00:009h50, les Nouvelles Têtes avec vous, Mathilde Serrel, ce matin, votre invitée à 32 ans,
00:07et elle écrit pour toutes les adolescentes en pyjama trop grand, Alice Devlay est dans notre studio.
00:14Alice Devlay, bonjour, elle vous rappelle quoi cette chanson du groupe Green Day ?
00:33Ça me rappelle ma sixième, ça me rappelle les grandes chaussures noires et les grands baguilles, les années gothiques.
00:40Quand on vous disait que vous faisiez mauvais genre ?
00:42Ah totalement, mais ça continue encore, vous savez.
00:45Vous êtes née près de Lyon, à Villefranche-Turceau dans 1992, et à 14 ans, vous êtes devenue cette fille en pyjama trop grand,
00:52qui se retrouve hospitalisée pour des TCA, des troubles du comportement alimentaire anorexique.
00:57Elle prie la nuit, sans trop y croire, ni vraiment s'y connaître d'ailleurs, en nos raisons, mais elle prie,
01:02puisque si le diable vit en elle, c'est bien que Dieu existe.
01:06Elle ne se demande pas tant pourquoi elle se fait ça, mais pourquoi on lui fait ça, l'enfermer ici, le cerveau troué de médicaments.
01:14À 30 ans, alors que vous en êtes sortie une première fois grâce à la littérature, puisque vous êtes devenue journaliste littéraire au Figaro,
01:21vous y retournez pour de bon, et vous écrivez votre premier roman, qui n'attendait qu'à sortir.
01:25Tomber du ciel, c'est publié deux ans plus tard chez l'Iconoglast, et c'est l'un des chocs salutaires de cette rentrée.
01:32Je dis choc, parce qu'à lire, c'est très fort, mais à écrire, ça a du l'être aussi, non ?
01:36Vous avez rédigé, je crois, en un mois.
01:38Oui, merci. Effectivement, je l'ai écrit en un mois. Ça faisait 16 ans que j'essayais de ne pas l'écrire.
01:43Et puis, en fait, j'étais hantée par cette histoire. Le passé ne passait pas.
01:48Et donc, comme j'avais tout fait pour essayer de ne pas y arriver, je n'y arrivais pas,
01:53parce que j'étais encore trop dedans, je pense, et qu'on n'écrit jamais vraiment sur la souffrance, mais sur son souvenir.
01:58Et puis, un jour, je suis tombée sur une phrase de Sylvia Plath, une poétesse américaine que j'admire énormément et qui a écrit
02:03« La poésie ne sauve de rien, mais il y a la poésie ».
02:06Et là, j'ai compris, en fait, que je me trompais. Je donnais des pouvoirs surnaturels à la littérature.
02:12Et je me suis dit, mais en fait, ça ne me sauvera pas, ça ne me sauvera de rien,
02:15mais peut-être que ça pourra me consoler, peut-être que ça consolera d'autres.
02:18En fait, moi, je ne l'ai pas écrit pour moi, mais je l'ai écrit pour des milliers de solitudes,
02:23d'autres personnes qui souffrent de l'anorexie, mais pas qu'eux.
02:26Qui souffrent de solitude, qui souffrent de souffrance, qui souffrent d'envie suicidaire.
02:31Voilà, exactement.
02:32Ça concerne presque un peu plus de 10% des Français sur une année.
02:35C'est énorme.
02:36Vous dites « on m'a volé ma maladie, je me la suis réappropriée ».
02:40Ça veut dire quoi ?
02:41C'est-à-dire qu'en fait, pendant longtemps, j'ai cru que j'avais perdu des années.
02:44C'est-à-dire que l'adolescence, de mes 14 à mes 18 ans environ, je suis hospitalisée.
02:49Et c'est des années durant lesquelles on est censé s'épanouir, on fait ses premières expériences.
02:54Et moi, j'étais enfermée, j'étais au centre d'un hôpital, entre quatre murs,
02:59où j'avais pour tout horizon un plafond.
03:01Et j'ai rencontré plein d'adolescentes comme ça, qui n'ont rien fait en fait,
03:05mais qui ont été traitées comme des criminels,
03:07qui étaient dans un espace semi-carcéral d'une certaine manière,
03:10où il n'y avait pas d'horloge, on ne pouvait pas sortir, on ne pouvait rien faire.
