- il y a 11 mois
Dans le cadre du cycle, "Un livre, un auteur"
Rencontre littéraire à la Maison des arts de Bages (Aude), avec la participation de la librairie Libellis de Narbonne.
Rencontre littéraire à la Maison des arts de Bages (Aude), avec la participation de la librairie Libellis de Narbonne.
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00:00:00...
00:00:00Bienvenue à Bages, voilà pour ce rendez-vous proposé par la médiathèque du Grand Larbonne
00:00:26en partenariat avec la Maison des Arts, Galerie Municipale et la Librairie d'Ibelis
00:00:31qui est aussi présente à l'entrée.
00:00:36Donc je ne vais pas présenter notre invité, je vais faire très court.
00:00:42Je vais laisser la parole à Virginie pour la médiathèque, à Virginie Desrois
00:00:46et je remercie aussi Christine Serre qui est présente, directrice de la médiathèque du Grand Larbonne
00:00:52et donc je laisse le soin à Virginie de présenter notre invité et le modérateur de cette rencontre
00:01:00qui vient de très loin pour annuler cette rencontre et ça nous fait très plaisir.
00:01:08Voilà, bonne soirée à vous, à la suite bien évidemment de cette rencontre
00:01:13il y aura un temps de dédicace mais aussi un vent d'honneur proposé.
00:01:18Voilà, donc je vous invite aussi à rester pour prolonger ce moment.
00:01:21Merci beaucoup.
00:01:23Voilà, bonsoir à tous, bienvenue à l'espace OD.
00:01:26Merci d'être venu aussi nombreux ce soir.
00:01:29Donc merci à vous Marie-Hélène Laffront d'avoir accepté notre invitation.
00:01:34Merci à Dominique Penchèvre qui va modérer cette rencontre.
00:01:38Dominique Penchèvre est l'ancien directeur de Normandie Libre et Lecture
00:01:42donc ce qui vous donne une indication sur son lieu de provenance.
00:01:48Vous dire que nous sommes ravis vraiment de ce partenariat.
00:01:52Depuis plusieurs mois nous organisons des rencontres d'auteurs avec Bages et la librairie Libélis.
00:01:58Voilà, c'est une chance de pouvoir se retrouver ici.
00:02:00Comme vous le savez, la médiathèque du Grand Larbonne est fermée depuis septembre.
00:02:04Même si nous vous accueillons dans une bibliothèque éphémère,
00:02:08voilà, nous réouvrirons en septembre.
00:02:10Et pendant la période de fermeture, nous proposons des rencontres hors les murs.
00:02:14Alors, je ne vais pas vous lister toute la rencontre.
00:02:17Si vous souhaitez vous renseigner, vous pouvez nous retrouver sur le site internet de la médiathèque
00:02:22et dans l'agenda du Grand Larbonne.
00:02:24Je vais peut-être simplement dire deux, trois mots sur la rencontre de ce soir.
00:02:29Déjà, dire que Marie-Hélène Lafron, ça fait très longtemps que nous souhaitions vous inviter
00:02:34parce que, évidemment, nous sommes tous admiratifs de notre œuvre.
00:02:39Et ce soir, c'est aussi l'occasion de parler d'un ouvrage qui est récemment paru aux éditions de La Main d'Honne,
00:02:46un ouvrage qui s'appelle Une autre vie et qui fait l'objet d'une exposition
00:02:50que nous vous invitons à découvrir, si ce n'est pas déjà fait, à la Maison des Arts,
00:02:55donc sur les photos de famille.
00:02:56Et La Main d'Honne, en fait, c'est une maison d'édition de photographie
00:03:00qui est remarquable et qui est située en Occitanie, plus précisément en Aveyron.
00:03:05Donc, c'est aussi l'occasion de parler de cette maison d'édition.
00:03:08Et enfin, dernier petit mot concernant Marie-Hélène Lafron,
00:03:12on a eu la chance de rencontrer une enseignante, Madame Védrine,
00:03:16qui l'enseigne au lycée Louise-Michel de Narbonne
00:03:19et qui travaille depuis le début de l'année avec trois classes de seconde
00:03:22sur un texte de Marie-Hélène Lafron, donc l'annonce.
00:03:26Et demain, nous irons rencontrer ses élèves au lycée Louise-Michel.
00:03:31Voilà, donc c'est un marathon, sachant que samedi, vous avez un salon, je crois, aussi à Paris.
00:03:37Une bibliothèque.
00:03:38Une bibliothèque.
00:03:39Jamais de salon.
00:03:40Ah, pardon.
00:03:40Merci.
00:03:42Je vais à la bibliothèque Marguerite Duras, samediata.
00:03:44Merci.
00:03:45Et demain, c'est quand même extraordinaire, demain, dans une classe de seconde,
00:03:49j'ai vu que sur les trois, il y avait la classe des rues Biman.
00:03:52Enfin, je dois dire que, dit Thomas Rack, c'est un majeur Biman.
00:03:55Oui, c'est ça.
00:03:56Ce matin, elle a mêlé au centre du terrain.
00:03:58Oui, c'est ça.
00:03:59Mais ce ne sont absolument pas des classes littéraires,
00:04:02et c'est pour ça aussi que les rencontres vont être très...
00:04:05J'animées.
00:04:06Très animées.
00:04:07Il faut dire simplement encore deux petits mots.
00:04:11Donc, la prochaine rencontre littéraire organisée par la médiathèque aura lieu le samedi 27 avril,
00:04:19dans le cadre de l'avant-salon du livre du Grand Arbonne.
00:04:22Donc, nous accueillerons l'auteur François Bégodeau au CIVL.
00:04:26Comme vous connaissez, le CIVL qui est situé derrière le cours Mirabeau.
00:04:31Donc, le salon du livre, cette année, aura lieu le week-end du 26 et 27 mai,
00:04:36si je ne me trompe,
00:04:38et la rencontre du 27 avril est programmée bien en amont.
00:04:41C'est une mise en bouche de la programmation du salon du livre.
00:04:46Voilà.
00:04:47Écoutez, je vais vous laisser.
00:04:48Passez une bonne soirée.
00:04:49Pensez à éteindre vos téléphones portables.
00:04:51Un petit clin d'œil et remerciements à notre collègue David Garnier,
00:04:54qui enregistre la rencontre de ce soir,
00:04:57et que vous pourrez retrouver sur nos réseaux sociaux.
00:04:59Bonne soirée.
00:04:59Donc, il n'y a plus le téléphone qui sonne, ça y est.
00:05:12Bonjour à toutes et à tous.
00:05:14Bonjour, Marie-Hélène.
00:05:15Bonsoir.
00:05:16Bonsoir.
00:05:17Donc, alors, contrairement à ce qui se passe dans les rencontres,
00:05:20je ne vais pas vous voyer Marie-Hélène Laffont,
00:05:21parce que j'ai entendu plus longtemps,
00:05:22donc je la tutoie.
00:05:24Donc, ne soyez pas surpris.
00:05:25Ça n'a rien d'exceptionnel.
00:05:26Ce n'est pas parce que je suis cavalier, quoi que ce soit.
00:05:29C'est parce que...
00:05:30Nous connaissons depuis 2002.
00:05:32Dominique Blanchèvre lit donc le livre depuis 2002,
00:05:34sachant que j'ai commencé à publier en 2001.
00:05:36Et j'ai survécu, donc tout va bien.
00:05:38Voilà.
00:05:38Vous pouvez continuer aussi.
00:05:40Bien, alors, jusqu'au dire en gros ce qu'on va faire ce soir,
00:05:43on va surtout parler, effectivement, de l'ouvrage « Notre vie »,
00:05:47donc qui est l'ouvrage pour lequel vous êtes tous venus.
00:05:49Tout est tous venu ici.
00:05:51Elle est éditée par la Madone,
00:05:53cette maison d'édition qui est de Maléron
00:05:54et qui a un travail centré sur la photographie,
00:05:57qui est une très belle maison d'édition,
00:05:59que je vous conseille d'aller voir,
00:06:00avec aussi deux collections particulières,
00:06:02dont celle-ci,
00:06:04qui est donc dans laquelle « Notre vie » est publiée,
00:06:08et qui s'appelle « Poursuite et ricochet ».
00:06:11Donc, il y a deux ouvrages qui sont parus
00:06:13l'an dernier, en 2023,
00:06:15qui sont les deux premiers ouvrages de la collection,
00:06:17et j'espère qu'il y aura d'autres,
00:06:19avec d'autres auteurs.
00:06:19Il y en a notamment un en préparation par Emmanuel Lambert.
00:06:23Je ne sais pas si vous aviez lu,
00:06:24il y a quelques années de ça,
00:06:25ce très bel essai sur Giono,
00:06:27Giono Furioso.
00:06:29Et Emmanuel Lambert, c'est elle qui a été commissaire
00:06:31d'exposition Giono au Mucem.
00:06:33Vous voyez, donc c'est quelqu'un qui a plusieurs corps
00:06:35à son art,
00:06:36qu'elle a écrit sur Colette, là, cette année,
00:06:37enfin, l'année dernière.
00:06:38Et donc là, elle est en train de mettre au point un texte,
00:06:42qui sera le prochain texte de la collection.
00:06:44Et il y aura un texte aussi de Bernard Plessu.
00:06:45Quand tu parleras, je vais te donner le micro,
00:06:50parce que je ne vais pas te donner le micro.
00:06:52Parce qu'il faut parler dans le micro,
00:06:53parce que c'est enregistré,
00:06:55c'est enregistré aussi,
00:06:56sinon on n'entend pas ce que tu dis.
00:06:58Donc voilà.
00:06:59Donc on va parler sans c'est bon de cet ouvrage,
00:07:01bien entendu,
00:07:01mais on parle aussi un petit peu de
00:07:03de Marianne Laffont et la peinture et la photographie,
00:07:05puisque la photographie,
00:07:06il est question de photographie dans ce livre-là,
00:07:08évidemment,
00:07:08comment cette photographie et cette peinture
00:07:11traversent ces romans depuis le début.
00:07:14Je vous rappelle qu'il y a quand même son deuxième ouvrage
00:07:16« Romance appelle sur la photo »,
00:07:18donc c'est pas tout à fait innocent.
00:07:20On va en parler tout à l'heure.
00:07:22Et si on a le temps,
00:07:24mais je pense qu'on aura le temps,
00:07:26à moins qu'on ait un chronomètre qui nous arrête.
00:07:29Je ne sais pas, Virginie ?
00:07:30On a dit environ une heure de rencontre
00:07:32pour laisser un temps d'échange.
00:07:33Ouais, c'est pas beaucoup ça, une heure.
00:07:36Il va être frustré,
00:07:37les gens qui sont venus là,
00:07:38une heure, ça va.
00:07:39On va peut-être pouvoir prolonger un petit peu.
00:07:41Parce qu'on parle un petit peu justement
00:07:43de cette histoire d'annonce-là,
00:07:45qui va...
00:07:46On ne vous entend pas.
00:07:47Oui.
00:07:47Vous ne vous entendez pas.
00:07:48On ne vous entend pas.
00:07:49Vous ne vous entendez pas.
00:07:50Fais pop, pop, pop, pop, pop.
00:07:52Vous ne vous entendez pas.
00:07:53Vous ne vous entendez pas.
00:07:53Voilà.
00:07:55Voilà, exact.
00:07:57Laissez tomber le but.
00:07:58Vous êtes ligués contre vous,
00:07:59ou quoi, là, parce que...
00:08:01Peut-être que je ne le tiens pas bien.
00:08:03Et là, vous m'entendez ?
00:08:03Là, vous m'entendez ?
00:08:04Non, pas mieux.
00:08:04Ça fait pop, pop, pop, pop.
00:08:06Il faut que je parle plus fort.
00:08:09Pardon ?
00:08:10Salut.
00:08:10Ah non, non, je suis obligé
00:08:11parce qu'il y a un enregistrement.
00:08:14Donc, je vais m'appliquer.
00:08:15Je vais parler le micro.
00:08:17Coller sur le menton et plus fort.
00:08:19C'est ça ?
00:08:20Bon.
00:08:22Donc, nous parlerons aussi de l'annonce.
00:08:24Puisqu'on en a dit un mot tout à l'heure.
00:08:26Virginie en a dit un mot.
00:08:27Avec le lycée...
00:08:28Je ne me souviens plus du nom,
00:08:29mais Louis-Michel.
00:08:31Et Marie-Hélène va donc aller rencontrer
00:08:33les futurs rugbymen
00:08:34pour parler de ce livre.
00:08:38Voilà.
00:08:38Donc, la main donne.
00:08:39Je ne vais pas en reparler
00:08:40puisque Virginie en a parlé tout à l'heure.
00:08:42Cette petite maison d'édition
00:08:43est très très belle.
00:08:44Et on va tout de suite commencer
00:08:45peut-être par une petite lecture
00:08:47puisque Marie-Hélène va nous lire
00:08:49Le Palmier
00:08:50qui est donc le premier texte
00:08:52de cet ouvrage
00:08:53qui en comporte huit
00:08:54pour tous retos.
00:08:55et après,
00:08:57on enchaînera sur les questions
00:08:58et les réponses
00:08:59pour te torturer un peu.
00:09:03Merci.
00:09:06Donc,
00:09:07douze photos,
00:09:09huit textes.
00:09:10Et il y a ce cours
00:09:11avant-texte.
00:09:12J'ai toujours connu
00:09:14les photos du service militaire
00:09:15de mon père.
00:09:17Elles flottent
00:09:18depuis longtemps
00:09:19dans ma mémoire.
00:09:21En 2021,
00:09:22après sa mort,
00:09:23je les ai rassemblées
00:09:24dans une enveloppe
00:09:25en papier craft.
00:09:27C'était à moi
00:09:27qu'il incombait désormais
00:09:28de les conserver
00:09:29et la proposition
00:09:32de David Fourré,
00:09:33l'éditeur de la main donne,
00:09:35d'écrire pour la collection
00:09:36poursuite et ricochet
00:09:37est arrivée à point nommé.
00:09:39Le palmier.
00:09:45Mon père sourit.
00:09:47Sur la photo du palmier,
00:09:49il sourit carrément.
00:09:51Il a 20,
00:09:5321 ou 22 ans.
00:09:56Il sourit à Casablanca
00:09:58entre 1957 et 1959.
00:10:01Les photos ne sont pas datées.
00:10:02Mon père est né
00:10:05dans le Cantal
00:10:06à Saint-Cernin
00:10:07le 22 avril 1937
00:10:09et il a fait son service militaire
00:10:12à Casablanca
00:10:13où il fut jardinier du colonel
00:10:15pendant 27 mois.
00:10:18Il rentre en France
00:10:20à l'automne 1959,
00:10:22disons fin septembre
00:10:23ou début octobre.
00:10:24Il se mariera
00:10:26à Saint-Cernin
00:10:28le 30 décembre 1959
00:10:30et a donc dû partir
00:10:32au service,
00:10:34si je compte bien
00:10:35sur mes doigts,
00:10:37à la fin du printemps
00:10:381957
00:10:39à 20 ans.
00:10:41Je compte
00:10:42sur mes doigts,
00:10:44je m'applique.
00:10:47Il a
00:10:47évité l'Algérie.
00:10:49Comment évitait-on
00:10:52l'Algérie
00:10:53à 20 ans
00:10:54en 1957
00:10:55quand on était
00:10:56fils de paysans
00:10:57du Cantal,
00:10:59pas spécialement dotés
00:11:00d'un subtil réseau
00:11:02de relations
00:11:02capables de vous mettre
00:11:03à l'abri,
00:11:05de vous procurer
00:11:06une planque aimable
00:11:07à Casablanca
00:11:08dans les jardins
00:11:09du colonel ?
00:11:11C'est à peine
00:11:12une question
00:11:13que je ne poserai pas
00:11:15à son frère,
00:11:16mon oncle,
00:11:17né en 1935.
00:11:19Je ne pose pas
00:11:21de questions
00:11:21et ne fais pas
00:11:23de recherches.
00:11:24Ceci n'est pas
00:11:26une enquête.
00:11:28Je flaire
00:11:29des pistes,
00:11:30je suis
00:11:31des traces,
00:11:32je tisse.
00:11:35Sur la photo,
00:11:36donc,
00:11:37il sourit
00:11:38d'un sourire
00:11:39d'éclatante jeunesse
00:11:40que je ne lui connaîtrai pas.
00:11:44Il aura
00:11:44deux petits-fils
00:11:45qui naîtront
00:11:46en 1995
00:11:47et en 1997
00:11:49et après sa mort
00:11:52en mai 2021,
00:11:54je reconnaîtrai
00:11:55sur cette photo,
00:11:57la photo du palmier,
00:11:59le beau sourire
00:12:00charnu
00:12:00de l'aîné
00:12:01de mes neveux.
00:12:02Le sourire
00:12:06de mon père
00:12:06me saute
00:12:07à la gueule.
00:12:10Toujours,
00:12:11les traces
00:12:11des corps,
00:12:13des gestes,
00:12:14des voix,
00:12:15des intonations,
00:12:17des ascendants
00:12:17dans les corps,
00:12:19les gestes,
00:12:20les voix,
00:12:21les intonations
00:12:22des descendants,
00:12:24émeuvent,
00:12:25bouleversent,
00:12:26retournent,
00:12:27me retournent.
00:12:28Ce sont des résurgences.
00:12:32Elles me traversent,
00:12:33me travaillent,
00:12:34travaillent les textes
00:12:35que j'écris
00:12:35depuis près
00:12:36d'un quart de siècle.
00:12:38Elles strient
00:12:39les textes,
00:12:40les scarifient,
00:12:42les secouent,
00:12:42les caressent,
00:12:44frémissent
00:12:44dans leur silence.
00:12:47La photo
00:12:48du sourire
00:12:49de mon père
00:12:49est aussi
00:12:50celle
00:12:51du palmier.
00:12:53Enfin,
00:12:54je crois
00:12:55que c'est un palmier.
00:12:56Je suis nul
00:12:57en palmier.
00:12:59Je suis meilleure
00:13:00en frêne,
00:13:02en hêtre,
00:13:03en noisetier,
00:13:04en érable,
00:13:06en peuplier,
00:13:07voire en bouleau,
00:13:09en chêne
00:13:10ou même en platane.
00:13:12Je suis comme mon père
00:13:14qui n'avait jamais vu
00:13:15de palmier
00:13:16avant 1957
00:13:17et n'en revit plus
00:13:19après 1959.
