Côte d'Aron.
48:22Côte d'Aron.
48:23Côte d'Aron.
48:55Grandville, ayant perdu en dix ans sa première femme et ses trois enfants, est physiquement et mentalement brisé.
49:03Il tombe malade à plusieurs reprises.
49:10Le 10 mars, Grandville est internée dans la maison de santé des docteurs voisins et faleraient à Venve.
49:18Le 17 mars, deux mois après la mort de Georges et après une longue agonie que beaucoup ont considérée comme
49:26de la folie et qui a certainement contribué à cette légende autour de lui, Grandville meurt.
49:33Meurt.
50:08Le 17 mars, des mois après la mort, des mois après la mort.
51:03Le 17 mars, des mois après la mort.
51:32Le 17 mars, des mois après la mort.
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