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00:01Né en 1668, en Basse-Bretagne, dans la presqu'île de Ruys,
00:07l'auteur du Diable Boiteux, de Gilles Blas et de Turcaret n'est plus très lune ni très jouée aujourd'hui.
00:14C'est dommage.
00:15On ne serait trop félicité la comédie française d'avoir redonné vie et mouvement à son premier succès au théâtre,
00:23Crispin, rival de son maître, créé en 1707,
00:27l'année même de la publication du Diable Boiteux.
00:31Accueillie avec faveur, cette vive et charmante comédie devait rester au répertoire de l'illustre maison jusqu'à la Révolution.
00:40392 représentations de 1707 à 1792.
00:46Reprise en 1799, elle fut de nouveau abandonnée au profit de Turcaret,
00:53dont il y eut de nombreuses représentations sous le premier empire.
00:57Napoléon, qui prétendait réformer les mœurs et relever le moral de la nation,
01:02n'était pas fâché de voir fustiger sur le théâtre les bas trafiquants de l'ancien régime finissants.
01:10Sous la Restauration, sous le Second Empire et sous les diverses républiques,
01:13Le Sage fut de moins en moins joué.
01:18Entré dans le domaine livresque, on le commande dans les classes,
01:22mais en oubliant trop souvent que l'auteur de Gilles Blas, de Turcaret et de Crispin,
01:27rival de son maître, fut aussi un des plus féconds et des plus brillants fournisseurs du théâtre de la Foire.
01:33Ce théâtre anticonformiste, dangereux rival de la comédie française,
01:39qui au XVIIIe siècle, maintint sur la scène les vivantes forces de la fantaisie, de la satire,
01:46l'abondance dans l'invention comique,
01:49découvrant de nouvelles formes dans l'union renouvelée de la farce,
01:53de la comédia dell'arte, de la musique, de la danse et même de l'acrobatie,
01:58joint au prestige de la décoration et de la machinerie.
02:02Quant au personnage de Crispin, successeur et rival des grands farceurs français et italiens,
02:09frère cadet de Jodelet, de Gros-René, de Scapin, de Mascari ou d'Harlequin,
02:15il fit de 1664 à 1740 la bonne fortune de nombreux auteurs, de Scaron à Le Sage,
02:23en passant par Autroche, Dancourt ou Champélie.
02:26Il dut sa vogue au talent d'un grand comédien et de sa dynastie,
02:30Poisson, père, fils et petit-fils, qui pendant plus d'un siècle, firent la joie du public.
02:37Comard le Quint, Crispin donna son nom aux comédies écrites pour lui,
02:41l'effrayeur de Crispin, Crispin rival de son maître, Crispin chevalier, Crispin musicien,
02:47Crispin médecin, douaigne, gentilhomme, précepteur, bel esprit, etc.
02:52Depuis lors, tous les comédiens qui eurent l'honneur d'appartenir à la maison de Molière
02:58et d'étenir l'emploi des grands valets du répertoire,
03:02se plurent à chausser les hautes bottes,
03:05à revêtir le juste au corps et la fraise à l'espagnol de l'éternel Crispin,
03:10dont, sous un autre costume, les Lubins, les Frontins, les Pasquins de Marivaux,
03:16continuez la tradition.
07:55d'arrêter dans une rue détournée
07:57un marchand étranger
07:59pour lui demander par curiosité
08:01des nouvelles de son pays.
08:03Comme il n'entendait pas le français,
08:05il crut que je lui demandais la bourse.
08:07Il crie au voleur, le guet vient,
08:10on me prend pour un fripon,
08:12on me mène à la prison du Chantelais.
08:15J'y aimerai cette semaine.
08:16Cette semaine ?
08:18J'y aimerai bien davantage
08:19sans la nièce d'une revendeuse
08:22à la toilette.
08:24C'est ce qu'il aurait.
08:25On était furieusement prévenus
08:28contre moi, mais cette bonne amie
08:30se donna tant de mouvements
08:32qu'elle fit connaître mon innocent.
08:35Il est bon d'avoir de puissants amis.
08:37Cette aventure m'a fait faire des réflexions.
08:39Je le crois. Tu n'es plus curieux
08:41de savoir des nouvelles des pays étrangers.
08:42Non, ventre bleu, je me suis remis dans le service.
08:45Et toi, Crispin,
08:46travailles-tu toujours ?
08:47Non, je suis comme toi, un fripon,
08:50honoré. Je rentre dans le service aussi,
08:52mais je sers un maître sans bien,
08:54ce qui suppose un valet sans gage.
08:55Je ne suis pas trop content de ma condition.
08:58Je le suis assez de la mienne, moi.
09:00Je demeure à Chartres.
09:02J'y sers un jeune homme appelé Damis.
09:04C'est un aimable garçon.
09:05Il aime le jeu, le vin, les femmes.
09:08C'est un homme universel.
09:09Nous faisons ensemble toutes sortes de débauches.
09:12Ça m'amuse.
09:14Ça me détourne de mal fait.
09:16Oh, l'innocence vie.
09:18N'est-il pas vrai ?
09:19Bien sûr.
09:20Mais dis-moi la branche.
09:21Que dois-tu faire à Paris ?
09:22Où vas-tu ?
09:24Je vais dans cette maison.
09:26Chez M. Horon ?
09:27Oui.
09:27Figue est promise à Damis.
09:29On attend que l'arrivée de mon maître pour terminer la chose.
09:34Parbleu, cela est temps.
09:36Valère, mon maître, n'a plus qu'à aller chercher fortune ailleurs.
09:38Quoi, ton maître ?
09:40Il est amoureux de cette maman Angélique.
09:41Et puis, c'est Damis.
09:42Damis n'épousera pas Angélie.
09:47Il y a une petite difficulté.
09:49Et quelle ?
09:50Pendant que son père le mariait ici,
09:53il s'est marié à Chartres, lui.
09:56Comment donc ?
09:58Il aimait une jeune personne avec qui il avait fait les choses,
10:01de manière qu'au retour du bonhomme Orgon,
10:03il s'est fait en secret une assemblée de parents.
10:06La fille est de condition.
10:08Il a été obligé de l'épouser.
10:09Ça change la thèse.
10:13J'ai trouvé les habits de noces de mon maître tout fait.
10:16J'ai ordre de les emporter à Chartres,
10:18aussitôt que j'aurai vu monsieur et madame Orgon
10:20et retirer la parole de monsieur Orgon.
10:23Retirer la parole de monsieur Orgon ?
10:25C'est ce qui m'amène à Paris.
10:27Sans adieu, Crispin, nous nous reverrons.
10:30Attends, mon enfant !
10:34Il ne me vient qu'une idée
10:35qu'il connu de monsieur Orgon.
10:37Ils ne se sont jamais vus.
10:38Oh, Fentreple, si tu voulais, il y aurait un beau coup à faire.
10:42Après ton aventure du chapelet, je craque une manque de courage.
10:45Non, non, tu n'as qu'à dire.