00:13:22Le palmier,
00:13:24le maillot de bain,
00:13:25le parasol,
00:13:26la plage de mon père
00:13:27sont d'un exotisme radical.
00:13:30Il ouvre
00:13:30dans sa vie
00:13:31une parenthèse
00:13:32peut-être
00:13:33enchantée,
00:13:34probablement douce,
00:13:36joyeuse,
00:13:37capiteuse,
00:13:38charnelle
00:13:38et cicatricielle.
00:13:41Je date
00:13:42de l'adjectif,
00:13:43j'avance
00:13:44à tâtons
00:13:45sur les traces
00:13:46du personnage
00:13:47que devient mon père
00:13:49dans une autre vie
00:13:51que la sienne.
00:13:51Merci.
00:13:56Le palmier
00:13:57est un peu
00:13:58une présentation
00:13:59de l'ouvrage
00:14:00et quand on lit
00:14:02les derniers textes,
00:14:03les derniers mots
00:14:04que tu as lus
00:14:04concernant
00:14:06ce que ton père,
00:14:07tel que tu l'as connu,
00:14:08toi,
00:14:09était finalement,
00:14:10on s'aperçoit
00:14:10qu'il y a quand même
00:14:11une autre vie
00:14:12qui s'est déroulée.
00:14:13Ce que j'aimerais connaître
00:14:14et peut-être
00:14:15les gens d'assistance aussi,
00:14:16c'est comment
00:14:18ces textes sont arrivés,
00:14:21pourquoi la main donne,
00:14:22est-ce que c'est eux
00:14:22qui t'ont contacté,
00:14:23est-ce que c'est toi
00:14:24qui t'allais les chercher,
00:14:26et surtout,
00:14:27comment s'est opéré
00:14:28le choix
00:14:28dans l'enveloppe craft
00:14:29de toutes ces photographies
00:14:30parce que la consigne,
00:14:32c'était 12
00:14:32et tu n'en as bien pris
00:14:34que 12.
00:14:35Donc,
00:14:35pourquoi ces 12-là
00:14:36et comment ?
00:14:39Oui, merci.
00:14:42Alors,
00:14:42ces photos,
00:14:43donc,
00:14:45ça n'est pas d'ailleurs
00:14:46spécifique,
00:14:47je pense,
00:14:48à ma famille
00:14:48et à mon histoire.
00:14:50Je crois que dans
00:14:50toutes les familles,
00:14:52les maisons,
00:14:53les armoires,
00:14:55les commodes,
00:14:57il y a des enveloppes craft
00:14:59ou des albums.
00:15:00Il y a des photos.
00:15:02Et il se trouve
00:15:02que ces photos-là,
00:15:04les photos du service
00:15:05militaire de mon père,
00:15:07dans un milieu
00:15:09et à une époque
00:15:10où il y avait peu de photos.
00:15:11Moi,
00:15:12je suis née
00:15:12au début des années 60
00:15:13dans une famille
00:15:16de paysans,
00:15:16mon père avait eu
00:15:17un appareil photo
00:15:18donc au service militaire
00:15:19mais dans mon enfance
00:15:20et dans mon adolescence,
00:15:21il ne s'en servait jamais.
00:15:24Et cet appareil photo,
00:15:25j'ai fini par le retrouver
00:15:26d'ailleurs,
00:15:27au fond d'armoire.
00:15:28Vous voyez ?
00:15:28Mais il avait été mis
00:15:29complètement au rencard.
00:15:31Donc,
00:15:31on n'avait pas du tout
00:15:32un usage vernaculaire
00:15:33de la photo.
00:15:34Et,
00:15:36par ailleurs,
00:15:38les photos du service militaire,
00:15:39elles n'étaient pas
00:15:40avec les autres.
00:15:41Elles étaient à part.
00:15:43Voilà.
00:15:43Et passe,
00:15:44dans un coin d'armoire,
00:15:45derrière les piles
00:15:47des vêtements
00:15:48de mon père,
00:15:49elles étaient là.
00:15:50Je les ai toujours connues.
00:15:52Et quand j'allais ranger,
00:15:53vous voyez,
00:15:54c'est très lié
00:15:54à des rythmes
00:15:56et des travaux domestiques.
00:15:58Quand,
00:15:58enfant ou adolescente,
00:16:01j'allais ranger,
00:16:02par exemple,
00:16:03certains,
00:16:05enfin,
00:16:05du lin,
00:16:06dans l'armoire
00:16:06du père,
00:16:07voilà,
00:16:08ma mère avait repassé,
00:16:09elle me disait,
00:16:09va ranger ça,
00:16:10j'y allais.
00:16:10et là,
00:16:11je voyais les photos.
00:16:13Je les ai toujours connues,
00:16:14mais elles ne sortaient pas.
00:16:15Voilà.
00:16:16Et,
00:16:17évidemment,
00:16:18les enfants,
00:16:19ça regarde.
00:16:20Donc,
00:16:20je les ai regardées,
00:16:21les photos,
00:16:21quand j'étais enfant.
00:16:22Et j'ai bien vu,
00:16:23sur les photos,
00:16:23notamment,
00:16:24j'ai compris pourquoi
00:16:25elles ne sortaient pas.
00:16:26Parce que,
00:16:27sur les photos,
00:16:28il y avait
00:16:29une femme,
00:16:30mais ce n'était pas ma mère.
00:16:32Voilà.
00:16:32Donc,
00:16:32on n'avait pas besoin
00:16:33de m'en dire davantage.
00:16:35Voilà.
00:16:37Voilà.
00:16:37Ça a toujours été là,
00:16:38un substrat comme ça,
00:16:40toujours.
00:16:41Vous voyez ?
00:16:42Et,
00:16:42quand j'ai commencé à écrire,
00:16:45dès mon troisième livre,
00:16:47donc,
00:16:48en effet,
00:16:48sur la photo,
00:16:49c'est mon troisième livre,
00:16:50il a été publié en 2003.
00:16:52Et,
00:16:54ces photos-là,
00:16:54ils ne sont pas présentes
00:16:55directement,
00:16:57mais,
00:16:58le rôle que joue
00:17:00la photo
00:17:01dans ce livre-là,
00:17:03vous voyez,
00:17:04il est très,
00:17:05très lié
00:17:05à celui qu'ont joué
00:17:06ces photos-là
00:17:07dans ma propre histoire.
00:17:08Ça,
00:17:08c'est absolument certain.
00:17:09Même si elles n'y sont pas
00:17:10présentes directement.
00:17:11Donc,
00:17:11je dirais que la première présence,
00:17:13c'est une présence en creux,
00:17:15vous voyez,
00:17:15dans le travail d'écriture,
00:17:17très tôt.
00:17:18Et ensuite,
00:17:19régulièrement,
00:17:20ce petit corpus de photos
00:17:21comme ça du Maroc
00:17:21va ressortir,
00:17:22va ressurgir.
00:17:24Je vous donne un exemple.
00:17:25En 2008,
00:17:26dans un de mes romans
00:17:26qui s'intitule
00:17:27Les Derniers Indiens,
00:17:28il y a un personnage
00:17:29qui s'appelle Pierre,
00:17:30qui meurt jeune.
00:17:33Et ce Pierre
00:17:34a fait son service militaire.
00:17:36Il a fait son service militaire
00:17:37au Maroc.
00:17:38Et il a avec lui
00:17:40ces fameuses photos
00:17:41que sa mère
00:17:42et sa sœur
00:17:43regardent,
00:17:43interrogent
00:17:44pour tâcher
00:17:44d'approcher d'un peu près
00:17:46un épisode de la vie
00:17:47de leurs fils et frères
00:17:48qu'elles ne connaissent pas.
00:17:49Donc,
00:17:50elles sont déjà là
00:17:50et c'est 2008.
00:17:53Et ça continue comme ça
00:17:54pendant longtemps.
00:17:55Évidemment,
00:17:58les choses basculent
00:17:59et ça,
00:17:59ce n'est pas spécifique
00:18:00non plus à mon existence.
00:18:01Les choses basculent
00:18:02quand les gens meurent.
00:18:04C'est-à-dire que les photos,
00:18:04elles ont un tout autre statut
00:18:06de ce coup.
00:18:07Voilà.
00:18:08Et en plus,
00:18:08j'en suis la détentrice,
00:18:09la gardienne,
00:18:10parce que la gardienne
00:18:10de la mémoire familiale,
00:18:11c'est moi.
00:18:12Il y a des gardiens
00:18:13dans les familles.
00:18:14Il se trouve que là,
00:18:15c'est moi.
00:18:16Donc,
00:18:17paf,
00:18:17je les ai.
00:18:19Et en effet,
00:18:19il y en a beaucoup.
00:18:20C'est un gros paquet.
00:18:21dans une enveloppe.
00:18:25Et là,
00:18:26arrive la proposition
00:18:27de David Fouret.
00:18:28Alors,
00:18:29à ce propos,
00:18:29je précise,
00:18:30ce n'est pas du tout
00:18:30la première fois
00:18:30que je travaille
00:18:31avec des photographes,
00:18:33mais ce n'est jamais moi
00:18:34qui propose.
00:18:35Jamais.
00:18:36Jamais moi qui demande.
00:18:38Toujours,
00:18:38la proposition vient
00:18:39des photographes.
00:18:40Voilà.
00:18:40Et pour David Fouret,
00:18:41ça a été la même chose.
00:18:43Donc,
00:18:44ça a été un heureux hasard,
00:18:45si vous voulez.
00:18:46Lui,
00:18:46il est arrivé avec sa proposition
00:18:47très précise,
00:18:48parce que c'est quelqu'un
00:18:49de très précis.
00:18:50Voilà.
00:18:51exactement au moment
00:18:52où moi,
00:18:52j'habitais là
00:18:53avec mon enveloppe,
00:18:55à me dire,
00:18:56il y a une piste.
00:18:58Vous voyez ?
00:18:59Ces photos,
00:19:00je savais qu'il y avait
00:19:01une piste d'écriture
00:19:02dans ces photos.
00:19:02J'appelle ça une piste.
00:19:03Voilà.
00:19:04Elles,
00:19:04elles,
00:19:05elles appelaient
00:19:08l'écriture,
00:19:09mais je ne savais pas
00:19:10du tout
00:19:10comment j'allais les prendre.
00:19:12Voilà.
00:19:12Et là,
00:19:13il arrive et il me dit
00:19:1312, etc.
00:19:14Moi,
00:19:14ça me va très bien.
00:19:15Parce que c'est une commande
00:19:16très précise.
00:19:18Voilà.
00:19:18Et tout de suite,
00:19:19je lui ai dit,
00:19:20pour répondre à ta question,
00:19:21je lui ai dit,
00:19:21Mathieu,
00:19:22David,
00:19:22vous allez m'aider
00:19:23à les choisir.
00:19:24Voilà.
00:19:24Parce que j'en suis incapable
00:19:25de les choisir.
00:19:26Donc,
00:19:26il m'a aidé.
00:19:27Vous voyez ?
00:19:27J'ai fait un premier tri.
00:19:30Il est venu chez moi.
00:19:31On les a étalés comme ça.
00:19:32Et il m'a aidé.
00:19:33Voilà.
00:19:33Parce que c'est aussi
00:19:35le rôle d'un éditeur.
00:19:37Vous voyez ?
00:19:38Et donc,
00:19:40on a établi le corpus 12.
00:19:44Pour certaines,
00:19:45j'étais sûre
00:19:46que je voulais celle-ci
00:19:47ou que je voulais celle-là.
00:19:48Pour d'autres,
00:19:48je ne savais pas.
00:19:49Et c'est lui,
00:19:50son œil,
00:19:51son œil d'éditeur.
00:19:53Voilà.
00:19:53C'est lui qui m'a dit,
00:19:54voilà.
00:19:55Et puis ensuite,
00:19:57à moi de composer,
00:19:58si vous voulez composer
00:19:59l'arborescence textuelle
00:20:00à partir des photos.
00:20:02Mais,
00:20:03par exemple,
00:20:04il y a huit textes.
00:20:05Je ne me souviens plus
00:20:06dans quelle heure
00:20:07je les ai écrits,
00:20:08mais je les lui ai donnés.
00:20:08Je me souviens très bien
00:20:09quand j'ai lu.
00:20:10Vous voyez ?
00:20:10Je lui ai dit,
00:20:10David,
00:20:11vous composez le livre.
00:20:13Je n'ai pas dit,
00:20:13on met d'abord celui-là
00:20:14puis celui-ci.
00:20:16Vous voyez ?
00:20:17J'avais bien quelques idées
00:20:18sur lequel devait ouvrir,
00:20:20lequel devait fermer.
00:20:21Mais,
00:20:22pour le reste,
00:20:22pour le rythme,
00:20:23l'articulation et tout ça,
00:20:24je lui ai demandé son avis.
00:20:27Et,
00:20:27je m'en suis bien portée.
00:20:30Et puis,
00:20:30de toute façon,
00:20:31c'est une matière tellement,
00:20:33comment dire,
00:20:34tellement
00:20:35indestine et incandescente
00:20:39que pour lui donner une forme
00:20:40qui soit partageable,
00:20:43praticable
00:20:43et qui élargisse,
00:20:44qui fasse craquer les coutures
00:20:46de la simple dimension
00:20:47topographique,
00:20:48eh bien,
00:20:49en ce qui me concerne,
00:20:51il est très précieux
00:20:52d'avoir quelqu'un
00:20:54avec qui vous faites le travail.
00:20:56Et lui,
00:20:57il a été,
00:20:58voilà,
00:21:00impeccable pour ça.
00:21:03Donc,
00:21:03ça s'est fait comme ça.
00:21:05De façon très empirique,
00:21:06vous voyez ?
00:21:07Et les textes,
00:21:08je les ai écrits assez,
00:21:09assez rapidement au fond.
00:21:12Une fois que le cadre a été fixé,
00:21:14alors que je me demandais
00:21:17comment j'allais arriver
00:21:18à entrer,
00:21:19eh bien,
00:21:20ils sont venus
00:21:22de façon assez fluide.
00:21:23Je les ai beaucoup retravaillés,
00:21:24bien sûr,
00:21:24après un premier jet,
00:21:25comme je le fais toujours,
00:21:26mais ils sont venus
00:21:26de façon assez fluide
00:21:27parce qu'il y avait ce cadre
00:21:28et parce qu'il y avait,
00:21:30voilà,
00:21:31quelqu'un avec qui je travaillais.
00:21:34Je n'étais pas seule.
00:21:34Très bien.
00:21:39Bravo.
00:21:41Alors donc,
00:21:42les personnages des parents paysans,
00:21:45ils sont très très présents
00:21:47dans tes romans.
00:21:48Ça,
00:21:48on ne peut pas dire.
00:21:50Parce que dans tous,
00:21:50on retrouve des parents paysans.
00:21:52Alors,
00:21:52on imagine bien
00:21:53que tu les as composés,
00:21:54recomposés
00:21:55à partir de choses
00:21:56que tu connais,
00:21:57de gens que tu as vus.
00:21:58Après,
00:21:59tu les as mélangés.
00:22:00Enfin,
00:22:00c'est le travail de fiction.
00:22:01Donc,
00:22:02on parle du réel,
00:22:03on parle de la réalité
00:22:04et on fait un travail de fiction,
00:22:05on fait l'œuvre de fiction
00:22:06en justement recomposant
00:22:08et en travaillant la langue
00:22:09pour justement
00:22:10en faire des personnages
00:22:11de romans.
00:22:12Mais dans ce cas-là,
00:22:14on n'est pas du tout
00:22:14dans un personnage de fiction
00:22:15parce que là,
00:22:16il s'agit bien de ton père.
00:22:17Donc,
00:22:17c'est la première fois
00:22:18que tu n'es pas un père de fiction.
00:22:20Donc,
00:22:20tu as un père
00:22:21dont tu parles
00:22:22à partir de photos
00:22:23comme tu viens de le dire
00:22:24qui n'ont été pas imposées
00:22:26mais qui ont été choisis
00:22:28en grande partie
00:22:29par l'éditeur
00:22:30avec toi bien sûr
00:22:31et pour lequel
00:22:32tu es censé
00:22:33écrire des textes.
00:22:36Et donc,
00:22:36comment ça se passe là ?
00:22:38Parce que
00:22:38il y a eu...
00:22:40Si tu as voulu
00:22:41que ces photos
00:22:41soient communiquées,
00:22:43on va dire,
00:22:44soient montrées
00:22:45et que tu écris
00:22:46des choses autour
00:22:47de ces photos,
00:22:48il va bien falloir
00:22:48que tu te mettes
00:22:50dans la peau
00:22:50de quelqu'un
00:22:50qui parle de son père.
00:22:52Donc,
00:22:52comment tu fais là ?
00:22:53Parce que jusqu'à présent,
00:22:55tu as toujours été
00:22:56assez distante
00:22:56par rapport
00:22:57à la question familiale
00:22:58même si tu évoques
00:22:59la question de la paysannerie,
00:23:01tu n'as jamais cité
00:23:02ton père,
00:23:03ta mère,
00:23:03ton frère,
00:23:04ta soeur,
00:23:04etc.
00:23:05dans tes romans
00:23:05et tes neveux.
00:23:06Donc,
00:23:06comment ça s'est passé là ?
00:23:09D'abord,
00:23:11il y a le...
00:23:13Ça s'est passé
00:23:14après la mort
00:23:14et ça,
00:23:16c'est fondamental.
00:23:18Voilà.
00:23:18Je n'eusse évidemment
00:23:20pas pu écrire ce livre
00:23:22avant la mort de mon père.
00:23:25Déjà,
00:23:25ça,
00:23:26ça,
00:23:28c'est un seuil.
00:23:31Voilà.
00:23:33D'une part,
00:23:34d'autre part,
00:23:35le titre,
00:23:36c'est une autre vie
00:23:37parce qu'au fond,
00:23:39ce chantier-là,
00:23:44pour moi,
00:23:44c'était...
00:23:46Alors,
00:23:46certes,
00:23:47il s'agit de mon père,
00:23:48mais je dis que
00:23:49tous les pères
00:23:50et toutes les mères,
00:23:51avant de devenir
00:23:52nos pères et nos mères,
00:23:54ont eu une autre vie.
00:23:56Et
00:23:57à quoi
00:23:59cela a-t-il tenu ?
00:24:02Vous voyez ?
00:24:03À quel aiguillage infime
00:24:05cela a-t-il tenu ?
