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  • il y a 2 heures
Antoine Compagnon, académicien, professeur émérite au Collège de France, professeur à l’université Columbia, auteur de “1966, année mirifique” (Gallimard) et de “Un hiver avec Matisse” (Ed des Equateurs).

Retrouvez « L'invité de 8h20 » sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien

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Transcription
00:00Dans le grand entretien d'Inter ce matin, j'ai le bonheur de recevoir l'un de nos grands intellectuels,
00:06un érudit et un penseur d'une modernité aiguë, un esprit libre,
00:11professeur émérite au Collège de France, spécialiste de Proust, de Baudelaire notamment,
00:17et voix familière de France-Quinte-Saint-Air.
00:19Il nous a accompagnés pour passer un hiver avec Matisse, un podcast formidable,
00:25devenu un livre qui cartonne et publié aux Équateurs en coédition avec France-Inter.
00:32Il publie aujourd'hui un essai absolument passionnant sur l'année 1966.
00:381966, année mirifique, c'est le titre de ce livre qui paraît aux éditions Gallimard.
00:45Bonjour Antoine Compagnon.
00:46Bonjour.
00:47De l'Académie française, il faut toujours le préciser,
00:50et nos auditeurs peuvent dialoguer avec vous au 01 45 24 7000 ou sur l'application Radio France.
00:56Il y a déjà des questions au standard, mais partons de cette année zéro,
01:02le roman de l'année 1966, cette histoire que vous publiez et qui est passionnante.
01:09C'est une année dont on a envie de vous demander pourquoi l'avoir choisie.
01:13C'est le titre d'un livre, c'est une année où se croisent des monstres sacrés de la littérature
01:19pour reprendre la formule de Barthes, Aragon, Sartre, Malraux.
01:24Mais pourquoi faire le roman de cette année-là en particulier, Antoine Compagnon ?
01:29Parce que c'est une année cruciale.
01:32C'est une année tournant pour moi, personnellement dans ma vie,
01:35mais surtout pour la vie de tous les Français.
01:38Elle est vraiment au centre entre 1962, la fin de la guerre d'Algérie,
01:43la sortie de 60 ans de guerre,
01:46et puis 68 qui est une explosion.
01:49Mais j'ai l'impression que c'est en 66 que toutes les courbes s'infléchissent.
01:53Et bon, je signale au début, la courbe de la natalité, la courbe de la productivité.
01:59Les Français font moins d'enfants, prennent plus de vacances.
02:02Soudain, ils se rendent compte qu'ils sont un peu plus riches qu'ils ne croyaient.
02:06Ils font des études, ils achètent des livres, ils vont au cinéma.
02:09Et donc c'est une année de consommation, et notamment de consommation culturelle.
02:14Et on va en parler, c'est assez fascinant votre manière de vous en paraître de cette année-là,
02:19parce que 1966, c'est justement une réflexion aussi sur ce qui fait événement,
02:25sur ce qui fait date.
02:26Vous avez cité 62, vous avez cité 1968.
02:30Un peu d'étymologie pour monsieur le professeur de lettres que vous êtes.
02:35Mirifique, ça vient d'eux ?
02:37Mirifique, ça veut dire que c'est admirable, que c'est miraculeux.
02:41Mais en même temps, mirifique, c'est un petit mot.
02:45Je ne veux pas dire que cette année est miraculeuse.
02:47Il n'y a pas de miracle en 1966.
02:49Mais vous vous en émerveillez.
02:51Mais elle est merveilleuse, oui.
02:53Elle est merveilleuse, mais on s'en rend compte bien après.
02:56Parce que sur le moment, ça paraît une année assez banale.
02:59Mais quand on regarde tout ce qui s'enracine pour nous encore aujourd'hui dans cette année-là,
03:06elle devient capitale.
03:08Année majeure dans l'histoire contemporaine de la France.
03:10Je vous cite, année disparate.
03:12Mais année de nombreux tournants, vous le disiez à l'instant.
03:161966, c'est la deuxième révolution française.
03:20Antoine Compagnon, rien de moins.
03:22C'est ce que vous écrivez.
03:23C'est une date importante.
03:24Vous dites que le sociologue André Mandra a pu parler de seconde révolution française
03:28pour qualifier les deux décennies qui commencent au milieu des années 60.
03:32Ce n'est pas rien.