10:47Une tempête espiée n'empêche pas un bon matelot de se remettre en mer.
10:52Parle, de quoi s'agit-il ?
10:54Est-ce que tu voudrais faire passer ton maître pour d'amis et lui faire épouser ?
10:58Mon maître, fuis donc, voilà un plaisant gueux pour une fille comme Angélique.
11:01Je destine à cette belle un meilleur parti.
11:04Qui donc ?
11:05Moi.
11:05Malpeste, tu as raison.
11:11C'est pour ne pas l'imaginer au moins.
11:13Je suis aussi amoureux d'elle.
11:15J'approuve ton amour.
11:17Je prendrai le nom de Damien.
11:18C'est bien dit.
11:19J'épouserai Angélique.
11:20J'y consens.
11:20Je toucherai la dot.
11:21Fort bien.
11:22Et je disparaîtrai avant qu'on en revienne aux éclaircissements.
11:25Exieu sur cet article.
11:27Pourquoi ?
11:28Tu parles de disparaître avec la dot sans faire mention de moi.
11:33Il y a quelque chose à corriger dans ce plan-là ?
11:35Oh, nous disparaîtrons ensemble.
11:37Cette occasion, je te sers de coup, pied.
11:39Le coup, je l'avoue, est un peu hardi.
11:41Mais mon audace se réveille.
11:43Et je sens que je suis né pour les grandes choses.
11:45Où irons-nous casser la dot ?
11:46Dans le fond de quelques provinces éloignées.
11:48Oh, il me semble qu'elle serait mieux hors du royaume, quand dis-tu.
11:51C'est ce que nous verrons.
11:51Apprends-moi de quel caractère est M. Horante.
11:53Oh, c'est un bourgeois fort simple.
11:55Un petit génie.
11:57Bon.
11:58Et Mme Horante ?
11:59C'est une femme de 25 à 60 ans.
12:03Femme qui s'apprend un certain qu'elle croit dans le même moment le pour et le contre.
12:07Ça suffit.
12:09Il faut à présent emprunter des habits pour...
12:10Tu pourras apprendre ceux de mon maître, justement.
12:12Tu es un peu près de sa taille.
12:13Il n'est pas mal fait.
12:15Je vais sortir quelqu'un de chez M. Horante.
12:18Allons, dans mon auberge, concerter l'exécution de notre entreprise.
12:21Il faut auparavant que je cours logis parler à Valère
12:23et que je l'engage par une fausse confidence à ne point se montrer ici de tout le jour.
12:26Je t'aurai bientôt hors point.
12:32Oui, Lisette, si que Valère m'a découvert sa passion,
12:35un secret chagrin me dévore.
12:37Et je sens que si j'épouse d'amis, il m'en coûtera le repos de ma vie.
12:40Voilà donc, je me semble que c'est Valère.
12:42Oh, que je suis malheureuse.
12:43Et entre dans ma situation, Lisette.
12:46Que dois-je faire ? Conseille-moi, je t'en conjure.
12:48Quel conseil pouvez-vous attendre de moi ?
12:50Celui que t'inspirera l'intérêt que tu prends à ce qui me touche.
12:54On ne peut vous donner que deux sortes de conseils.
12:57L'un d'oublier Valère
12:58et l'autre de vous réduire contre l'autorité paternelle.
13:02Vous avez trop d'amour pour suivre le premier
13:04et j'ai la conscience trop délicate pour vous donner le second.
13:07Cela est embarrassant, comme vous voyez.
13:09Oh, Lisette, tu me désespères.
13:11Attendez.
13:12Il me semble qu'on peut concilier votre amour et ma conscience.
13:16Oui, allons trouver votre mère.
13:19Que lui dire ?
13:19Avouons-lui tout.
13:21Elle aime qu'on la flatte, qu'on la caresse.
13:24Flatons-la, caressons-la.
13:26Dans le fond, elle a de l'amitié pour vous
13:28et elle obligera peut-être M. Oronde à retirer sa parole.
13:32Tu as raison, Lisette.
13:34Mais je crains...
13:35Quoi ?
13:36Tu connais ma mère, son esprit a si peu de fermeté.
13:39Il est vrai qu'elle ait toujours du sentiment, dernier.
13:43N'importe, ne laissons pas de l'attirer dans l'autre partie.
13:46Mais je la vois, retirez-vous pour un moment,
13:48vous reviendrez quand je vous en ferai signe.
13:50Il faut convenir que Mme Oronde est une des plus aimables femmes de Paris.
13:56Oh, oh, vous êtes plateuse, Lisette.
14:00Oh, madame, je ne vous voyais pas.
14:04Ces paroles que vous venez d'entendre sont la suite d'un entretien
14:07que je viens d'avoir avec Mme Angélique.
14:10Au sujet de son mari, disais-je,
14:11la plus judicieuse de toutes les mères, la plus raisonnable.
14:14Effectivement, Lisette, je ne ressemble guère aux autres femmes,
14:17c'est toujours la raison qui me détermine.
14:19Sans doute.
14:20Je n'ai ni entêtement, ni caprice.
14:23Et avec cela, vous êtes la meilleure mère qui soit au monde.
14:27Je mets en fait que si votre fille avait de la répugnance à épouser Damis,
14:32vous ne voudriez pas contraindre là-dessus son inclination.
14:34Moi, la contraindre ? Moi, gêner ma fille ?
14:39À Dieu ne plaise que je fasse la moindre violence à ses sentiments.
14:44Dites-moi, Lisette, aurait-elle de l'aversion pour Damis ?
14:49Eh, mais...
14:50Ne me cachez rien.
14:52Puisque vous voulez savoir les choses, madame,
14:53je vous dirais qu'elle a de la répugnance pour ce mariage.
14:56Elle a peut-être une passion dans le cœur.
14:58Oh, madame, c'est la règle.
14:59Quand une fille a de l'aversion pour un homme qu'on lui destine pour marier,
15:03cela suppose toujours qu'elle a de l'infinition pour un autre.
15:06Vous m'avez dit, par exemple, que vous haïfiez M. Oronte
15:09la première fois qu'on vous le propose.
15:11Moi ?
15:11Parce que vous aimiez un officier qui mourut au siège de Candy.
15:16Il est vrai.
15:17Et si ce pauvre garçon ne fut pas mort,
15:19je n'aurais jamais épousé M. Oronte.
15:21Eh bien, madame, mademoiselle, votre fille
15:23se trouve dans la même disposition où vous étiez
15:26avant le siège de Candy.
15:29Avant le siège de Candy ?
15:31Quel est donc le cavalier qui a trouvé le secret de lui plaire ?
15:36C'est ce jeune gentilhomme qui vient jouer chez vous depuis quelques jours.
15:39Qui ?
15:39Valère ?
15:39Lui-même !
15:40Ah, Frampon, vous m'en faites souvenir.
15:43Il nous regardait hier, Angélique et moi, avec des yeux si passionnés.
15:48Ah, ah, ah, ah.