00:24:07Pour que,
00:24:09finalement,
00:24:09si on prend les hommes
00:24:11de mon père,
00:24:12ils reviennent
00:24:13dans le cantal,
00:24:14se marier
00:24:16et faire une vie de pésant
00:24:17et devenir mon père.
00:24:19Ça ne s'appuie
00:24:19au répu,
00:24:20bifurqué.
00:24:22Et la mienne aussi.
00:24:23Vous voyez ?
00:24:24Et c'est ça
00:24:24qui m'a permis
00:24:26de
00:24:26faire comme si
00:24:28j'étais
00:24:29dans
00:24:30un travail
00:24:31de fiction.
00:24:33Voilà.
00:24:33c'est
00:24:34l'autre vie,
00:24:35les autres vies,
00:24:36l'autre corps,
00:24:37les autres gestes,
00:24:39les autres sensations
00:24:40de celui qui,
00:24:41ensuite,
00:24:42est devenu mon père.
00:24:44Et moi,
00:24:44je dis que,
00:24:46et je m'en suis rendu compte
00:24:47en accompagnant ce livre
00:24:48de Petit Publière,
00:24:50je dis que
00:24:50on peut
00:24:51à peu près tous
00:24:52se livrer
00:24:52à cet exercice-là.
00:24:53on en a envie ou pas.
00:24:57On peut
00:24:57ne pas en avoir envie.
00:24:59Et selon
00:24:59le type de relation
00:25:00qu'on a eue,
00:25:00évidemment,
00:25:01chacun,
00:25:01avec son propre père,
00:25:02on peut
00:25:02se laisser aller
00:25:04à ce genre
00:25:05de fantaisie
00:25:06ou pas.
00:25:07Alors,
00:25:07en ce qui me concerne,
00:25:08c'était du velours.
00:25:10Voilà.
00:25:10Vous voyez ?
00:25:11Il se trouve que
00:25:12de surcroît,
00:25:13voilà,
00:25:13j'écris,
00:25:16je tisse des histoires,
00:25:17etc.
00:25:18Donc,
00:25:18évidemment,
00:25:19je me trouve
00:25:20en terrain familier.
00:25:21Voilà.
00:25:22Mais,
00:25:22l'écart,
00:25:24si vous voulez,
00:25:25entre ce que j'ai connu
00:25:25de mon père
00:25:26et ce corps-là
00:25:27et les palmiers
00:25:29et la plage.
00:25:31Mon père,
00:25:31c'était 1000 mètres
00:25:32d'altitude
00:25:32dans le Cantal.
00:25:33Il disait toujours,
00:25:34d'ailleurs,
00:25:34qu'il ne savait plus nager,
00:25:35qu'il avait oublié.
00:25:37Vous voyez ?
00:25:37Je vous donne
00:25:38un autre exemple.
00:25:40Mon père,
00:25:41sur un vélo.
00:25:42Moi,
00:25:42je n'ai jamais vu
00:25:43mon père sur un vélo.
00:25:45Voilà.
00:25:46Alors,
00:25:46un vélo,
00:25:46c'est moins des optiques
00:25:47qu'un palmier.
00:25:48Quand on vit dans le Cantal
00:25:49à 1000 mètres d'altitude,
00:25:50mais n'empêche que
00:25:50je ne l'avais jamais vu
00:25:51sur un vélo.
00:25:51Et là,
00:25:51je le vois sur un vélo.
00:25:52Voilà.
00:25:53Vous voyez ?
00:25:53Donc,
00:25:54c'était,
00:25:55pour moi,
00:25:55il était extrêmement aisé,
00:25:58vraiment.
00:25:58Et c'était très jubilatoire,
00:25:59même.
00:26:01C'était presque consolatoire,
00:26:03pardonnez-moi
00:26:04pour cet néologisme.
00:26:06Oui.
00:26:07Parce que,
00:26:08ce n'était pas ma vie
00:26:08qu'il fallait consommer,
00:26:09c'était la sienne.
00:26:11Parce que j'en ai connu.
00:26:13Vous voyez ?
00:26:13Voilà.
00:26:14Eh bien,
00:26:14ce livre permettait ça.
00:26:16Donc,
00:26:19ça a été,
00:26:21j'ai enfourché,
00:26:22vous voyez,
00:26:23cette monture-là.
00:26:24Je vous l'ai dit tout à l'heure,
00:26:25les textes sont venus
00:26:26de façon fluide.
00:26:27Voilà.
00:26:27Une fois que j'ai été dedans,
00:26:30et que le cadre a été posé,
00:26:31ce cadre-là,
00:26:31une autre.
00:26:37Bien sûr,
00:26:37on a compris que la fiction,
00:26:39celui que je t'impose
00:26:40à la réalité des images,
00:26:41qui, elle,
00:26:42est tout du coup,
00:26:44incontournable.
00:26:45On peut imaginer ce qu'on veut
00:26:47quand on voit les photos,
00:26:48mais c'est du réel,
00:26:49comme on dit.
00:26:50Et toi,
00:26:50tu travailles la fiction.
00:26:51Donc,
00:26:51tu viens de le dire,
00:26:52c'est la fiction.
00:26:54Et,
00:26:54dans ce texte-là,
00:26:56dans ces textes-là,
00:26:57comme dans tes romans,
00:26:58il y a un temps
00:27:00et un mode
00:27:00que tu aimes bien,
00:27:01c'est le conditionnel.
00:27:02C'est le conditionnel.
00:27:03C'est-à-dire qu'on dirait,
00:27:04ce que les enfants,
00:27:05c'est qu'on jouerait à ça.
00:27:06Alors,
00:27:06je serais,
00:27:06si,
00:27:07tu serais là,
00:27:07et on ferait ci,
00:27:08on ferait ça.
00:27:09Et donc,
00:27:09mon père serait,
00:27:10etc.
00:27:15ça crée un Pierrot.
00:27:15Tous les autres sont des urges
00:27:17ou des choses.
00:27:17Et là,
00:27:18il y a Pierrot.
00:27:19Pierrot qui retraverse,
00:27:20d'ailleurs,
00:27:20d'autres textes,
00:27:22bien entendu.
00:27:23Et tu suggères,
00:27:24dans ces textes,
00:27:25plus dans les chaussettes aussi,
00:27:27dans les lettres,
00:27:28Pierrot,
00:27:28il apparaît aussi,
00:27:29une vie imaginée,
00:27:31on va dire,
00:27:31entre ce Pierrot
00:27:32et ton père,
00:27:33d'une part,
00:27:34et ces deux femmes
00:27:35qu'on aperçoit
00:27:36sur les photos.
00:27:38Il y en a deux.
00:27:38Il y en a deux.
00:27:39Donc,
00:27:39deux mecs,
00:27:40deux femmes,
00:27:40on peut imaginer
00:27:41qu'il peut y avoir
00:27:42des choses qui se passent,
00:27:43bien entendu.
00:27:43Donc voilà,
00:27:44sur cet exemple-là,
00:27:45par exemple,
00:27:46comment surgissent
00:27:47ces fictions
00:27:47dans le descriptif des scènes
00:27:49que les photos montrent ?
00:27:53Alors,
00:27:53Pierrot,
00:27:54c'est le prénom
00:27:55que j'invente
00:27:55pour le copain de régiment.
00:27:57Si vous regardez
00:27:57les photos de régiment
00:27:58que vous avez
00:28:01dans vos fonds familiaux,
00:28:03il y a toujours
00:28:03un copain de régiment.
00:28:05Alors,
00:28:05sur plusieurs photos,
00:28:06on reconnaît mon père,
00:28:07et puis à côté de lui,
00:28:07il y a le copain de régiment.
00:28:08Et le copain de régiment,
00:28:10il se trouve qu'il est très beau.
00:28:11C'est vraiment
00:28:12ce qu'on appelle
00:28:12un beau gosse.
00:28:14Vraiment,
00:28:14il est magnifique,
00:28:15le copain de régiment.
00:28:16Alors,
00:28:16c'est très facile
00:28:17de démarrer
00:28:18sur le copain de régiment.
00:28:19Le copain de régiment,
00:28:21il est très beau,
00:28:24et puis on voit bien
00:28:24qu'il a un corps
00:28:25plus polissé,
00:28:26vous voyez.
00:28:26voilà.
00:28:27Alors,
00:28:28j'en fais
00:28:29un demi-citadin,
00:28:31vous voyez,
00:28:31par exemple.
00:28:32Bon,
00:28:32voilà,
00:28:32ça c'est facile.
00:28:33Et puis évidemment,
00:28:34un bourreau des cœurs,
00:28:36à côté duquel,
00:28:39bon,
00:28:39mon père,
00:28:40non pas qu'il soit,
00:28:41enfin,
00:28:41le jeune homme que fait mon père,
00:28:42vous voyez,
00:28:43non pas qu'il soit
00:28:44moins beau quand même.
00:28:45Voilà.
00:28:46Et puis mon père,
00:28:46il garde son tricot de corps
00:28:47à la plage.
00:28:49Tandis que Pierrot,
00:28:49il torse nu.
00:28:51Voilà,
00:28:51donc il en jette,
00:28:52quoi,
00:28:52Pierrot,
00:28:52vous voyez.
00:28:53donc ça se fait tout seul.
00:28:55Ça se fait absolument
00:28:57tout seul,
00:28:58vous voyez.
00:28:59Et,
00:28:59euh,
00:29:01Pierrot,
00:29:02il a,
00:29:03il a,
00:29:04voilà,
00:29:04c'est ça,
00:29:05il est,
00:29:06il a une belle gueule,
00:29:07il est,
00:29:07voilà,
00:29:08et on sent le garçon commode.
00:29:10Voilà.
00:29:11Vous voyez,
00:29:12le garçon qui a donc du bonheur.
00:29:14Voilà.
00:29:15Bon,
00:29:15je suis bien versé pour savoir
00:29:16que ce n'était pas le cas de mon père.
00:29:18Voilà.
00:29:18Donc,
00:29:19j'enfourche d'autant plus
00:29:20ses aimants,
00:29:21dans la perspective
00:29:22consolatoire que je vous ai dit
00:29:23tout à l'heure,
00:29:24hein,
00:29:24cette monture-là,
00:29:25voilà,
00:29:25hein,
00:29:26et quant aux deux femmes,
00:29:28bon,
00:29:28alors,
00:29:28encore une fois,
00:29:29hein,
00:29:31deux femmes dont je connais
00:29:32les silhouettes depuis l'enfance.
00:29:34J'ai épié ces silhouettes,
00:29:36je les ai regardées en cachette,
00:29:38vous voyez,
00:29:38je ne disais rien,
00:29:40hein,
00:29:40je n'allais pas poser de questions,
00:29:41je n'allais pas sortir avec la photo
00:29:42pour demander à ma mère
00:29:42si c'était sa cousine.
00:29:45Même à 5 ans,
00:29:46on sait ça,
00:29:46hein,
00:29:47c'est d'accord.
00:29:48Bon,
00:29:49alors ça fait des pistes de romans,
00:29:50après,
00:29:50ça c'est sûr,
00:29:51voilà,
00:29:51bon,
00:29:52alors ces deux femmes,
00:29:53elles ont des corps
00:29:54qui vont bien pour la fiction,
00:29:57vous voyez,
00:29:57elles ont des robes coquettes
00:29:59et puis elles ont des corps de plage,
00:30:01voilà,
00:30:01on les voit même sur la plage,
00:30:03elles ont des sacs de plage,
00:30:04voilà,
00:30:05bon,
00:30:05bon,
00:30:06ben,
00:30:06ça se fait en se faisant,
00:30:09voilà,
00:30:09donc je vais très facilement,
00:30:11comme ça,
00:30:12tisser des fils,
00:30:13et ça va me permettre aussi,
00:30:15ça j'en ai conscience
00:30:16quand je le fais,
00:30:16bien sûr,
00:30:17ça va me permettre,
00:30:18si vous voulez,
00:30:18de,
00:30:20j'ai presque envie de dire,
00:30:21puisqu'on est dans un contexte de photo,
00:30:22ça va me permettre de coloriser,
00:30:24voilà,
00:30:25la vie en noir et blanc tel qu'on la voit sur ces photos,
00:30:27voilà,
00:30:28avec ces deux femmes,
00:30:29avec Pierrot,
00:30:30voilà,
00:30:31on imagine des choses doux,
00:30:32joyeuses,
00:30:33et probablement charnelles,
00:30:35évidemment,
00:30:35qu'on les imagine,
00:30:36voilà,
00:30:37bon,
00:30:37et,
00:30:38je peux,
00:30:40je peux lâcher le,
00:30:43voilà,
00:30:43lâcher les brides,
00:30:44au peu d'imagination que j'ai,
00:30:47parce que je dis toujours que j'en ai très pu,
00:30:49il faut qu'elle soit très très nourrie par le réel,
00:30:51mais le réel est généreux,
00:30:53il est même incommensurablement plus inventif que moi,
00:30:56et je précise aussi une chose,
00:30:59j'ai dit,
00:31:00que je n'ai pas pu écrire ce livre,
00:31:03avant la mort de mon père,
00:31:04mais,
00:31:05évidemment,
00:31:05pas avant la mort de ma mère non plus,
00:31:07évidemment,
00:31:08je n'y ai pas touché jusque là,
00:31:12voilà,
00:31:13mais,
00:31:13ensuite,
00:31:15encore une fois,
00:31:16j'insiste,
00:31:17je m'en rends compte rétrospectivement,
00:31:19mais,
00:31:20c'est,
00:31:21non,
00:31:22je me rends compte en le faisant,
00:31:23mais,
00:31:23j'ai plaisir à l'évoquer rétrospectivement,
00:31:25rétrospectivement,
00:31:26c'était assez jubilatoire de jouer avec ces cartes-là,
00:31:28vous voyez,
00:31:29voilà,
00:31:29comment jouer au jeu de cette famille en inventant une autre famille,
00:31:32on aimerait bien parfois pouvoir inventer une autre famille,
00:31:36voilà,
00:31:38vous voyez,
00:31:38les romans,
00:31:40c'est,
00:31:41je pense toujours au titre,
00:31:42d'autres vies que la mienne,
00:31:44j'aimerais bien,
00:31:46j'avais normalement ce titre,
00:31:47il est déjà pris,
00:31:48c'est dommage,
00:31:48voilà,
00:31:49mais vous voyez,
00:31:50il y a,
00:31:50voilà,
00:31:51c'est,
00:31:52c'est,
00:31:53cette,
00:31:53comment dire,
00:31:54cette possibilité de jouer avec les variables d'ajustement qui verrouillent les vies,
00:32:00hein,
00:32:00et bien,
00:32:01dans le roman,
00:32:02on l'a tout le temps,
00:32:03dans l'écriture,
00:32:04on l'a tout le temps,
00:32:05c'est extrêmement jubilatoire.
00:32:09Et on comprend bien,
00:32:10effectivement,
00:32:11que cette autre vie,
00:32:13donc,
00:32:13qui donne ce titre en recueil,
00:32:15le moins du monde paysan,
00:32:17est une parenthèse absolument insensuelle,
00:32:19qui semble vraiment te réjouir,
00:32:21et sur laquelle tu brodes la fiction,
00:32:23assez tranquillement,
00:32:24cela dit,
00:32:26il y a quand même une photo,
00:32:28qui a été choisie,
00:32:29alors,
00:32:29est-ce qu'elle a été choisie par toi,
00:32:30ou a été choisie par,
00:32:32par l'éditeur,
00:32:35c'est sur la question de la robe,
00:32:38hein,
00:32:39et sur laquelle tu as du mal à broder,
00:32:40ou alors tu brodes difficilement,
00:32:42on va dire,
00:32:43hein,
00:32:43il y a comme un malaise,
00:32:44on va dire,
00:32:45peut-être que tu pourrais nous lire ce passage,
00:32:48si tu veux bien,
00:32:49et nous expliquer où est le malaise.
00:32:52Alors,
00:32:52cela dit,
00:32:53le malaise,
00:32:53donc,
00:32:54je vais vous lire le texte,
00:32:55vous allez comprendre,
00:32:57donc,
00:32:57le texte s'intitule la robe,
00:32:59alors,
00:32:59cette photo,
00:33:00je l'ai choisie,
00:33:02et David Fourré aussi,
00:33:03hein,
00:33:03vous voyez,
00:33:04sur l'ensemble des photos,
00:33:04David Fourré m'a dit,
00:33:06celle-là,
00:33:06on ne peut pas la manquer,
00:33:07j'ai dit,
00:33:07bien sûr que non,
00:33:08voilà,
00:33:08ça c'est sûr,
00:33:09celle-là,
00:33:09c'est sûr,
00:33:10surtout qu'elle était en plusieurs exemplaires,
00:33:14il y en avait,
00:33:15c'était une des photos,
00:33:17qui était en trois exemplaires dans l'enveloppe,
00:33:20vous voyez,
00:33:20c'est étrange,
00:33:21trois,
00:33:22celle-là,
00:33:24donc la robe,
00:33:27mon père en travesti,
00:33:31ou mon père déguisé,
00:33:33pour le dire,
00:33:34moins frontalement,
00:33:36mon père déguisé en femme,
00:33:39en ménagère,
00:33:41en cuisinière,
00:33:43jardin,
00:33:44portique,
00:33:45palissade,
00:33:46par terre fleurie,
00:33:47le décor est posé,
00:33:49et mon père,
00:33:50arbor,
00:33:51passé sur sa chemise militaire,
00:33:53aux manches retroussées,
00:33:55une singulière robe tabliée à bavette,
00:34:00plissée à la taille,
00:34:02cintrée,
00:34:03rayée,
00:34:04qui échappe à toute tentative d'épuisement par la description,
00:34:08mais dont le corsage se tend sur deux petits seins postiches,
00:34:15flagrants et indubitables.
00:34:17« Les seins de mon père »,
00:34:21la naissance de sa poitrine,
00:34:26brandie de la main droite,
00:34:29une poêle à frire noire,
00:34:31vide et usagée,
00:34:33complète le tableau.
00:34:34mon père épauche un sourire,
00:34:38il a gardé son énorme képi que le soleil incendie,
00:34:41et les épaulettes de sa chemise sont visibles.
00:34:44dans l'orbe de la robe de la robe de mon père s'impose le verbe « arborer ».
00:34:53Mon père arbore une robe.
00:34:58« L'atelage est inédit et je renâcle. Ça me racle le gosier. Ça pourrait ne pas passer, mais ça passe, ça va passer. »
00:35:14Je vais gratter cette phrase.