03:33Ça devrait être comparé à 1789.
03:36Oui, Henri Mandra se parlait de seconde révolution française.
03:40Évidemment, on ne s'en est pas rendu compte sur le moment que les choses étaient en train de changer.
03:46En 68, on s'en rendra compte.
03:48Mais au fond, tous les ingrédients étaient là dès 66.
03:52Alors, c'est le sommet de ce qu'on appellera plus tard les 30 glorieuses.
03:57Mais là aussi, on ne s'en rend pas compte.
03:59Bon, les 30 glorieuses, ça va commencer à se dégrader en 73.
04:03Mais avec la première crise du pétrole.
04:06Mais là, on ne savait pas.
04:09On était un peu inconscient.
04:11Mais les choses bougeaient beaucoup.
04:13Et il y avait notamment une production culturelle, intellectuelle considérable.
04:17C'est le moins qu'on puisse dire.
04:191966, année mérifique.
04:21On va y revenir.
04:22Aragon, Duras, Malraux, Godard.
04:26C'est un boom culturel que vous analysez.
04:28Et c'est passionnant.
04:29C'est une manière de raconter l'histoire qui, justement, plutôt que de s'en tenir aux grandes figures historiques,
04:35s'intéresse aux mouvements de fond qui portent sur la jeunesse, par exemple.
04:42Et on a avec nous Jean-Louis, qui est au standard et qui a une question qui porte justement sur
04:481966.
04:49Bonjour Jean-Louis.
04:51Bonjour Ali.
04:52Bonjour Monsieur Compagnon.
04:53Et bienvenue.
04:55Alors, mettez votre casque Antoine Compagnon pour bien entendre Jean-Louis.
05:00Posez votre question Jean-Louis.
05:03Merci.
05:03Donc en 1966, la mini-jupe libérait le corps féminin.
05:07Et en 2026, MeToo libère la parole.
05:11Selon vous, qu'est-ce que ces deux moments disent de la manière dont une société accueille ou peine à
05:17accueillir la liberté des femmes ?
05:19Merci pour votre question Jean-Louis.
05:22Vous nous appelez de Marseille.
05:241966 est une année très importante pour les femmes.
05:27Vous avez évoqué la mini-jute, mais je crois qu'il y a des choses plus fondamentales.
05:31C'est l'année, le mot de l'année, c'est le mot de contraception.
05:34Par exemple, dans le film de Godard, masculin-féminin, masculin-féminin, c'est tout un programme ce titre.
05:40Et bien, il n'est question que de contraception.
05:44Lors de la campagne présidentielle de décembre 1965, François Mitterrand, qui mettra de Gaulle en balotage,
05:50parle de contraception à une heure de grande écoute.
05:54Tous les Français découvrent le mot.
05:55Et puis, c'est l'année où les femmes peuvent signer un contrat de travail sans l'approbation de leur
06:03mari, sans la signature de leur mari.
06:05Donc, c'est une année très importante pour les femmes.
06:09Le députin Lucien Neuwirth dépose en mai 1966 une proposition de loi qui autorise la contraception orale.
06:17Absolument.
06:18Et puis, on peut ajouter que c'est l'année où apparaît le slogan « à travail égal, salaire égal
06:23».
06:23C'est un slogan de 1966.
06:26Alors oui, au milieu des années 60, il y a en effet de grandes conquêtes féministes ou féminines qui sont
06:34lancées.
06:35De ce point de vue-là aussi, c'est une année tournant.
06:39Le général de Gaulle a un peu peur des femmes parce que pour lui, les femmes sont les agents de
06:42la modernité, plus que les hommes.
06:44Il dit dans un de ses discours de la campagne électorale, les femmes, elles veulent des machines à laver, des
06:52réfrigérateurs.
06:54Les hommes, eux, ils veulent que les enfants ne mettent pas les pieds sur la table.
06:58Donc, il a l'idée que les hommes sont plus conservateurs, les femmes plus modernes.
07:03Les agents de la modernité, en 1966, ce sont les jeunes et les femmes.
07:07Et c'est assez formidable de lire sous votre plume, vous l'érudit, vous le spécialiste de Proust, de Baudelaire,
07:15je le disais,
07:16de vous lire, écrire sur Sylvie Vartan, France Gall, Chantal Goya.
