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00:00Le cinéma français représente-t-il vraiment la France ?
00:02Je ne parle pas ici d'histoires racontées, mais de classes sociales représentées.
00:06Quasiment 50% de la population appartient aux classes des employés, ouvriers ou agriculteurs.
00:11Mais qu'en est-il dans les films ?
00:12On a sélectionné les longs-métrages les plus nommés au César ces trois dernières années,
00:16et on a regardé combien gagnent les personnages, où ils vivent et quel est leur quotidien.
00:20En gros, on s'est posé la même question que sur cet extrait.
00:30Quoi tu veux savoir ?
00:32Je ne sais pas, on n'en a jamais parlé.
00:34C'est normal, on n'a pas envie de vous emmerder avec des questions de fric.
00:40Il faut le dire, il n'y a pas de honte.
00:42Rob Grams, journaliste, appelle ça le bourgeois gaze.
00:45Et il en a fait un livre.
00:46Un livre qui mène sa propre enquête sur les réalisateurs,
00:49qui s'appuie sur des données et des enquêtes déjà préexistantes, et aussi sur son avis.
00:52On peut déplorer que certaines études sont assez vieilles,
00:55et que possiblement la situation a évolué depuis.
00:57Le cinéma est largement dominé par les classes supérieures,
01:00par la bourgeoisie, voire par la très grande bourgeoisie.
01:02Il y a des biais de classe qui s'en servent dans ces récits,
01:06dans ces manières de filmer, et c'est ça que moi j'appelle le regard bourgeois.
01:09Pour analyser le cadre de vie des personnages,
01:11on s'est basé sur les données qu'on a trouvées sur l'INSEE,
01:14sur des sites de recensement d'emploi, ou alors des sites de biens immobiliers.
01:17On a estimé les salaires des personnages et leur patrimoine immobilier,
01:20en se basant sur ce qu'on pouvait trouver dans les films,
01:22ou en imaginant ce que ça pouvait à peu près être.
01:24Le bourgeois gaze dans le cinéma français, c'est une évidence.
01:28Il est vrai, quand on regarde l'essentiel des films produits en France,
01:31ça parle beaucoup de milieux privilégiés,
01:34avec des personnes qui ont rarement des soucis financiers.
01:37Et de fait, ça se reflète vraiment dans beaucoup des films qu'on a pu voir,
01:41que ce soit dans les comédies grand public,
01:43comme dans le cinéma d'auteur plus exigeant.
01:45Cette surreprésentation à l'écran des classes sociales privilégiées
01:50est sans doute liée, pour une bonne part,
01:53au fait que ces films sont faits par des personnalités
01:57issues de ces classes sociales très privilégiées,
02:00puisqu'on parle toujours très très bien de ce qu'on connaît
02:02et de ce qu'on vit au quotidien.
02:04Beaucoup des films dans Parle Rome Gram,
02:05c'est tous les films que l'on cite dans cette vidéo,
02:08ce sont des films qui ont été défendus par Télérama,
02:10sur lesquels, pour beaucoup d'entre eux, Télérama a été partenaire,
02:13et qui nous ont, parfois même, enthousiasmés.
02:15Je touche un salaire d'ingénieur.
02:18C'est-à-dire ?
02:22Euh, bah...
02:23Pas loin de 6 000 euros par mois.
02:25Et on commence par deux films qui font partie des plus nommés au Cédar cette année,
02:29c'est L'attachement et Dossier 137.
02:31L'attachement parle d'amour, de deuil et d'amitié.
02:34Ces deux personnages principaux, Sandra et Alex,
02:36vivent dans l'hypersandre d'une grande ville.
02:38Dans Dossier 137, on suit le travail méticuleux d'une enquêtriste de l'IGPN.
02:42Je parle de classe bourgeoise,
02:43puisque selon les informations qu'on a pu trouver dans les films,
02:45Sandra travaille dans une librairie féministe.
02:47Elle évolue donc dans un milieu intellectuel.
02:50Alex, lui, on ne connaît pas son métier, mais il vit confortablement.