00:35:16« La cracher. Je l'ai crachée. »
00:35:23Donc, mon père arbore une robe.
00:35:28Oui, mais une robe ancillaire,
00:35:33une robe de ménagère, de cuisinière,
00:35:37un tablier de cuisine grimé en robe.
00:35:41« Mon père jardinier devient cuisinière.
00:35:44Il reste domestique.
00:35:46Il reste au service du colonel.
00:35:51Il fait partie de ces gens,
00:35:54de sa maison,
00:35:55au sens où, en d'autres temps,
00:35:58il eut porté livré.
00:36:02Ce qui, dans cette image,
00:36:04creuse un vertige pour la fille de mon père que je suis,
00:36:08relèverait à la fois du genre
00:36:09et de la classe sociale.
00:36:13Je peine à démêler les deux registres
00:36:16et ne suis à l'aise ni avec l'un ni avec l'autre.
00:36:20Je cherche la juste place et la bonne distance.
00:36:24Je tends l'oreille par-delà les décennies entassées
00:36:27pour entendre les rires et les voix mêlées de jeunes gens
00:36:31lancés dans la parodie et l'ivresse partagée du jeu outrancier.
00:36:35Je voudrais suivre la tangente du rire
00:36:40et de la légèreté.
00:36:42Mais ça ne va pas de soi.
00:36:44Ça m'échappe.
00:36:45La plaisanterie m'échappe.
00:36:47Je prends tout gravement
00:36:48et politiquement.
00:36:51L'esprit de sérieux ne me lâche pas.
00:36:54Je ne peux pas faire
00:36:55comme si mon père n'avait pas été
00:36:58pendant près de six décennies
00:37:00le père qu'il fut
00:37:01pas franchement débridé
00:37:04ni porté sur la rigolade
00:37:07ni enclin à la plaisanterie.
00:37:11Il ne riait pas, souriait peu,
00:37:14ne jouait pas, ne plaisantait pas.
00:37:18Dans la sphère familiale
00:37:19il ne témoignait d'aucune aptitude à la joie.
00:37:22Et je crois que la peur
00:37:25fut son véritable métier.
00:37:28La peur de manquer,
00:37:30de ne pas être à la hauteur,
00:37:32de ne pas arriver à finir la fenaison à temps,
00:37:35de ne pas réussir à payer
00:37:36les prochaines essaiances des emprunts,
00:37:39la peur de tout,
00:37:40la peur tout le temps.
00:37:43Il n'a vécu délivré de la peur
00:37:45que pendant les sept derniers mois de sa vie
00:37:47qu'il passa dans un établissement
00:37:49pour personnes âgées
00:37:50où il avait été admis
00:37:51après avoir présenté
00:37:53des symptômes accablants
00:37:54de dégénérescence motrice et cognitive.
00:37:58Tout lui échappait,
00:37:59le temps, ses jambes,
00:38:01les mots de plus de trois syllabes,
00:38:05il se défaisait
00:38:06et sa peur avait cru.
00:38:09Elle avait coulé
00:38:10et mon père était devenu
00:38:12un aimable petit vieillard
00:38:14que je ne connaissais pas
00:38:15et qui eut bientôt cessé de me reconnaître.
00:38:20Cette photo du Maroc,
00:38:22celle-là et les autres,
00:38:23celle-là peut-être un peu plus
00:38:24que les autres,
00:38:26ouvre des brèches
00:38:28que j'espère heureuses
00:38:29ou du moins joyeuses
00:38:32dans la vie du jeune homme
00:38:35qui deviendrait mon père,
00:38:36ce père,
00:38:37le père qu'il fut,
00:38:39vaillant, violent,
00:38:41verrouillé,
00:38:42caparassonné,
00:38:43amputé de la joie,
00:38:45la peur,
00:38:46chevillée au corps
00:38:47comme une maladie contagieuse.
00:38:58Et je me rends compte,
00:38:59pour la première fois
00:39:00en lisant ce texte-là,
00:39:01vous voyez,
00:39:02dans cette belle lumière,
00:39:03quand même,
00:39:04ça nous gratifie.
00:39:05Moi, ce que je vois là,
00:39:06c'est magnifique.
00:39:08Le ciel que je vois là,
00:39:09derrière vous.
00:39:10Vous vivez dans cette beauté
00:39:12des choses tous les jours.
00:39:13Vous vivez dans le luxe.
00:39:19Oui, je me rends compte,
00:39:20vous voyez,
00:39:21quand je lis cette phrase,
00:39:23je ne m'en ai déjà
00:39:23jamais rendu compte
00:39:24avant aujourd'hui,
00:39:24quand je lis cette phrase,
00:39:26mon père était devenu
00:39:27un aimable petit vieillard
00:39:28que je ne connaissais pas
00:39:29et qui lui a bientôt
00:39:29cessé de me reconnaître.
00:39:31Au fond,
00:39:32aux deux extrémités
00:39:33de la vie de mon père,
00:39:34la partie que je n'ai pas connue,
00:39:37quand il était jeune homme,
00:39:39et même avant qu'il se marie,
00:39:41et ensuite,
00:39:42c'est sept derniers mois
00:39:43où il est devenu
00:39:47ce résident d'EHPAD
00:39:50parfaitement docile
00:39:51et toujours content,
00:39:52si bien élevé,
00:39:53me disaient les dames,
00:39:54et si gentil,
00:39:56et si accommodant,
00:39:58et bien aux deux extrémités
00:39:58de la vie de mon père.
00:39:59Vous voyez,
00:39:59il y a une autre vie,
00:40:02aux deux extrémités.
00:40:03Voilà.
00:40:05Je n'avais jamais associé
00:40:07les sept derniers mois
00:40:09aux 22 premières années,
00:40:12en fait.
00:40:13Enfin,
00:40:14oui.
00:40:23C'est pas mal,
00:40:23c'est très émouvant tout ça,
00:40:25en effet.
00:40:27Mais,
00:40:28alors,
00:40:29on s'aperçoit quand même
00:40:31qu'entre cette autre vie
00:40:32et cette vie paysanne
00:40:34qui va le reprendre
00:40:35quand il va revenir au Mercueil,
00:40:36il y a des constantes quand même.
00:40:39Il y a le transistor,
00:40:40il y a les animaux,
00:40:42les bêtes,
00:40:42enfin là,
00:40:42c'est le chien du colonel,
00:40:43mais il y a les bêtes,
00:40:45on a suffisamment parlé
00:40:46dans tous les romans,
00:40:47les bêtes,
00:40:47l'importance des bêtes
00:40:48pour le paysan,
00:40:49par exemple.
00:40:51Les chaussettes,
00:40:52donc il y a des petites anecdotes
00:40:54comme ça qui,
00:40:55quand on connaît tes romans,
00:40:56quand on a lu liturgie,
00:40:57quand on a lu les autres romans,
00:40:59les nouvelles romans,
00:41:00on voit ces constantes apparaître
00:41:02qui ne l'ont pas prise
00:41:03n'importe où,
00:41:03bien sûr.
00:41:04Donc,
00:41:05il y a quand même quelque chose,
00:41:06cette autre vie,
00:41:06elle a quand même
00:41:07des repères qui existent
00:41:09et cet autre père,
00:41:11cet autre homme,
00:41:12finalement,
00:41:13il y a quand même des choses
00:41:13qui sont constamment,
00:41:15qui sont là.
00:41:16Oui.
00:41:17C'est un autre,
00:41:18c'est le même.
00:41:19C'est le même et c'est un autre.
00:41:21Je vais être un autre,
00:41:21c'est pas moi qui l'ai dit.
00:41:23Mon père ne savait pas,
00:41:24mais en même temps,
00:41:26c'était dans sa vie.
00:41:27Voilà.
00:41:28Et en effet,
00:41:28le motif des chaussettes,
00:41:30par exemple,
00:41:30vous voyez ?
00:41:32Donc,
00:41:32dans tous mes livres,
00:41:34il est en effet question
00:41:35de ces figures de père
00:41:36qui ont toujours froid au pied.
00:41:38Donc,
00:41:38qui mettent les pieds
00:41:39dans le fond de la cuisinière,
00:41:40qui passent la moitié de l'année
00:41:42avec des boudillons fourrés,
00:41:44vous voyez ?
00:41:45Qui mettent des petits chaussons
00:41:48par-dessus leurs chaussettes
00:41:50dans les bottes en caoutchou.
00:41:50Enfin,
00:41:51vous voyez ce que je veux dire.
00:41:52Bon,
00:41:52voilà.
00:41:52Donc,
00:41:53avoir chaud au pied.
00:41:54Voilà.
00:41:54Bon.
00:41:55Et il se trouve,
00:41:56et c'est aussi présent
00:41:57dans un certain nombre
00:41:58de mes livres,
00:41:59que ces mêmes pères,
00:42:00souvent,
00:42:01ont une fille
00:42:02qui est leur pourvoyeuse
00:42:02de chaussettes,
00:42:03qui leur envoie des chaussettes
00:42:04de Paris.
00:42:05Bon.
00:42:06Et bien,
00:42:06quand je regarde
00:42:07ces photos de plus près,
00:42:09pour ce travail,
00:42:11je vois,
00:42:13au pied
00:42:13du jeune homme
00:42:15qui allait devenir mon père,
00:42:17au Maroc,
00:42:18à Casavlanca,
00:42:18alors que tout le monde,
00:42:20dans la même pièce,
00:42:22est torse nu.
00:42:23Lui aussi,
00:42:23il est torse nu.
00:42:24Et les deux femmes
00:42:26sont en robe
00:42:26d'été,
00:42:27bras nus,
00:42:28chevilles nues.
00:42:29Enfin,
00:42:29vous voyez ?
00:42:30Et lui,
00:42:31il a des chaussettes.
00:42:33Il a non seulement,
00:42:35vous savez,
00:42:35des chaussures bien cirées,
00:42:37mais étant ces chaussures
00:42:38bien cirées,
00:42:39il a ses pieds
00:42:40enfermés dans des chaussettes.
00:42:41Et les chaussettes,
00:42:41elles sont bien tirées.
00:42:42Bon,
00:42:43il suffit de tirer le fil
00:42:44des chaussettes.
00:42:45Alors là,
00:42:46vous voyez ?
00:42:47Voilà.
00:42:47En effet,
00:42:48on ne saute pas
00:42:50hors de son ombre.
00:42:50Je crois que c'est
00:42:51un proverbe espagnol.
00:42:52Donc,
00:42:53lui non plus.
00:42:56Et moi,
00:42:57encore moins.
00:42:57et vous voyez aussi là
00:43:00ce que je n'avais pas
00:43:03du tout anticipé
00:43:04en acceptant
00:43:05de faire ce travail
00:43:07et de publier ce livre.
00:43:10Et pourtant,
00:43:11j'aurais dû.
00:43:12C'est la question
00:43:13des ressemblances du corps.
00:43:16Vous avez entendu
00:43:16ce que je vous ai lu
00:43:17tout à l'heure.
00:43:18Toujours les ressemblances,
00:43:19etc., etc.
00:43:20Voilà.
00:43:21Et bien,
00:43:21il y a des motifs,
00:43:28voilà,
00:43:29c'est ça.
00:43:29On va dire ça comme ça.
00:43:30Des motifs
00:43:30de ressemblance
00:43:32qui me sont renvoyés
00:43:34par les lecteurs
00:43:35entre cet homme-là
00:43:38et ma gueule,
00:43:39évidemment.
00:43:40Évidemment.
00:43:41Vous voyez ?
00:43:41Bon,
00:43:41mais si je ne voulais pas
00:43:42que ça arrive,
00:43:43il ne fallait pas
00:43:43que je fasse ça.
00:43:44Je l'ai fait.
00:43:45Donc,
00:43:45c'est là.
00:43:46Vous voyez ?
00:43:47C'est là.
00:43:47Et c'est inscrit.
00:43:48Et c'est écrit.
00:43:48Et ça se voit.
00:43:50Bon.
00:43:50Bon.
00:43:52On ne sait pas toujours.
00:43:54On ne mesure pas toujours
00:43:55les effets collatéraux.
00:43:57Voilà.
00:43:58Je ne sais pas qu'ils sont là.
00:43:59On vit avec.
00:44:00Mais inscrire et écrire,
00:44:02ça, pour le coup,
00:44:04quoi qu'ayant écrit
00:44:05ce que je vous ai mis
00:44:06tout à l'heure
00:44:06dans le palmier,
00:44:07vous voyez,
00:44:07je n'avais pas anticipé
00:44:09que ça allait me rattraper
00:44:10avec ce livre-là.
00:44:12Ben, si.
00:44:13Bon.
00:44:14En même temps, là,
00:44:15vous avez remarqué,
00:44:16il n'a plus de tête.
00:44:17C'est parfait.
00:44:18J'étais très...
00:44:20la question de la couverture.
00:44:21Quand David Fouret
00:44:22m'a proposé cette couverture,
00:44:23j'étais enchantée.
00:44:26Et je sais pourquoi.
00:44:27Pour la raison
00:44:28que je viens de vous dire.
00:44:29Exactement pour cette raison-là.
00:44:31Est-ce que tes neveux
00:44:35parleraient de tes chaussettes
00:44:37dans les récits plus tard ?
00:44:39Est-ce que tes neveux
00:44:39écriront des récits ?
00:44:40Est-ce qu'ils écriront ?
00:44:40On ne sait pas.
00:44:42On ne sait pas.
00:44:43Bon, alors,
00:44:43on va passer peut-être
00:44:45un peu à un autre sujet,
00:44:46mais c'est quand même intéressant
00:44:48de continuer encore
00:44:50un petit peu
00:44:51à parler de ce texte.
00:44:52Est-ce que ça serait
00:44:53un hommage à ton père,
00:44:54par exemple ?
00:44:55Est-ce que c'est simplement
00:44:57parce qu'il y a eu
00:44:58un concours de circonstances,
00:44:59les photos étaient là,
00:45:00l'éditeur était là,
00:45:02et tu t'es dit
00:45:02je vais faire oeuvre
00:45:04de parler un peu de mon père
00:45:05sans le mettre tout nu
00:45:07quand même complètement,
00:45:08mais voilà.
00:45:09Est-ce que c'est un hommage,
00:45:10par exemple ?
00:45:11Merci.
00:45:13Je ne prenais pas
00:45:14le mot hommage,
00:45:15vous voyez ?
00:45:16C'est un signe.
00:45:20Voilà.
00:45:21Or, dans le seuil,
00:45:23c'est un signe.
00:45:25Les livres sont des signes aussi.
00:45:28Et voilà,
00:45:29c'est le seuil que vous avez
00:45:30et que chacun passe.
00:45:35Et par-delà ce seuil,
00:45:36c'est un signe.
00:45:37Voilà.
00:45:38Mes livres sont des signes
00:45:40comme adressés par-delà
00:45:41le seuil aux générations
00:45:44qui vont précéder.
00:45:46Voilà.
00:45:47Et ils ne sont pas seulement ça,
00:45:48mais ils sont aussi ça.
00:45:49Vous voyez ?
00:45:49Et au fond, celui-là participe
00:45:51du même geste.
00:45:53inscrire une trace.
00:45:57Et inscrire une trace,
00:45:59ça ne se fait pas,
00:46:03si vous voulez,
00:46:05sans que le lien,
00:46:07la relation,
00:46:09le dialogue avec ce,
00:46:11ces UX
00:46:12dont on inscrit la trace
00:46:14n'en soit ravivée,
00:46:17remuée,
00:46:18réarticulée,
00:46:19etc.
00:46:20Voilà.
00:46:21Donc,
00:46:22ça tient plutôt
00:46:24de cet ordre-là.
00:46:24Voilà.
00:46:25Alors,
00:46:27vous pouvez mettre
00:46:27toutes les nuances
00:46:28que vous voulez
00:46:28dans le mot signe.
00:46:30Voilà.
00:46:30hommage,
00:46:31c'est quelque chose
00:46:31de trop figé
00:46:32pour moi,
00:46:32vous voyez ?
00:46:33Et puis,
00:46:33on le sait bien,
00:46:34les relations
00:46:35que l'on a
00:46:36avec les pères,
00:46:38les mères,
00:46:38sont souvent tellement
00:46:39complexes,
00:46:40tellement faramineuses,
00:46:42tellement,
00:46:43comment dire,
00:46:47impossible à embrasser
00:46:48avec un seul mot
00:46:50qu'hommage
00:46:51fige trop l'affaire.
00:46:53Donc,
00:46:53un signe.
00:46:54qu'on adresserait
00:46:57dans un beau
00:46:58crépuscule bleu
00:46:58comme ça.
00:47:00Ce serait ça,
00:47:00au fond.
00:47:04Bleu,
00:47:04presque gris,
00:47:05maintenant,
00:47:05presque nuit,
00:47:06bleu nuit,
00:47:07bien,
00:47:07bien,
00:47:08gris.
00:47:09Alors,
00:47:09pour donner la parole
00:47:10tout à l'heure,
00:47:11si vous avez des questions
00:47:12ou des choses à dire
00:47:13par rapport à cet ouvrage
00:47:14concernant
00:47:15une autre vie,
00:47:18mais peut-être
00:47:19dire quelques mots
00:47:20avant cela
00:47:21de ton rapport
00:47:22à la peinture
00:47:23et à la photo.
00:47:23La photo,
00:47:24bien sûr,
00:47:25elle est présente
00:47:25dans cet ouvrage.
00:47:27Je sais que tu es
00:47:28une amatrice
00:47:28d'expositions photographiques
00:47:30que tu vas souvent
00:47:31à Paris,
00:47:32notamment,
00:47:32à la MEP ou ailleurs,
00:47:34voir des expositions.
00:47:35Est-ce que je peux juste
00:47:36faire une petite interview
00:47:36assise ?
00:47:37Pardon,
00:47:37ça va être très court.
00:47:38C'est juste pour dire
00:47:39que devant moi,
00:47:41là,
00:47:41j'ai eu une amie,
00:47:43Claudine Capdeville,
00:47:43qui est assise là,
00:47:44devant moi.
00:47:45Claudine Capdeville,
00:47:46qui expose aussi
00:47:47à la maison de Bages
00:47:47son travail photographique,
00:47:49a beaucoup,
00:47:50a joué un rôle très important
00:47:51dans mon initiation
00:47:52à la photographie.