03:14Et donc, voilà, je me suis dit « qu'est-ce qu'on peut faire de toute cette histoire ?
03:18Est-ce qu'on peut en faire quelque chose de beau ? »
03:20Et ça a donné ce roman.
03:22Ce roman qui est écrit comme une longue veille de suicide.
03:25Elle se saisit d'un carnet et elle dit « je suis en guerre.
03:29J'écrirai comme on tue, ce sera vif et bref.
03:31Si l'on m'y prend, dans cette chambre grillagée, l'écriture me vaudra la mort ou pire.
03:35Autant choisir quand elle arrivera.
03:37Je vais mourir dans une cellule d'unité psychiatrique.
03:40Et il faut qu'on comprenne pourquoi.
03:42Oui, totalement.
03:43En fait, bon là, c'est de la pure fiction.
03:45Le personnage écrit, quand on est entre quatre murs, on ne nous donne pas de stylo
03:49parce qu'on peut mourir avec un stylo.
03:51Donc, on a des cahiers, on a des livres.
03:53Et moi, j'ai essayé de...
03:55En fait, la première violence qui était celle de l'hôpital, c'était la dépossession du langage.
03:59On vivait dans un silence permanent, on ne nous expliquait rien.
04:02Je ne savais même pas pourquoi j'étais au fond hospitalisée
04:05et pourquoi certaines personnes étaient traitées comme elles étaient.
04:07Donc, j'ai essayé de redonner un petit peu de sens dans ce qui n'en avait pas.
04:11Vous racontez aussi que les traitements vont évoluer au fil des diagnostics des médecins.
04:16D'un coup, c'est la schizophrénie, la bipolarité, etc.
04:18On ne sait pas ce que vous avez, mais on vous gave de médicaments.
04:21Dans la Post-Fast, vous précisez que c'est une fiction, bien sûr,
04:25composée de débris, de souvenirs.
04:27Comment vous vous êtes replongée dans le corps de la fille en pyjama trop grand ?
04:31Parce qu'on le ressent, ce corps.
04:33Et on a presque vos sensations à 14 ans.
04:36C'est exactement ce que je voulais faire, donc merci.
04:38C'est réussi.
04:40C'est vrai que j'ai une petite théorie.
04:42C'est qu'on n'écrit pas en pensant, mais en sentant.
04:44Et donc, j'avais vraiment besoin de me replonger dans ce corps
04:48et de sentir ce que c'était la colère.
04:50C'est vrai que quand on est adolescent, on est très intransigeant.
04:53On est très dur avec soi-même, mais surtout envers les autres.
04:55Et j'avais vraiment envie de montrer cette colère.
04:58Parce que je suis toujours en colère, même si 16 ans se sont écoulés.
05:01Et ce que j'aimerais dire, justement, c'est qu'il y a peut-être des gens qui vont être choqués.
05:05Il y aura sûrement, d'ailleurs, des soignants qui vont s'indigner.
05:08Je leur dirais qu'ils ont raison. Indignez-vous.
05:10Ce que je raconte est insupportable parce que la vérité est insupportable.
05:14Après, ça ne veut pas dire que les violences que j'ai subies,
05:16qui sont de la contention, de la pose de sondes forcées,
05:19qui peuvent aider, mais qui étaient forcées et vraiment maltraitantes,
05:22existent et sont systématiques.
05:25Mais elles existent.
05:26Et donc, cette souffrance que je dis, elle est légitime.
05:28J'ai eu plein de gens qui sont passés dans mes messages privés,
05:30sur les réseaux sociaux, pour témoigner et me dire
05:32« Effectivement, j'ai subi ça. C'était il y a 20 ans.
05:35C'était il y a 2 ans. C'était il y a 3 ans.
05:37J'ai des papas et des mamans qui m'écrivent en me disant
05:39« Je n'ai jamais compris la maladie de ma fille avant de vous lire. Donc, merci. »
05:42Et là, récemment, à Nancy, j'ai une femme de 85 ans qui est venue me voir
05:46et elle m'a dit « Voilà, j'ai vécu pendant 60 ans l'anorexie
05:49et je ne pensais jamais m'en sortir. »
05:51Et là, j'essaie de m'en sortir.
