00:00Avec plus de cinq décennies d'écart, il va sans dire que le contexte historique des deux films,
00:04mais aussi leur conception et leur réception, ne pouvaient être que diamétralement opposés.
00:08Deux événements politiques propres serviront de socle aux deux films.
00:11La prohibition d'un côté et l'exode de Marielle de l'autre.
00:15En 1919, un amendement américain connu sous le nom de prohibition voit le jour
00:19et interdit le commerce de boissons alcoolisées.
00:22Cette loi, bien qu'efficace sur le papier, sera également à l'origine du gangstérisme américain.
00:26C'est dans ce contexte qu'en 1932 sort Scarface d'Howard Hawks.
00:31Le film raconte l'ascension d'un petit gangster de Chicago, Antonio Camonte, dit Tony,
00:35qui va grimper les échelons de la criminalité de façon fulgurante,
00:38grâce notamment à une mentalité de fer et une violence excessive.
00:42Le film se positionne comme une véritable dénonciation de ce qu'est l'Amérique dans les années 30,
00:46affaibli par le crash boursier de 29 qui plongera le pays dans la pauvreté
00:50et qui, par effet de ricochet, entraînera une hausse de la criminalité.
00:53Le film d'Howard Hawks ne fait preuve d'aucune subtilité pour ce qui est de nous faire passer son message.
00:57Le film est en profond désaccord avec ce que l'Amérique est en train de devenir
01:00et le fossé social qu'elle creuse de plus en plus.
01:03Maintenant, ce manque de subtilité n'est pas à mettre au crédit du réalisateur,
01:06mais au studio hollywoodien et à leur manière de concevoir des films à l'époque.
01:09La censure est prédominante dans le cinéma américain des années 30.
01:13Le code AIDS n'est pas loin et Scarface en sera une des premières victimes,
01:16en plus d'en être une des causes.
01:18Le code étant appliqué de manière plus drastique deux ans après la sortie du film,
01:21notamment à cause de certains éléments de ce dernier qui seront passés à la trappe de la censure.
01:25Un message d'introduction sera imposé pour éviter les confusions quant au parti pris du film.
01:29Des scènes seront modifiées sans l'accord du réalisateur.
01:32Une fin alternative sera tournée, mais ne sera pas utilisée.
01:35Malgré tout ça, le film s'offrira un fatalisme assez inédit pour l'époque.
01:39La grossièreté de son personnage principal, les courses-poursuites, la violence graphique...
01:43Tout ça constituera un choc pour le peu de spectateurs qui auront la chance de découvrir le film à sa sortie,
01:48ce dernier n'étant que peu diffusé dans les cinémas jusqu'à même devenir quasiment introuvable pendant plus de 40 ans.
01:54Durant tout ce temps, Scarface sera projeté de manière illégale,
01:57les bobines du film se passant sous le manteau.
01:59L'anecdote veut que Martin Scorsese lui-même possédait une copie privée,
02:03copie qu'il montrera au futur réalisateur du remake Brian de Palma dans les années 70.
02:07Cette rareté conférera à l'oeuvre une telle aura qu'Universal rachètera les droits au début des années 80
02:12et lui offrira une seconde vie en salle.
02:15Ce sera également l'occasion pour le studio de mettre en chantier un remake
02:18et c'est comme ça qu'Oliver Stone se penchera sur le scénario
02:21qui passera des mains de Sidney Lumet à Brian de Palma
02:24pour une sortie prévue en décembre 1983.
02:28Dans cette nouvelle version, la prohibition laisse place à ce qu'on appelle l'exode de Marielle.
02:32Dans les années 80, Fidel Castro expulse ceux qui sont opposés à son régime politique
02:36et ces derniers seront accueillis en tant que réfugiés sur le sol américain.
02:40Mais ce que le pays de l'oncle Sam ne sait pas à l'époque,
02:42c'est que Castro en profitera pour se débarrasser également de bon nombre de criminels cubains
02:46qu'il enverra discrètement en Amérique en même temps que les réfugiés.
02:49Et c'est dans ce contexte très réaliste que le film commence
02:52et qu'il nous introduit deux de ces criminels désireux de faire fortune en Amérique,
02:56Manny Rivera et Antonio Montana.
