00:00Il est 7h48, Sonia De Villers, votre invitée ce matin, est l'auteur d'un roman graphique
00:10qui paraît aux arènes et s'intitule « Grégory ».
00:13Prénom du petit garçon retrouvé mort dans la Vologne le 16 octobre 1984.
00:18Crime à ce jour non élucidé.
00:21Jean-Marie Villemin, père de l'enfant tué, a voulu cette bande dessinée pour ne pas
00:27encore une fois voir sa propre histoire arrachée à la vérité.
00:31Alors il a entièrement repris et épluché ce tentaculaire dossier.
00:35Lui qui n'a pas parlé depuis 20 ans, vous a tout dit, tout transmis, tout raconté.
00:41Soyez le bienvenu, Pat Pernat.
00:43Bonjour, merci.
00:44Quand Jean-Marie Villemin a découvert le livre achevé, comment a-t-il réagi ?
00:49Je vous laisse imaginer un père qui est encore sous le choc 40 ans après parce que comment
00:56ne pas l'être a pu découvrir les dessins qui mettaient en scène sa femme, son fils,
01:02sa vie.
01:03C'était très dur.
01:04Les dessins qui sont signés Christophe Gauthier et Christine Villemin, comment elle a réagi ?
01:10Christine Villemin, elle a voulu se tenir le plus loin possible de ce livre, autant
01:16que c'était possible.
01:17Mais elle l'a lu il y a peu de temps, j'étais là et j'ai vu son regard tout à coup vaciller.
01:25Et puis elle a pleuré et Jean-Marie était là pour la consoler, comme il l'est à chaque
01:31fois, puisque ce qui les unit, c'est cette force incroyable d'amour.
01:34Jean-Marie Villemin signe la préface de l'album, un texte extrêmement simple, frontal, qui
01:40m'a fait fondre en larmes, il fait deux pages, un anéantissement total.
01:45Ce sont ses premiers mots.
01:46Je me demande comment nous avons survécu, Christine et moi, au fond du gouffre, sans
01:51aucun soutien.
01:52Ils ont aujourd'hui 66 et 64 ans, que sont-ils devenus, Pat Perna ? Comment peut-on se les
01:59imaginer, eux qui ne sont pas apparus à la télévision depuis 30 ans ?
02:02Oui, on a cette image d'eux qui est figée pour l'éternité, eux comme leur enfant,
02:07ils sont restés les mêmes.
02:08Alors, ils ont changé, on regrette tous de changer, pour eux, finalement, c'est une
02:16bonne nouvelle.
02:17Parce qu'aujourd'hui, Christine, sa plus grande victoire, c'est de pouvoir sortir,
02:21prendre les transports en commun, aller travailler, aller prendre un café, le seul endroit sans
02:28qu'on la reconnaisse.
02:29Et c'en est à un tel point que lorsqu'elle est face, par exemple, à quelque chose d'administratif
02:36où on lui demande ses papiers et qu'elle dit « Vilemain, Christine », les gens lui
02:39disent « Ah, comme l'affaire Grégory ! »
02:42Et on lui dit « Bah ouais ! »
02:43Et elle dit « Bah oui, c'est ça ! »
02:47Donc, ce sont des gens qui sont restés unis, unis malgré ce malheur qui les a littéralement
02:55ravagés, qui les a brûlés vifs quand ils avaient 20 ans.
02:59Cette force de résilience, c'est lié à cet amour incroyable qui fascine tous ceux
03:06qui les côtoient.
03:07Non seulement ils sont restés unis, mais ça les a encore plus soudés.
03:10Cette histoire abjecte qui aurait tué la moitié d'entre nous, eux, les a transcendés.
03:18Parce que non seulement ça les a rapprochés encore plus l'un de l'autre, lui n'a
03:22jamais douté d'elle et elle l'a toujours soutenu, quoi qu'il fasse.
