00:00Merci d'être avec nous, sexologues, pour commenter ensemble l'évolution de la vie intime des Français.
00:05Voilà, on choisit les mots à l'heure du petit-déjeuner, évidemment, il y a du monde devant la télé.
00:08Sur l'asexualité en France en 2023.
00:11Oui, grande enquête de l'INSERM publiée hier.
00:14Ça fait longtemps qu'on n'avait pas eu une étude de l'INSERM sur ce sujet et elle est vraiment très intéressante.
00:18L'asexualité des Français en 2023, c'est ainsi que s'intitule cette enquête.
00:23Avant de vous entendre, Thérèse Argaud, on a voulu donner la parole aux Français sur ce qui se passe dans leur lit, ou ailleurs que dans le lit d'ailleurs.
00:31Regardez.
00:33J'ai des amis autour de moi qui, effectivement, font beaucoup de rencontres et oui, ils multiplient, ou non, les expériences sexuelles.
00:42Moi, je suis plutôt vieille prince, bon, nous on est fidèles avec mon époux, c'est vrai que c'est une longue histoire.
00:49Moi, ma vision des choses, ce n'est pas les coups d'un soir ou quoi.
00:54Le polyamour, c'est ça ? Oui, moi, je le comprends.
00:57Tu le pratiques ?
00:58Non, je le pratique aussi, je pourrais le pratiquer.
01:01J'ai un partenaire que j'ai depuis 45 ans et nous pratiquons ensemble.
01:07C'est assez intéressant parce que la parole, d'abord, elle est très libérée, quel que soit l'âge.
01:11C'est déjà assez nouveau, ça, non ?
01:13Tout à fait. Vraiment, on peut parler des choses intimes aujourd'hui et ça, c'est un grand changement déjà.
01:17Qu'est-ce qui vous a surpris dans cette étude ?
01:19Pas grand-chose, en fait, pour être très honnête, parce que depuis mon poste d'observation,
01:22depuis mon cabinet où je reçois des hommes, des femmes, des personnes en couple ou célibataires,
01:26et puis aussi, j'interviens beaucoup dans les lycées.
01:28Moi, en France, chaque semaine, j'interviens auprès des lycéens, des collégiens pour leur parler d'amour et de sexualité.
01:32Donc, quand on est sur le terrain, on a déjà pu faire ces observations qui sont aujourd'hui montrées, chiffrées au travers de cette enquête.
01:39Plus de partenaires, moins de tabous, ce n'est pas ça qui ressort aussi ?
01:42Alors, c'est sûr, moins de tabous, plus de partenaires aussi. Pourquoi ?
01:45Parce qu'on nous a dit qu'il fallait aujourd'hui multiplier les expériences pour apprendre à se connaître.
01:49Et on voit bien, ça commence dès l'adolescence, où il faudrait vivre pas mal de choses pour savoir ce qu'on veut.
01:54Ça, c'est une nouvelle injonction. À l'époque, c'était le contraire.
01:56Il ne fallait surtout pas avoir de partenaire sexuel avant de se marier.
01:59Et aujourd'hui, eh bien, c'est ça, le devoir.
02:01Vous dites injonction ?
02:02Oui, c'est une injonction, c'est-à-dire que j'ai même des jeunes qui viennent me voir en me disant
02:06« Madame, mais moi, je n'ai pas vraiment eu des expériences sexuelles. Est-ce que c'est grave ? »
02:10Ils se sentent presque parfois coupables de ne pas être dans cette proposition qu'il y avait aujourd'hui,
02:15c'est-à-dire d'avoir beaucoup d'expériences.
02:17Que vous direz ? Pardon, vas-y.
02:19La norme a changé, c'est ça que je veux dire.
02:20On dit plus de partenaires, mais j'ai l'impression qu'il y a aussi la parole qui se libère pour dire qu'on fait moins l'amour, en fait, tout simplement.
02:26Alors, ça, c'est très, très nouveau. On va dire juste après le confinement.
02:29Aujourd'hui, il y a de plus en plus de couples ou de personnes qui vont dire
02:32« J'ai pas de rapport sexuel » ou « de moins en moins ».
02:34Vous savez que c'est quand même la première raison pour laquelle les gens viennent nous consulter.
02:37C'est qu'ils n'ont plus de relation sexuelle, ou presque plus, et ils se disent « Qu'est-ce que ça vient dire de notre relation ? »
02:42Donc voilà, c'est vrai que c'est un vrai phénomène de société aussi.
02:44Est-ce qu'on ne fait pas moins l'amour ? Parce que faire l'amour aujourd'hui peut faire peur,
02:47c'est-à-dire qu'on est dans un système complètement débridé, décomplexé, multiplication des partenaires.
02:52C'est ce qu'on voit un peu sur les réseaux, les sites de rencontres.
02:58Ça fait peur, et donc du coup, on se met en retrait, non ?
03:00C'est ce qu'on appelle aussi des « angoisses de performance » qu'on connaît bien, nous, les sexologues.