00:47:53Parce que,
00:47:53on doit se connaître
00:47:55depuis à peu près 30 ans,
00:47:56et Claudine me disait,
00:47:58par exemple,
00:47:59ça,
00:48:00il faut y aller.
00:48:01Moi,
00:48:01je ne connaissais rien
00:48:01à la photo,
00:48:02rien.
00:48:03Et vous disiez,
00:48:04alors ceci,
00:48:04cela,
00:48:05un tel,
00:48:05j'y allais,
00:48:06moi.
00:48:07Vous voyez,
00:48:07j'ai une nature,
00:48:08voilà.
00:48:10Et à la peinture aussi,
00:48:12Gilaio,
00:48:13par exemple,
00:48:13vous voyez l'exposition
00:48:14Gilaio,
00:48:15animal politique,
00:48:15que j'ai vue
00:48:16il y a quelques mois,
00:48:18c'est vous
00:48:19qui me l'avez fait découvrir.
00:48:20donc,
00:48:22merci Claudine,
00:48:22parce que pour l'initiation
00:48:23à la photo,
00:48:24vraiment,
00:48:24vous avez ouvert l'âge,
00:48:26quoi.
00:48:26Voilà,
00:48:26il faut des initiateurs.
00:48:27Donc,
00:48:30tu as répondu partiellement
00:48:31à la question
00:48:31que je voulais te poser,
00:48:32donc c'est bien.
00:48:34Finalement,
00:48:34tu pourrais peut-être
00:48:35faire une rencontre
00:48:36sans personne,
00:48:36toute seule,
00:48:37tu arriverais très,
00:48:38très bien,
00:48:38je pense.
00:48:39Tu te poserais des questions
00:48:40et tu pourrais répondre.
00:48:42Déjà,
00:48:42ça serait bien.
00:48:43Donc,
00:48:43oui,
00:48:44la peinture,
00:48:44je sais que la peinture
00:48:45et la photo t'intéressent
00:48:46beaucoup,
00:48:46bien entendu,
00:48:46on a compris pourquoi
00:48:48la photo t'intéressait,
00:48:49bien sûr,
00:48:50mais on retrouve,
00:48:51effectivement,
00:48:51dans tes récits,
00:48:52dans tes romans,
00:48:54cette imprégnation.
00:48:55Alors,
00:48:55je ne parle pas du livre
00:48:56que tu as fait autour de Millet,
00:48:57bien sûr,
00:48:57qui était un travail particulier,
00:48:59mais il y a celui-là
00:49:00qui est arrivé
00:49:02il y a très peu de temps,
00:49:03aussi,
00:49:03fin de l'année dernière.
00:49:05Septembre de l'année dernière.
00:49:06Septembre 2023.
00:49:07Comme une autre vie,
00:49:09au même moment,
00:49:10quasiment,
00:49:11qui est aussi un travail
00:49:12autour d'un peintre.
00:49:13Et là,
00:49:14je dirais plutôt
00:49:14que de la peinture
00:49:15d'un peintre
00:49:16autour du peintre lui-même,
00:49:17c'est-à-dire
00:49:18de sa façon de vivre la peinture
00:49:20et de la mastiquer,
00:49:22de la ruminer,
00:49:23on entend pas le mot,
00:49:24d'ailleurs,
00:49:24toi aussi,
00:49:25par rapport au travail,
00:49:26j'aimerais qu'on dise un petit mot
00:49:27de cet ouvrage
00:49:29qui est intéressant
00:49:30parce que
00:49:32tu y fais à la fois part
00:49:34de tes propres ruminations
00:49:35concernant la peinture,
00:49:38tes propres ruminations
00:49:39concernant le chantier,
00:49:40puisque c'est le terme
00:49:40que tu utilises
00:49:41quand tu fais un bouquin,
00:49:42mon chantier,
00:49:43quand tu es à l'établi
00:49:44avec ta palette
00:49:45et tes outils,
00:49:48la place,
00:49:49tu parles beaucoup de ça,
00:49:50de comment tu as fait ce livre,
00:49:51ce que tu es allé voir,
00:49:54qu'est-ce que tu as lu,
00:49:56et qu'est-ce que tu en sors.
00:49:57Et dans ce livre-là,
00:49:59outre le fait
00:49:59que tu parles
00:50:00de ses ânes,
00:50:01de sa vie,
00:50:02de son caractère,
00:50:04ses accompagnants
00:50:05qui sont à côté de lui,
00:50:06tu parles aussi
00:50:06de ton oeuvre.
00:50:07Tu parles de Joseph,
00:50:08par exemple,
00:50:09puis tu fais des explications
00:50:09de textes
00:50:10en creux,
00:50:11comme ça,
00:50:12des petits mots,
00:50:13des fois que les gens
00:50:13n'avaient pas compris
00:50:14qui était Joseph.
00:50:15Tu parles de Flaubert,
00:50:16tu parles de...
00:50:17Voilà.
00:50:17Donc tu peux nous dire
00:50:18un petit peu
00:50:18comment a été conçu
00:50:19cet ouvrage,
00:50:21si c'est Flamarelland
00:50:22qui t'a demandé
00:50:22aussi de toi
00:50:23qui as eu envie,
00:50:24et comment tu l'as construit
00:50:25autour de lettres,
00:50:27de ruminations
00:50:28que tu écris
00:50:28et de textes
00:50:30qui sont des essais,
00:50:31des essais littéraires,
00:50:33poétiques
00:50:33concernant
00:50:34le peintre César.
00:50:37Oui.
00:50:38Donc,
00:50:39pour peinture et photo,
00:50:41j'enfonce une porte ouverte,
00:50:42mais ça fait à peu près
00:50:4430 ans
00:50:45que j'ai commencé
00:50:46à avoir de la peinture
00:50:47et de la photo,
00:50:47et je ne cherche
00:50:52dans l'écriture
00:50:53rien d'autre
00:50:54qu'à incarner,
00:50:57incarner,
00:50:58donner chair.
00:50:59Vous voyez ?
00:50:59Et c'est ce que font,
00:51:01pour moi,
00:51:02puissamment,
00:51:03selon des variantes,
00:51:05toutes les variantes possibles
00:51:06et inimaginables,
00:51:07peinture et photo,
00:51:08photo et peinture,
00:51:09incarner le monde.
00:51:11Alors,
00:51:12bon,
00:51:12c'est une haute ambition
00:51:13et Dieu sait que Cézanne,
00:51:15dans ce domaine,
00:51:15fait puissamment oeuvre.
00:51:20Alors,
00:51:20ce Cézanne,
00:51:22chez Flammarion,
00:51:23c'est une commande.
00:51:24Jamais de ma vie
00:51:26je ne serais mêlée
00:51:26pour Rihomoto
00:51:27de faire ça,
00:51:28vous voyez ?
00:51:29Parce qu'il n'y a aucune légitimité
00:51:30à écrire sur un peintre.
00:51:31Aucune.
00:51:32Et l'éditeur,
00:51:34qui s'appelle Colin Lemoyne,
00:51:35qui est,
00:51:36enfin,
00:51:38c'est un historien d'art,
00:51:39c'est un commissaire d'exposition,
00:51:40il est romancier aussi,
00:51:41et c'est quelqu'un
00:51:42qui me le disait depuis longtemps
00:51:43et qui a mis un an et demi
00:51:44à me convaincre.
00:51:45D'accepter d'écrire sur un peintre.
00:51:48Et une des conditions
00:51:49pour que j'accepte
00:51:49était que je sois absolument libre
00:51:51de choisir le peintre.
00:51:52Évidemment.
00:51:53Un.
00:51:53Et deux,
00:51:54que la forme même du livre
00:51:56soit totalement libre.
00:51:57Aucune contrainte.
00:51:59Voilà.
00:51:59Et il était bien entendu aussi
00:52:01que je n'écrirai jamais
00:52:02un livre de spécialiste.
00:52:03Je ne suis spécialiste de rien,
00:52:04et encore moins de peinture,
00:52:06et encore moins de Cézanne.
00:52:07Bon.
00:52:08Alors, évidemment,
00:52:09tu as tout à fait raison
00:52:11de souligner que
00:52:11ce que je cherche
00:52:13à approcher,
00:52:14c'est le Cézanne à l'établi.
00:52:15C'est le Cézanne au chantier.
00:52:17Voilà.
00:52:17C'est comment la peinture
00:52:19est à l'épicence
00:52:20de la vie de Cézanne.
00:52:21Comment elle va dévorer
00:52:23toute sa vie.
00:52:24Voilà.
00:52:24C'est ça que je veux approcher.
00:52:25C'est son geste de peintre.
00:52:27C'est son corps au travail.
00:52:28Voilà.
00:52:29Alors, pour l'approcher,
00:52:30je travaille.
00:52:32Donc,
00:52:33à peu près pendant un an et demi,
00:52:36tout en écrivant les sources,
00:52:38tout en faisant toutes sortes de...
00:52:39Enfin, bon, voilà,
00:52:41mes cours de professeur,
00:52:42enfin, le travail de la vie, quoi.
00:52:43Bon.
00:52:44Je...
00:52:45J'amasse de la matière.
00:52:47Voilà.
00:52:48Je vais chercher la matière.
00:52:49Voilà.
00:52:49Qu'est-ce que ça veut dire ?
00:52:50Lire, biographie,
00:52:52en prenant des notes,
00:52:53ça j'adore.
00:52:54Vous voyez,
00:52:54c'est l'ancienne bonne élève,
00:52:55là,
00:52:55c'est hyper rassurant, quoi.
00:52:56C'est l'hypographie,
00:52:57vous prenez des notes,
00:52:58c'est formidable.
00:52:59La correspondance,
00:53:01le cahier rouge,
00:53:01grassé,
00:53:02un petit volume,
00:53:02comme ça,
00:53:03très facile d'accès,
00:53:04très intéressante.
00:53:07Quelques livres autour d'eux,
00:53:08écrits autour d'eux,
00:53:09mais très vite,
00:53:09j'arrête.
00:53:10Parce que si vous commencez à lire
00:53:11les livres écrits autour de Cézanne,
00:53:13vous y passerez 98 ans.
00:53:15Et vous n'écriverez jamais une ligne sur Cézanne.
00:53:17Jamais.
00:53:18Voilà.
00:53:20Aussi, les sites.
00:53:21Le site des amis de Cézanne,
00:53:23par exemple.
00:53:23Ah, je vous le conseille.
00:53:24Le site des amis de Cézanne,
00:53:25c'est inépuisable.
00:53:26C'est pharamineux.
00:53:28Vous pouvez y passer toute votre vie.
00:53:29Bon.
00:53:30Donc, assez vite,
00:53:30j'arrête.
00:53:32Mais donc,
00:53:33biographie,
00:53:33correspondance,
00:53:34voir,
00:53:35revoir,
00:53:35voir,
00:53:35revoir,
00:53:36la peinture,
00:53:36la peinture,
00:53:37la peinture,
00:53:38et ce que je ne fais pas
00:53:39quand j'écris un roman agricole,
00:53:42j'ai pas besoin,
00:53:43si je puis dire,
00:53:44et donc aller sur place.
00:53:46Voilà.
00:53:46Je retourne à Aix,
00:53:47où j'étais déjà allée,
00:53:49je vais à l'atelier,
00:53:50que je ne connaissais pas,
00:53:51je vais à la Montaigne-Saint-Victoire,
00:53:53je vais aux carrières du Bibémus,
00:53:54enfin, voilà,
00:53:55je vais sur place.
00:53:56Tater le terrain,
00:53:56au sens propre du terme.
00:53:57Tater le terrain.
00:53:58Sentir comment ça sent,
00:54:00vous voyez,
00:54:01voir le crépuscule,
00:54:03enfin,
00:54:04voir,
00:54:05voilà.
00:54:06Et,
00:54:06à peu près pendant 18 mois,
00:54:09ça.
00:54:10Et ensuite,
00:54:11début juillet 2022,
00:54:16jusqu'à fin avril 2023,
00:54:19date à laquelle je dois rendre le texte,
00:54:20j'écris.
00:54:21Voilà.
00:54:22Vous voyez,
00:54:22c'est très précis,
00:54:23en fait.
00:54:24Un an et demi de travail de matière,
00:54:27et après,
00:54:28je m'échantillante.
00:54:29Alors,
00:54:29au début,
00:54:31j'emmène pas large.
00:54:32Donc,
00:54:34je m'appuie sur mes zones
00:54:35de confort.
00:54:38C'est-à-dire,
00:54:39je vais du côté
00:54:40de celui qui est le plus apprivoisé,
00:54:42pour moi,
00:54:43qui m'est le plus familier,
00:54:44avec lequel je me sens en affinité,
00:54:46à savoir le jardinier-valier.
00:54:48Son dernier modèle.
00:54:49Vous voyez ?
00:54:50Portrait inachevé du jardinier-valier,
00:54:52c'est son dernier tableau,
00:54:52il est,
00:54:53il t'a la tête,
00:54:54galerie à l'autre.
00:54:55Voilà.
00:54:55Je vais de ce côté-là.
00:54:57Pourquoi ?
00:54:57Pourquoi ?
00:54:58Parce que,
00:54:59pour moi,
00:55:00Joseph et le jardinier-valier,
00:55:02c'est la même tribu.
00:55:04Vous voyez,
00:55:04Joseph,
00:55:05ouvrier agricole,
00:55:06j'ai écrit un livre en 2014
00:55:07qui s'intitule comme ça.
00:55:08Voilà,
00:55:08le jardinier-valier,
00:55:09dans un autre contexte,
00:55:10il aurait été ouvrier agricole.
00:55:12C'est le même genre
00:55:13d'écrasé de famille,
00:55:14quoi,
00:55:15voué à des sorts encilaires.
00:55:17Voilà.
00:55:18Et c'est la félicité
00:55:18d'un garçon,
00:55:19de Gustave Flaubert.
00:55:20Voilà.
00:55:20C'est une famille,
00:55:21c'est une tribu.
00:55:22Je me sens en affinité.
00:55:24Je commence par ce texte-là.
00:55:25J'écris une longue coulée textuelle,
00:55:28comme ça,
00:55:28où j'essaie d'entrer
00:55:29dans les ruminations
00:55:30du jardinier quand il pose.
00:55:32Il pense à quoi,
00:55:33le jardinier,
00:55:33quand il pose ?
00:55:35Vous voyez ?
00:55:35Et puis,
00:55:36on savait que
00:55:37poser pour Cézanne,
00:55:38c'était l'enfer.
00:55:40Il ne fallait pas bouger
00:55:40ni pied ni patte,
00:55:41enfin, c'était...
00:55:42Voilà.
00:55:43Voilà.
00:55:43Je rentre dans son...
00:55:44Vous voyez ?
00:55:45Et j'écris ce texte d'abord.
00:55:47Et une fois que j'ai écrit ce texte,
00:55:48je sais que s'il y a un livre,
00:55:51ça sera la fin du livre,
00:55:53le texte.
00:55:53Vous voyez ?
00:55:54Ça ne commencera pas par ça.
00:55:55Mais j'écris d'abord ça.
00:55:57Et ça me donne
00:55:58un horizon d'attente,
00:55:59vous voyez ?
00:55:59Puis ça me rassure un peu.
00:56:00Je suis un peu adossé,
00:56:01je me dis,
00:56:01bon,
00:56:02t'as ça déjà.
00:56:03Et après,
00:56:03le livre,
00:56:04il se compose
00:56:04de manière complètement empirique.
00:56:06Vous voyez ?
00:56:06Avec une alternance de passage
00:56:08où en effet,
00:56:09je dis « je »
00:56:11et je vais vous montrer
00:56:12ce que c'est.
00:56:13Je travaille sur motifs.
00:56:16C'est l'expression
00:56:16que j'emploie souvent.
00:56:17C'est pas du tout spécifique
00:56:18à ce livre sur la peinture.
00:56:19Qu'est-ce que ça veut dire
00:56:20travailler sur motifs ?
00:56:21Je vous donne un exemple.
00:56:21Vous allez comprendre
00:56:22tout de suite,
00:56:22très précis.
00:56:24Je vais visiter l'atelier
00:56:25de Cézanne
00:56:27en juin 22.
00:56:30Je visite son atelier.
00:56:31Son atelier,
00:56:32il n'y a travaillé
00:56:32dans celui-là
00:56:33que 4 ans,
00:56:34les 4 dernières années
00:56:34de sa vie.
00:56:35Mais c'est lui
00:56:36qui l'a conçu,
00:56:37qui l'a voulu comme ça.
00:56:38C'est un endroit
00:56:39que j'aime beaucoup.
00:56:40Et que certaines personnes
00:56:41considèrent comme poussiéreux,
00:56:42figé et parfaitement insupportable.
00:56:44Mais moi,
00:56:44je l'aime beaucoup,
00:56:45c'est un endroit.
00:56:45Donc je rentre là-dedans.
00:56:46Je n'y étais jamais allé.
00:56:47Je rentre là-dedans.
00:56:48Qu'est-ce que je vois ?
00:56:49Une échelle.
00:56:50Énorme !
00:56:51Bon, mais cette échelle,
00:56:52c'est ce que j'appelle un motif.
00:56:54Elle fait texte immédiatement.
00:56:57Un,
00:56:57parce que j'ai suffisamment
00:56:58l'épreuve sur Cézanne
00:56:59pour savoir qu'il était diabétique
00:57:00gravement à la fin de sa vie.
00:57:02Et l'échelle,
00:57:03quand on la voit,
00:57:04on voit tout de suite
00:57:04qu'elle est très lourde.
00:57:05Comment il la déplace ?
00:57:06Comment il monte dessus ?
00:57:07Avec les pieds
00:57:08bouffés par le diabète.
00:57:09Or, il faut bien
00:57:10qu'il monte dessus
00:57:10puisqu'il termine
00:57:152m52.
00:57:16Il faut y aller là-haut.
00:57:17Il n'a pas d'assistant.
00:57:18Vous voyez ?
00:57:19Saisir le corps du peintre au travail,
00:57:20c'est ça.
00:57:21Donc,
00:57:22dès que je vois l'échelle,
00:57:23je pense à ça.
00:57:24Et en même temps,
00:57:26je pense
00:57:27à l'échelle
00:57:28qui a toujours été
00:57:30dans la cour
00:57:31de la ferme de mes parents.
00:57:32Il y avait une échelle.
00:57:33Une grosse échelle en bois,
00:57:34comme ça.
00:57:35Et,
00:57:35vous allez voir
00:57:36comment ça fait texte
00:57:37tout de suite.