15:49Êtes-vous bien assurée, Lisette, que c'est de ma fille qu'il est amoureux ?
15:53Oh, oui, madame, il me l'a dit lui-même.
15:56Il m'a chargée de sa part de vous prier de trouver vos
15:59qu'il vienne vous en faire la demande.
16:00Pardonnez, madame, mes sentiments ne sont pas conformes aux vôtres,
16:03mais vous savez...
16:04Je sais bien qu'une fille ne règle pas toujours les mouvements de son cœur
16:07sur les vues de ses parents.
16:08Ah, ah, ah, je suis bonne, je suis tendre,
16:12j'entre dans vos peines.
16:14En un mot, j'agré la recherche de Valère.
16:16Je ne puis vous exprimer, madame, toute la reconnaissance que j'ai de vous bonté.
16:19Ce n'est pas assez, madame.
16:21M. Horonte est un petit opiniâtre.
16:23Et si vous ne soutenez pas avec vigueur, il...
16:25Oh, n'ayez point d'inquiétude là-dessus.
16:29Je prends Valère sous ma protection.
16:31Ma fille n'aura pas d'autre époux que lui, c'est moi qui vous le dis.
16:34Mon mari vient.
16:37Vous allez voir de quel ton vous avez de lui parler.
16:43Vous menez fort à propos, monsieur.
16:45J'ai à vous dire que je ne suis plus dans le dessin de marier ma fille avec Damis.
16:49Ah, ah, peut-on savoir, madame, pourquoi vous avez changé de résolution ?
16:54C'est qu'il se présente un meilleur parti pour elle.
16:57Valère la demande.
16:59Il n'est pas à la vérité si riche que Damis, mais il est gentilhomme,
17:02et en faveur de sa noblesse, nous devons lui passer son peu de bien.
17:05Bon !
17:06J'estime Valère, et sans faire attention à son peu de bien, je lui donnerai très volontiers ma fille.
17:13Si je le pouvais, avec honneur.
17:16Mais cela ne se peut pas, madame.
17:18D'où vient, monsieur ?
17:19D'où vient ?
17:20Voulez-vous que nous manquions de parole à monsieur Orgon, notre ancien ami ?
17:24Avez-vous quelques sujets de vous plaindre de lui ?
17:26Non.
17:27Quoi ? Je ne m'oïssez point.
17:28Pourquoi d'on lui faire un pareil affront ?
17:31Songez que le contrat est signé, que tous les préparatifs sont faits,
17:35et que nous n'attendons que Damis.
17:37La chose n'est-elle pas trop avancée pour s'en dédire ?
17:39Oui, effectivement.
17:41Je n'avais pas fait toutes ces réflexions.
17:43La girouette va tourner.
17:45Vous êtes trop raisonnable, madame, pour vouloir vous opposer à ce mariage.
17:48Non, mais je ne m'oppose pas.
17:50Morte de ma pièce là, une femme, elle le contredit point.
17:52Vous voyez, les bêtes, j'ai vu ce que j'ai pu pour valet.
17:54Ah oui, vraiment ?
17:55On a un amant bien protégé.
17:57J'aperçois le valet de Damis.
18:01Très humble serviteur à monsieur et madame Oronte,
18:06serviteur très humble à mademoiselle Angélique,
18:09aux yeux Lisette.
18:11Elle vient à la branche, elle nouvelle.
18:13Monsieur Damis, votre gendre et mon maître,
18:17vient d'arriver de chartes, monsieur.
18:19Il marche sur mes pas, j'ai pris les devants pour vous en avertir.
18:23Je l'attendais avec impatience.
18:25Mais pourquoi n'est-il pas venu tout droit chez moi ?
18:27Dans les termes où nous en sommes, doit-il faire ces façons-là ?
18:30Monsieur, il sait trop bien vivre.
18:32Pour en user si familièrement avec vous,
18:35quoi que je sois son valet, je n'en puis dire que du bien.
18:38Est-il poli ? Est-il sage ?
18:40Est-il sage, madame ?
18:42Il a été élevé avec la plus brillante jeunesse de Paris.
18:45Tu, Dieu, c'est une tête bien sensée.
18:47Et monsieur Orgon, n'est-il pas avec lui ?
18:50Non, monsieur.
18:51De vives atteintes de gouttes l'ont empêchée de se mettre en chemin.
18:54Oh, le pauvre bonhomme !
18:56Ça l'a pris subitement la veille de notre départ.
18:59Mais c'est une lettre de monsieur Orgon.
19:02Il l'a écrite d'une main si tremblante
19:04que vous n'en reconnaîtrez pas l'écriture.
19:08En effet, elle n'est pas reconnaissable.
19:10La goutte est un terrible mal.
19:11Le ciel vous en veuille préserver, ainsi que madame Oronte, mademoiselle Angélique, Lisette et toute la compagnie.
19:20Je me disposais à partir avec Damis, mais la goutte m'en a empêché.
19:25Ah !
19:26Néanmoins, comme ma présence n'est point absolument nécessaire à Paris,
19:30je n'ai pas voulu que mon indisposition retardât un mariage
19:34qui fait ma plus chère envie et toute la consolation de ma vieillesse.
19:38Je vous envoie mon fils, servez-lui de père, comme à votre fille.
19:44Je trouverai bon tout ce que vous ferez,
19:46de chartre votre très affectionné Orgon.
19:49Que je le plains.
19:52Mais qui est ce jeune homme qui s'avance ?
19:54Ne serait-ce point Damis ?
19:55Lui-même ? Qu'en dites-vous, madame ?
19:58N'a-t-il pas un air qui prévient dans sa faveur ?
20:00Il est pas mal fait, vraiment.
20:04La branche ?
20:04Monsieur ?
20:05Est-ce là, monsieur Oronte, mon illustre beau-père ?
20:07Oui, vous le voyez en propre originale.
20:09Voyez le bienvenu, mon gendre.
20:12Embrassez-moi.
20:13Ma joie est extrême de pouvoir vous témoigner l'extrême joie que j'ai de vous embrasser.
20:24Voilà sans doute l'aimable enfant qui m'est destiné.
20:26Ah non, non, non, mon gendre, c'est ma femme.
20:30Voici ma fille, Angélique.
20:32Ah, malpeste, la jolie famille.
20:35Je ferai volontiers ma femme de l'une et ma maîtresse de l'autre.
20:39Je ferai trop galant.
20:41Il ferai savoir de l'esprit, Lisette.
20:43Et du goût.
20:44Quelle air, quelle grâce, quelle noble fierté.
20:46Ventre bleu, madame, vous êtes tout adorable.
20:49Mon père me le disait bien, tu verras, d'amourant, t'es la beauté la plus piquante.
20:53C'est bon, la plus agréable.
20:55Merci.
20:56Je voudrais, disait-il, qu'elle pue, ben, je l'aurai bientôt t'épouser.
21:01Je lui suis par bleu bien obligé.
21:04Je l'estime infiniment, monsieur votre père.