05:52Et vous mettez des mots sur ce que je n'arrivais pas à dire.
05:55Donc, j'essaye de donner des clés de compréhension.
05:58Des clés de compréhension sur les sensations,
06:00ce que ça peut représenter, une odeur de petit-déjeuner
06:02dans un hôpital quand on est anorexique.
06:04La sensation aussi de se dire « En fait, on ne sait pas où s'arrêter.
06:08Parce que comme il n'y a rien dedans, dans l'estomac, où est la faim ?
06:11On peut se laisser dévorer de l'intérieur.
06:13Et c'est même mieux que de bouffer en vrai. »
06:16Vous avez voulu retrouver ce que...
06:18C'était quoi cet appel, ce refus ?
06:21Retourner à la source de ce qui a commencé vers 7-8 ans, je crois chez vous,
06:25de ce refus de manger.
06:27Oui, en fait, c'est une maladie du vide, c'est une maladie du déni.
06:30Déjà, l'anorexique ne sait pas ce qu'elle fait.
06:33Si elle savait ce qu'elle faisait, elle ne le ferait pas.
06:35C'est un suicide extrêmement long, qui prend diverses formes,
06:40et que je métaphorise dans ce livre par un personnage qui s'appelle Sissi,
06:45et qui est un monstre et qui, comme ça,
06:47prend de l'ampleur au fur et à mesure des jours et des années,
06:50et qui fait tout pour isoler la personne dans sa maladie.
06:54Parce qu'en fait, ce que j'essaie de montrer,
06:56c'est que le premier préjugé quand on parle de l'anorexie,
06:58c'est que l'anorexique fait.
07:00Mais l'anorexique ne fait pas, elle se défait.
07:02Elle ne choisit pas ce qui lui arrive.
07:04On ne choisit pas de tomber malade.
07:06C'est absurde.
07:07Vous avez attrapé l'anorexie.
07:08Oui, c'est ça, on tombe malade.
07:10Ce n'est pas un choix.
07:11Je voulais essayer de représenter tout ça par
07:14plus le personnage ressent du vide en elle,
07:17plus le monstre grossit.
07:19C'est tout ce paradoxe, c'est-à-dire que
07:22plus la maladie grandit, moins la réalité existe
07:25et plus on devient fou, d'une certaine manière.
07:28Ça m'a évoqué le voyage de Chihiro
07:30dans ses passages de vide et de plein.
07:34Vous êtes aussi très dure, il me semble, avec votre mère.
07:37Mais je crois que vous aviez vos raisons.
07:40Vous dites, vous la citez,
07:43« J'ai quand même le droit de souffrir ».
07:45Ça fait deux décennies que ton psy te le répète
07:47à coups de cent balles par séance.
07:49Il faut du temps, maman, de l'argent apparemment.
07:51Les phrases qu'elle vous prononce,
07:53vous considérez que ce sont des coups de couteau.
07:55Comment ça se passe depuis qu'elle a lu le livre ?
07:58C'est une très bonne question.
08:00On a des relations un peu conflictuelles.
08:03Je suis toujours une adolescente dans l'âme,
08:05donc ça n'a pas changé.
08:07Mais elle m'a appelée à la lecture de ce livre
08:10et elle m'a demandé de faire un FaceTime.
08:12Je ne savais même pas qu'elle savait ce que c'était.
08:14Je la vois pleurer et au début,
08:16elle me dit, en chuchotant « pardon »,
08:18puis en criant de manière répétée « pardon, pardon ».
08:21Je pense qu'on a tous fait l'expérience un jour
08:23dans nos vies de mots qui peuvent nous sauver,
08:26de mots qui peuvent nous tuer ou nous faire du mal.
08:28Et ça, c'est un mot que j'attendais, pardon,
08:30depuis des années.
08:31Je ne sais pas s'il arrive trop tard,
08:32mais en tous les cas, il arrive très tard.
08:34Mais il arrive aussi.
08:35Avec ce livre que je vous recommande,
08:37« Tomber du ciel » chez l'Iconoclast,
08:39Alice Develay, c'est magnifique.
08:40Et vous avez eu le prix Première Plume 2024.
08:43Bonne route.
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