00:00La balance commerciale, je crois qu'elle est passée en négatif sur l'agricole,
00:04alors qu'on est un des plus gros beaux pays de tradition paysanne au monde.
00:10Comme on a sanctionné la Russie, on s'est sanctionné nous-mêmes,
00:14et donc si les paysans français sont sanctionnés, vous consommateurs, vous l'êtes aussi.
00:19Les paysans, ce n'est pas des illettrés, quoi.
00:22Ils trahissent la terre, la terre ne ment pas.
00:25Ce sont des gens qui sont dans le réel, dans le vrai.
00:27Ils font une erreur, ils sont sanctionnés.
00:31C'était vraiment un choix de les libérer avec mon épouse, de s'installer à la ferme,
00:36parce que franchement, élever ses enfants dans le parc Monceau autour des crottes de fiens.
00:57Je m'appelle Théophane de Flojac, j'habite dans le Lot-et-Garonne, à côté d'Agin.
01:03Je suis marié, j'ai deux enfants, je suis agriculteur.
01:06Je vais vous expliquer tout mon parcours, et pourquoi je suis devenu agriculteur,
01:10malgré le fait que ce soit très, très compliqué en ce moment.
01:13Bon, allez, c'est 8h, rassort du magasin.
01:16Allez, suis-moi, il ne faut pas qu'on traîne.
01:17Ça, c'est les premières aubergines, on les a ramassées hier.
01:32Là, on ne peut pas faire plus frais.
01:33Les copes, ils se payent d'abord, et après, ils nous payent.
01:36Elles ont des charges énormes, et elles ne sont plus trop au service des agriculteurs.
01:40On nous dit que ça va partir à 2,50€, et en fait, on se retrouve à 1,80€.
01:44Ça couvre à peine les prix de production.
01:46Nous, on a fait le choix de produire moins, et de se vendre tout.
01:51En fait, au lieu de monter des coopératives, les paysans, ils auraient dû monter des supermarchés.
01:54Ça change des fraises des supermarchés.
01:56Mais là, on va être obligés d'arrêter, parce qu'il y a une mouche qui nous embête.
01:59La mouche Suzuki.
02:02Alors, ce n'est pas la moto, c'est une mouche qui...
02:06Qui pique le fruit quand il commence à rougir.
02:08Ensuite, on le met en barquette, on le donne aux clients, et là, le truc, il se liquéfie.
02:12Et là, les clients, en fait, sont trop contents, parce qu'ils achètent des trucs extra frais.
02:16Ça ne fait pas... Il n'y a pas 6 jours de transport.
02:20Là, ça a été ramassé hier.
02:22Bon, les haricots, ils ne se rassent pas tout seuls, donc il faut y aller, quoi.
02:38Il y en a un peu ?
02:40Beaucoup ? Bof, bof !
02:41Là, c'est une partie de cache-cache avec les légumes.
02:44Donc, les haricots, c'est... Pour les trouver, il faut fouiller, quoi.
02:48Puis j'aime bien, comme ça, c'est joli.
02:50C'est important, l'esthétique, aussi.
02:51C'est des moments un peu hors du temps, où on ne pense à rien.
02:54On contemple...
02:56Les légumes, comment ça pousse.
02:59Pour que la terre donne, il faut...
03:01Avant tout, donner.
03:02Donner de sa personne.
03:03Observer énormément.
03:04On va prendre nos erreurs.
03:06Et puis, il faut aussi donner à la MSA.
03:07On travaille un peu plus de la moitié du temps pour cet organisme.
03:12Mon père, il a bossé 45 ans et il a 900 euros de retraite.
03:16Après, on a la prime charbon.
03:18Ah non, ça, c'est pour la SNCF.
03:20On ramasse à peu près tout, tous les deux jours.
03:23Le jour, on ramasse les haricots, on ne ramasse pas les concombres.
03:27Là, petit contrôle des plantes tomates.
03:29Contrairement à ce qu'il se dit sur Internet, on a besoin de les tailler.