21:08Je suis fâché qu'il n'ait pu venir avec vous.
21:11Qu'il est mortifié de ne pouvoir être de la noce.
21:14Il se promettait bien de danser la bourrée avec madame Oron.
21:16Il me prie d'achever promptement ce mariage, car il a une furieuse impatience d'avoir sa brue auprès de lui.
21:23Mais toutes les conditions sont arrêtées entre nous et signées.
21:26Il ne reste plus qu'à terminer la chose et compter la dente.
21:30Comter la dente, oui, c'est fort bien dit.
21:32La branche, monsieur.
21:33Permettez que je fasse une commission à Mont-Valais.
21:36Va chez le marquis.
21:39Et tu lui diras que je lui baise les mains.
21:42J'y vole.
21:47Revenons à votre père.
21:49Oh, je suis très affligé de son indisposition.
21:52Mais satisfaite, je vous prie, ma curiosité.
21:54Et dites-moi un peu des nouvelles de son procès.
21:56De son procès ?
21:57De son procès.
21:58La branche.
21:59Vous êtes bien ému, qu'avez-vous ?
22:01On me groubelait de la question.
22:02J'ai oublié de charger la branche.
22:04Vous devez bien me parler de ce procès.
22:05Oh, mais il reviendra.
22:07Il reviendra.
22:11Eh bien, ce procès, a-t-il enfin été jugé ?
22:15Oui.
22:16Dieu merci, l'affaire en est faite.
22:17Et vous l'avez gagné ?
22:19Oh, avec des pans.
22:21Ah, j'en suis ravi, je vous assure.
22:22Que le ciel en soit loué.
22:26Mon père avait cette affaire à cœur.
22:28Il s'en vient au juge, plutôt que de n'avoir le démenti.
22:32Ma foi, cette affaire lui a bien coûté de l'argent, n'est-ce pas ?
22:35Oh, je vous en réponds.
22:37Mais la justice est une si belle chose qu'on ne saurait trop l'acheter.
22:41Je conviens.
22:42Mais outre cela, ce procès lui a bien donné de la peine.
22:45Oh, ça n'est pas concevable.
22:47Il a fait affaire au plus grand chicaneur, au moins raisonnable, de tous les hommes.
22:51Qu'appelez-vous de tous les hommes ?
22:52Il m'a dit que sa partie était une femme.
22:55Que sa partie était une femme ?
22:56Oui, oui, oui, oui, sa partie était une femme, d'accord.
22:59Mais cette femme avait dans ses intérêts un certain vieux normand,
23:03qui lui donnait des conseils.
23:05Et c'est cet homme-là qui a fait bien de la peine à mon père.
23:09Mais changeons de discours, laissons-là les procès.
23:11Je ne veux m'occuper que de mon mariage,
23:13et que du plaisir de voir Madame Moron.
23:15Eh bien, allons, mon genre, entrons !
23:17Je vais ordonner les apprais de vos noces.
23:21Madame ?
23:22Vous ne voulez pas d'appelage, ma fille, Damis, ça a du mérite.
23:33Et là, ce que vais-je devenir ?
23:35Vous allez devenir femme de Monsieur Damis.
23:37Cela n'est pas difficile à deviner.
23:38Oh, Lisette, tu sais mes sentiments.
23:40Montre-toi sensible à mes peines.
23:41Oh, la pauvre enfant !
23:42Auras-tu la dureté de m'abandonner à mon sort ?
23:44Vous me fendez le cœur.
23:46Oh, Lisette !
23:46Ma chère Lisette !
23:47Ne m'en dites pas davantage.
23:49Je suis si touchée que je pourrais bien vous donner quelques mauvais conseils.
23:52Et je vous vois si affligée que vous ne manqueriez pas de les suivre.
23:58Crispin m'a dit de ne point pas être ici de quelques jours,
24:00qu'il méditait un stratagème.
24:02Mais il ne m'a point à expliquer ce que c'est.
24:04Enfin, je ne puis vivre dans cette incertitude.
24:06Allez, reviens, Monsieur !
24:08Oh, belle Angélique !
24:10De grâce !
24:11Apprenez-moi vous-même ma destinée.
24:13Quel sera le fruit ?
24:15Mais quoi ?
24:18Vous pleurez l'une et l'autre ?
24:19Oui, Monsieur, nous pleurons, nous nous désespérons.
24:22Votre rivale est arrivée.
24:23Qu'est-ce que j'entends ?
24:24Et dès ce soir, il épouse ma maîtresse.
24:25Juste au siège.
24:26Si du moins, après son mariage, pleurer à Paris, passe encore.
24:29Vous pourriez quelquefois pleurer ensemble, vous déplaisir.
24:32Ah, mais pour comble de chagrin, il faudra que vous pleuriez séparément.
24:35J'en mourrai.
24:36Qui est donc cette heureuse rivale qui m'enlève ce que j'ai de plus cher au monde ?
24:40On le nomme Damis.
24:41Damis ?
24:41C'est un homme de Chartres.
24:42Je connais tout ce pays-là.
24:44Et je ne sache point qu'il y ait un autre Damis que le fils de Monsieur Orgon.
24:46Justement, c'est le fils de Monsieur Orgon qui est votre rivale.
24:49Oh, si nous n'avons que ce Damis à craindre, nous devons nous rassurer.
24:52Que dites-vous, Valère ?
24:53Cessons de nous affliger, charmante Angélique.
24:55Damis, de s'est mariée à Chartres.
24:57Bon !
24:57Vous moquez, Valère Damis, c'est ici qu'il s'apprête à recevoir ma mère.
25:00Il est en ce moment au logis avec Monsieur et Madame Orgon.
25:03Mais Damis, c'est de mes amis.
25:04Il n'y a pas huit jours qu'il m'a écrit.
25:06J'ai sa lettre chez moi.
25:07Que vous mentz-il ?
25:08Qu'il s'est mariée secrètement à Chartres avec une fille de condition.
25:10Mariée secrètement ?
25:12Approfondissons un peu cette affaire.
25:14Il me paraît qu'elle en vaut la peine.
25:16Allez, Monsieur, allez quérir cette lettre et ne perd des points de temps.
25:19Et nous, ne négligeons pas cette nouvelle.
25:21Je suis fort trompée si nous n'en dirons pas quelques avantages.
25:24Elle nous servira du moins à faire suspendre pour quelque temps votre mariage.
25:28Je vois venir Monsieur Orgon.
25:29Dans un moment, je suis de retour.
25:35Valère vient de vous quitter, Lisette.
25:37Oui, Monsieur.
25:38Je viens de nous dire une chose qui vous surprendra sur ma parole.
25:41Mais quoi ?
25:42Pas ma foi.
25:43Damis, c'est un plaisant homme de vouloir avoir deux femmes
25:46pendant que tant d'honnêtes gens sont si fâchés d'en avoir une.
25:50Explique-toi, Lisette.
25:51Damis est marié.
25:52Il a épousé secrètement une fille de châtre, une fille de qualité.
