00:00Et votre invité, Alexandra Ben Saïd, est directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique et Conseiller Géopolitique à
00:06l'Institut Montaigne.
00:07Bonjour Bruno Tertré.
00:08Bonjour.
00:08Depuis samedi, les Etats-Unis, en coordination avec Israël, ont donc bombardé des centaines de cibles en Iran.
00:14Le fait marquant, c'est l'élimination du guide suprême Ramenei.
00:17Quoi qu'il se passe par la suite, et on va en discuter, est-ce que pour l'Iran, pour
00:21la région, c'est un point de bascule historique ?
00:24Oui, très clairement. Ne serait-ce que parce qu'effectivement, l'élimination du guide de la Révolution est un événement
00:29tout à fait historique.
00:30Mais est-ce qu'on peut dire pour autant que l'avenir du régime iranien est maintenant écrit, maintenant scellé
00:35?
00:36Moi, ça ne me paraît pas du tout évident.
00:38Nous pouvons peut-être souhaiter que les Américains et les Israéliens n'aient pas sous-estimé la résilience de ce
00:45régime qui est extrêmement bien installé,
00:47même si son soutien populaire reste limité.
00:50Cette alliance entre l'armée, les Mollahs, les gardiens de la Révolution, les milices, le système judiciaire et les prisons,
00:56est quelque chose d'extrêmement solide qui sera très très difficile à faire tomber.
01:00Donc, à votre avis, la chute du régime n'est pas écrite.
01:02Lorsque Donald Trump dit que les Etats-Unis se préparent pour une opération de 4 à 5 semaines,
01:06lorsqu'il dit aux Iraniens de se soulever, il explique qu'il a trois bons choix pour prendre la tête
01:11du pays,
01:12c'est du scénario fiction du président américain, ça vous paraît difficile à réaliser ?
01:16Il y a toujours beaucoup de choses qui semblent être de la fiction dans la tête du président américain,
01:20surtout qu'il dit à peu près tout et son contraire s'agissant de la durée possible de l'opération.
01:25Hier, sur les médias américains, il a donné plusieurs échéances, horizons possibles.
01:31Ça peut s'arrêter dans trois jours comme dans trois semaines.
01:34Il y a quand même un moment où ça posera des difficultés à la fois politiques et militaires pour Trump.
01:39Parce que le camp républicain ne le suivra pas forcément, surtout s'il y a des dommages importants aux pays
01:46alliés de la région,
01:47voire aux forces américaines.
01:49Et sur le plan militaire, tous ces moyens, il y a quand même un moment où le commandant des forces
01:54américaines en Asie-Pacifique
01:57va finir par taper à la porte de la Maison-Blanche et dit
01:59« Dites donc, ces moyens, il ne faudrait peut-être pas me les épuiser trop. »
02:03Parce qu'il y a d'autres sujets en Asie-Pacifique ?
02:05Bien sûr, il y a d'autres sujets, en particulier la Chine qui est quand même l'obsession numéro deux
02:10de l'Amérique de Trump
02:12après l'Amérique latine.
02:14Et donc ça, c'est quelque chose qui reste quand même dans la tête des planificateurs américains.
02:18Tout ceci pour dire que ça n'est certainement pas aujourd'hui qu'on verra la fin des combats.
02:22Est-ce que ça veut dire que ça va durer encore des semaines ?
02:25Je ne le sais pas parce que Trump lui-même ne le sait pas.
02:28Quels sont ses buts de guerre ? C'est ça le sujet ? On se pose la question.
02:31Oui, c'est ça le problème parce que les buts de guerre n'apparaissent pas très clairement.
02:34J'allais dire que ça a la couleur d'un changement de régime, ça a l'odeur d'un changement
02:37de régime.
02:38Mais ce n'est pas affiché comme un changement de régime.
02:40Idéalement, pour les Etats-Unis, comme pour Israël d'ailleurs, qui le dit lui plus clairement,
02:45on va affaiblir le régime iranien et ce sont les Iraniens qui vont se soulever et abattre ce régime.
02:50Il reste quand même qu'il y a trois constantes dans la politique occidentale,
02:55pas seulement américaine ou israélienne vis-à-vis de l'Iran.
02:58Trois obsessions, si j'ose dire, depuis déjà une bonne quinzaine d'années.