02:53Pour tous les personnages, il n'est jamais question d'argent.
02:55De même pour Stéphanie, de Dossier 137, qui doit bien gagner sa vie.
02:59On l'imagine avoir la quarantaine et le grade d'officier,
03:02donc elle doit toucher entre 3 500 et 4 000 euros brut par mois à peu près.
03:05Cependant, le film met en avant des conditions de travail difficiles.
03:09Elle travaille à l'IGPN et elle est en train d'enquêter sur les bavures d'un policier,
03:12d'un collègue donc, pendant une manifestation des Gilets jaunes.
03:15Ces deux films partent de sujets très différents,
03:17mais à aucun moment leur classe sociale est le cœur même du sujet du film.
03:20Et c'est la même chose pour Anatomie d'une chute,
03:23L'été dernier et L'amour et les forêts, qui sont sortis en 2023.
03:26Ils traitent eux aussi de sujets très différents,
03:28dans des milieux bourgeois et où la classe sociale n'est jamais mise en question.
03:31Ce qui se passe, concrètement, c'est qu'on a une surreprésentation des milieux bourgeois au cinéma.
03:36Je ne dis pas que c'est un effet mécanique,
03:37ce n'est pas parce qu'on est bourgeois qu'on va forcément s'intéresser à la bourgeoisie
03:40ou filmer de manière bourgeoise cette bourgeoisie.
03:43Pour autant, moi j'ai constaté avec le collectif 50-50
03:46et leur enquête qui peuple le cinéma français, qui avait été publié en 2019,
03:50que 75% des personnes dont on connaît le milieu social dans les films
03:54viennent du milieu des CSP+.
03:56Et de ce fait, oui, ça crée, en tout cas à mon sens, une espèce de forme de lassitude
04:01parce qu'on aimerait bien aussi voir un peu plus d'autres vies, d'autres espaces, d'autres enjeux narratifs.
04:06A contrario de trois films qui sont sortis cette année,
04:09La Petite Dernière, L'épreuve de feu et Partir un jour.
04:12Pourquoi on les met ensemble ?
04:13Parce que les trois films parlent de classe populaire
04:15et pour ces trois films, c'est le cœur même du sujet.
04:18Dans La Petite Dernière, l'histoire repose sur la découverte de la sexualité de Fatima,
04:21mais aussi sur une différence de classe sociale
04:23entre le milieu d'où elle vient, une banlieue parisienne,
04:26et celui où elle évolue pendant ses études de philosophie,
04:29une faculté parisienne avec beaucoup de camarades issus de la bourgeoisie.
04:33Le film adapté d'un livre de Fatima Daz, La Petite Dernière,
04:35qui raconte sa propre histoire.
04:37Ce conflit entre milieu d'origine et nouvelle classe sociale,
04:39on le retrouve aussi dans Partir un jour.
04:41Elle est une chèvre connue à Paris,
04:43de retour dans son village d'origine auprès de ses parents,
04:45qui tiennent un routier et de son amour de jeunesse, Mécano.
04:48Et dans le film L'épreuve du feu rebelote,
04:50l'histoire repose sur la confrontation de deux classes différentes au sein d'un jeune couple.
04:53Lui fait des études supérieures à Paris et vient d'un milieu confortable,
04:56qui a une maison à Noirmoutier,
04:58alors qu'elle vient d'une classe populaire
04:59et gagne sa vie en tant que prothésiste ongulaire.
05:01C'est une plaisir tout le monde !
05:02Queen, enchantée !
05:03Enchantée !
05:03Queen !
05:04Ouais, Queen !
05:05Tu fais comment pour vivre avec tes ongles ?
05:06Ça ressemble un peu à des râteaux.
05:08Ma mémé, dis-toi, elle dit que ça fait paix la merde, donc...
05:10C'est sympa, la mémé !
05:12J'aurais jamais imaginé plaire à une fille aussi ouf de toute ma vie.
05:15C'est pas du tout mon style, moi.