03:32Et donc, il faut enlever les gourmands.
03:34Donc, les gourmands, c'est ce qui pousse entre la feuille et le tronc.
03:38Et on les sectionne comme ça.
03:39On dirige la sève vers le haut.
03:42Et ça multiplie les bouquets.
03:43Donc, on va avoir plus de bouquets de tomates.
03:45Donc, plus de tomates.
03:45Ça permet d'aérer, donc moins de maladies, des fruits plus gros et des fruits plus régulièrement.
03:51L'engrais starter parfait pour la tomate, c'est la grand-mère avec des buissons d'ortie.
03:58Donc, vous l'envoyez ramasser toutes les petites feuilles d'ortie.
04:01Ensuite, vous faites le trou pour la tomate.
04:05Les orties, vous les concassez un peu.
04:06Vous les mettez au fond.
04:07Vous mettez de la terre, un tout petit peu de terre par-dessus.
04:10Ensuite, vous mettez votre plan de tomate.
04:13Vous rebouchez.
04:15Et là, PAM !
04:17Ça décolle à fond.
04:18J'ai grandi ici.
04:31On a aidé nos parents depuis tout petit.
04:34Je suis parti à l'IPC dans une école de philosophie à Paris.
04:38J'ai fait une licence.
04:40J'ai beaucoup lu Gustave Thibon.
04:43C'est un philosophe paysan, autodidacte.
04:45Ensuite, je suis parti en école de commerce.
04:49C'est là que j'ai compris que les écoles de commerce, elles vendaient un peu du vent.
04:52Faire une école de commerce, c'est comprendre qu'une école de commerce a réussi à vous vendre quelque chose.
04:56Elles apprennent pas à vendre.
04:57Elles nous vendent quelque chose et qu'il n'y a que ça qui les intéresse.
05:00Une fois que vous avez compris ça, vous pouvez quitter l'école.
05:03Maintenant, on a les nouvelles écoles de commerce.
05:04T'es sur Instagram ? Tu veux acheter ma formation ?
05:08Clique dans le lien sur ma bio.
05:11Je suis parti travailler deux ans à la ferme.
05:13J'ai dû continuer les études.
05:15En philosophie, j'avais appris en gros qu'est-ce que le bien commun.
05:19Et du coup, je me suis dit, comment le mettre en pratique ?
05:22Je me suis dit, mettre en pratique école de sciences politiques à l'ICEP.
05:27Ce que j'ai pu observer, c'était que les profs étaient très libres.
05:30Donc, ils n'avaient pas peur de nous faire débattre sur des sujets qu'on pourrait dire touchy aujourd'hui.
05:38Ce qui était assez remarquable dans cette école, c'était que les élèves, c'était assez hétéroclite.
05:43Il y en avait qui étaient issus de CSP+, vraiment élevés.
05:50Et d'autres, fils d'un petit commerçant, moi, fils d'agriculteur.
05:56Il y avait vraiment de tout.
05:57On avait même un strotskiste dans l'école.
05:59C'est pour dire.
06:00Et en fait, on partageait la même passion, c'est-à-dire la passion pour la France, l'amour de notre pays.
06:08A la grande surprise des directeurs de l'école, j'ai décidé de revenir à la ferme.
06:16Déjà, par projet de vie, pour éduquer mes enfants dans un cadre de vie, on va dire, sain.
06:23Comme le même cadre de vie que j'ai reçu.
06:25Et Gustave Thibon, ce qui est bien avec lui, c'est qu'il fait comprendre que les paysans, c'est pas des illettrés.
06:37Ils trahissent la terre.
06:38La terre ne ment pas.
06:40C'est des gens qui sont dans le réel, dans le vrai.
06:43Ils font une erreur, ils sont sanctionnés.
06:45Le bonheur, c'est, comme disait Gustave Thibon, c'est continuer à désirer ce que l'on possède.
06:51Et en fait, quand on fait ce métier d'agriculteur, on le désire tous les matins.
06:56C'est ça qui nous fait se lever.