03:01C'est toujours en un, le programme nucléaire dans sa version militaire.
03:05En deux, les missiles qui sont, à mon avis, la raison la plus importante aujourd'hui.
03:09Les missiles balistiques.
03:09Les missiles balistiques et missiles de croisière.
03:12Et en trois, le soutien aux groupes terroristes qui, il est vrai,
03:15ont quand même été très largement affaiblis par les opérations israéliennes depuis le 7 octobre.
03:21Donc ça, Bruno Tertré, la menace nucléaire, les missiles balistiques, l'orientation belliqueuse du régime,
03:27ça suffit à comprendre pourquoi maintenant ?
03:29Ou bien est-ce qu'il faut chercher d'autres raisons et par exemple le pétrole ?
03:32Non, je ne crois pas du tout que le pétrole soit central dans cette affaire.
03:35Franchement, je crois que dans tous les conflits du Moyen-Orient,
03:37on a tendance à dire le pétrole, le pétrole, le pétrole.
03:40Mais nous ne sommes plus en 1980, Dominique Seul a rappelé à l'instant,
03:43le risque d'un choc pétrolier avec des conséquences majeures sur nos économies en Europe et en France
03:48n'est pas du tout le même parce que le marché du pétrole n'est plus le même,
03:52parce que le marché de l'énergie n'est plus le même,
03:55l'utilisation du pétrole dans notre vie courante n'est pas du tout le même.
03:58Donc on ne peut pas dire comme ça qu'on va vers un nouveau choc pétrolier.
04:01En tout cas, c'est exactement ce que j'ai compris de la chronique de Dominique Seul.
04:06Oui, on peut constater qu'après le Venezuela, pays producteur de pétrole,
04:09l'Iran, pays producteur de pétrole.
04:11Absolument.
04:11Alors ce n'est pas totalement par hasard, mais ça ne suffit pas pour conclure
04:15que la seule obsession, la principale obsession de Trump, c'est le pétrole.
04:19Il reste quand même un petit facteur qui rentre en ligne de compte.
04:22La Chine, qui est l'obsession numéro 2 des Etats-Unis,
04:26elle a eu une priorité dans cette crise, c'est que le pétrole continue à couler à flot.
04:31Parce qu'elle, elle a encore beaucoup besoin du pétrole iranien.
04:33Or, l'Iran est le premier fournisseur étranger en pétrole de la Chine.
04:38Ça ne suffit pas à expliquer une guerre, mais en tout cas, c'est un élément qui rentre en ligne
04:43de compte.
04:43Sinon, pour répondre maintenant à votre question, pourquoi maintenant ?
04:46Eh bien, je crois que c'est l'arsenal de missiles des Iraniens
04:48qui commençait à être reconstitué de manière excessive au goût des Israéliens et des Américains.
04:53Et il y a aussi une question sur les conditions de l'élimination de l'ayatollah Raména.
04:58Et si je reviens à samedi, on a une réunion avec l'ayatollah, avec le guide suprême,
05:02une quarantaine de dignitaires, des membres de sa famille.
05:05Ça se passe en plein jour.
05:06Les Etats-Unis et Israël le savent.
05:09Les Américains, ils ont envoyé des signaux confus jusqu'à quelques heures avant le déclenchement de l'attaque.
05:14Est-ce que tout cela, tout ce scénario, ça vous a surpris ?
05:16Ce n'était pas totalement surprenant.
05:19Je disais déjà il y a une dizaine de jours qu'on s'approchait du moment
05:21où la décision d'entrer en guerre allait probablement être prise.
05:26Non, il y a quand même eu des choses assez surprenantes.
05:28De voir, par exemple, toute cette réunion des plus hauts dignitaires du régime
05:33a visiblement un objectif accessible aux moyens militaires américains et israéliens.
05:39On ne peut pas dire qu'ils aient été très prudents.
05:42Il faut dire que la plupart des guerres au Moyen-Orient,
05:45en tout cas celles qui sont déclenchées par les Américains ou les Israéliens,
05:48ça commence la nuit.
05:49Et là, surprise, ça a commencé le jour.
05:53Pourtant, ça a bien commencé le week-end qui est aussi le moment préféré
05:56parce qu'aux Etats-Unis, on sait qu'il n'y a pas les marchés financiers.
05:59Enfin, il y a tout un tas de paramètres qui rentrent en ligne de compte.
