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  • il y a 4 mois
C’est un étrange décalage, et même un paradoxe français. L’entreprise structure nos journées, nos parcours, nos sociabilités, parfois nos passions – et pourtant, elle reste largement absente de notre littérature. Dans le roman français, elle est un décor fantôme : elle est évoquée de biais, mais très rarement de l’intérieur. Certes, les personnages ont un métier, mais cela n’est évoqué que rapidement, hors cadre. Pas de bureau, pas de collègues, pas d’ambitions, peu de conflits managériaux. Le cœur battant de la vie adulte n’intéresse guère les romanciers. [...]

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Transcription
00:00C'est un étrange décalage et même un paradoxe français.
00:12L'entreprise structure nos journées, nos parcours, nos sociabilités, parfois nos passions,
00:18et pourtant elle reste largement absente de notre littérature.
00:22Dans le roman français, elle est un décor fantôme, elle est évoquée de biais,
00:26mais très rarement de l'intérieur.
00:28Certes, les personnages ont un métier, mais cela n'est évoqué que rapidement hors cadre.
00:34Pas de bureau, pas de collègues, pas d'ambition, peu de conflits managériaux.
00:39Le cœur battant de la vie adulte n'intéresse guère les romanciers.
00:44Ce silence semble tenir à une tradition humaniste et critique,
00:48nourrie de méfiance envers le monde marchand.
00:52La littérature française se veut noble, vouée aux passions intimes,
00:55aux drames familiaux, aux paysages de province ou aux luttes politiques et sociales.
01:01L'entreprise, avec ses contraintes de rentabilité, de hiérarchie et de gestion,
01:06y fait figure d'univers prosaïques indignes de la fiction littéraire.
01:11De fait, beaucoup d'auteurs français sont issus du monde académique, culturel ou médiatique.
01:18Ils n'ont jamais vraiment connu la vie en entreprise.
01:21Ils peinent à en capter la langue, les rites, les tensions.
01:25Quand ils s'y aventurent, c'est souvent sur le mode de la satire.
01:29Chez Houellebecq, le lieu de travail devient un désert affectif,
01:33traversé par l'ennui, la standardisation des relations et l'absurdité des logiques managériales.
01:41Chez Annie Ernaux, une fabrique d'inégalités.
01:44Chez Amélie Nothomb, un lieu de soumission quasi-sadique.
01:48Mais l'action de stupeur et tremblement, il est vrai, se déroulait dans le Japon des années 1990.
01:56Le contraste est frappant avec les littératures anglo-saxonnes et germaniques.
02:01Aux Etats-Unis, l'entreprise est un objet littéraire légitime, prologement d'une tradition satirique,
02:06depuis Catch-22 de Joseph Heller à Then We Came to the End de Joshua Ferris,
02:14en passant par White Noise de Don DeLillo ou de The Cycle de Davey Girls.
02:20En Allemagne, depuis la réunification, le roman d'entreprise explore les tensions entre capitalisme rénant
02:26et néolibéralisme globalisé, comme chez Julizet ou Ingo Schultz.
02:32Le roman français, lui, rechigne à investir ce territoire.
02:37Quelques exceptions, comme François Bon, Nicolas Mathieu ou Nicolas Fargue, effleurent la condition salariale.
02:43Mais l'entreprise reste périphérique, jamais au cœur du récit.
02:49Ce refus en dit long.
02:52Trop proche pour être sublimé, trop politique pour être neutre, elle l'embarrasse.
02:57Ce n'est pas la matière qui manque, mais le désir d'en faire littérature.
03:04Ce silence n'est pas anodin.
03:07Il révèle un impensé collectif.
03:10Celui d'une culture littéraire qui préfère raconter les passions privées et les drames marginaux
03:17plutôt que d'affronter les scènes trop réelles où se joue chaque jour le pouvoir, l'argent
03:25et une part centrale de la vie de la grande majorité des gens.
03:30Merci d'avoir regardé cette vidéo !
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