05:18Dans les trois films,
05:19la classe sociale est utilisée comme un conflit dans la narration.
05:21Et on peut se poser la question,
05:22est-ce que les classes populaires n'existent-elles que dans le conflit avec les classes supérieures ?
05:26En tout cas, le résultat que ça donne,
05:28c'est qu'on a l'impression de voir le même film encore et encore.
05:30Et quand on regarde d'où viennent les réalisateurs,
05:32on y trouve une explication.
05:33J'ai pris 269 réalisateurs-réalisatrices
05:36sur les 35 dernières années,
05:38donc depuis 1990 jusqu'à la mi-année 2025.
05:41Et j'ai constaté que 70% d'entre eux
05:44viennent des catégories socioprofessionnelles supérieures,
05:47de la petite bourgeoisie,
05:49voire de la très grande bourgeoisie.
05:51Parmi eux, on voit qu'il y a 40% d'entre eux
05:53qui viennent directement du milieu artistique ou audiovisuel.
05:57Et pour 25% d'entre eux,
05:59carrément directement du milieu du cinéma.
06:01Inversement, alors que les gens qui viennent de milieux ouvriers,
06:06employés, du monde paysan,
06:09représentent à peu près la moitié de la population française.
06:12Dans le cinéma, ça représente à peu près 10%
06:14des réalisateurs-réalisatrices.
06:15Et dans la sélection des Césars 2025,
06:17il y a aussi En Fanfare,
06:18qui reprend cet affrontement bourgeoisie-classe populaire.
06:21On suit la rencontre de deux demi-frères
06:22dont la passion pour la musique les relie,
06:24et ils vont découvrir chacun leur classe sociale.
06:26Et ça fait combien de temps que tu joues du trombone ?
06:28Tu sais, ici, c'est Fanfare ou foot.
06:30Notre chef nous a plaqué lâchement.
06:32C'est en mal, toi !
06:34Mais vous n'avez pas un remplaçant ?
06:37C'est toi qui dois diriger ?
06:38Ouais, c'est bon, attends, tu ne vas pas t'y mettre, toi, non plus.
06:40Je vais t'aider.
06:42Allez, viens.
06:43Attends, attends, j'ai pas dit oui !
06:45Si on prend le cas d'En Fanfare, par exemple,
06:47je trouve que c'est un cas intéressant.
06:48En apparence, c'est assez valorisant pour les classes populaires.
06:51Sauf que derrière, c'est un schéma narratif très classique
06:55de ce genre de film.
06:56C'est-à-dire que c'est un bourgeois qui va aller éduquer un prolo,
06:58avec cette idée quand même qu'au cours du processus,
07:01chacun va apprendre l'un de l'autre.
07:02Et in fine, c'est bien la légitimité bourgeoise qui est mise en avant.
07:09Aussi, ça montre du coup que le prolo, pour être intéressant au cinéma,
07:14il faut qu'il ait quand même un talent assez exceptionnel,
07:16valorisé par la classe bourgeoise.
07:18C'est quelque chose qu'on retrouve dans plein de films,
07:19notamment dans le cinéma indépendant américain.
07:21Mais il existe des contre-exemples,
07:22comme le film La Pampa, qui change de paradigme.
07:25Il suit deux jeunes lycéens issus de milieux populaires,
07:27et leur cadre de vie n'est pas du tout le sujet.
07:29Pas de recherche d'ascension sociale, pas d'affrontement avec la bourgeoisie,
07:32il n'est question que d'eux, de leur vie et de leur amitié.
07:35Et c'est aussi le cas dans la sélection des Césars 2025,
07:38avec le roman de Jim.
07:39Ça raconte l'histoire d'un homme qui voit le fils qu'il a élevé partir loin de lui.
07:43L'intrigue se déroule dans le Jura,
07:44où on nous dépeint des personnages de classe moyenne et populaire,
07:47mais l'intrigue ne se situe pas là du tout.
07:49De même pour le film Miséricorde,
07:51qui se déroule dans une région rurale comme l'Aveyron.