06:56Donc les enfants, ils viennent me visiter deux fois par jour, hein Toscane ?
07:09Toscane, viens voir.
07:10Viens voir.
07:12C'est ce que c'est ça ?
07:13Oui.
07:14C'est quoi ?
07:15C'est quoi ?
07:16C'est des haricots ?
07:17Oui.
07:17C'est haricots verts ?
07:18T'en ai mangé hier ?
07:20Oui.
07:20Et ça, c'est la petite graine qui va pousser, pousser, pousser, pousser, pousser, pousser,
07:23qui va faire comme là-bas, les grands haricots.
07:25Tu sais les trucs tout longs, là ?
07:28Comme ton bébé ?
07:29Oui, oui.
07:30Là, il y en a trois.
07:31Un, deux, trois, et il y en a quatre.
07:33Moi, c'était vraiment un choix délibéré avec mon épouse de s'installer à la ferme.
07:38Parce que, franchement, élever ses enfants dans le parc monceau autour des crottes de chiens,
07:44je préfère leur montrer comment les légumes poussent.
07:48Oh, il y en a plein là-bas.
07:49On va regarder ?
07:50Oui.
07:51Allez, viens voir.
07:52Un, deux, trois.
07:54Je ne suis pas là souvent à la maison, et donc ils savent pourquoi je ne suis pas là.
07:57Et puis, ça les éveille à la nature, au beau, à la rigueur, au travail.
08:02Les enfants de la ville, quand ils ont une tomate, ils ne savent pas comment ça pousse.
08:05Elle a déjà trois ans, et elle sait d'où ça vient.
08:09Même si elle ne mange pas trop les légumes.
08:11C'est pas bon, les légumes.
08:14C'est meilleur, les bonbons.
08:17Donc ici, il y a des pucerons.
08:19Et donc, les pucerons, ils sont parasités par une guêpe parasitoïde qu'on a introduit.
08:26Et en fait, la guêpe vient pondre dans le puceron.
08:31C'est vraiment alien, le truc.
08:33Et le puceron gonfle, devient opaque, reste collé à la feuille.
08:37Et une fois que la guêpe est développée à l'intérieur, elle fait une porte, elle découpe une porte.
08:41Parfois, on le voit vraiment.
08:42Et la guêpe sort et va se reproduire, enfin, va pondre dans d'autres pucerons.
08:50Et donc, on arrive à lutter contre les pucerons, quand il n'y en a pas trop, quand même, avec ça.
08:54Donc, si on les introduit au bon moment, on arrive à faire ça.
09:06C'est une culture de patates douces.
09:08Donc, les patates douces, il faut bien leur donner à manger.
09:10Donc, on a des entrants en gré.
09:14Et le problème des entrants, c'est que ça demande de l'énergie.
09:18Et comme on a sanctionné la Russie, on s'est sanctionné nous-mêmes.
09:22Et donc, si les paysans français sont sanctionnés, vous consommateurs, vous l'êtes aussi.
09:27Pourquoi ?
09:28Parce qu'on va avoir une baisse de rendement.
09:31Parce qu'on va en mettre moins.
09:33Ou, si on en met autant, ça va coûter plus cher.
09:35Et donc, au final, vous allez le payer plus cher au supermarché.
09:42Et donc, on va importer de l'étranger.
09:45Mais sauf qu'ils n'ont pas les mêmes normes environnementales qu'en France.
09:49Et donc, vous allez manger de la merde.
09:52Et nous, on doit se battre contre ça.
09:53Donc, c'est comme si on se battait les mains attachées dans le dos.
09:55Et donc, en fait, ça, c'est plus possible.
09:58Vous voyez ça ? L'eau, c'est la vie.
10:00Les écolos, aujourd'hui, ils veulent interdire l'irrigation.
10:04Sauf qu'en fait, nous, on a un peu la fourmi.
10:07Et eux, c'est les cigales.
10:08On prend l'eau de l'hiver, on la stocke et on s'en sert l'été.