06:01Mais on peut effectivement être surpris par la manière dont les dirigeants iraniens se comportaient
06:06alors même qu'ils savaient très bien depuis juin 2025
06:08que leur pays était totalement ouvert et pénétré par le renseignement,
06:13par les agents israéliens et sans doute américains.
06:16Et maintenant, Bruno Tertré, il y a aussi une question pour les Européens.
06:19Les dirigeants allemands, français et britanniques
06:21se sont dit pris à des actions défensives nécessaires
06:24et proportionnées face aux ripostes iraniennes.
06:26Est-ce que ça veut dire qu'on va être aspiré dans le conflit ?
06:28Aspiré, non. Parce que aspiré, ça voudrait dire que ça serait contre notre gré.
06:32Non. Le signal qui est envoyé par Berlin, Paris et Londres
06:36est d'abord un signal de dissuasion.
06:37On envoie le message à l'Iran.
06:38Attention, nous pourrions nous aussi entrer dans la dent
06:41si et seulement si nos intérêts sont directement mis en cause.
06:44Or, ça commence, si j'ose dire, à être le cas
06:47puisqu'il y a eu effectivement ce hangar de l'installation militaire française à Abu Dhabi.
06:52Aux Émirats Arabes Unis.
06:53Aux Émirats Arabes Unis.
06:54Il y a eu un drone qui s'est abattu sur une base britannique à Chypre.
06:58Chypre, pays membre de l'Union Européenne.
07:02Bref, il y a tout ce tissu, ce maillage d'alliances des Européens dans la région
07:07avec les pays du Golfe, avec des pays de l'Union Européenne
07:10puisqu'encore une fois, Chypre, c'est l'Union Européenne.
07:13Il y a des ressortissants, il y a des mitaires.
07:15Voilà, donc le signal qui a été envoyé par les trois pays
07:17consiste à dire, attention, ne pensez pas que
07:20parce que nous avons des réserves sur l'opération américano-israélienne
07:23nous allons rester totalement en dehors du jeu.
07:26Et c'est dans ce contexte qu'aujourd'hui, lundi, Emmanuel Macron prononce à Brest.
07:30Ça sera cet après-midi un discours important sur la dissuasion nucléaire.
07:34La question c'est, est-ce que la France va ouvrir le parapluie nucléaire
07:37à d'autres pays européens ?
07:39Qui en veut ? Et à quelles conditions ?
07:41Est-ce qu'actualiser notre doctrine, c'est de plus en plus urgent ?
07:45Et est-ce que c'est le bon moment de faire ce discours ?
07:48Écoutez, j'allais dire que c'est toujours le bon moment
07:50ou c'est jamais le bon moment.
07:51Moi, je pense que six ans après le précédent discours
07:54d'Emmanuel Macron sur le sujet, qui était en février 2020,
07:57c'était un petit peu maintenant ou jamais
07:59parce que sinon on aurait pu reprocher au président de la République
08:01d'interférer dans la future campagne présidentielle.
08:04Il n'est pas vraiment question d'un parapluie,
08:06on n'est pas les Américains,
08:07mais d'une prise en compte du souhait de certains Européens.
08:11Certains le souhaitent véritablement.
08:13Il y a des discussions très intenses depuis six mois à ce sujet à très haut niveau.
08:16Avec l'Allemagne par exemple ?
08:17Oui, mais pas seulement.
08:18Il y a d'autres pays, je ne serais pas étonné
08:20que le président de la République nomme d'autres pays,
08:23ceux qui volent évidemment,
08:24on n'impose pas cette protection à d'autres,
08:27mais il y a beaucoup d'attentes qui ont été créées
08:29à propos de ce discours.
08:30J'allais dire qu'il serait surprenant
08:32qu'il n'y ait pas des avancées notables.
08:35Le directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique
08:38et Conseiller Géopolitique à l'Institut Montaigne,
08:40Bruno Tertré, merci d'avoir accepté l'invitation de la matinale.
08:43Je rappelle le titre de votre dernier ouvrage,
08:46La question israélienne,
08:48c'est aux éditions de l'Observatoire, Simon.
08:50Merci Alexandra Ben Saïd.
08:51A tout à l'heure dans 25 minutes pour le grand entretien
08:54avec Dominique de Villepin.
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