00:57:39Je ne prends pas de notes.
00:57:40Jamais.
00:57:41Mais je laisse
00:57:42le fichier mental tourner.
00:57:44Et ça fait texte
00:57:45tout de suite
00:57:46parce que
00:57:47je sais
00:57:48que le père
00:57:49de Paul César,
00:57:50qui était un
00:57:51type doté
00:57:52d'une énergie
00:57:53d'une ambition phénoménale,
00:57:54avait une vision
00:57:55extrêmement verticale
00:57:56du monde.
00:57:57Donc,
00:57:57on grimpait les barreaux
00:57:58de l'échelle
00:57:58dont on les descendait.
00:58:00Lui,
00:58:00il les avait grimpés
00:58:01et fait une fortune.
00:58:03Et un de ses motifs
00:58:04de rage
00:58:05allant droit à son fils
00:58:06qu'il aimait pourtant
00:58:07était que son fils
00:58:08refusait obstinément
00:58:09de faire le banquier
00:58:10et de continuer
00:58:11à grimper les barreaux.
00:58:13Il faut savoir
00:58:14que quand le père
00:58:15de Cézanne meurt
00:58:16en 1986,
00:58:17Paul Cézanne
00:58:17était un peintre inconnu
00:58:18et pas du tout reconnu.
00:58:20Donc,
00:58:20vous voyez,
00:58:21ce n'était pas du tout
00:58:21gratifiant pour Louis-Auguste Cézanne.
00:58:23Il disait d'ailleurs
00:58:24que sa fille
00:58:24finirait bouffée
00:58:25par les jésuites
00:58:25et son fils
00:58:26bouffé par la peinture.
00:58:27Vous voyez,
00:58:28l'idée qu'il en avait.
00:58:29Ça ne l'empêchait pas
00:58:30d'aimer son fils
00:58:30encore une fois.
00:58:32Donc,
00:58:32vous voyez,
00:58:33immédiatement,
00:58:33je pense à ça
00:58:34et immédiatement,
00:58:35je pense à mon père
00:58:36qui disait
00:58:37le monde est comme une échelle.
00:58:40On monte les barreaux
00:58:41ou on les descend.
00:58:42Et à la fin de sa vie,
00:58:43il me disait
00:58:43que je les avais bien montés.
00:58:44Voilà.
00:58:45Eh bien,
00:58:46si avec ça,
00:58:47vous ne faites pas du texte,
00:58:47alors,
00:58:48c'est ça un motif.
00:58:50Voilà comment ça se fait.
00:58:51Vous voyez.
00:58:52Voilà.
00:58:54Et empiriquement,
00:58:55comme ça,
00:58:56ça se construit.
00:58:58Et,
00:58:59je sais,
00:59:01parce que
00:59:02ça,
00:59:02c'est ce que
00:59:03Mathieu Riboulé,
00:59:04un écrivain
00:59:05qui était mon ami
00:59:06que j'admirais infiniment
00:59:07et qui est mort,
00:59:07hélas,
00:59:08Mathieu Riboulé disait
00:59:09il me disait des fois,
00:59:11on a un peu de métier,
00:59:12il me disait maintenant.
00:59:14Et je lui disais,
00:59:15je n'étais pas d'accord avec lui,
00:59:16mais il avait raison.
00:59:18Il avait raison.
00:59:19En effet,
00:59:20on a un peu de métier.
00:59:20C'est-à-dire que vous voyez,
00:59:22quand j'ai ce motif-là,
00:59:24et puis quand j'ai mon texte,
00:59:26mes ruminations
00:59:27du jardinier-valier,
00:59:28je commence à voir
00:59:29que mon livre
00:59:30va pouvoir se construire
00:59:31en alternance
00:59:32de motifs de ce type-là
00:59:33où je dis je,
00:59:34vous voyez,
00:59:35et de ruminations intérieures
00:59:37sur le mode
00:59:37du « il » ou du « elle ».
00:59:39Voilà,
00:59:39à moi de choisir maintenant
00:59:41de qui je vais faire entendre
00:59:43les ruminations intérieures.
00:59:44Alors ça,
00:59:45c'est vraiment,
00:59:45vous voyez,
00:59:46c'est une décision,
00:59:47il faut choisir.
00:59:48Et il y a du monde,
00:59:49parce que la sœur,
00:59:50par exemple,
00:59:50dont je vous parlais tout à l'heure,
00:59:51vous avez fait parler jésuite,
00:59:52elle est extraordinaire,
00:59:53mais elle n'y est pas.
00:59:54J'ai pris la mère à être père,
00:59:56mais je n'ai pas pris la sœur,
00:59:57par exemple,
00:59:57vous voyez.
00:59:58J'ai pris Hortense,
00:59:59évidemment,
00:59:59l'épouse,
00:59:59parce qu'elle est complètement
01:00:01incontournable.
01:00:02Hortense,
01:00:03et il me fallait quelqu'un
01:00:04du milieu de la peinture.
01:00:06J'ai donc moins hésité,
01:00:07parce que Pissarro
01:00:08est un homme fabuleux.
01:00:10J'aurais bien pris Pissarro,
01:00:11ils étaient très liés,
01:00:11Pissarro et Cézanne.
01:00:12Mais Pissarro,
01:00:13il est trop beau,
01:00:14il est trop gentil,
01:00:15il est trop lumineux,
01:00:17il est trop heureux.
01:00:18Il m'en fallait un plus tortue,
01:00:19mais j'en ai trouvé un
01:00:19que tout le monde connaît,
01:00:20c'est Gachet,
01:00:21le Gachet de Van Gogh,
01:00:23qui est bien carabiné.
01:00:25Si vous avez vu
01:00:25l'exposition de Van Gogh
01:00:26à Orsay,
01:00:28ce qui m'a beaucoup frappée,
01:00:29c'est que constamment,
01:00:30il y avait des citations
01:00:31au mur
01:00:33où Van Gogh disait sans arrêt
01:00:35que Gachet était au moins
01:00:37aussi malade que lui.
01:00:38Vous voyez,
01:00:39c'est rationnant.
01:00:40En 1873,
01:00:42il était déjà très frappé,
01:00:43Gachet.
01:00:43Donc,
01:00:44il y a Gachet,
01:00:45on commence par lui,
01:00:46il y a la mère,
01:00:47le père,
01:00:48Hortense,
01:00:48et le jardinier.
01:00:49J'ai les cinq,
01:00:50vous voyez,
01:00:51et je vais alterner
01:00:52cinq coulées textuelles
01:00:54où je dis « je »,
01:00:55où je développe
01:00:56des motifs type échelle
01:00:57et cinq coulées textuelles
01:00:59où on est dans
01:01:00des ruminations intérieures.
01:01:02Et en effet,
01:01:03il y aura aussi
01:01:04cette sorte de rythmique
01:01:05comme ça,
01:01:06de quelques extraits
01:01:08de lettres
01:01:08que je vais reprendre.
01:01:11Et le livre
01:01:11se construit comme ça.
01:01:15Et pour le coup,
01:01:16j'ai eu des hésitations
01:01:22concernant l'ordre
01:01:24et finalement,
01:01:25je finis par faire
01:01:25quelque chose
01:01:26de très simple,
01:01:27la chronologie.
01:01:28Vous voyez,
01:01:28pour les cinq ruminations,
01:01:30la chronologie.
01:01:31Voilà.
01:01:32Donc,
01:01:32la toute dernière
01:01:32puisque Paul Cézanne
01:01:34meurt en peignant,
01:01:35ce portrait
01:01:35qu'il n'achèvera pas.
01:01:37Et la première,
01:01:381873,
01:01:39Gachet.
01:01:40Et ensuite,
01:01:40je suis la chronologie.
01:01:41Voilà.
01:01:43Et pour les...
01:01:47Comment...
01:01:47Dans quel ordre
01:01:48mettre les textes
01:01:49intermédiaires ?
01:01:50Vous voyez,
01:01:50sur l'atelier,
01:01:52sur...
01:01:53Parce qu'il y a
01:01:53des questions de Flaubert
01:01:54là-dedans,
01:01:54par exemple,
01:01:54aussi.
01:01:55Vous voyez,
01:01:55par exemple.
01:01:56Comment...
01:01:56Alors,
01:01:57j'ai hésité
01:01:57et là,
01:01:58j'ai demandé d'ailleurs
01:01:59à mon éditeur,
01:02:00à Colin Lemoyne,
01:02:00je lui ai demandé son avis.
01:02:02Et il m'a aidé
01:02:03à trouver la place.
01:02:04Voilà.
01:02:05Enfin,
01:02:05une place.
01:02:06Qui...
01:02:07Yo.
01:02:09Vous savez,
01:02:10c'est une question...
01:02:10Comment dire ?
01:02:12La nécessité intérieure
01:02:14d'un livre,
01:02:15c'est...
01:02:16Ça relève,
01:02:16j'aime bien dire
01:02:17que ça relève à la fin
01:02:18de la chorégraphie
01:02:18et de l'architecture.
01:02:21Et on se dit parfois
01:02:22que...
01:02:23Eh bien,
01:02:23peut-être qu'on aurait pu
01:02:24faire autrement.
01:02:26Et que...
01:02:27Si tu étais
01:02:28peut-être
01:02:29plus fluide
01:02:31ou plus...
01:02:31Voilà.
01:02:32Mais bon.
01:02:33C'est comme ça.
01:02:34Voilà.
01:02:35On fait les livres
01:02:35qu'on peut.
01:02:39Je dis,
01:02:39on est pas trop mal
01:02:40pour l'instant,
01:02:40ça va.
01:02:41Je m'applique.
01:02:42Je t'applique, oui.
01:02:44Pour parler de ce livre
01:02:46une dernière fois,
01:02:47la dernière image
01:02:48est très belle.
01:02:49Valier,
01:02:50qui parle de la pause,
01:02:51du temps,
01:02:52ce à quoi il pense,
01:02:52il pense à la femme
01:02:53qu'il a aimée,
01:02:54qui est morte,
01:02:54etc.
01:02:55Et la dernière image,
01:02:57il dit,
01:02:57je vais balayer
01:02:58sous le tibiole
01:02:59parce que ça sera mieux
01:03:00pour la pause.
01:03:01C'est comme...
01:03:01C'est très mieux
01:03:02pour le tableau.
01:03:02Très mieux pour le tableau.
01:03:03Voilà, c'est ça.
01:03:04Bon, voilà.
01:03:05Donc, on va terminer.
01:03:06Après,
01:03:06on vous laissera la parole,
01:03:07bien sûr,
01:03:07pour parler de notre vie
01:03:09ou de tout ce que vous voudrez.
01:03:10Sur l'annonce,
01:03:11on a compris
01:03:12que tu allais...
01:03:13C'est au menu de demain.
01:03:14Tu allais au menu de demain,
01:03:15tu avais trois classes de lycéens
01:03:16qui ont bossé
01:03:17avec leurs professeurs
01:03:18autour de l'annonce.
01:03:20Donc,
01:03:21ça va être un menu copieux
01:03:23parce qu'ils vont être
01:03:23quand même trois classes,
01:03:24ça fait quand même facilement
01:03:25presque sans gamin.
01:03:26Mais en deux fournets.
01:03:27Ah, deux fournets.
01:03:28Ah, bon, d'accord, d'accord.
01:03:29Bon, ça va.
01:03:30Tu vas voir.
01:03:31Donc, finalement,
01:03:32les auteurs qui ne sont pas morts
01:03:33sont aussi étudiés,
01:03:34finalement,
01:03:34aux lycéens.
01:03:35Maintenant, oui.
01:03:37tu vas te débrouiller
01:03:39parce que toi,
01:03:39tu es professeur aussi.
01:03:40Donc, là,
01:03:41ce n'est pas la même chose.
01:03:41Tu ne vas pas leur donner
01:03:42à faire un cours.
01:03:43Donc, comment tu te comportes
01:03:44avec des lycéens ?
01:03:45Oui, je sais que tu vas répondre.
01:03:47Ne t'inquiète pas.
01:03:48Quand tu n'es pas professeur,
01:03:49quand tu es juste
01:03:49et quand tu l'écris même.
01:03:52J'ai encore aucune difficulté
01:03:53à faire ça.
01:03:54Vous voyez ?
01:03:55Au début,
01:03:56quand on m'a...
01:03:57Assez tôt,
01:03:59un peu de temps
01:04:00après que j'ai commencé
01:04:00à publier des livres,
01:04:01on m'a proposé comme ça
01:04:02d'aller en lycée
01:04:04ou à l'université
01:04:05rencontrer des...
01:04:07des étudiants.
01:04:08Et ça me paraît très nécessaire
01:04:11politiquement de faire ça,
01:04:13vous voyez ?
01:04:14Donc,
01:04:16j'y suis allée
01:04:17sans me poser cette question.
01:04:19Et...
01:04:20Moi, je ne me la suis pas posée,
01:04:22en fait.
01:04:23Je me suis...
01:04:23Je ne me suis pas dit
01:04:26que je vais être dans une classe
01:04:28et comment vais-je faire
01:04:29pour ne pas être professeur
01:04:30mais être écrivain.
01:04:32Je me suis fait confiance.
01:04:33Je me suis dit
01:04:34que ça va se faire en se faisant.
01:04:35Et en fait,
01:04:35pour une fois,
01:04:36j'ai eu mes raisons.
01:04:36parce qu'en effet,
01:04:38ça se fait en se faisant.
01:04:40C'est-à-dire que...
01:04:42Ben, le cadre m'aide,
01:04:43si vous voulez.
01:04:44Je ne vais évidemment
01:04:45jamais dans une classe
01:04:46qui n'a pas travaillé
01:04:47sur un de mes textes.
01:04:49Même de façon modeste
01:04:50si...
01:04:52Comment dire ?
01:04:53Il s'agit de classes
01:04:55pour lesquelles c'est difficile,
01:04:57vous voyez ?
01:04:57La littérature, etc.
01:04:59Donc, ça peut être simplement
01:05:00un travail à partir
01:05:00d'une nouvelle, bien entendu.
01:05:02Parce que les romans,
01:05:02ils ne sont pas commodes, en plus.
01:05:04Donc, j'ai bien conscience
01:05:05que c'est la face nord,
01:05:06quand même,
01:05:07pour un certain nombre d'élèves
01:05:08d'aborder des textes
01:05:09comme les miens.
01:05:10Donc, en fait,
01:05:12ça se fait très facilement
01:05:13parce que la place du professeur,
01:05:15quand j'arrive dans ses classes,
01:05:16elle est prise.
01:05:17Et elle est, en général,
01:05:18très bien occupée,
01:05:19sinon ils ne m'améteraient pas.
01:05:21Je suis bien passée pour savoir
01:05:22que les profs qui sont assez courageux
01:05:24pour faire ça,
01:05:25en l'état actuel des choses,
01:05:27en l'état de délire absolu
01:05:31du système éducation nationale,
01:05:35je suis bien passée pour savoir,
01:05:36je suis dedans.
01:05:37Les professeurs qui ont le courage,
01:05:39la ténacité et la vaillance
01:05:40de faire ça,
01:05:41c'est qu'ils tiennent leur place.
01:05:43Sinon, ils ne le feraient pas, vous voyez ?
01:05:44Ça m'est arrivé une fois.
01:05:46Alors, une seule fois,
01:05:49je suis entrée dans une classe
01:05:50et immédiatement,
01:05:53j'ai compris qu'il y avait quelque chose
01:05:53qui n'allait pas.
01:05:54Mais tout de suite.
01:05:56Et là, mon instinct de prof a repris.
01:05:58Tout de suite.
01:05:59Vous voyez, ça s'est fait.
01:06:00J'ai compris que la classe
01:06:01n'était pas tenue par le professeur
01:06:03pour toutes sortes de raisons.
01:06:05Et je les ai empoignées.
01:06:08C'était des secondes.
01:06:10Et bien, je peux vous dire que
01:06:11ils s'étaient dit,
01:06:13alors là, on va faire un gros boxe.
01:06:14Ils étaient prêts à faire un gros boxon.
01:06:17Ils n'ont pas fait de boxon du tout.
01:06:19Mais ça m'est arrivé une fois.
01:06:22Et j'ai trouvé ça horrible.
01:06:24De devoir jouer sur les deux tableaux
01:06:26en présence du professeur qui était là.
01:06:27Qui était manifestement quelqu'un.
01:06:29C'était terrible.
01:06:30J'en garde un souvenir terrible.
01:06:31Mais bon, voilà.
01:06:33Ça, c'est plus jamais reproduit.
01:06:36Et pour demain, je suis très confiante.
01:06:37Alors après, évidemment,
01:06:39je pense que, honnêtement,
01:06:42pour un certain nombre d'élètes,
01:06:43seconde, seconde, c'est jeune, non ?
01:06:45Seconde, hein ?
01:06:46L'annonce,
01:06:48l'apprivoissement amoureux,
01:06:50Paul, 50 ans, Annette,
01:06:52enfin, vous voyez,
01:06:53c'est très exotique.
01:06:55Bon, alors on va voir.
01:06:57On va voir.
01:06:57Et ce que tu faisais remarquer est vrai,
01:07:02à savoir que
01:07:03ça fait donc une vingtaine d'années
01:07:05que j'accompagne mes livres
01:07:06et ce genre de sollicitations,
01:07:07c'est beaucoup...
01:07:08Le nombre de types de sollicitations,
01:07:11c'est beaucoup accru depuis une dizaine d'années
01:07:13à peu près, vous voyez.
01:07:14Donc ça veut dire, en effet,
01:07:15que la littérature contemporaine
01:07:17est présente au lycée,
01:07:19qu'elle est présente à l'université
01:07:20ou en classe préparatoire.
01:07:21Et c'est bien, c'est une bonne nouvelle.
01:07:23C'est vrai que...
01:07:24Alors, ça fait très très longtemps
01:07:26que j'étais étudiante,
01:07:27mais en effet, quand j'étais étudiante,
01:07:28les écrivains étaient tous morts.
01:07:31C'était...
01:07:32C'est incroyable.
01:07:34Et j'ai mis moi-même très longtemps
01:07:36à comprendre que pendant que j'étais étudiante,
01:07:38vous voyez,
01:07:38les quatre années où j'étais étudiante,
01:07:41parce qu'ensuite j'ai continué à étudier,
01:07:43mais en travaillant,
01:07:44mais de 80 à 84,
01:07:45je suis étudiante à la Sorbonne
01:07:46en lettres classiques,
01:07:47Claude Simon,
01:07:49Claude Simon écrit son œuvre.