10:12Tout simplement.
10:13Et eux, ils veulent que cette eau douce soit transformée en eau salée.
10:16Mais en fait, il y a assez d'eau douce en France avec tous les milliers de fleuves,
10:20les centaines de fleuves et de rivières qu'il y a en France pour être autonome en eau
10:24et produire des cultures à plus haute valeur ajoutée.
10:32Ça, des concombres comme ça.
10:33Les légumes, ça mange beaucoup de main-d'œuvre.
10:36Il faut qu'on recrute des gens qui ont envie de travailler,
10:38qui n'ont pas peur de se fatiguer, qui n'ont pas peur de se baisser.
10:41Et ça, malheureusement, les Français, ils faisaient un cas n'y a pas possible.
10:46Et arrivés au champ, ils sont restés, allez, peut-être 6 minutes 30 pour ramasser les petits marrons.
10:53Et après, ils nous ont dit, non, mais c'est trop fatigant, on va s'arrêter là.
10:58Mais ne vous inquiétez pas, ne faites pas la fiche de paye.
11:01On a deux Polonaises et un ouvrier français et une malgache aussi.
11:05Donc moi, ça ne me dérange absolument pas de prendre de la main-d'œuvre étrangère.
11:09De toute manière, à la fin de la saison, soit ceux qui restent en France,
11:13ils vont bosser à l'usine ou soit ils retournent dans leur pays
11:16et à la saison prochaine, ils viennent.
11:18Pour défendre notre médias d'agriculteur, on est vraiment obligés de s'engager dans un syndicat.
11:25Ici, c'est la Candation Rurale.
11:27Aujourd'hui, on est photographié via satellite trois fois par semaine.
11:31Quelle profession aujourd'hui est contrôlée trois fois par semaine ?
11:34Et donc, on est obligés de se battre avec nos syndicats.
11:39Sauf que ça coûte cher.
11:40C'est-à-dire que pendant les grandes manifs agricoles, on est allés à Rungis.
11:46À Rungis, on n'a rien fait, mais par contre, on a passé 16 heures en garde à vue.
11:51Il faut savoir qu'il y avait des enfants.
11:53Le petit-fils qui était là, qui avait 15 ans, qui suivait son grand-père.
11:57Le grand-père qui n'avait jamais fait une garde à vue de sa vie,
11:59qui a toujours été droit dans la société, qui a toujours apporté de la valeur.
12:04Le petit-fils qui voit son grand-père galérer, qui était là aussi.
12:10Franchement, c'était un moment assez choquant, quand même, pour la profession agricole,
12:16d'être traité de la sorte.
12:18Il n'y a pas très longtemps, j'ai eu l'occasion de passer au tribunal.
12:20J'aurais mis une botte de foin dans un McDonald's.
12:23L'accusation reposait sur le fait que la personne prise en photo, c'était moi.
12:29Sauf que quiconque est un poil physionomiste.
12:33Franchement, mais vraiment un poil, pas beaucoup.
12:35Le mec aurait été obèse, grand, ça aurait été la même chose.
12:40Je suis passé à la barre et le procureur m'a dit
12:41« Arrêtez de sourire, monsieur, parce que franchement, c'est très sérieux.
12:46Vous encourrez 2500 euros d'amende. »
12:49Le sentiment que j'ai eu en passant à la barre du tribunal, c'était qu'ils ont pris
12:54tout ce qu'on a fait pendant les manifs, ils ont tout concentré au même endroit,
13:01ils ont accusé des personnes à tort dans tous les sens,
13:05pour pointer et pour mettre à l'amende le seul syndicat qui, aujourd'hui,
13:11défend réellement les paysans, c'est-à-dire la coordination rurale.
13:14Donc pour nous faire flancher et pour qu'on perde notre ardeur
13:18et notre volonté de défendre la cause agricole.
13:21Et ça, franchement, c'est dégueulasse.
13:23Sous-titrage Société Radio-Canada
13:32Sous-titrage Société Radio-Canada