03:26Elle qui a été accusée un temps, je le rappelle pour ceux qui connaissent.
03:29Oui, elle qui est allée en prison enceinte, quand même, accusée de manière horrible
03:36parce qu'un jour, un journaliste a décidé que si elle était coupable, quand même,
03:43selon ses propres mots, cette histoire aurait plus de gueule.
03:45Un journaliste d'RTL, c'est justement ça qui est très intéressant dans ce livre
03:52et dans la préface de Jean-Marie Villemin, c'est que le juge Lambert qui a saccagé
03:56les premières années de cette enquête, les avocats de son cousin Bernard Laroche
04:01qui ont voulu détourner le soupçon sur Christine Villemin, donc la mère du petit Grégory,
04:06Jean-Michel Bézina, d'RTL, et son épouse qui, sous pseudonyme, alimentait une dizaine
04:11de médias différents et qui ont étayé sans relâche la thèse de la mère criminelle.
04:1640 ans après, Jean-Marie Villemin ne leur a rien pardonné ?
04:18Non, rien du tout et ils continuent aujourd'hui d'avoir peur de côtoyer les journalistes.
04:26Moi, en tant qu'ancien journaliste, je passe mon temps à lui dire « mais tu sais, c'est
04:30fini, ils ne sont plus comme ça ». Avant que le livre sorte, Christine me disait « c'est
04:34horrible, de nouveau la France entière va me haïr ». Et je lui ai dit « mais non,
04:39maintenant c'est fini ».
04:40Haïr ?
04:41Oui, haïr.
04:42C'est le sentiment qu'elle a eu.
04:43Vous imaginez cette gamine de 24 ans qui, d'un seul coup, est exposée dans la presse
04:48par Marguerite Duras, l'égérie des femmes de la littérature qui, d'un seul coup,
04:56dit « Christine Villemin a tué son enfant, elle a des circonstances atténuantes, elle
05:02est la femme d'un homme violent ». Sans rien, juste être venu devant sa maison.
05:08Vous avez choisi Pat Perna comme trame narrative le procès de 1993, celui de Jean-Marie Villemin
05:14qui, ivre de douleur, se précipita chez son cousin, Bernard Laroche, une carabine à la
05:19main, et qu'il a abattu, persuadé qu'il était face à l'assassin de son fils.
05:24Pourquoi ce procès-là, dix ans après la mort de l'enfant ?
05:28Ce procès, c'est devenu un peu l'épicentre de cette affaire, dans la mesure où il n'y
05:32a jamais eu d'autre procès, donc c'est devenu le procès de l'affaire Grégory.
05:36Les journalistes présents à l'époque, justement, regrettaient, avaient très peur
05:40qu'on juge autre chose que ce meurtre.
05:43En réalité, c'était pour Jean-Marie Villemin l'occasion d'être confrontée à tous
05:48ses témoins, et notamment au principal, Muriel Boll, qui après avoir témoigné à trois
05:55reprises auprès des gendarmes et avoir décrit l'affaire, s'était rétracté.
06:00Et là, tout le monde pensait qu'elle allait enfin dire la vérité.
06:05Donc elle avait 15 ans, elle est sortie du collège, dans la première version de ce
06:08qu'elle avait livré aux gendarmes, elle monte dans une voiture, Bernard Laroche vient
06:12la chercher, et donc elle est présente quand Bernard Laroche enlève le petit garçon du
06:17jardin de ses parents et le mène, elle ne sait pas où, mais elle sait qu'elle a vu
06:21l'enfant disparaître de la voiture, main dans la main, avec Bernard Laroche.
06:25Et puis ensuite, elle a nié, et elle a dit avoir parlé sous la pression des gendarmes.
06:30Vraiment, c'est l'acmé de ce livre, Pat Perna, c'est le face-à-face entre le juge
06:37et Muriel Boll, dix ans après, où tout le monde attend qu'elle parle et elle ne parle
06:42pas.
