00:00Notre premier invité ce matin est un grand romancier, il est aussi britannique
00:04et l'un des meilleurs observateurs des tourments de son pays.
00:08Bonjour Jonathan Coe.
00:09Bonjour.
00:10Vous publiez en cette rentrée « L'épreuve de mon innocence ».
00:14Alors si on résume le séminaire de rentrée d'un groupe de réflexion ultra conservateur
00:19qui tourne court après l'assassinat d'un invité,
00:22c'est un livre assez différent dans la forme de vos derniers romans
00:26parce que vous imitez les codes de genre à la mode, la Dark Academia,
00:31les livres qui parlent d'étudiants et de sociétés secrètes,
00:33le « Cozy Crime », ce genre si particulier, si britannique.
00:37Pourquoi avoir choisi cette forme-là ?
00:42Je suis un grand amateur du « Cozy Crime », du crime douillet en tant que lecteur,
00:52c'est-à-dire ce qu'on appelait « L'âge d'or » des romans policiers britanniques
00:59comme Agatha Christie, Dorothy Sayles et autres.
01:05J'ai écrit ce livre pour le plaisir et cette fois-ci,
01:10je pensais que ça ferait un bon changement d'écrire un livre dans ce genre.
01:14J'essaye d'apporter ma propre contribution donc à ce genre,
01:19mais en fait le livre s'est échappé
01:25et puis il est allé dans une direction que je n'attendais pas.
01:28J'ai commencé à écrire un long chapitre
01:33qui se déroule à Cambridge dans les années 80,
01:37où j'étais moi à l'université,
01:39et je me suis rendu compte que j'ai dû utiliser d'autres genres d'écriture
01:44que le « Cozy Crime », que le « Crime douillet ».
01:46Vous avez un succès international,
01:49vous êtes l'un des auteurs britanniques les plus largement traduits,
01:53on vous adore ici en France.
01:56Ce qui caractérise « L'épreuve de mon innocence », ce dernier livre,
02:00c'est notamment qu'il est très ancré dans l'actualité,
02:03dans l'actualité avec « La mort de la reine »,
02:06avec Lise Truss, Boris Johnson,
02:09cela rend très proche, comment dire,
02:13de ce qui fait votre marque de fabrique.
02:16Regardez la Grande-Bretagne,
02:19aujourd'hui il y a de l'humour, il y a de la mélancolie,
02:22qu'est-ce qui l'emporte pour vous ?
02:24La dimension satirique ?
02:29Je ne pense plus à mes livres comme étant particulièrement satiriques.
02:35C'est du réalisme pur, en fait.
02:39Au cours de la dernière décennie, en fait,
02:45depuis le Brexit,
02:46le Brexit a changé la situation politique au Royaume-Uni.
02:53Les écrivains satiriques n'ont plus à travailler très fort,
02:58ils n'ont juste qu'à écrire la réalité.
03:01Vraiment, c'est la vraie vie qui fait votre boulot.
03:04Si vous regardez Boris Johnson,
03:08Donald Trump, de l'autre côté de l'Amérique,
03:12de la mer,
03:13vous savez, aucun auteur n'a besoin d'inventer ce genre de personnage,
03:18il suffit de rapporter ce qu'il faut.
03:20Alors justement, si on prend des exemples,
03:22ce projet secret de privatisation du service de santé
03:25qui est au cœur du livre par le Parti conservateur,
03:29ça vous semble réaliste aujourd'hui ?
03:31Parce que vous parlez de ces services publics menacés,
03:35donc le service de santé ou bien les transports,
03:37vous racontez qu'il y a un personnage qui fait 25 km,
03:40mais qui met 3 heures parce qu'il n'y a plus de train.
03:42Tout ça est réaliste ?
03:43Oui, c'est tout réaliste.
03:49Tout est réaliste.
03:52En fait, mon livre,
03:53qui se place en 2022,
03:59eh bien la réalité a dépassé la fiction.
04:01Et, comme vous le savez,
04:04l'année dernière,
04:07on a eu un gouvernement de centre-gauche
04:09et on pensait que la vie redeviendrait normale,
04:15un peu plus.
04:15Kier Starmer.
04:16Kier Starmer, exactement.
04:18Mais son gouvernement s'est révélé très impopulaire.
04:25Ils sont en train de se battre contre l'extrême droite
04:30sous la férule de Nigel Farage.
