00:01Bienvenue à l'heure des livres, Patrice Duhamel, on vous connaît, vous êtes journaliste, éditorialiste,
00:06vous avez dirigé Radio France, France Télévisions, vous avez écrit déjà de nombreux essais politiques.
00:10Votre dernier s'appelle La photo, Pétain Mitterrand, l'histoire secrète du document qui aurait pu bouleverser la Ve République.
00:18Tel est le sous-titre, un livre qui est paru aux éditions de l'Observatoire,
00:21et un livre qui est passionnant sur une histoire absolument étonnante.
00:25Tout part donc d'une photo, celle qui est en couverture de ce livre,
00:28une photo qui a été prise le 15 octobre 1942, à Vichy, on y voit Pétain, 86 ans,
00:35face à lui, un jeune homme qui semble presque admiratif, François Mitterrand.
00:39Qui est admiratif.
00:40Qui est admiratif, François Mitterrand, 26 ans, va sourire sur les lèvres.
00:45Ce qui est incroyable, c'est que cette image, elle va rester secrète pendant 52 ans,
00:50jusqu'à l'apparution d'une jeunesse française, le livre de Pierre Péan.
00:55Et vous avez cherché à savoir pourquoi, donc c'est absolument passionnant.
01:01Mais avant cela, déjà, on peut se dire, finalement, il y a eu des livres sur la jeunesse de Pétain,
01:05dont celui de Péan, mais que faisait-il là, finalement ?
01:08Pourquoi lui, qui avait été prisonnier, se retrouve à Vichy ?
01:11Et qui s'était évadé, qui avait fait trois tentatives d'évasion.
01:14Non, c'est la troisième qui a été la bonne.
01:15Il a, d'ailleurs, fait une évasion très courageuse.
01:20Et puis, quelques semaines plus tard, il arrive à Vichy,
01:23avec une recommandation familiale, vraisemblablement,
01:27parce qu'il considère que c'est là que ça se passe.
01:29C'est un garçon brillant, extrêmement cultivé, charismatique.
01:33Tous les témoignages de ses camarades de Vichy vont dans ce sens-là.
01:37Et puis, voilà, il considère qu'effectivement,
01:40on peut se poser la question légitimement.
01:42Il y en a d'autres qui sont allés à Londres,
01:44d'autres qui sont allés à Alger,
01:45d'autres que l'immense majorité sont restés chez eux.
01:50Et lui, donc, voilà, il arrive à Vichy.
01:53Il est d'abord contractuel, modeste, fait de la documentation.
01:56Et puis, il rentre dans des associations qui s'occupent des prisonniers de guerre.
02:02Donc, c'est à ce titre-là qu'il va demander à voir Pétain.
02:06Donc, en octobre 42, trois mois après la rafle du Veldiv,
02:11il y a eu les lois anti-juives de 40 et de 41.
02:16Les alliés, les Américains, sont entrés dans la guerre en décembre plus tôt.
02:21Il est quand même à un moment où c'est un risque pour un jeune homme aussi ambitieux
02:27d'aller voir Pétain et il sait qu'il y a une photo qui est prise.
02:31La rencontre elle-même n'est pas secrète.
02:33Ce qui est secret, vous l'avez dit, c'est la photo.
02:36Et ce qui m'a stupéfait, c'est pour ça que j'ai fait ce livre,
02:39c'est qu'une photo comme ça qui aurait quand même au mieux beaucoup affaibli son parcours politique,
02:46c'est le moins qu'on puisse dire, et vraisemblablement, ça l'aurait tué politiquement,
02:50puisse rester secrète.
02:51Alors, et c'est ça que j'ai appris au fur et à mesure.
02:55De Gaulle, on le savait parce qu'Alain Perfit l'avait écrit en 97,
03:00avait eu la photo.
03:01Oui, De Gaulle, c'est intéressant parce que vous expliquez que son ministre de l'Intérieur de l'époque
03:06lui propose juste avant la première élection au suffrage universel direct en 65,
03:11de se servir de cette photo face à François Mitterrand,
03:15qui est quand même un rival dangereux.
03:17Ah oui, et que De Gaulle déteste, méprise, mais dans la réaction de De Gaulle,
03:23on sent bien qu'il y a un peu d'ambiguïté, parce qu'il dit,
03:26oui, je sais, Mitterrand est une arsouille, c'est-à-dire un voyou,
03:30mais je ne veux pas faire la politique des boules puantes.
03:32Et cette phrase incroyable, incroyable, surtout la résonance aujourd'hui sur un document de cette nature,
03:38qui concerne son principal adversaire, qui va le mettre en balotage une dizaine de jours plus tard.
03:43« Imaginez que François Mitterrand soit un jour président de la République,
03:48je ne veux pas affaiblir la fonction présidentielle. »
03:50C'est une phrase d'un niveau tel que c'est même vertigineux, quoi.
03:54Voilà, et Pompidou, alors ça, on le savait en 97, enfin on le saura en 97,
03:58après la publication du livre d'EPA, d'ailleurs.
04:02En revanche, ce que j'ai appris, et l'enquête porte beaucoup là-dessus,
04:06c'est que Pompidou, Giscard, puis Chirac Premier ministre en 86,
04:10avaient la photo sous les yeux, se sont interrogés pour savoir s'ils allaient utiliser cette bombe,
04:15c'est une bombe, et décident de ne pas le faire.
04:19Pour des raisons assez différentes, finalement.
04:22Pour des raisons à la fois, il y a la jurisprudence de Gaulle.
04:25Voilà, qui est pesante, enfin qui a quand même...
04:28Et de Gaulle, c'est sa stratégie, c'est-à-dire on redresse le pays,
04:33on revient après la traversée du désert, comme en 45,
04:36et on veut rassembler le pays, l'unité nationale, etc.