25:55Bon, cela se peut-il, Lisette ?
25:57Il n'y a rien de plus véritable, Monsieur.
25:59Damis l'a mandé lui-même à Valère, qui est son ami.
26:02Tu me comptes une fable, te dis ?
26:04Non, Valère est allé quérir la lettre.
26:06Il ne tiendra qu'à vous de la voir.
26:07Encore d'un coup, je ne puis croire ce que tu dis.
26:09Mais Monsieur, pourquoi ne le croiriez-vous pas ?
26:12Les jeunes gens, aujourd'hui, ne sont-ils pas capables du tout ?
26:14Il est vrai qu'ils sont plus corrompus qu'ils ne l'étaient de mon temps.
26:17Que savons-nous si Damis n'est pas un de ces petits scélérats qui ne se font point d'un scrupule de la pluralité des dotes ?
26:23Cependant, la personne qui l'a épousée est en condition.
26:26Ce mariage clandestin aura des suites qui ne seront pas fort agréables pour vous.
26:31Ce que tu dis ne laisse pas de mériter qu'on y fasse quelque attention.
26:35Oh, quelque attention !
26:37Si j'étais à votre place, avant que de livrer ma fille, je voudrais du moins être éclaircie de la chose.
26:41Tu as raison. Je vois paraître le valet de Damis. Il faut que je le sonde finement. Retire-toi, Lisette, et me laisse avec vous.
26:48Si cette nouvelle pouvait se confirmer !
26:52Approche, la branche.
26:54Bien ça.
26:56Je te trouve une physionomie d'honnête homme.
27:00Oh, Monsieur, sans vanité, je suis encore plus honnête homme que ma physionomie.
27:04Mais tu as ce qu'il y a à l'aise.
27:06Écoute, ton maître a la mine d'un vergalon.
27:10Oh, Dieu, Monsieur, c'est un joli homme.
27:12Les femmes en sont folles.
27:14Il a un certain air libre qui les charme.
27:17Monsieur Orgon, en le mariant, a sur le repos de trente familles, pour le moins.
27:21Cela est temps.
27:22Je ne m'étonne point qu'il ait poussé à bout une fille de qualité.
27:26Que dites-vous ?
27:27Il faut, mon ami, que tu me confesses la vérité.
27:30Je sais tout.
27:31Je sais que Damis s'est marié, qu'il a épousé une fille de charte.
27:36Ah, tu te trouves, là ? Je vois qu'on m'a dit vrai.
27:38Tu es un fripon.
27:40Moi, Monsieur !
27:40Oui, toi, Pandard.
27:41Je suis un fruit de votre dessein.
27:43Et je prétends te faire punir comme complice d'un projet si criminel.
27:47Quel projet, Monsieur, que je meurs si je comprends ?
27:49Tu fais fin d'ignorer ce que je veux dire, traître.
27:52Mais si tu ne me fais tout à l'heure un aveu sincère de toute chose,
27:55je vais te mettre entre les mains de la justice.
27:56Monsieur, faites tout ce qu'il vous plaira.
27:57Je n'ai rien à vous avouer.
27:59J'ai beau mettre la torture à mon esprit,
28:00je ne veux pas le sujet de plainte que vous pouvez avoir contre moi.
28:03Tu ne veux donc pas parler ?
28:05Oh là, quelqu'un, qu'on me fasse venir un commissaire !
28:08Attention, Monsieur, plein de bruit.
28:11Tout innocent que je le suis,
28:12vous le prenez sur un ton qui ne laisse pas de sens.
28:15Allons, éclaircissons-nous tous deux de sang froid.
28:18Ça, qui vous a dit que mon maître était marié ?
28:21Qui ? Il l'a mandé lui-même à un de ses amis, à Valère.
28:26À Valère, dites-vous ?
28:27À Valère, oui.
28:28Que répondras-tu à cela ?
28:29Rien.
28:31Parbleu, le traître est excellent !
28:33Ah, Monsieur Valère, vous ne vous y prenez pas mal, ma foi !
28:37Comment ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
28:39On nous l'avait bien dit que tôt ou tard,
28:40il nous régalerait d'un plat de sa façon.
28:42Il n'y a pas manqué, comme vous voyez.
28:43Mais je ne vois point cela !
28:44Vous l'allez voir, vous l'allez voir !
28:47Premièrement, ce Valère aime, mademoiselle, votre fille,
28:51je vous en avertis.
28:52Je le sais bien.
28:53Hein ?
28:54Lisette est dans ses intérêts.
28:57Elle entre dans toutes les mesures qu'il prend
28:59pour faire réussir sa recherche.
29:01Je vais parier que c'est elle qui vous a arrêté d'éviter ce mensonge-là.
29:05Il est vrai !
29:06Dans l'embarras, où l'arrivée de mon maître les a jetés tous deux,
29:10quand ils faiment,
29:11ils ont fait croire le bruit que Dami s'était marié.
29:15Valère même montre une lettre s'opposée
29:17qu'il dit avoir reçu de mon maître.
29:19Et tout cela, vous entendez bien,
29:21pour suspendre le mariage d'Angélique.
29:24Ce qu'il dit est assez vraisemblable.
29:26Pendant que vous approfondirez ce faux bruit,
29:28Lisette gagnera l'esprit de sa maîtresse
29:31et lui fera faire quelques mauvais pas.
29:33Après quoi, vous ne pourrez plus la refuser à Valère.
29:35Ce raisonnement est assez raisonnable.
29:37Pourquoi les trompeurs seront trompés ?
29:40Monsieur Ronde est homme d'esprit, homme de tête.
29:43Ce n'est point à lui qu'il faut se jouer.
29:45Non, pardon !
29:46Vous savez toutes les rubriques du monde,
29:48toutes les russes qu'un amant met en usage
29:50pour supplanter son rival.
29:52Je t'en réponds !
29:54Je vois bien que ton maître n'est point marié.
29:56Non !
29:56Admirer un peu la fourberie de Valère.
30:00Il assure qu'il est intime ami de Damesse,
30:02et je vais parier qu'il ne se connaisse seulement pas.
30:04Sans doute malpeste, monsieur,
30:06que vous êtes pénétrant,
30:08mais comment rien ne vous échappe.
30:09Oh, mais je ne me trompe guère dans mes conjectures.
30:13Oh, j'aperçois ton maître,
30:14je veux rire avec lui de son prétendu mariage.
30:17Ah, vous ne savez pas, mon gendre,
30:25ce que l'on dit de vous.
30:26Oh, que cela est plaisant.
30:28On m'est venu donner avis,
30:29mais avis comme d'une chose assurée.
30:35Oh, oh, oh, oh, oh !
30:37que vous étiez marié !
30:43Vous avez, dit-on, épousé secrètement
30:46une fille de Charles ?
30:52Est-ce que vous ne trouvez pas cela plaisant ?
30:55Il n'y a rien de si plaisant.
30:57En effet, cela est tout à fait plaisant.