04:33Et donc, un de leurs projets,
04:35c'est de privatiser le service de santé, le NHS.
04:40Des gens qui veulent voter pour lui
04:42ne se rendent pas encore compte,
04:44mais c'est une des choses qu'il veut faire.
04:46Ce qui est très frappant aussi,
04:47c'est le rapport à la post-vérité.
04:50Vous avez installé une conférence conservatrice,
04:55le True Con,
04:56qui est une conférence
04:59où se réunissent des intellectuels et des politiques.
05:02Et vous parlez d'une conférencière.
05:04Une conférencière qui préférait
05:07adopter une approche
05:09que vous résumez très simplement.
05:11Les mots étaient à son service.
05:14Elle pouvait leur faire dire absolument
05:16tout ce qu'elle voulait.
05:17et donc, tout était woke.
05:22On voit, là, c'est vrai que c'est du réalisme
05:24et qu'il y a de la satire.
05:26Les mots, elles les utilisent.
05:29Mais qu'est-ce qu'il y a de différent
05:31entre les mots qu'utilise une politicienne
05:34et ceux qu'utilise un romancier ?
05:35Eh bien, en défense de ma profession,
05:43je pense que nous utilisons les mots
05:45de façon beaucoup plus responsable
05:47que les hommes et femmes politiques.
05:49La façon dont le mot woke
05:53a été pris en otage
05:55par les politiques et les journalistes
05:57est un excellent exemple.
05:59Un mot
05:59qui a été détourné
06:04par manque de protestation
06:07et qui est utilisé
06:08comme un parapluie
06:10pour insulter les gens
06:12qui expriment des idées progressistes.
06:14Vous savez, les mots...
06:19Les auteurs respectent les mots.
06:22Ce qui est woke.
06:24Le prince Charles est on ne peut plus woke.
06:26Le prince Harry est encore plus woke.
06:28Le wokisme de Meghan Markle
06:29est stratosphérique.
06:31Biden est woke.
06:32Les démocrates sont woke, etc.
06:33Je ne veux pas faire la liste,
06:34mais tout ça est woke.
06:35D'après...
06:36C'est ce qu'un des personnages
06:40de mon livre dit.
06:41Et vous pouvez, si vous voulez,
06:45lire une opinion telle que celle-là
06:47dans n'importe lequel
06:48des journaux prestigieux
06:49du Royaume-Uni.
06:51Vous racontez aussi une génération.
06:53C'est celle de Rachida et de Phil.
06:54La génération qui est nostalgique
06:56de Friends.
06:57Cette époque où les héros
06:58n'étaient pas encore accros
07:00à leur téléphone portable.
07:02Cette génération que Lee Stress,
07:03la première ministre de l'époque,
07:05décrit comme les guerriers héros
07:06accros à Uber, Airbnb,
07:08mais qui ne peuvent pas se payer d'appart
07:10et qui en veulent à leurs aînés
07:12pour le Brexit.
07:13Pourquoi ils en veulent
07:14à leurs aînés pour le Brexit ?
07:18Je ne sais pas quelle est la situation
07:22en France,
07:22mais pour les jeunes au Royaume-Uni,
07:27la situation est beaucoup plus difficile
07:30économiquement que celle l'était
07:33lorsque moi j'avais 20 ans
07:35ou 30 ans.
07:36Vous savez, quand j'ai déménagé
07:38à Londres pour la première fois,
07:41je payais 8 livres sterling
07:43par semaine pour une chambre.
07:46Aujourd'hui, on paierait
07:47200 ou 300 livres par semaine.
07:51C'est comme ça que j'ai pu commencer
07:54à écrire, parce que la vie
07:56n'était pas très chère.
07:57Toutes ces occasions ont disparu
07:59pour les jeunes aujourd'hui.
08:00Et oui, ils sont en colère
08:03contre la génération de leurs parents,
08:05mais ils sont d'une certaine manière
08:06bizarrement nostalgiques
08:09pour la génération de leurs parents
08:11et leur façon d'exprimer cette nostalgie,
08:15c'est en regardant les émissions
08:18de télévision que leurs parents regardaient,
08:21y compris cette conférence
08:24qui est très, très importante
08:27dans mon livre.
08:27En fait, les sitcoms,
08:32ils regardent beaucoup les sitcoms
08:33et moi, je suis un grand fan des sitcoms.