07:22C'est l'année des cheveux longs 1966, de la minijupe, on vient de l'entendre, de Johnny Hallyday, du
07:27Transistor, mais aussi du livre de poche.
07:29Ça, c'est une révolution.
07:31Ça, c'est une révolution majeure dans l'accès à la culture.
07:35C'est-à-dire que le livre de poche, bon, il y a beaucoup de jeunes.
07:38C'est les boomers qui arrivent à l'âge de 20 ans et ils passent le bac plus que leurs
07:45prédécesseurs.
07:46Ils font des études, ils prolongent les études, alors qu'il n'y en a pas tellement besoin puisqu'il
07:51y a plein emploi.
07:52Et ils achètent des livres.
07:54Et c'est la grande époque du livre de poche qui commence un peu plus tôt, en 1953 en France.
08:00Mais c'est un livre, je dirais, bas de gamme dans les années 50.
08:04À partir du milieu des années 60, c'est un livre de poche beaucoup plus ambitieux.
08:08Bon, je prends l'exemple de Proust.
08:10La recherche du temps perdu passe en livre de poche en 65.
08:14Et pour toute ma génération, eh bien, on a été élevé avec le livre de poche de ce milieu des
08:21années 60, qui était ambitieux culturellement.
08:24Ça peut paraître anecdotique, mais ça ne l'est pas vraiment, Antoine Compagnon.
08:28Expliquez-nous, alors d'abord, définition.
08:30Qu'est-ce que la copo-cléphilie ?
08:33Alors, c'est la manie du porte-clés.
08:35La manie du porte-clés, vraiment.
08:38L'année 66 est l'année du porte-clés.
08:40Ça n'a pas duré très longtemps, mais les Français collectionnaient les porte-clés.
08:46Là aussi, je dirais, c'est une sorte de manie de société de consommation.
08:52Bon, il y a toujours eu des porte-clés réclames.
08:55Ça a continué après cela.
08:56Mais on a dit, mini-jupe, vous avez évoqué ce qu'on appelle le baby-pop.
09:02Toute cette mode des chanteuses Sylvie Vartan, Chantal Goya, France Galles,
09:07qui sont un peu manipulées par Serge Gainsbourg, qui est là derrière.
09:11Les sucettes de France Galles, notamment, évidemment.
09:13Mais ça permet quelque chose qu'on n'avait jamais entendu avant.
09:17Voilà.
09:18Ça aurait été inconcevable, d'ailleurs, cette chanson, sans un nouveau public, sans cette jeunesse.
09:261966, c'est l'année d'une des très grandes réformes de l'éducation nationale.
09:31Elle est mise en œuvre.
09:32Pourquoi ? Parce qu'elle répond à la massification, comme on dit aujourd'hui.
09:35La massification dans les universités.
09:38On assiste au gonflement de la population étudiante.
09:41Alors, massification, toute proportion gardée.
09:43Parce que rappelons qu'à ce moment-là, il y a seulement entre 12 et 15% d'une génération
09:49qui obtient le baccalauréat.
09:50Mais ils vont à l'université et elle explose.
09:53La population étudiante augmente de 15% par an.
09:57Donc, il faut construire toutes ces universités, toutes ces facultés dans les banlieues de Paris
10:04et toutes les villes universitaires de province.
10:06Et, en effet, il y a cette raison qui est d'abord démographique de ce choc culturel du pays.
10:16Donc, le livre de poche, tous les magazines et toutes les revues qui sont fondées cette année-là.
10:22Le magazine littéraire, la quinzaine littéraire.
10:25On consomme de la culture.
10:27Ce qui inquiète un peu Malraux, qui fait ses maisons de la culture.
10:31Dans les maisons de la culture, il voudrait que ce soit une très haute culture.
10:37Oui, il tient l'institution et c'est la culture avec un C majuscule.
10:40Il y a quatre monstres sacrés qu'on croise en 1966.
10:44Il y a Malraux, qui est au ministère de la culture.
10:48Mauriac, qui a 80 ans, mais tient d'une main de fer le Figaro.
10:53Il y a Louis Aragon, qui tient à la fois l'humanité, les lettres françaises et le Parti communiste.
10:58Et Sartre, les temps modernes.
11:00Voilà.
11:01C'est les quatre grands, disons, en 1965.
11:03Et ils vont perdre leur autorité au cours de ce moment-là, en 1966.