31:01Un autre, j'en suis sûr, serait assez saut pour donner là-dedans.
31:05Mais moi, serviteur !
31:08Monsieur Ront est le plus gros génie.
31:11Je voudrais bien savoir qui peut être l'auteur d'un bruit si ridicule.
31:14C'est un gentilhomme appelé Valère.
31:16Ah, Valère !
31:17Qui est cet homme-là ?
31:18Vous voyez, monsieur, il ne le connaît pas.
31:20C'est ce jeune homme que tu sais, que vous savez, dis-je,
31:23qui est votre rival à ce qu'on dit.
31:25Ah oui, oui, oui, je m'en souviens.
31:27À telles enseignes qu'on nous dit qu'il a peu de bien et qu'il doit beaucoup,
31:30mais qu'il couche en joue, la fille de Monsieur Ront,
31:33mais que ses créanciers font des vœux très ardents pour la prospérité de ce mariage.
31:36Ils n'ont qu'à s'y attendre !
31:37Vraiment, ils n'ont qu'à s'y attendre !
31:39Il n'est pas sauce, Valère, il n'est pare-bleu pas sauce !
31:42Ah non !
31:43Ah non !
31:44Non, non, non !
31:45Je ne suis pas bête non plus !
31:47Ah oui !
31:48Non, non, non, non, non !
31:49Je ne suis pas le sang bleu, pas bête !
31:53Et pour le lui faire voir, je vais de ce pas chez mon hôtel.
31:56Oh !
31:57Oui, plutôt !
31:58Damis, j'ai une proposition à vous faire.
32:01Je suis convenu, je l'avoue, avec Monsieur Orgon, de vous donner vingt mille écus en argent comptant.
32:08Mais voulez-vous prendre pour cette somme ma maison du Faubourg Saint-Germain ?
32:13Elle m'a coûté plus de quatre-vingt mille francs à bâtir !
32:16Je suis homme à tout prendre !
32:17Non !
32:18Non, mais entre nous, j'aimerais mieux l'argent comptant.
32:20L'argent, comme vous savez, est plus portatif !
32:22Ah oui, assurément !
32:23Mais ça se met mieux dans une valise !
32:25C'est qu'il se vend, auprès de Chartres, une terre, et je voudrais bien l'acheter.
32:28Oh, Monsieur, la belle acquisition !
32:30Si vous aviez vu cette terre-là, vous en seriez chacue !
32:32Et je suis assuré qu'elle en vaut bien soixante mille !
32:34Au moins, Monsieur, au moins !
32:36Comment ça parler du reste ?
32:37Il y a deux étangs, vous pêchez chaque année pour deux mille francs de goujons !
32:41Oh, mais il ne faut pas laisser échapper une si belle occasion !
32:44Non !
32:45Écoutez, j'ai chez mon notaire cinquante mille écus,
32:48que je réservais pour acheter le château d'un certain financier,
32:51qui va bientôt disparaître !
32:53Je veux vous en donner la moitié !
32:55Beau-père ! Quelle bonté !
32:58J'en perdrai jamais la mémoire !
33:01Une éternelle reconnaissance !
33:03Mon cœur !
33:04Enfin, j'en suis tout pénétré !
33:06Nous serons dès le phénix des beaux-pères !
33:08Je vais vous guérir cet argent !
33:10Mais je rentre auparavant pour donner cet avis à ma femme !
33:14Les créanciers de Valère vont se pendre !
33:17Qu'ils se pendent !
33:19Je veux que dans une heure vous épousiez ma fille !
33:22Oui, que cela sera plaisant !
33:24Ça nous l'affairons !
33:26Il faut que mon maître ait eu un éclaircissement avec Angélique et qu'il connaisse Damis !
33:36Il se connaisse si bien qu'il s'écrive comme tu vois !
33:38Mais grâce à mes soins, M. Horonte est prévenu contre Valère !
33:42Et j'espère que nous aurons la dot en croupe avant qu'il soit désabusé !
33:46Je puis avec cette lettre empris chez M. Horonte !
33:50Au ciel !
33:51Qu'as-tu, Crispin ?
33:52Mon maître vient d'ici !
33:53Oh, le fâche de contre-temps !
33:54Mais je vois un jeune homme serait-ce d'amis !
33:56Abordons-le, il faut que je m'éclaircisse !
33:59Juste celle-ci, c'est Crispin !
34:10Oui, c'est moi-même !
34:13Je tiens, prenez-vous clair ici !
34:15Ne vous ai-je pas défendu d'approcher de la maison de M. Horonte ?
34:18Vous allez ruiner tout ce que mon industrie fait pour vous !
34:20Il n'est pas nécessaire d'employer aucun stratagème pour moi, mon cher Crispin !
34:23Pourquoi ?
34:24Je sais le nom de mon rival, il s'appelle Damis.
34:26Je n'ai rien à craindre, il est marié !
34:28Damis marié !
34:30Tenez, monsieur, voilà son valet que j'ai mis dans vos intérêts, il va vous dire de ses nouvelles !
34:33Serait-il possible que Damis ne m'ait pas demandé une chose véritable ?
34:36Mais à quel propos m'avoir écrit en ces termes ?
34:39De chaque trié en cette ville, ces jours passés, j'ai épousé secrètement une fille de condition.
34:44J'irai bientôt à Paris, où je prétends vous faire de vive voix tout le détail de ce mariage.
34:47Damis ?
34:49Damis ?
34:51Oui, monsieur, je suis au fait !
34:56Dans le temps que mon maître vous a écrit cette lettre, il avait effectivement ébauché un mariage.
35:01Mais monsieur Orgon, au lieu d'approuver l'ébauche, a donné une forte somme au père de la fille, et a par ce moyen assoupi la chose.
35:09Damis n'est donc point marié ?
35:11Et non !
35:12Et non !
35:13Mes enfants, je m'applore votre secours !
35:14Quelle entreprise as-tu formée, Crispin ?
35:16Tu n'as pas voulu tantôt m'en instruire. Ne me laisse pas plus longtemps dans l'incertitude.
35:20Mais pourquoi ce déguisement ?
35:23Que prétends-tu faire en ma faveur ?
35:25Votre rival n'est point encore à Paris, il n'y sera que dans deux jours. Je veux, avant ce temps-là, dégoûter monsieur et madame Oronde de cette alliance.
35:33De quelle manière ?
35:34De quelle manière ?
35:35En passant fort Damis ! J'ai déjà fait beaucoup d'extravagance, je tiens des discours insensés, je fais des actions ridicules, qui révoltent à tout moment contre moi le père et la mère d'Angélique.
35:44Vous connaissez le caractère de madame Oronde. Elle aime les louanges. Je lui dis des duretés qu'un petit maître n'oserait dire à une femme de robe.
35:51Eh bien !
35:52Eh bien, je dirais, frétendre sottise, qu'avant la fin du jour, je prétends qu'il me chasse.
35:56Et prenne la résolution de vous d'Angélique.