04:39Il ne veut pas rouvrir les vieilles plaies, les vieilles querelles
04:43qui avaient fracturé toute la société française dans cette période.
04:47Et voilà.
04:48Alors après, il y a effectivement des points de vue personnels.
04:52De Gaulle, il considérait qu'il n'était pas du niveau des boules puantes,
04:55il était tellement au-dessus que ce n'était pas possible.
04:58Pompidou, lui, il a été très, très affecté par une affaire,
05:03une attaque personnelle, une polémique personnelle épouvantable,
05:06qui est la fameuse affaire Markovitch, où sa femme a été vilipendée
05:10sans absolument pas le moindre preuve,
05:12et c'était des mensonges absolus d'une affaire horrible.
05:16Donc ça l'a beaucoup marqué.
05:17Donc il ne voulait pas aller sur ce terrain-là.
05:20Et alors Giscard...
05:21Giscard, il n'aurait pu...
05:23En plus, il n'est pas dans la filiation gaulliste.
05:25Voilà, Giscard, alors oui, enfin, ce milieu-là savait
05:29que ce que de Gaulle lui avait dit, quand même.
05:32Oui, mais il n'est pas comme dans Pompidou.
05:35Oui, ce n'est pas un gaulliste, absolument.
05:36Non, pur et dur.
05:37En 78, les élections législatives,
05:40où tout le monde pense que la gauche va gagner,
05:42là, il hésite beaucoup,
05:44mais je suis tombé sur ces archives
05:46qui sont totalement inédites par hasard,
05:49il y a un contact secret
05:50par l'intermédiaire de Michel Panetofsky,
05:54son ancien ministre de l'Intérieur,
05:55les rencontres secrètes avec François Mitterrand,
05:57c'est une histoire absolument...
05:59C'est un peu un chapitre, un livre dans le livre,
06:02parce que c'est totalement nouveau.
06:04Personne ne savait ça.
06:05Quand j'en parle aujourd'hui aux anciens amis de François Mitterrand,
06:08ils tombent des nus.
06:08Ils ne savaient pas que ces rencontres avaient lieu.
06:10Ça, c'est le cloisonnement et le secret mitterrandien.
06:13Donc là, ils avaient passé un pacte de non-agression,
06:16dans l'hypothèse d'une cohabitation,
06:17et notamment pour affaiblir ensemble
06:19Giscard et Mitterrand, les communistes,
06:22ce qui est quand même historiquement passionnant.
06:24Et en 1981, il se pose vraiment la question
06:26parce qu'il est très attaqué sur les diabres, etc.
06:29Et finalement, il a la même réponse que De Gaulle et Pompidou,
06:35c'est-à-dire ouvrir les plaies,
06:38on ne sait pas après ce qui va se passer,
06:39ce qui va sortir de tous les côtés, etc.
06:41Et le dernier qui aurait pu s'en servir,
06:43c'est Jacques Chirac,
06:44comme premier ministre de Cohabitation,
06:47et futur Pompidou.
06:47Lui, son mentor, son héros,
06:51son père spirituel, c'est Georges Pompidou.
06:53Et il n'est pas question qu'il fasse le contraire
06:56de ce qu'avait fait Pompidou.
06:58Et je raconte dans le livre,
07:00son ancien ministre de l'Intérieur de l'époque,
07:01Charles Pasqua, lui, il dit plusieurs fois,
07:03« Bon, ben voilà, vous avez cette arme atomique
07:06contre Mitterrand. »
07:08Il dit, « Non, non, c'est une phrase
07:09que certains d'entre nous,
07:11vous, même si vous êtes très jeunes,
07:13vous avez entendu qu'il disait toujours
07:14« Ça n'est pas convenable. »
07:15Oui, c'est pas convenable.
07:16Voilà, « Ça n'est pas convenable. »
07:17Donc, il aurait considéré que ça n'était pas convenable.
07:20Et alors, donc, il n'a effectivement rien fait
07:23qui ne fût pas convenable.
07:25Et en fait, à travers cela,
07:27on voit finalement des mœurs politiques
07:29qui, bon, vous avez évoqué l'affaire Markovic,
07:32mais qui restaient malgré tout
07:34drapées dans une forme de dignité quand même.
07:37alors qu'aujourd'hui, on a l'impression...
07:41C'est aussi une des raisons pour lesquelles,
07:43en creux, ça m'intéressait de faire ce livre.
07:47Il y a des choses qui se font aujourd'hui,
07:49alors alimentées par les réseaux sociaux,
07:51etc., etc., mais qui ne se faisaient pas avant.
07:55Alors, soyons pas naïfs.
07:56Il y avait des polémiques,
07:57il y avait des attaques...
07:58Il y avait des limites à ne pas franchir.
08:04Voilà, il ne fallait pas descendre à un tel niveau.
08:08Et ce qui me frappe dans ce livre,
08:10quand on voit le film de 1965 jusqu'à Mitterrand,
08:14quand il découvre cette photo,
08:16enfin, il connaissait la photo,
08:17mais il ne savait pas qu'elle allait sortir,
08:19c'est... J'ai toujours pensé ça.
08:21Parce que je les ai tous connus, sauf De Gaulle.
08:24Il y a les présidents qui ont connu ou vécu la guerre,
08:26et puis il y a les autres après.
08:28Et c'est deux choses extrêmement différentes.
08:31Très fortes.
08:32En tout cas, je vous conseille vraiment ce livre.
08:35C'est passionnant, qu'on aime la politique ou pas.
08:37Enfin, c'est l'histoire de France, c'est vraiment passionnant.
08:38Ça s'appelle La photo.
08:39Merci beaucoup, Patrice Durand.
08:40Merci.
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