01:07:52Et il l'écrit...
01:07:55Moi, je descends au métro de Place Monge.
01:07:57Il habite Place Monge.
01:07:59Pour aller à la Sorbonne,
01:08:00je descends cette station de métro,
01:08:01je traverse la Place Monge
01:08:02et lui, il est là.
01:08:04Je crois que j'ai 5 ou 3 de la Place Monge.
01:08:06Il travaille là.
01:08:07Je ne sais même pas qui c'est.
01:08:08Je ne sais même pas qui c'est.
01:08:1084,
01:08:11Pierre Vichon,
01:08:11le public.
01:08:12Les vies minuscules,
01:08:14je ne les lirai,
01:08:15je n'en découvrirai d'existence
01:08:17que 11 ans plus tard,
01:08:18en 95.
01:08:18Il faut le faire, quand même.
01:08:21Voilà.
01:08:21Et c'est...
01:08:22Bon.
01:08:22C'est pas...
01:08:23Je vais être coupable,
01:08:24mais ce n'est pas seulement dû
01:08:25à mon étroitesse d'esprit.
01:08:27C'est parce que,
01:08:28voilà,
01:08:28ce n'était pas du tout
01:08:29dans l'air du temps.
01:08:30Alors, à cet égard,
01:08:32il y a eu un progrès considérable.
01:08:34Alors, je ne vous cache pas
01:08:35que parfois,
01:08:37je vois dans les manuels scolaires
01:08:38des textes
01:08:40nuls
01:08:41qui n'ont...
01:08:45Enfin, je veux dire...
01:08:46qui ne sont pas de la littérature.
01:08:49Parmi les contemporains,
01:08:50je ne citerai aucun nom.
01:08:52Ça tue, quoi.
01:08:54Ça, c'est terrible.
01:08:56C'est terrible,
01:08:56c'est terrible,
01:08:57vous voyez.
01:08:58Si on leur met des textes
01:08:58entre les mains,
01:08:59qu'il y ait du texte,
01:09:01qu'il y ait de la langue,
01:09:02vous voyez.
01:09:03Et pas juste
01:09:03la péripétie
01:09:05telle qu'on en lit très bien
01:09:09dans de bons articles
01:09:11dans les magazines féminins.
01:09:13Eh oui,
01:09:14je suis désolée de me dire,
01:09:14mais c'est comme ça.
01:09:15Alors ça, ça, ça,
01:09:16ça prend fumace.
01:09:17C'est bon.
01:09:24Tu ne veux pas donner de nom,
01:09:25tant pis.
01:09:26C'est dommage,
01:09:27ça aurait fait un sujet intéressant
01:09:28de discussion.
01:09:29On aurait pu parler
01:09:30de la Palestine aussi,
01:09:31ou je ne sais pas,
01:09:32du genre,
01:09:32du point médian,
01:09:33des choses qui t'intéressent.
01:09:36Bon,
01:09:36juste avant de terminer,
01:09:38juste un petit rapport
01:09:39avec ton éditeur
01:09:40et ton éditrice historique.
01:09:42Je pense à Pascal Gaudier,
01:09:43toujours ton éditrice.
01:09:44J'ai la même éditerice
01:09:45depuis plus de 20 ans.
01:09:46C'est tellement grave.
01:09:47Attends, attends,
01:09:47tu prends un micro pour parler.
01:09:48Laisse-moi finir.
01:09:50Donc, pourquoi Boucher ?
01:09:51Je sais que c'est parce
01:09:52qu'ils ont émetté texte
01:09:53et qu'ils ont publié
01:09:54en premier que tu es fidèle.
01:09:56Donc,
01:09:56parlons un petit peu
01:09:57de Pascal Gaudier
01:09:58parce que je pense
01:09:58que c'est une personne
01:09:58qui mérite qu'on parle d'elle,
01:10:00d'une part.
01:10:01Et d'autre part,
01:10:02comment tu es choisi
01:10:02par les autres éditeurs
01:10:04et pourquoi ?
01:10:05Alors ça,
01:10:06je n'en sais rien,
01:10:06il faut leur demander à eux.
01:10:07Si vous voulez,
01:10:14moi quand j'ai commencé
01:10:14à publier,
01:10:16enfin quand j'ai commencé
01:10:16à chercher un éditeur,
01:10:18j'ai fait ce qui est très banal,
01:10:20j'ai envoyé mes textes
01:10:21aux éditeurs
01:10:22qui publiaient
01:10:23les écrivains
01:10:23que j'admirais.
01:10:24Voilà.
01:10:25Et ces éditeurs-là,
01:10:26je les ai rencontrés
01:10:27assez vite
01:10:27pour un certain nombre
01:10:28d'entre eux
01:10:28mais ils n'ont pas pris
01:10:29mes textes.
01:10:30Bon.
01:10:31Et ensuite,
01:10:33j'ai appris
01:10:34qu'il existait
01:10:35cet éditeur
01:10:35Boucher-Chastel
01:10:36dont j'ignorais
01:10:37parfaitement l'existence
01:10:38et puis bon,
01:10:40quand ça fait
01:10:41que j'ai envoyé
01:10:41mon premier roman,
01:10:43ce n'était pas
01:10:43mon premier texte écrit,
01:10:44j'avais d'abord écrit
01:10:45des nouvelles,
01:10:46mais le premier roman
01:10:47Le Soir du Chien,
01:10:48ils l'ont pris
01:10:48et ensuite,
01:10:51en travaillant avec eux,
01:10:53j'ai vu
01:10:54qu'ils tenaient la route
01:10:55et que ça m'allait bien
01:10:57de travailler
01:10:57avec des gens
01:10:58comme ceux-là.
01:10:59Voilà.
01:11:00Une maison moyenne,
01:11:01pas toute petite,
01:11:02mais pas énorme non plus.
01:11:03Où j'ai...
01:11:06Enfin, l'écrivain
01:11:07a son mot à dire
01:11:08sur tout.
01:11:08On ne lui fait pas
01:11:09une feuille de route.
01:11:10On ne lui dit pas
01:11:11tu vas aller
01:11:11à tel salon.
01:11:13Voilà.
01:11:13Tout se décide.
01:11:16Voilà.
01:11:18Et ce sont
01:11:19des partenaires du travail.
01:11:21Et c'est aussi
01:11:22pour ça que je suis restée.
01:11:23Vous voyez ?
01:11:24Et il y a une fidélité.
01:11:26Voilà.
01:11:27Il y a une confiance,
01:11:27il y a une fidélité.
01:11:28Voilà.
01:11:28Et puis,
01:11:29tu as parlé
01:11:30sur la photo tout à l'heure,
01:11:31c'est 2003,
01:11:32ou bien un mot en 2005,
01:11:33nous assurer que pour les publier,
01:11:35ces romans-là,
01:11:35il fallait avoir du courage.
01:11:37Parce que mon premier roman
01:11:38avait été très remarqué,
01:11:39mais les deux autres,
01:11:39c'était beaucoup plus discret.
01:11:40on en vendait 1 500,
01:11:42on était content.
01:11:44Et ça ne faisait pas
01:11:45la une des gazettes.
01:11:47Et je ne sécurais pas
01:11:48l'espace de France Culture
01:11:49à cette époque-là.
01:11:51Vous voyez ?
01:11:51Bon.
01:11:51c'est ensuite petit à petit
01:11:53qu'il y a d'abord eu des...
01:11:55A d'abord le libraire.
01:11:56Alors là,
01:11:58les librairies,
01:11:59les bibliothèques,
01:11:59il y a un noyau
01:12:00qui s'est constitué comme ça.
01:12:01Vous voyez ?
01:12:01Et mon éditeur,
01:12:02il a continué à faire le boulot.
01:12:04Voilà.
01:12:05Alors ensuite,
01:12:05évidemment,
01:12:06quand je publie l'annonce en 2009,
01:12:08et que l'annonce d'un seul coup,
01:12:09ça monte,
01:12:11enfin,
01:12:12les vents sont produits par 10,
01:12:13etc.
01:12:14Alors,
01:12:14les autres éditeurs
01:12:15qui étaient déjà venus avant,
01:12:16il faut leur rendre justice.
01:12:18Mais beaucoup d'autres éditeurs
01:12:19viennent.
01:12:20C'est la loi du milieu.
01:12:22Sauf que,
01:12:23la loi du milieu,
01:12:23justement,
01:12:24moi,
01:12:24je suis professeur,
01:12:25je ne vis pas
01:12:26des revenus de mes livres.
01:12:29Je vis dans le luxe.
01:12:30Donc, moi,
01:12:30la loi du milieu,
01:12:31je la refuse.
01:12:32Je dis,
01:12:32moi,
01:12:32je reste subuché.
01:12:33Si je tiens un carreau,
01:12:34s'ils font bien le boulot,
01:12:35je continue.
01:12:36Vous savez ce que ça voulait dire,
01:12:37faire bien le boulot ?
01:12:38Je vais vous le dire, moi.
01:12:39Ça voulait dire,
01:12:41faire en sorte que les livres
01:12:42soient traduits.
01:12:44Moi,
01:12:44je m'en fichais d'avoir
01:12:44un prix littéraire.
01:12:45Ce n'est pas ça que je cherchais.
01:12:47Je pensais,
01:12:50et la suite m'a donné raison,
01:12:53que mes livres
01:12:54pouvaient peut-être
01:12:55trouver place,
01:12:56à condition de trouver
01:12:56de bons éditeurs,
01:12:57en langue étrangère.
01:12:59C'est le cas en allemand,
01:13:00c'est le cas,
01:13:00c'est complètement
01:13:01urissant en suédois.
01:13:03Voilà.
01:13:03C'est le cas en italien,
01:13:04enfin, vous voyez,
01:13:05et ça,
01:13:05ça, pour moi,
01:13:06c'était très important.
01:13:07J'avais vraiment envie
01:13:08de cette aventure-là.
01:13:09Joseph en allemand,
01:13:10ouais.
01:13:11Joseph en polonais,
01:13:12ouais, vous voyez.
01:13:13Joseph,
01:13:14l'hérico.
01:13:15Voilà, ça, oui.
01:13:17Ça, c'était vraiment
01:13:17un enjeu pour moi.
01:13:18Alors, quand le prix
01:13:19de monodon est arrivé,
01:13:20on était bien contents
01:13:20avec Pascal Gauthier,
01:13:21évidemment,
01:13:22qu'on était contentes.
01:13:23Ça fait plaisir.
01:13:25Voilà.
01:13:25Mais ce n'était pas
01:13:26l'enjeu principal.
01:13:27Sinon,
01:13:27ce serait parti.
01:13:29Voilà,
01:13:29on sait très bien
01:13:30quelle est la loi du genre.
01:13:31Voilà.
01:13:32Donc,
01:13:33Pascal Gauthier et moi,
01:13:35on se fait confiance.
01:13:37On ne se fait pas de...
01:13:39Comment dire ?
01:13:39On n'est pas amis.
01:13:40Et ce n'est pas ma copine.
01:13:42Voilà.
01:13:43Vous voyez ?
01:13:43Ça, c'est très important.
01:13:44On a une distance.
01:13:46Et je lui ai dédié
01:13:47mon dernier livre,
01:13:48Les sources,
01:13:48parce qu'elle a joué
01:13:49un rôle fondamental
01:13:50dans l'écriture des sources
01:13:52qu'elle n'eût pas pu jouer
01:13:53si elle avait été justement
01:13:54mon amie ou ma copine.
01:13:55Vous voyez ?
01:13:56Pour qu'elle puisse jouer
01:13:56ce rôle-là,
01:13:57il fallait qu'elle ait une distance.
01:13:59Voilà.
01:13:59Mais c'est rare.
01:14:01En effet,
01:14:01on fait figure un peu
01:14:02d'ovnis,
01:14:05vous voyez,
01:14:05dans ce milieu.
01:14:07Voilà,
01:14:08c'est depuis 2001.
01:14:10Vous vous rendez compte ?
01:14:10Quand je dis 20 ans,
01:14:11elle a largement plus de 20 ans maintenant.
01:14:13Elle est mon éditrice.
01:14:14Il se trouve qu'on a le même âge.
01:14:15Alors,
01:14:16je commence à me baliser
01:14:17quand elle va prendre la retraite.
01:14:18Qu'est-ce que je fais ?
01:14:19Voilà.
01:14:22Mais...
01:14:23Oui,
01:14:24c'est vraiment...
01:14:25C'est plutôt une belle histoire,
01:14:26quoi.
01:14:26Et c'est une belle histoire
01:14:27pour elle aussi,
01:14:28je le sais.
01:14:28Elle l'a déjà dit
01:14:29de façon publique,
01:14:30évidemment.
01:14:34Voilà,
01:14:35c'est une belle histoire d'édition
01:14:36pour elle aussi.
01:14:36Pour un éditeur,
01:14:37ça compte un parcours,
01:14:39un compagnonnage
01:14:40comme celui-là.
01:14:41Bon,
01:14:42donc,
01:14:43c'est bien quand on peut vivre
01:14:44et se raconter
01:14:44de belles histoires.
01:14:48Bien,
01:14:49tu ne nous as pas dit pourquoi
01:14:50tu allais chez d'autres éditeurs,
01:14:51mais bon,
01:14:51c'est eux qui vont te chercher.
01:14:52Ils viennent tout le temps.
01:14:53Ce n'est jamais moi.
01:14:55Voilà.
01:14:55Non, non,
01:14:56si vous voulez,
01:14:57d'autres éditeurs
01:14:57me font des propositions
01:14:58et j'accepte éventuellement,
01:15:01mais pour un seul livre,
01:15:02par exemple,
01:15:03vous voyez,
01:15:04mon éditeur ne publie pas
01:15:05ce genre de livre
01:15:06sur un peintre.
01:15:07Et je préviens toujours.
01:15:09Dès,
01:15:10vous voyez,
01:15:10là, par exemple,
01:15:11quand j'ai décidé
01:15:11que j'allais le faire,
01:15:12j'ai tout de suite dit
01:15:13à Boucher,
01:15:13voilà,
01:15:13je vais faire ça.
01:15:14Bon,
01:15:14ils tournent un peu le nez,
01:15:16mais en même temps,
01:15:17ils veulent que je reste.
01:15:19Donc,
01:15:20c'est un rapport de force aussi.
01:15:21C'est une question de négociation.
01:15:23Voilà.
01:15:24Et voilà,
01:15:25je le dis toujours.
01:15:26Et ce sont d'autres éditeurs
01:15:27qui viennent me chercher.
01:15:29Et il y en a
01:15:30chez qui je n'irai pas,
01:15:30c'est sûr.
01:15:31Voilà.
01:15:32Et il y en a d'autres
01:15:33chez qui ça fait honneur.
01:15:34Voilà.
01:15:34Et puis,
01:15:35j'aime énormément
01:15:36les éditeurs de photos,
01:15:37ça j'adore,
01:15:38parce que souvent,
01:15:39vous voyez,
01:15:39ils font des beaux livres,
01:15:40ils savent faire, quoi.
01:15:41Voilà.
01:15:42Les papiers,
01:15:43les matières,
01:15:43tout ça.
01:15:44Moi,
01:15:44je n'y connais rien.
01:15:45Ça, j'adore.
01:15:46Ça aussi,
01:15:47ça fait honneur,
01:15:47vous voyez,
01:15:47d'être avec un texte
01:15:50dans un livre
01:15:50qui est beau,
01:15:51qui est un bel objet.
01:15:53Ça, c'est...
01:15:53Voilà.
01:15:54Bon, mais moi,
01:15:55je ne suis pas
01:15:55complètement incompétente.
01:15:57Là, je fais confiance
01:15:57aux éditeurs.
01:16:00Bien, merci Marie-Hélène.
01:16:01Donc,
01:16:01peut-être avant de...
01:16:03avant d'aller voir des verres,
01:16:04là, je ne sais pas,
01:16:05si vous avez
01:16:06des mots à dire,
01:16:08des questions,
01:16:08des remarques à faire
01:16:09à Marie-Hélène,
01:16:11c'est le moment.
01:16:12Alors,
01:16:12comme il n'y a pas de micro
01:16:12dans la salle,
01:16:13Marie-Hélène répéterait la question
01:16:14pour que tout le monde l'entende.
01:16:15et puis,
01:16:16je la laisserai donc discuter
01:16:18jusqu'à ce que
01:16:19les bouteilles soient au frais.
01:16:23Sinon,
01:16:23juste pour dire,
01:16:24c'est que Catherine,
01:16:25avoir les questions de Catherine,
01:16:26donc la libraire,
01:16:28est là derrière vous
01:16:28avec quelques livres.
01:16:30Donc,
01:16:31n'hésitez pas
01:16:31à aller sur cette table
01:16:32pour aller
01:16:33en cueillir quelques-uns.
01:16:35Il y a-t-il des questions ?
01:16:39Il n'y a peut-être pas
01:16:39de questions,
01:16:40en fait ?
01:16:40Ça fait longtemps
01:16:42que ça dure
01:16:42et puis vous avez soin
01:16:43et faim ?
01:16:44Je ne sais pas
01:16:48où on boit.
01:16:49Oui ?
01:16:49Ah,
01:16:52une autre vie ?
01:16:54Oui,
01:16:57madame demande,
01:16:58et c'est une question
01:16:58qu'on pourrait élargir
01:16:59à tous les livres,
01:17:00d'ailleurs,
01:17:01comment ils sont reçus
01:17:02dans la sphère familiale.
01:17:03Voilà.
01:17:04Alors,
01:17:05en ce qui concerne
01:17:05une autre vie,
01:17:10si vous voulez,
01:17:10ma sphère familiale
01:17:11à mon âge,
01:17:12elle s'est considérablement
01:17:14réduite
01:17:14dans les dernières années.
01:17:16Et ceux qui auraient pu
01:17:17avoir,
01:17:19vous voyez,
01:17:20éventuellement
01:17:20un avis rugueux
01:17:21sur un livre
01:17:22comme celui-ci,
01:17:23ils ne sont plus.
01:17:24Ils ne sont plus là.
01:17:26Donc,
01:17:27les...
01:17:30Mais par exemple,
01:17:30vous voyez,
01:17:31il y en a un qui est encore là,
01:17:32c'est mon oncle.
01:17:33Le frère de mon père,
01:17:35il aime énormément ce livre.
