00:00C'est un étrange décalage et même un paradoxe français.
00:12L'entreprise structure nos journées, nos parcours, nos sociabilités, parfois nos passions,
00:18et pourtant elle reste largement absente de notre littérature.
00:22Dans le roman français, elle est un décor fantôme, elle est évoquée de biais,
00:26mais très rarement de l'intérieur.
00:28Certes, les personnages ont un métier, mais cela n'est évoqué que rapidement hors cadre.
00:34Pas de bureau, pas de collègues, pas d'ambition, peu de conflits managériaux.
00:39Le cœur battant de la vie adulte n'intéresse guère les romanciers.
00:44Ce silence semble tenir à une tradition humaniste et critique,
00:48nourrie de méfiance envers le monde marchand.
00:52La littérature française se veut noble, vouée aux passions intimes,
00:55aux drames familiaux, aux paysages de province ou aux luttes politiques et sociales.
01:01L'entreprise, avec ses contraintes de rentabilité, de hiérarchie et de gestion,
01:06y fait figure d'univers prosaïques indignes de la fiction littéraire.
01:11De fait, beaucoup d'auteurs français sont issus du monde académique, culturel ou médiatique.
01:18Ils n'ont jamais vraiment connu la vie en entreprise.
01:21Ils peinent à en capter la langue, les rites, les tensions.
01:25Quand ils s'y aventurent, c'est souvent sur le mode de la satire.
01:29Chez Houellebecq, le lieu de travail devient un désert affectif,
01:33traversé par l'ennui, la standardisation des relations et l'absurdité des logiques managériales.
01:41Chez Annie Ernaux, une fabrique d'inégalités.
01:44Chez Amélie Nothomb, un lieu de soumission quasi-sadique.
01:48Mais l'action de stupeur et tremblement, il est vrai, se déroulait dans le Japon des années 1990.
01:56Le contraste est frappant avec les littératures anglo-saxonnes et germaniques.
02:01Aux Etats-Unis, l'entreprise est un objet littéraire légitime, prologement d'une tradition satirique,
02:06depuis Catch-22 de Joseph Heller à Then We Came to the End de Joshua Ferris,
02:14en passant par White Noise de Don DeLillo ou de The Cycle de Davey Girls.
02:20En Allemagne, depuis la réunification, le roman d'entreprise explore les tensions entre capitalisme rénant
02:26et néolibéralisme globalisé, comme chez Julizet ou Ingo Schultz.
02:32Le roman français, lui, rechigne à investir ce territoire.
02:37Quelques exceptions, comme François Bon, Nicolas Mathieu ou Nicolas Fargue, effleurent la condition salariale.
02:43Mais l'entreprise reste périphérique, jamais au cœur du récit.
02:49Ce refus en dit long.
02:52Trop proche pour être sublimé, trop politique pour être neutre, elle l'embarrasse.
02:57Ce n'est pas la matière qui manque, mais le désir d'en faire littérature.
03:04Ce silence n'est pas anodin.
03:07Il révèle un impensé collectif.
03:10Celui d'une culture littéraire qui préfère raconter les passions privées et les drames marginaux
03:17plutôt que d'affronter les scènes trop réelles où se joue chaque jour le pouvoir, l'argent
03:25et une part centrale de la vie de la grande majorité des gens.
03:30Merci d'avoir regardé cette vidéo !
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