35:57Oh, Élisabeth, entre-t-elle dans ce stratagème ?
35:59Mais oui, monsieur !
36:00Mais oui, monsieur !
36:01Elle agite concert avec nous.
36:02Oh, Crispin ! Vous pouvez tous deux compter sur ma reconnaissance.
36:05Je vous promets, monsieur.
36:06Laissons-là les promesses. Songez que tout serait perdu si l'on le voyait avec nous. De grâce disparaissait, il revenait ici de quelque chose.
36:11Je me retire donc. Adieu, mes amis !
36:15Je me repose sur vos soins.
36:17Payez l'esprit tranquille, éluinez-vous vite !
36:19Et abandonnez-nous votre fortune.
36:21Souvenez-vous que vous soyez !
36:22Oh, que de discours !
36:25Dépendez-vous !
36:26Allez-vous en, vous dites !
36:30Je vois la partie.
36:35Je respire.
36:36Je mourrais de peur que monsieur Ronde ne nous surpouille avec ton maître.
36:39C'est ce que je connais aussi.
36:40Dis-moi, as-tu fait arrêter des chevaux pour cette nuit ?
36:42Oui.
36:43Bon, je suis d'avis que nous prenions le chemin de Flandre.
36:45Le chemin de Flandre, oui, j'approuve aussi le chemin de Flandre.
36:49Que regardes-tu donc avec tant d'attention ?
36:51Je regarde.
36:52Oui ?
36:53Non.
36:54Ventrebleu serait-ce lui ?
36:56Mais qui, lui ?
36:57Hélas, c'est toute sa figure !
36:59La figure de qui ?
37:00Oh, Crispin, mon pauvre Crispin !
37:02Voici monsieur Orgon !
37:04Le père de Dami ?
37:05Lui-même !
37:06Oh, le maudit vieillard !
37:07Il semble que tous les diables sont déchaînés contre la dot.
37:10Il vient ici.
37:11Il va entrer chez monsieur Orgon et tout va se découvrir.
37:13Il faut l'en empêcher s'il est possible.
37:15Va m'attendre dans notre auberge.
37:17Pas vite !
37:18C'est quel accueil je vais recevoir de monsieur et de madame Oronte ?
37:23Vous n'êtes pas encore chez eux.
37:24Serviteur, hein, monsieur Orgon ?
37:26Attends, je ne te voyais pas à la branche.
37:27Comment, monsieur, c'est ainsi que vous surprenez les gens ?
37:29Mais qui vous croyez à Paris ?
37:31Je suis parti de Chartres un peu après toi,
37:33parce que j'ai fait réflexion qu'il valait mieux que je parlasse moi-même à monsieur Oronte,
37:37et qu'il n'était pas honnête de retirer ma parole par le ministère d'un valet.
37:42Ainsi donc, vous allez trouver monsieur et madame Oronte ?
37:44C'est mon dessin.
37:45Rendez grâce au ciel de me trouver ici fort à propos pour vous en empêcher.
37:49Et comment les as-tu déjà vus, toi, la branche ?
37:51Si je les ai vus, morble, mais je sors de chez eux.
37:54Madame Oronte est dans une colère horrible contre vous.
37:57Contre moi ?
37:58Contre vous !
37:59Comment a-t-elle dit, monsieur Orgon ?
38:00Nous manquerait de paroles qu'il aurait cru.
38:02Ma fille, désormais, nous l'a plus espérée d'établissement.
38:04Mais quelle force la peut-il faire à sa fille ?
38:06Vous ne saurez y croire jusqu'à quel point la fureur s'est emparée de ses sens ?
38:10Elle ne connaît personne, elle a les yeux dans la tête.
38:13Elle m'a sauté à la gorge.
38:15J'ai eu toutes les peines du monde à me tirer de ses griffes.
38:17Et monsieur Oronte ?
38:19Je l'ai trouvé plus modéré, lui.
38:21Il m'a donné seulement deux soufflets.
38:23Oh, ça, tu m'étonnes, la branche.
38:25Peuvent-ils être capables d'un pareil emportement ?
38:27Ils doivent-ils trouver mauvais que j'ai consenti au mariage de mon fille ?
38:31De Laurent n'as-tu pas expliqué toutes les circonstances ?
38:33Excusez-moi, monsieur.
38:34Je leur ai dit que monsieur votre fils, ayant commencé par où on finit d'ordinaire,
38:39la famille de votre bruce préparait à vous faire un procès que vous avez sagement prévenu en unissant les parties.
38:45Ils ne se sont pas rendus à cette raison.
38:47Bon, rendus, ils sont bien en état de se rendre.
38:49Si vous m'en croyez, monsieur, vous retournerez à Chartres tout à l'heure.
38:52Ah non, non, non, non, la branche, je veux les voir et leur représenter si bien les choses...
38:55Ah, monsieur Boulantir !
38:57Je ne serai suffisamment que vous aviez vous faire défisager.
39:00Si vous leur voulez parler, absolument, laissez passer au moins leur premier transport.
39:05Mais cela est de bon sens.
39:07Remettez votre visite à demain, ils ne seront plus disposés à vous recevoir.
39:10Tu as raison, ils seront dans une situation moins violente.
39:13Allons, je peux suivre ton conseil.
39:15Madame, monsieur, vous êtes le maire ?
39:16Oh non, non, non, non, viens, viens à la branche, je les verrai demain.
39:19Mais monsieur, je marche si on ne va pas !
39:21Ou plutôt, je vais trouver Christ.
39:23Nous voilà, pour le coup, au-dessus de toutes les issues.
39:25Je me dis encore, monsieur.
39:27Valère est un honne homme et vous devez approfondir, il est...
39:30Tout n'est que trop approfondi, Lisette.
39:32Je sais que vous êtes dans les intérêts de Valère
39:35et je suis fâché que vous n'ayez pas inventé ensemble un meilleur expédient
39:39pour m'obliger à différer le mariage de Damis.
39:42Quoi, monsieur, vous vous imaginez ?
39:44Non, non, Lisette, je ne m'imagine rien.
39:46Je suis facile à tromper, moi.
39:48Je suis le plus pauvre génie du monde.
39:51Allez, Lisette, dites à Valère qu'il ne sera jamais mon genre.
39:55C'est de quoi il peut assurer, messieurs, ses créanciers.
40:00Quoi que m'ait dit, Crispin,
40:01je ne puis attendre tranquillement le succès de son artifice.
40:04Ouais, que si...
40:05Après tout, je ne sais pourquoi il m'a recommandé avec tant de soin de ne pas paraître ici.
40:09Il y a quelque chose là-dedans qui passe ma pénétration.
40:12Car enfin, au lieu de détruire son stratagème, je pourrais l'appuyer.
40:15Eh, monsieur !
40:16Eh bien, Lisette...
40:18Ça va tarder bien longtemps. Où est la lettre de Damis ?
40:20La voici, mais elle nous sera inutile.
40:22Dis-moi plutôt, Lisette, comment va le stratagème ?