08:35Et vous avez raison,
08:36il y a une étude de la génération Z,
08:38du conflit entre les générations
08:40qui est souvent très drôle
08:42avec un symbole de notre époque,
08:46symbole de l'individualisme
08:48de notre époque,
08:49c'est le téléphone portable.
08:52Vous en avez un ?
08:54Et qu'est-ce que ça représente ?
08:57Oui, je suis très impliqué
09:03dans le sujet de ma propre satire.
09:07C'est pour ça que je peux le décrire
09:10de l'intérieur et non pas de l'extérieur.
09:13Parce que je suis tellement accro
09:18à cet appareil comme toute autre personne.
09:21Vous pouvez regarder votre écran
09:29et savoir combien de temps
09:30vous avez passé sur cet écran
09:31au cours de la semaine passée.
09:33C'est terrifiant.
09:34Je passe dix fois plus de temps
09:37à regarder mon téléphone portable
09:40qu'à lire.
09:41Ce n'est pas une situation facile.
09:42Alors, l'histoire a retenu
09:45Liz Truss, la première ministre,
09:47dont il est question dans ce livre
09:48comme la plus courte du Royaume-Uni
09:51qui est restée 44 jours en poste.
09:54Et à un moment,
09:54l'un des personnages dit
09:55« Les premiers ministres,
09:57vous savez, ça va, ça vient ».
09:59C'est un peu le cas aussi
10:01aujourd'hui en France.
10:02Quel regard vous portez
10:04sur notre situation
10:05depuis le Royaume-Uni ?
10:10Je ne me lancerai pas
10:16dans un commentaire
10:18de la politique française
10:19en prétendant avoir
10:20une quelconque autorité.
10:22Nous savons évidemment
10:23que vous traversez
10:24une période de grande instabilité,
10:26de grande incertitude
10:27pour l'instant.
10:28Je pense que vraiment
10:30la Grande-Bretagne
10:32et la France
10:33passent par les mêmes
10:34fourches-cordines.
10:35C'est une crise
10:36de la démocratie.
10:39Total perte de confiance
10:41dans la classe politique
10:42de la part
10:43de tous les habitants.
10:44Et c'est ce qui m'inquiète.
10:48Si les gens commencent
10:50à penser que
10:51tous les hommes politiques
10:52et les femmes politiques
10:52sont pareils,
10:55on ne peut plus faire
10:56de choix politiques pertinents.
10:57ils vont aller vers les extrêmes.
10:59Vous décrivez la France,
11:01vous venez de le faire,
11:02mais la Grande-Bretagne
11:03dans ce livre,
11:04la Grande-Bretagne
11:05en perte de repères.
11:07Est-ce que vous êtes perdu ?
11:08Et qu'est-ce que les Anglais
11:10ont de plus ou de mieux
11:12que les Français ?
11:13Jonathan Coe ?
11:14Le fish and chips ?
11:16Je pensais que les Britanniques
11:22étaient plus pragmatiques
11:24que les Français.
11:25Mais, comme dans beaucoup
11:29d'autres choses,
11:30le Brexit a renversé tout ça.
11:32Parce que le Brexit
11:34était vraiment
11:35un changement politique énorme
11:38sur la base d'une seule idée.
11:39une position idéologique en fait.
11:44Ce n'était pas du tout pragmatique.
11:45Parce que pour des raisons pratiques,
11:48c'est absolument stupide
11:49d'avoir quitté l'Union Européenne.
11:51Donc, nous sommes devenus
11:54une nation d'idéologues.
11:57Ce qui vraiment
11:58est un nouveau développement
11:59pour nous.
12:00Nigel Farage,
12:01le leader du parti réforme UK
12:02qui est en tête dans les sondages
12:04qui est un parti nationaliste aujourd'hui,
12:06il pourrait être le personnage
12:07d'un de vos prochains romans ?
12:11Il pourrait.
12:14Mais je devrais passer
12:16deux ans avec lui
12:18dans ma tête
12:19et ça ne serait pas
12:20une expérience agréable.
12:22Jonathan Coe,
12:23auteur de ce livre,
12:24drôle et mordant
12:25mais aussi plein de suspense.
12:27C'est à lire dès maintenant.
12:28Ça s'appelle
12:28L'épreuve de mon innocence
12:30et c'est publié chez Gallimard.
12:31Merci beaucoup d'être
12:32venu sur France Inter.
12:33Bon séjour à Paris.
12:35Merci, merci à vous.
12:36Merci.
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