06:43Et je me suis demandé si Jean-Marie Villemin attendait toujours 40 ans après qu'elle
06:46parle, qu'elle dise la vérité.
06:48Jean-Marie Villemin, il ne lâchera jamais, jamais un centimètre, jamais un pouce.
06:53Sa vie est un combat, et son combat, c'est d'avoir la vérité.
06:57En fait, il ne veut que ça, et il est quasiment convaincu qu'aucun des témoins de l'époque,
07:04encore en vie, ne parleront.
07:06Même son propre père, dont il soupçonne qu'il puisse avoir des informations ou des
07:11choses, sur son lit de mort, n'a rien dit.
07:14Ces gens sont mûrés dans leur silence, sont mûrés dans leur haine.
07:19Moi, je voulais faire ce livre pour sortir de toute cette haine et montrer qu'au-delà
07:23de ça, il y a des gens qui sont, eux, habités par une force incroyable.
07:27Ça a l'air aujourd'hui puéril, ce que je vais dire, mais c'est de l'amour.
07:31C'est juste ça.
07:32Ce qui doit ressortir, c'est ça.
07:33Face à cette haine, c'est de l'amour.
07:35C'est de l'amour et c'est surtout un rapport à la morale absolument extraordinaire dans
07:40sa préface.
07:41Jean-Marie Villemin écrit « J'ai craqué, j'ai pris la vie de mon cousin, je resterai
07:46à jamais un assassin, je le regrette tant, la vengeance, il faut vivre avec ce poids-là.
07:52J'ai mûri, j'ai appris, je me suis apaisée, je sais le prix de la douleur et des larmes.
07:57»
07:58Oui, c'est ça.
07:59Cette affaire l'a grandi, comme je vous le disais, de manière incroyable.
08:04Ils ont aujourd'hui trois enfants, il est parvenu à ce que ces trois enfants soient
08:09non seulement parfaitement équilibrés, parfaitement formidables, j'ai du mal à trouver les mots
08:16tellement je suis touché par cette histoire, mais c'est grâce à lui.
08:21C'est lui qui un jour, en parlant à ses enfants, droit dans les yeux, petit, leur
08:25dit « j'ai tué un homme, j'ai été faible, je regrette, je regretterai toute ma vie.
08:32»
08:33La vraie force d'un homme, ce n'est pas de tuer, c'est de pardonner.
08:36Alors ça paraît un concept là aussi un petit peu puril, désuet, mais c'est Jean-Marie Villemin.
08:43Et comment vous avez reconstitué, parce que Jean-Marie Villemin voulait une bande dessinée,
08:47il voulait un récit qui soit accessible à tous, qui soit populaire.
08:52Comment, et parce qu'il a fallu se replonger dans l'atmosphère de l'époque, comment
08:57vous avez reconstitué les Vosges, ses pavillons, leur intérieur, le chapeau de cow-boy de
09:04Grégory, sa petite tasse, sa chambre à coucher, le papier peint ?
09:08Ça c'est de la cuisine d'auteur, j'ai cherché, j'étais complètement immobilier
09:15par ça, donc j'ai cherché tous les détails qui moi me touchaient.
09:17Le verre de Grégory, effectivement, ça n'a l'air de rien, ce verre à moutarde avec l'inspecteur
09:22Gadget, mais pour moi ça prenait une dimension supplémentaire dans la mesure où ça contribuait
09:26à incarner, comme je vous dis, Grégory.
09:28Et puis après Jean-Marie m'a noyé sous ses documents, il fallait trouver une issue
09:34pour reprendre son souffle et pour en même temps lui donner confiance.
09:38Et du souffle, il y en a Grégory, les arènes, ça paraît cet album magnifique, Pat Pernat
09:44et Christophe Gauthier avec Jean-Marie Villemin.
09:46Merci Pat Pernat.
09:47Merci à vous.
09:48Et merci Sonia.
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