40:24Quel stratagème ?
40:26Celui que Crispin a imaginé pour mon amour.
40:28Crispin ? Qu'est-ce que c'est que ce Crispin ?
40:30C'est mon Valet.
40:31Je ne le connais pas.
40:32C'est poussé trop loin la dissimulation, Lisette.
40:34Crispin m'a dit que vous étiez tous deux d'intelligence.
40:36Je ne vois pas ce que vous voulez dire, monsieur.
40:38Oh, s'en est de trop, je perds patience, je suis au désespoir.
40:41Si bien est-ce de vous trouver, Valet.
40:44Pour vous faire des reproches, un galant homme doit-il supposer des lettres.
40:49Supposer ? Moi, madame ?
40:51Qui peut m'avoir rendu ce mauvais office auprès de vous ?
40:54Mais madame, monsieur Valet n'a rien supposé.
40:56Il y a de la manigance en cette affaire.
40:59Mais je ne veux pas venir, monsieur Orgon.
41:01Monsieur Orgon est avec lui.
41:02Nous allons tout découvrir.
41:04Il y a de la friponnerie là-dedans, monsieur Orgon.
41:06C'est ce qu'il faut éclaircir, monsieur Orgon.
41:08Madame, je viens de rencontrer monsieur Orgon en allant chez mon notaire.
41:12Il vient, dit-il, à Paris pour retirer sa parole.
41:15Dami s'est effectivement marié.
41:17En effet, madame, et quand vous saurez toutes les circonstances de ce mariage, vous excuserez.
41:21Monsieur Orgon n'a pu se dispenser d'y consentir.
41:24Mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'il assure que son fils est actuellement à Chartres.
41:28Sans doute.
41:29Cependant, il y a ici un jeune homme qui se dit votre fils.
41:32C'est un imposteur.
41:33Mais la branche, ce même valet qui était ici avec vous il y a quinze jours, l'appelle son maître.
41:39La branche, dites-vous ?
41:40Je ne m'étonne plus.
41:41Il m'a tout à l'heure empêché d'entrer chez vous.
41:43Il m'a dit que vous étiez tous deux dans une cholerique ventable contre moi
41:46et que vous l'aviez maltraité ici.
41:48Le menteur !
41:49Ce voile en clouure, ou pas s'en fout.
41:52Alors, mon traître, ce serait-il joué de moi ?
41:56Nous allons approfondir cela car les voici tous deux.
41:59Et bien, monsieur Orgon, tout est-il prêt, notre mariage ?
42:05Qu'est-ce que je vois ? Nous sommes découverts.
42:07Vous ne vous échapperez pas, monsieur les marauds.
42:09Vous tenons fourbes.
42:11Dis-nous méchant, qui est cet autre fripot que tu fais passer pour d'amis ?
42:14C'est mon valet.
42:15Un valet ? Juste-ci, un valet.
42:17Un perfide qui me fait croire qu'il est dans mes intérêts
42:20pendant qu'il emploie pour me tromper le plus noir de tous les artifices.
42:23Doucement, monsieur, doucement, nous jugeons point sur les apparences.
42:26Voilà donc comme tu fais les commissions que je te donne.
42:28Je ne condamne pas les gens sans les entendre.
42:30Tu voudrais nous soutenir, parce que tu n'es pas un maître fripon.
42:33Je suis un fripon ! Vends bien !
42:34Voilà les doucheurs qu'on s'attire en servant avec affection.
42:37Tu ne demeureras pas d'accord non plus, toi, que tu es un fourbe, un scélérat ?
42:40Un scélérat, fourbe ?
42:41Que diens-moi ?
42:42Vous me prodiguez des épithètes qui ne me conviennent pas du tout.
42:44Nous aurons encore tort de soupçonner votre fidélité et traite.
42:47Que direz-vous pour vous justifier, misérable ?
42:50Voilà Crispin qui va vous tirer d'erreur.
42:53La branche vous expliquera la chose aussi bien que moi.
42:56Oh non, parle, Crispin. Fais-le revoir notre innocence.
42:59Mais non, mais non, parle quand même, la branche. Tu les auras bientôt désabusés.
43:01Non, non, Crispin, tu débrouilleras mieux le fait.
43:06Eh bien, messieurs, je vais vous dire la chose tout naturellement.
43:09J'ai pris le nom de Damis pour dégoûter par mon air ridicule
43:11M. Mme Morand de l'alliance de M. Orgon
43:12Les maîtres par là dans une disposition favorable pour mon maître.
43:14Mais au lieu de les rebuter par mes manières impertinentes,
43:15J'ai eu le malheur de leur plaire.
43:17Voilà.
43:19Ce n'est pas ma faute.
43:21Quoi, quoi, quoi ?
43:22Cependant, si on t'avait laissé faire, tu aurais poussé la feinte
43:25Jusqu'à épouser ma fille.
43:26Ah non, monsieur, demandez à la branche. Nous venions ici vous découvrir tout.
43:29Vous ne saurez donner à votre perfidie des couleurs qui puissent nous éblouir.
43:33Puisque Damis s'est marié, il était inutile que Crispin fît le personnage qu'il a fait.
43:40Jusqu'à nous absoudre comme innocents, faites-nous grâce comme à des coupables. Nous implorons votre bonté.
43:49Nous avons recours à votre clémence.
43:51Franchement, la dot nous a tentés. Nous sommes accoutumés à faire des fourberies. Pardonnez-nous celle-ci à cause de l'habitude.
43:58Votre audace ne me rend point impunie.
44:00Parce que laissez-vous toucher.
44:02Par les beaux yeux de madame Oron.
44:04Par la tendresse que vous devez avoir pour une femme si charmante.
44:06Ces pauvres garçons me font pitié.
44:08Je demande grâce pour eux.
44:11Les habitres, il prend que voilà.
44:13Vous êtes bien heureux, Pandard, que madame Oron intercède pour vous.
44:17Ah, puisque ma femme le veut, oublions le passé.
44:21Aussi bien je donne aujourd'hui ma fille à Valère, il ne faut songer qu'à se réjouir.
44:25On vous pardonne donc. Et même, si vous voulez me promettre que vous vous corrigerez,
44:30je serai encore assez bon pour me charger de votre fortune.
44:33Oh, monsieur, nous vous le promettons.
44:35Nous le promettons, monsieur.
44:36Vous avez de l'esprit ? Je veux vous mettre tous deux dans les affaires.
44:39J'obtiendrai pour toi à la branche une bonne commission.
44:41Je vous réponds, monsieur, de ma bonne volonté.
44:43Et pour toi, Crismat, je te ferai épouser la filleule d'un sous-fermier de mes amis.
44:47Je tâcherai, monsieur, de mériter par mes complaisances toutes les bontés du parrain.
44:51J'espère que monsieur Orgon voudra bien honorer de sa présence les noces de ma fille.
44:55Mais j'y veux danser avec madame Aron.
44:57Et nous aussi, mort bleu ! Et nous aussi !
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