03:03C'est-à-dire qu'on a peur de ne pas réussir à être à la hauteur, de ne pas réussir à performer comme on nous dit qu'il faudrait performer.
03:09Et dans la sexualité, il y a beaucoup cette injonction-là qui nous vient, on le sait aussi, de l'industrie pornographique,
03:14qui s'est introduite dans nos vies depuis à peu près les années 2000.
03:18On dit que ça a toujours existé, mais avec Internet, ça a explosé.
03:21Et donc, c'est vrai que parfois, par peur, on peut avoir des stratégies d'évitement.
03:24Ça veut dire qu'on va éviter la rencontre.
03:26On va préférer une petite série Netflix plutôt que se retrouver.
03:29On va préférer discuter par message plutôt qu'une rencontre en présentiel.
03:33Et c'est vrai que, moi, je l'observe et je le dis depuis de nombreuses années,
03:36aujourd'hui, il y a beaucoup de peurs qui sont liées à l'intimité sexuelle.
03:40Question de téléspectateurs. Antoine.
03:44Oui, on a une question de Geoffrey. Geoffrey qui nous vient de Nice et qui a vu dans cette étude
03:48qu'il y avait une baisse de la fréquence des rapports sexuels.
03:51Et il voulait savoir, en fait, qu'est-ce qui expliquait cette baisse de fréquence ?
03:54Oui. Il y a plusieurs raisons. Donc, il n'y en a pas qu'une. C'est multifactoriel.
03:58Par exemple, une des raisons que je pense que tout le monde peut comprendre,
04:01c'est qu'il y a un petit objet qui s'est introduit dans nos chambres à coucher,
04:04le portable, qui est arrivé. Et donc, c'est vrai que ce portable qu'on va consulter
04:08depuis son lit, on va regarder des séries, on va regarder des émissions,
04:12on va regarder des différentes applications, les réseaux sociaux, etc.
04:17Et donc, on voit aussi que ce petit objet... Alors, on connaissait la télévision
04:20qui était déjà dans la chambre à coucher, mais alors le portable, c'est pire
04:23parce que c'est individualisé. Et donc, là, déjà, c'est une première explication.
04:26L'autre explication, c'est que sur cet objet, il y a aussi plein de propositions
04:30qui sont faites pour satisfaire nos envies sexuelles. Et donc, je reparle
04:34de la pornographie parce qu'il faut en parler un quart des Français en consomment
04:37une à plusieurs fois par semaine. C'est un gros tabou, pour le coup,
04:39dans notre société. Très peu de personnes parlent des conséquences
04:42de cette consommation-là. Moi, je suis une des premières à le faire,
04:44mais je tiens à insister sur l'importance que ça a dans notre façon d'envisager
04:48la sexualité, notre façon de la vivre aussi très concrètement.
04:51Et ça nous mène à la sexualité numérique. Une femme sur trois et près d'un homme
04:54sur deux a vécu une expérience sexuelle en ligne.
04:57Ah oui, beaucoup. Oui, en ligne.
04:59Mais de quoi on parle quand on dit un rapport sexuel en ligne ?
05:02Ça veut dire simplement qu'on va parler de sexualité, on va essayer d'atteindre
05:05une forme de jouissance, mais en utilisant son portable pour communiquer
05:10ou en regardant avec tout ce qu'on appelle les webcams, etc., les FaceTime.
05:14Vous connaissez toutes ces façons aussi de rester en contact.
05:16Mais ce qui est intéressant, c'est qu'il y a ces dimensions vraiment plus virtuelles
05:21plutôt que de le vivre et de sentir la sexualité au départ.
05:24C'était justement cette rencontre un peu unique des corps avec tout ce que ça comporte,
05:30ce côté très incarné. Et on voit qu'on sort faire quelque chose qui l'est moins.
05:33Bon, est-ce que la France au lit est quand même une France heureuse ?
05:36Alors, pas très heureuse, justement. C'est pour ça que c'est bien en parler.
05:39Les gens ne sont pas très satisfaits, finalement, de leur intimité sexuelle.
05:42Et c'est dommage parce que c'est peut-être, à mon sens,
05:44une des plus belles choses à vivre sur Terre.
05:45Et donc, il y a vraiment cette insatisfaction qui reste.
05:47Donc, nous devons ensemble créer peut-être une autre façon d'envisager la sexualité.
05:51Peut-être qui est moins dans un objectif de performance pour atteindre du plaisir,
05:54mais peut-être plus relationnel.
05:56C'est-à-dire que c'est une façon, nous, les êtres humains,
05:58de créer de la connexion, de créer de l'amour.
06:00Et là, du coup, ça devient passionnant de vivre cette intimité-là.
06:04Je crois qu'il n'y a rien à rajouter.
06:06Sinon, donnez le titre de votre dernier ouvrage.
06:08« Tout le monde en regarde aux presses, comment le porno a détruit l'amour ».
06:12Voilà, c'était l'édition Alba Michel.
06:13Merci infiniment d'être venu nous voir ce matin.
06:15Merci d'en parler.
06:15Merci, au revoir.
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