11:10Et on le verra, on le vérifiera en 1968.
11:12Ils sont remplacés par une autre génération.
11:16Mais ce sont des nouveaux maîtres qui ne sont pas tellement plus jeunes qu'eux.
11:20C'est Lévi-Strauss, qui a au fond le même âge que Sartre.
11:24C'est Lacan.
11:26C'est Barthes.
11:28C'est Foucault.
11:28C'est Althusser.
11:29Ils ne sont pas beaucoup plus jeunes.
11:30Mais soudain, ceux-là, les anciens, prennent un coup de vieux.
11:36Bon, ils sont les défenseurs de l'humanisme.
11:38Et on dit que l'homme est mort avec Foucault ou avec Lévi-Strauss.
11:42Et c'est la montée en puissance du structuralisme.
11:45Et vous avez raison, vous avez lié ça à la réforme de l'université.
11:49La grande réforme de 1966, qu'on appelle la réforme Fouché,
11:53du nom de Christian Fouché, ministre de l'Éducation nationale.
11:56De l'époque.
11:56Cette réforme, elle supprime l'année de propédeutique,
12:01qui au fond était l'année de sélection à l'université.
12:03Donc tout le monde peut poursuivre des études universitaires.
12:07Et bon, c'est ça qui sera l'une des causes de 1968.
12:11Il y a quelque chose d'assez frappant quand on regarde les années qui suivent.
12:16C'est que ceux que vous appelez les grands mainteneurs de littérature s'éloignent.
12:22Aragon et Malraux disparus.
12:24Il n'y aura plus de grands écrivains, écrira Roland Barthes dans les années 70.
12:29Et pourtant, il y en a une femme qui s'impose.
12:32Mais c'est Marguerite Duras.
12:34C'est Marguerite Duras.
12:35C'est une année Duras.
12:36Voilà, c'est ce que vous écrivez.
12:37Elle est présente sur tous les fronts.
12:39En librairie, sur la scène, dans la presse, à la télé, même au cinéma.
12:43C'est l'année où elle explose.
12:46C'est-à-dire, je crois que c'est celle qui a le mieux compris l'année.
12:49Bon, elle participe à cette émission de télévision très avant-gardiste qui s'appelle
12:53Dim Dam Dom, avant-gardiste et féministe, qui est créée au début de 1966.
12:59Et c'est un magazine mensuel.
13:01Et tous les mois, elle a une séquence qui est un entretien.
13:06Et c'est en travaillant avec la télévision qu'elle apprend le cinéma.
13:11Et c'est avec ses équipes de télévision qu'elle fera des films dès l'année suivante.
13:16Alors, vous avez dit, Malraux, Aragon, bon, ils passent la main.
13:21Mais tout de même, ils sont tous les deux en train d'écrire de grands romans.
13:24Aragon, c'est Blanche ou l'oubli.
13:26Pardon, c'est pas un roman pour Malraux.
13:28C'est des anti-mémoires.
13:29Donc, ils sont au travail.
13:31Et ils vont produire des chefs-d'oeuvre en 1966 qui sont publiés en 1967.
13:37Et d'ailleurs, vous faites découvrir une facette que l'on connaît assez peu de la relation entre Louis Aragon
13:42et Elsa Triolet,
13:43dont on a l'impression que c'est un couple mirifique ou mythique, en tout cas.
13:48L'envers obscur de l'amour mythique monté en épingle dans Elsa, la rose, le gentil, le court-métrage d
13:55'Agnès Varda, je vous cite.
13:56Finalement, ça se retourne.
13:58C'est-à-dire qu'au milieu de Blanche ou l'oubli, il y a un trou.
14:04Pendant trois mois, Aragon abandonne son roman.
14:07Bon, c'est l'actualité politique.
14:08C'est le comité central du Parti communiste dont il a la charge, qui s'occupe de la culture.
14:14Et puis ensuite, c'est vrai qu'il y a une lettre d'Elsa qui est terrible,
14:20qui a été retrouvée bien après,
14:22que Caragon, qui est vraiment une sorte de...
14:27Enfin, il thésaurise tout.
14:28On trouve cette lettre dans le roman.
14:30Et Elsa lui reproche, au fond, de ne s'occuper que de politique, de sa carrière.
14:37C'est une lettre d'accusation d'une femme qui se sent dépossédée.