07:53Le décor se pose autour de maisons dans leur jus,
07:55des activités manuelles,
07:56et aucune information sur les métiers qu'ils occupent.
07:58Le film se concentre sur un drame
08:00et comment il impacte toute la communauté.
08:02Il y a un autre film qui a été beaucoup récompensé,
08:04qui fait office de contre-exemple,
08:06c'est Chien de la casse.
08:07L'histoire se passe dans une petite ville rurale,
08:09où l'on suit des personnages issus de la classe populaire.
08:11Tout le monde s'ennuie et traîne,
08:12ils vont aux PMU, zones, font des tours de voitures.
08:14Le film représente le quotidien de beaucoup de personnes en France,
08:17avec la notion de ruralité,
08:19de villes abandonnées
08:20et de jeunes qui ne partent pas étudier dans de grandes villes.
08:22Et vu le succès en salle,
08:23on peut dire que c'est une représentation qui a touché les gens.
08:26Surtout que derrière ce film,
08:27il n'y a pas de notion d'engagement
08:28ni même d'étiquette de cinéma social,
08:30comme c'est souvent le cas
08:31et comme ça a typiquement pu être le cas
08:33pour l'histoire de Souleymane.
08:34Le film et la bourgeoisie, ce serait neutre,
08:37mais filmer le travail,
08:38filmer les catégories populaires,
08:39filmer les classes moyennes, les travailleurs, la banlieue,
08:42ce serait tout de suite une forme d'engagement à part entière.
08:44Ce qui d'une certaine manière devient vrai
08:45puisque c'est tellement rare,
08:47mais c'est vrai que par rapport en miroir
08:50au fait que la bourgeoisie s'est imposée comme la neutralité dans le cinéma.
08:53Mais comment on peut changer ça ?
08:55Ça doit forcément passer par l'ouverture du cinéma
08:57à des réalisateurs qui viennent d'ailleurs
08:58avec des parcours et des histoires différentes.
09:01Malheureusement, le milieu reste aujourd'hui encore très fermé,
09:03les écoles sont coûteuses,
09:04peu nombreuses et très sélectives.
09:06Et puis les boîtes de production
09:07et les organismes de financement
09:09sont aussi beaucoup dans une bulle bourgeoise.
09:11Il se trouve que ça bouge.
09:12Ça ne bouge pas assez vite,
09:13et Rob quand même s'en a raison là-dessus,
09:15mais ça bouge cette représentation
09:16des classes sociales à l'écran
09:18dans le cinéma français
09:19puisqu'il y a de plus en plus
09:21de films qui parlent du monde rural,
09:23du monde ouvrier,
09:24et ça parle du monde rural aussi
09:25parce qu'il se trouve que ce sont des films
09:26qui marchent plutôt en salle.
09:28Alors il y a le succès totalement inattendu de Vindieu,
09:30mais il y a aussi des documentaires
09:31qui donnent sans doute envie aux gens
09:33d'aller voir des films,
09:34y compris de fiction sur le sujet.
09:35Je pense au succès de La ferme des Bertrands
09:37de Gilles Perrin
09:38qui a quand même fait pas loin de 300 000 entrées
09:39et a obtenu le César du meilleur documentaire.
09:41Le cinéma français ne manque pas de films
09:43sur la classe populaire.
09:44On a pu le voir dans la liste des films
09:45qu'on a analysés.
09:46Mais il manque peut-être en réalité
09:48de films écrits par des gens
09:49issus de la classe populaire.
09:51Il est l'amour, hein ?
09:53Tu dois être content pour lui, non ?
09:55Il est trop bête !
09:56Sache que la plus subtile folie
09:58se fait dans la plus subtile sagesse.
09:59Pourquoi tu le laisses pas tranquille un peu ?
10:01On dirait que sans lui,
10:02t'as rien à dire.
10:02Tu le connais pas !
10:03Ça fait 15 ans que je traîne avec lui,
10:05je sais qui c'est, d'accord ?
10:09Sous-titrage Société Radio-Canada
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