02:59Ici, le fléau de la société n'est plus la drogue mais la cocaïne
03:01et là où le film d'Oward Hawk dépeint la criminalité comme une plaie difficile à refermer,
03:06Brian De Palma va quant à lui porter son regard sur le capitalisme
03:09qui ouvrira ses portes à bon nombre d'excès
03:11et qui façonnera ce qu'on appelle encore aujourd'hui le rêve américain.
03:14Oliver Stone et Brian De Palma dépeignent l'image désastreuse de pseudo Eldorado que renvoie l'Amérique
03:19et les possibilités qu'elle offre à des gangsters pas très intelligents
03:23mais bougrement motivés comme Tony Montana de se créer un empire
03:26où sexe, drogue et meurtre sanglant font office d'uniques principes.
03:30Le film sera pourtant un échec critique à sa sortie.
03:32Martin Scorsese, encore lui, fera l'éloge de ce dernier durant l'avant-première
03:37mais préviendra tout le cast que celui-ci n'aura pas bonne réputation.
03:41Durant la même avant-première, Dustin Hoffman s'endormira devant le film
03:45et les critiques qui seront présentes durant la projection ce soir-là
03:49décriront le film comme étant trop violent, trop outrancier et limite ridicule.
03:53Alors que justement, tous ces points sont volontairement grossis dans le film
03:57pour que ce dernier puisse faire passer son message.
04:00Le manque de goût évident de Tony, son caractère bien trempé, ses injures à répétition,
04:04son manque d'intelligence, tout ça est mis en parallèle de sa fulgurante réussite
04:07pour bien nous faire comprendre qu'à l'époque, l'Amérique ne fait preuve d'aucune nuance.
04:11Tu as de la volonté, alors le rêve américain te tendra les bras.
04:14Et les décisions que tu prendras pour réussir, les dégâts que ça causera,
04:18ça, ça n'est qu'une formalité.
04:20L'image que se font les deux films des institutions, la manière dont ils les mettent en scène,
04:24font là aussi écho à deux époques et deux mentalités complètement différentes.
04:28Dans le film de 1932, il y a deux adversaires bien définis.
04:31Les représentants de la loi contre les criminels.
04:34Les gangsters gangrènent la société.
04:36Il n'y a que la loi et leurs représentants qui peuvent les arrêter.
04:39Et à la fin du film, ce sont les policiers qui arrêtent Tony.
04:41C'est la justice qui l'emporte face à la criminalité.
04:44Dans le remake, c'est une toute autre paire de manches.
04:46Pour De Palma dans les années 80, tout le monde est pourri.
04:49Les flics sont corrompus et la justice aussi quand on sait que Sosa a assez de pouvoir pour éviter à Tony la prison.
04:54Ça n'est même pas la police qui triomphera de Tony.
04:56Le seul moment où la police intervient, ça n'est pas pour des meurtres ou pour la vente de drogue,
05:00mais quand Tony fait l'erreur de ne pas payer ses impôts.
05:03Car si l'Amérique t'offre le luxe de réussir, ça n'est pas gratuit.
05:06Pour De Palma, l'Amérique, c'est le gangster ultime.
05:08Celui qui te donne un service, mais qu'il ne vaut mieux pas tenter de voler,
05:11parce que c'est à partir de là qu'il interviendra.
05:13Et si vous ne me croyez pas, demandez à Al Capone,
05:15qui portait d'ailleurs comme surnom Scarface.
05:19Ce qui viendra à bout de Tony dans le film de 83, c'est son excès de confiance.
05:23Celui d'un homme qui se croyait intouchable jusqu'à ne pas regarder derrière lui.
05:27Si le film original se termine en offrant au spectateur un sentiment de justice,
05:30le remake lui laisse un goût amer, car c'est la violence et le sang qui l'emporte,
05:34et ce, quel que soit le vainqueur de cette guerre finale.
05:37Les deux films, bien que différents sur pas mal d'aspects,
05:39gardent en commun de ne pas avoir su se faire comprendre dès leur sortie au cinéma,
05:43mais aussi leur façon bien à eux de pointer du doigt une Amérique séparée par 50 ans d'histoire,
05:47mais toujours enclin à des démons,
05:49difficile à chasser.
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