01:17:37Ça lui a fait plaisir.
01:17:40Eh bien,
01:17:40vous savez quoi ?
01:17:41Je m'en rends compte
01:17:41en vous répondant,
01:17:42madame,
01:17:42je crois que ça l'a consolé,
01:17:43lui aussi.
01:17:45Mon oncle,
01:17:46vous voyez ?
01:17:47Donc,
01:17:49c'est toujours très surprenant,
01:17:51ça.
01:17:51Ça peut être très rugueux,
01:17:53ça peut être terrible,
01:17:53la réaction des familles.
01:17:55En ce qui me concerne,
01:17:56ça a été assez
01:17:58acrobatique au début
01:18:00avec ma mère
01:18:00pour les premiers livres.
01:18:02Et ensuite,
01:18:02j'ai appris à fictionner
01:18:04beaucoup plus
01:18:05que je ne le faisais au début.
01:18:07Et ça a complètement
01:18:08arrondi les angles
01:18:08et rendu la réception fluide.
01:18:11Vous voyez ?
01:18:11Et pour un livre
01:18:13comme celui-ci,
01:18:13en fait,
01:18:14jusqu'à présent,
01:18:15je ne sais pas
01:18:16ce qui peut arriver,
01:18:17mais je n'ai pas eu
01:18:19dans l'aspect familial
01:18:20de réactions négatives
01:18:21et la seule réaction explicite
01:18:24que j'ai eue
01:18:24qui est celle au fond
01:18:26du témoin le plus direct,
01:18:27à savoir mon oncle,
01:18:27auquel je fais allusion
01:18:28puisque je dis
01:18:28que je pourrais lui poser
01:18:29une question
01:18:30que je ne le poserai pas,
01:18:31eh bien,
01:18:31c'était,
01:18:32oui,
01:18:33c'était une réaction
01:18:33très douce.
01:18:36Voilà.
01:18:36Et,
01:18:39ben,
01:18:40pourquoi ne pas dire
01:18:40que ça m'a fait plaisir au fond ?
01:18:42Ça m'a fait du bien aussi,
01:18:43peut-être.
01:18:44Vous voyez ?
01:18:44C'est ça que je peux dire.
01:18:45Il n'a pas commenté...
01:18:47Ah non.
01:18:48Mais moi,
01:18:48je viens de...
01:18:49Quand on se reprend,
01:18:50on m'entend,
01:18:51je viens de l'univers familial
01:18:52dans lequel on ne commente
01:18:53jamais rien.
01:18:55Et moi,
01:18:55dans l'aspect familial,
01:18:57non plus.
01:18:58Jamais.
01:19:03Oui ?
01:19:04Ça m'a fait du mal
01:19:07parce que j'aime
01:19:08autant la littérature
01:19:09que l'image,
01:19:10la photographie,
01:19:10etc.
01:19:11Vous avez dit
01:19:12que ça avait été
01:19:12assez fluide
01:19:13et que c'est vrai
01:19:14qu'une image,
01:19:14ça avait envie de raconter,
01:19:16ça avait envie d'écrire.
01:19:17La question,
01:19:18c'est est-ce que vous aviez
01:19:18des gardes-fous
01:19:19et est-ce qu'il en faut ?
01:19:21S'il en faut,
01:19:22ça, je ne sais pas.
01:19:23Mais moi,
01:19:23j'en ai.
01:19:25Alors,
01:19:25des gardes-fous,
01:19:26j'en ai beaucoup même.
01:19:28Ah oui,
01:19:28ça,
01:19:29c'est-à-dire que,
01:19:30comment dire,
01:19:34même si ça n'apparaîtra
01:19:37peut-être pas
01:19:37de manière évidente
01:19:38à certains d'entre vous
01:19:40qui liraient ce livre,
01:19:41je monte en censure
01:19:44magnifiquement.
01:19:46Et ça a toujours été comme ça,
01:19:48dès le début.
01:19:49Vous voyez,
01:19:50il y a des seuils
01:19:52que je ne franchis pas
01:19:53pour toutes sortes de raisons,
01:19:54en partie par plusieurs
01:19:54qui viennent imiter d'ailleurs.
01:19:56Vous voyez ?
01:19:56Donc, moi,
01:19:57des gardes-fous,
01:19:58j'en ai.
01:19:59Et je pense que j'en aurai
01:20:00jusqu'à la fin de mes jours.
01:20:02Enfin,
01:20:02tant que j'écrirai,
01:20:02je pense que j'en aurai.
01:20:04Au fond,
01:20:05peut-être que
01:20:05ce que ça suppose,
01:20:06vous voyez,
01:20:07de capacité de rétention
01:20:08et de contention
01:20:09fait partie de mon système énergétique
01:20:12pour l'écriture.
01:20:13Ce n'est pas impossible.
01:20:14Ça doit être comme ça
01:20:15à peu près que ça se passe.
01:20:16Mais je ne sais pas
01:20:17s'il en faut.
01:20:19Ça,
01:20:19je ne me prononcerai pas là-dessus.
01:20:22Si,
01:20:22si je me prononce instinctivement,
01:20:24je vais vous dire que oui,
01:20:25bien sûr.
01:20:25Mais je ne suis pas certaine
01:20:26d'avoir raison.
01:20:28Donc,
01:20:29je réserve ma réponse
01:20:30sur ce chapitre.
01:20:35Oui,
01:20:36je vous remercie
01:20:37pour votre présentation
01:20:39du processus
01:20:40de réalisation
01:20:41de l'écriture,
01:20:43de la création littéraire.
01:20:44Surtout,
01:20:45quand vous dites au départ
01:20:46que l'imagination
01:20:48s'est réduite.
01:20:50Donc,
01:20:50on voit que c'est un travail
01:20:51qui est structuré,
01:20:53qui est bien d'appli
01:20:53qui est marié
01:20:56dans cette création
01:20:56romaine nationale.
01:20:58Ça,
01:20:58ça m'a particulièrement intéressé.
01:21:00Je voulais savoir
01:21:01est-ce que vous avez
01:21:02déjà pensé
01:21:03à la poésie
01:21:05et à l'écriture.
01:21:06Oui, bien sûr.
01:21:08Je dis toujours
01:21:09que c'est l'épicentre.
01:21:11C'est l'épicentre.
01:21:12Mais en effet,
01:21:13j'ai peur.
01:21:16Parce que c'est sans filet.
01:21:19Pas de...
01:21:20L'écriture poétique,
01:21:23je l'ai déjà écrite d'ailleurs.
01:21:24Ça,
01:21:25j'ai écrit là-dessus
01:21:26de façon très très précise
01:21:28dans un texte
01:21:29qui devait être de 2012.
01:21:30Vous voyez,
01:21:30donc ça ne date pas d'hier.
01:21:32L'écriture poétique,
01:21:33c'est la nullité même
01:21:34du geste d'écriture.
01:21:35C'est son plus grand risque
01:21:36et son plus grand vertige.
01:21:38On n'a pas
01:21:39de personnages
01:21:40à ne pas se raccrocher.
01:21:41On n'a pas
01:21:42de matière narrative.
01:21:44Vous voyez,
01:21:45enfin,
01:21:46c'est une nudité vertigineuse.
01:21:48Donc,
01:21:48je ne suis pas sûre
01:21:49d'avoir les moyens.
01:21:52Et parfois,
01:21:54je me dis que peut-être
01:21:54que je finirais comme ça.
01:21:56Ce serait faire
01:21:57une belle fin.
01:21:59Mais,
01:21:59ça demande,
01:22:03à mon avis,
01:22:04une puissance extrême.
01:22:07Extrême,
01:22:08extrême.
01:22:09C'est plus grand risque.
01:22:12Peut-être un peu...
01:22:20Ah,
01:22:21oui.
01:22:21Est-ce que vous vous souvenez
01:22:23de la première fois
01:22:24où vous avez été
01:22:24comme ça devant
01:22:25un public
01:22:26ou une bibliothèque ?
01:22:28Alors,
01:22:29la toute première fois
01:22:30où j'étais devant
01:22:30un public,
01:22:31ce n'était pas
01:22:32dans une bibliothèque,
01:22:33c'était dans une librairie.
01:22:35La toute première fois,
01:22:36c'était vraiment
01:22:36une surprise
01:22:37parce que moi,
01:22:38comme lectrice,
01:22:40j'ai toujours été lectrice,
01:22:41mais je n'allais jamais...
01:22:42Ça se faisait beaucoup moins
01:22:43avant les années 2000.
01:22:44Ma première publication,
01:22:45c'est 2001.
01:22:47Ça existait déjà,
01:22:48les rencontres en librairie
01:22:48et en médiathèque,
01:22:49bien sûr,
01:22:50au siècle dernier
01:22:51et au millénaire dernier.
01:22:54Mais beaucoup moins
01:22:55qu'aujourd'hui,
01:22:55c'était moins courant.
01:22:57De surcroît,
01:22:58je lisais peu
01:22:59les contemporains
01:23:00et puis j'avais peur,
01:23:02surtout,
01:23:02de rencontrer vraiment
01:23:03des écrivains.
01:23:03Donc,
01:23:04je n'avais jamais pratiqué
01:23:05ce type de circonstances
01:23:07comme lectrice.
01:23:09Et dès que j'ai publié
01:23:10mon premier livre,
01:23:11le libraire
01:23:12que Dominique connaît
01:23:14de Riac,
01:23:16point virgule,
01:23:16la librairie,
01:23:17le libraire de Riac,
01:23:19ancien employé
01:23:19au crani agricole,
01:23:21devenu libraire
01:23:21par passion,
01:23:24un excellent libraire,
01:23:25a créé une librairie
01:23:26magnifique
01:23:26qui aujourd'hui
01:23:27continue à très très bien
01:23:28vivre,
01:23:30et lui,
01:23:30il a un coup
01:23:31d'une heureuse retraite.
01:23:32Donc, ce libraire m'invite.
01:23:34Vous voyez ?
01:23:34Et moi, je dis oui.
01:23:36Et je précise tout de suite,
01:23:38ça pour le coup,
01:23:39je le précise,
01:23:39mais il était tout à fait d'accord,
01:23:40que je ne viens pas
01:23:41simplement signer des livres
01:23:43en attendant le chalon,
01:23:44assise derrière ma pile de livres.
01:23:46Je dis toujours,
01:23:48j'aime le jambon
01:23:49et j'en mange,
01:23:50mais je n'en vends pas.
01:23:53Donc,
01:23:54je ne me mets pas
01:23:54derrière ma pile de livres
01:23:55en attendant.
01:23:56Alors ça,
01:23:56ce n'est pas possible.
01:23:57Vous voyez ?
01:23:58Et donc,
01:23:59on fait une rencontre.
01:24:00Voilà.
01:24:01Échange,
01:24:01lecture,
01:24:02discussion,
01:24:03et ensuite,
01:24:03éventuellement,
01:24:03si d'aucuns le souhaitent,
01:24:05bien entendu,
01:24:06dédicaces.
01:24:06Voilà.
01:24:07Et on a fait ça,
01:24:08alors sous une forme très simple,
01:24:09très courte,
01:24:10dans la librairie
01:24:11de Bernard Courreau
01:24:12à Aurillac,
01:24:12au mois de novembre 2001.
01:24:15Pendant les vacances
01:24:16de la Toussaint.
01:24:17Et,
01:24:18et bien c'était la première fois.
01:24:20Je n'avais jamais fait ça.
01:24:21C'était à la fois étrange,
01:24:23en même temps extrêmement familier.
01:24:25Je me suis sentie à l'aise
01:24:26immédiatement.
01:24:27J'ai compris tout de suite
01:24:27que j'aimais ça,
01:24:28que ça me plaisait.
01:24:29Vous voyez ?
01:24:29Voilà.
01:24:30Et ça a été une très bonne surprise.
01:24:32Et ensuite,
01:24:32quand on m'a invité en médiathèque,
01:24:35voilà,
01:24:35puis d'autres librairies,
01:24:36puis d'autres lieux,
01:24:37parce qu'on ne peut pas imaginer
01:24:38le nombre de lieux
01:24:40et de structures
01:24:41dans lesquelles,
01:24:42en France,
01:24:42on invente des rencontres littéraires.
01:24:43C'est incroyable.
01:24:46Et,
01:24:47ça a beaucoup de sens pour moi.
01:24:49J'appelle ça
01:24:50l'accompagnement des livres.
01:24:52Et,
01:24:53je dis toujours
01:24:54que je ne peux pas écrire un livre
01:24:55que j'écris
01:24:55et refusé d'aller dans des endroits
01:24:56qui ne sont pas desservis
01:24:57par le TGV.
01:24:58Donc,
01:25:00j'aime bien citer cet exemple.
01:25:03Jamais si c'est dans la Loire
01:25:05ou dans...
01:25:05Ce n'est pas dans la Haute-Loire,
01:25:06ça s'appelle Noirétable.
01:25:08Vous entendez ce nom-là ?
01:25:09Noirétable.
01:25:11Noirétable,
01:25:11c'est quasiment
01:25:12une belle altitude.
01:25:13C'est au milieu de rien.
01:25:14C'est magnifique.
01:25:14J'y suis allée une fois
01:25:15au mois de février.
01:25:16Il y avait de la neige.
01:25:17Il y avait 80 personnes
01:25:18bourrées la médiathèque
01:25:20de Noirétable,
01:25:20elle était.
01:25:21Voilà.
01:25:22La bibliothèque,
01:25:22petite,
01:25:23tout le monde était venu.
01:25:24C'était extraordinaire.
01:25:25Voilà.
01:25:26Noirétable,
01:25:26il faut qu'il y ait moins de ça.
01:25:27C'est loin.
01:25:29Eh bien,
01:25:29voilà.
01:25:30Ça a du sens.
01:25:31Vous voyez ?
01:25:32Il y a l'autoroute
01:25:34à Noirétable.
01:25:36Moi,
01:25:36j'étais allée par le train
01:25:37et après,
01:25:37on était venus me chercher
01:25:38en voiture.
01:25:39L'autoroute,
01:25:39c'est plus où ?
01:25:41Enfin,
01:25:41c'était loin.
01:25:42T'as aussi...
01:25:43Ouais.
01:25:44Vous avez raison,
01:25:45à Saint-Etienne.
01:25:46T'as aussi discuté
01:25:46du point-virgule
01:25:47chez Flaubert
01:25:48à la centrale de Boulain,
01:25:49si le souvenir sont bons.
01:25:50Prisons.
01:25:50Milieu carcérales,
01:25:51en fait.
01:25:51Ouais.
01:25:52C'est là que
01:25:53Dominique Parchef,
01:25:55ici présent,
01:25:56à cette époque-là,
01:25:57s'occupait
01:25:57d'organiser
01:25:58des rembourses littéraires
01:25:59en milieu carcéral
01:25:59dans toute la région Auvergne
01:26:01où il y a beaucoup
01:26:02de prisons,
01:26:02je crois.
01:26:03Toutes sortes
01:26:04de milieux carcéreux.
01:26:05Comme dans tous les coins
01:26:06isolés.
01:26:07Et donc,
01:26:10en effet,
01:26:10la toute première fois
01:26:11que je suis allée
01:26:11en milieu carcéral,
01:26:12je suis retournée depuis,
01:26:14c'était
01:26:14à la maison centrale
01:26:15de Boulain-Eiser.
01:26:16C'était quelque chose.
01:26:17Et c'est là qu'on m'a dit,
01:26:19ils étaient 12 ou 13,
01:26:20il y avait d'excellents
01:26:21lecteurs là-dedans.
01:26:23Ils connaissaient mieux
01:26:24Flaubert que moi.
01:26:26Et il y en a un
01:26:27qui m'a...
01:26:29Je crois que c'est
01:26:29la première fois
01:26:30qu'on m'a posé
01:26:30la question,
01:26:31une question sur
01:26:32mon imparfait,
01:26:34Flaubertion.
01:26:35Ah ouais,
01:26:36mon imparfait,
01:26:36mon usage de l'imparfait
01:26:37et Flaubertion.
01:26:39Ouais.
01:26:39Et les premiers rules aussi.
01:26:41Vous entendez ?
01:26:41Et les adjectifs de couleur.
01:26:44Ouais.
01:26:45Et il y a un détenu
01:26:46qui s'est levé.
01:26:47Il se levait
01:26:48pour poser les questions,
01:26:49les gars.
01:26:49Il y en a un qui s'est levé,
01:26:51qui était jeune,
01:26:52qui avait un accent,
01:26:53à mon avis,
01:26:53des pays de l'Est.
01:26:54Et il a dit
01:26:55à la forme interonégative,
01:26:58Madame,
01:26:59ne pensez-vous pas
01:27:00que l'on puisse
01:27:01imputer l'absence
01:27:03de dialogue
01:27:03dans vos livres
01:27:04à l'enfermement
01:27:06de vos personnages
01:27:07dans leur propre peau ?
01:27:08D'interrogation.
01:27:12Il s'est rassis.
01:27:15À la forme interonégative.
01:27:17L'enfermement
01:27:19à Moulin-Eseur.
01:27:21J'avais deux livres.
01:27:22Le soir du chien
01:27:23et l'iturgie.
01:27:24Il y avait deux livres.
01:27:26Et ce type,
01:27:26quand il s'est levé
01:27:27comme ça,
01:27:28il avait son accent,
01:27:28etc.,
01:27:29ce type,
01:27:29il était
01:27:29agréablement beau.
01:27:32Il était,
01:27:32vous savez,
01:27:32un manéquin.
01:27:35Il était...
01:27:36Il était Pierrot.
01:27:37Oui,
01:27:37enfin,
01:27:38il était plus grand
01:27:39que Pierrot.
01:27:39Parce que Pierrot,
01:27:40si vous voyez
01:27:40dans les photos,
01:27:41il a une bonne tête
01:27:42de chanteur à succès.
01:27:47L'autre,
01:27:48il était racé.
01:27:52Et voilà.
01:27:54Qu'est-ce que je voulais faire ?
01:27:55Il faut être à la hauteur,
01:27:56si possible.
01:27:56Si vous voulez une signature,
01:28:07etc.,
01:28:07vous venez,
01:28:07on peut continuer à parler.
01:28:09Merci.
01:28:10Merci à Dominique.
01:28:10A l'équipe de Bages
01:28:24et à l'équipe de la bibliothèque
01:28:25qui ont inventé
01:28:26ce beau crépuscule.
01:28:28Merci.
01:28:28Sous-titrage Société Radio-Canada