14:40C'est une lettre très sévère.
14:40Et d'une femme qui se sent abandonnée.
14:44Elle est un peu plus âgée que lui.
14:45Elle se sent plus âgée.
14:47Elle dit qu'ils n'ont plus beaucoup de temps à vivre.
14:50C'est le dernier moment.
14:52Et elle pense qu'il est en train de...
14:55Enfin, de... Comment dire ?
14:56De sacrifier ce temps à d'autres qu'à elle.
15:00Vous parliez de Malraux.
15:02Et il est important de s'arrêter sur la conception de la culture qu'il portait
15:06et qui est aujourd'hui regrettée par beaucoup,
15:09qui aimeraient...
15:10Qui disent que c'était mieux avant.
15:12Il y a Patrick sur l'application Radio France qui dit
15:15« En 1966, j'ai 8 ans et je vais voir la Grande Vadrouille comme plus de 17 millions de
15:21Français. »
15:22Ça aussi...
15:22Alors, il y a Godard d'un côté, mais il y a la Grande Vadrouille de l'autre.
15:26Alors, la Grande Vadrouille, c'est le plus grand succès du cinéma français pendant très très longtemps.
15:31Alors là aussi, c'est important parce qu'on a, avec la Grande Vadrouille,
15:35cette image que je qualifie de bon enfant de l'occupation,
15:41c'était...
15:42Bon, ben, c'était pas si grave que ça.
15:44Et en même temps, je considère que cette année 66, c'est celle d'un renversement profond.
15:51J'ai l'impression qu'au début de l'année, on fait pas encore très bien en France
15:55la différence entre les camps de déportation et les camps d'extermination.
16:00Et à la fin de l'année, il y a eu de telles polémiques autour de livres.
16:04Anna Arendt et Treblinka de Jean-François Steiner.
16:08Oui.
16:09Que les Français ne peuvent plus ignorer ce qui s'est produit,
16:15c'est-à-dire ce qu'on appellera un peu plus tard la Shoah.
16:18Et puis bientôt, on aura « Le chagrin et la pitié »,
16:21les livres sur « Le Veldiv » et « La responsabilité française ».
16:26Donc là aussi, c'est un moment qui est tournant.
16:28C'est un moment tournant, c'est un moment de prise de conscience, justement.
16:32Alors, non pas de la banalité du mal, pour reprendre le titre d'Anna Arendt,
16:36mais de l'atrocité de ce qu'ont commis les nazis et les collaborateurs en France et ailleurs en Europe.
16:44C'est une sorte de prise de conscience.
16:48Et c'est finalement, est-ce que c'est le début de la fin de la mythologie de la France
16:52résistante,
16:53portée par le général de Gaulle et André Malraux ?
16:56C'est le début de la fin de ce consensus, je dirais, gaulliste et communiste
17:01sur la résistance française.
17:04Et, bon, j'emploie le mot de Shoah qu'on n'employait pas à ce moment-là,
17:08puisque c'est le film de Lanzmann,
17:10mais c'est la prise de conscience de ce qu'a été la Shoah,
17:13c'est-à-dire le génocide spécifique des Juifs pendant la guerre,
17:17à la faveur de tous ces livres d'actualité.
17:20Et puis, dès l'année suivante, il sera question de la responsabilité française.
17:27La responsabilité française, il y a donc tous ces changements absolument majeurs.
17:33Et il y a Malraux qui défend l'amour de l'art contre la pédagogie.
17:39Ça peut paraître très surprenant.
17:40On a beaucoup parlé du Louvre ces derniers mois,
17:43on a beaucoup parlé de la surfréquentation,
17:46le surtourisme est un mot qui s'est imposé dans le dictionnaire.
17:50Et Malraux, lui, il tient encore à l'idée d'une sorte de contact magique,
17:55quasiment mystique avec l'art,
17:57qu'il défend par exemple dans son musée imaginaire.
18:00Mais à l'époque, il s'agit d'ouvrir l'art à plus de monde,
18:05certainement pas au plus grand nombre.
18:07C'est le sommet des maisons de la culture.
18:11Malraux prononce un discours très important en mars 1966
18:16pour l'inauguration de la maison de la culture d'Amiens.
18:18Et après cela, l'élan est perdu.
18:21Justement parce que cette idée de contact immédiat
18:25est quasi magique avec la culture, la haute culture.
18:29Eh bien, à partir de 1966, on commence à ne plus y croire.
18:33On pense que, un, c'est l'éducation, sans éducation,
18:38ce que Bourdieu appellera le capital culturel, le capital scolaire.
18:43Donc, si on n'est pas un héritier et si on n'a pas eu de bonnes études,
18:46la culture, des maisons de la culture, on n'y va pas vraiment.
18:50On ne va pas vraiment au musée.
18:51Et puis, il y a aussi l'idée que cette haute culture
18:54n'est pas la culture de tous.
18:56Il y a un livre très célèbre que Bourdieu fait traduire
18:59qui s'appelle « La culture du pauvre ».
19:01Et, bon, c'est un peu ce qu'on aura à partir de 1981
19:06avec Jacques Lang, qui fait encore l'actualité,
19:09l'introduction d'une autre culture qui est celle de tous les Français.
19:15Mais moi, je refuse cette distinction entre culture populaire et haute culture.
19:19Vous l'avez vu, je parle de toutes les cultures.
19:21Ça, ça me vient du côté rablaisien.
19:24À la Renaissance, il n'y a pas de différence entre culture
19:27dite populaire et culture dite savante.
19:29Nous vivons tous dans la culture populaire
19:32et dans la culture savante.
19:34Et je pense qu'il est bon de refuser cette distinction.
19:38Et de retrouver l'esprit de rablais.
19:40Alors, on ne va pas revenir sur les événements,
19:42l'affaire Ben Barca, l'opposition Sartre-Foucault.
19:45Mais il y a l'un des artistes que vous avez aimés,
19:50auxquels vous avez consacré un podcast
19:51qui est devenu un livre absolument passionnant.
19:53C'est Matisse, un hiver avec Matisse.
19:56C'est l'un des peintres auxquels Aragon a consacré un roman.
20:00Vous en parlez dans ce livre.
20:01C'est un peintre que vous avez fait vivre, revivre sur notre antenne.
20:06On voulait vous entendre sur Matisse,
20:08alors qu'une immense exposition ouvrira ses portes le mois prochain au Grand Palais.
20:13Qu'est-ce qui faisait de lui un monstre sacré de la culture ?
20:18Lui, il est mort en 1954.
20:19Il n'aura pas connu l'année mirifique de 1966.
20:21Alors, qu'est-ce qui fait de lui un monstre ?
20:24Aragon dit « Matisse, c'est la France ».
20:28Là aussi, il exagère un peu.
20:30C'est après la Résistance.
20:31Matisse est resté en France, n'est pas parti aux États-Unis.
20:35Qu'est-ce qui fait de Matisse, ce grand peintre ?
20:38D'abord, il a vécu très longtemps.
20:41Et il y a de grandes époques dans l'œuvre de Matisse.
20:44Moi, celle que je préfère, c'est l'époque
20:47où il est vraiment en train d'inventer des choses à chaque saison.
20:51C'est le début du siècle, les années 1904-1917.
20:55Et puis, la dernière période, 1941-1954.
20:59Il a été très malade.
21:00Il vient d'être sauvé miraculeusement.
21:03Et là, il y a une éclosion nouvelle.
21:06Moi, ce qui me fascine chez Matisse,
21:08c'est cette faculté de, au fond, tout casser ce qu'il a fait jusque-là.
21:11Il a défini les normes de l'art, les règles.
21:15Et bien, ces règles, il les détruit
21:16pendant la dernière douzaine d'années de sa vie.
21:19Vous disiez dans ce podcast devenu un livre
21:21qu'on a tous un Matisse en tête quand on pense à lui.
21:25Le vôtre, c'est la leçon de piano,
21:27un tableau devant lequel vous avez eu un choc.
21:30Alors, je ne sais pas si c'est le syndrome de Stendhal ou pas.
21:33Mais j'invite chaleureusement à lire cet hiver avec Matisse.
21:38Antoine Compagnon, c'est publié aux Équateurs en coédition avec France Inter.
21:44Et puis, 1966, c'est le roman de cette année fondamentale
21:49qui est une année mirifique.
21:52C'est publié chez Gallimard.
21:54Merci infiniment d'avoir été l'invité d'Inter ce matin.
21:57Très bonne journée.
21:58Merci beaucoup.

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