00:00Bienvenue à L'Heure des Livres, Philippe Valle.
00:02Alors, vous connaissez bien, vous êtes journaliste, essayiste,
00:05vous êtes chroniqueur sur Europe 1, vous avez été directeur de Charlie Hebdo,
00:09directeur de France Inter, et là, vous venez de publier un livre
00:13dont le titre claque, il s'appelle Rire.
00:15C'est un livre qui est paru aux éditions de l'Observatoire,
00:18un essai original et érudit, surprenant.
00:20Alors, vous écrivez,
00:22« Le rire n'est pas un animal domestique qui vient quand on l'appelle.
00:25Il faut de longues heures d'observation, de patience, d'attente et d'approche stratégique
00:29pour avoir la chance d'apercevoir sa beauté fuyante
00:32et pour s'émerveiller devant sa puissance et sa grâce. »
00:35Alors, on a envie de vous demander si, suite à cette quête,
00:39ces chemins que vous avez empruntés,
00:41vous êtes parvenu à le cerner, ce rire, à le capturer.
00:46Ça demande beaucoup d'entraînement.
00:48Ça demande, paradoxalement, pour que le rire fasse partie de nos vies,
00:54je pense que c'est le garant de notre joie de vivre,
00:57de notre appétit de vivre.
00:59Pour que le rire en fasse partie, et c'est tout à fait nécessaire,
01:02il faut sans doute le vouloir et le cultiver.
01:05Parce que tout nous porte à la tristesse.
01:08D'abord, les drames personnels qui, immanquablement, traversent nos vies.
01:12Et puis, la vie du monde, comme elle va,
01:17c'est-à-dire plutôt mal en général,
01:19avec des choses horribles quelque part, toujours, un jour ou l'autre,
01:22il se passe des choses affreuses.
01:24Et puis, on va mourir.
01:25Et on a ça en tête, très vite, très jeune,
01:28dès qu'on a un peu conscience.
01:30Et si on ne cultive pas le rire,
01:32on a intérêt, par exemple, à être très, très, très croyant,
01:35à croire à la vie éternelle et à un bonheur au-delà.
01:38Mais si on n'est pas très, très, très croyant,
01:40il faut avoir beaucoup, beaucoup d'humour, si vous voulez, je pense,
01:43pour cultiver, au fond, cette joie de vivre,
01:48qui est la seule justification qu'on vive.
01:51Alors, tous les rires ne se valent pas, cela dit.
01:53Vous en évoquez plusieurs.
01:55Il y a le rire un peu mozartien, qui est plein de grâce.
02:00Il y a des rires sarcastiques aussi, ironiques, méchants.
02:05Le rire un peu comme le sourire de la joconde,
02:07enfin, qui est plus un sourire ironique.
02:11Quel rire a votre préférence ?
02:14Tous ces rires sont de deux natures possibles.
02:17Soit ce sont des rires, même quand on sourit,
02:20ou quand on est dans l'émotion d'un sourire ou de l'arme,
02:24dans une musique de Mozart, par exemple,
02:26parce que je pense que c'est une des formes supérieures du rire,
02:29cette musique-là, pas toute la musique,
02:31mais celle de Mozart particulièrement.
02:33Il y a deux formes de rire.
02:36Il y a un rire de surprise,
02:38et c'est celui dont je parle essentiellement dans le livre,
02:40qui est une façon d'accueillir le réel,
02:42d'abord avec la curiosité, l'ouverture possible en soi,
02:47et qui provoque ce rire sans doute tragique.
02:51Il n'y a pas de grand rire de surprise
02:54qui ne soit pas un rire tragique.
02:56Ce sont les meilleurs rires,
02:58parce que c'est ceux qui nous font vivre,
03:01malgré tout, joyeusement, malgré la tragédie.
03:03C'est le grand rire humain.
03:05Après, il y a des rires de connivence.
03:07Par exemple, si je sais que vous n'aimez pas certaines choses,
03:11ou le président de la République,
03:13je veux dire des vannes sur le président de la République,
03:15parce que je sais que vous êtes un public qui aime bien les vannes
03:17sur le président de la République,
03:19alors à ce moment-là, c'est du rire de connivence.
03:21Pour moi, ce n'est pas du tout le sujet de mon livre.
03:24Le sujet de mon livre, c'est vraiment la surprise
03:26qu'il a à voir avec l'étonnement philosophique,
03:29le rire dont je parle.
03:31D'ailleurs, vous évoquez des personnages très différents.
03:34Je vais vous parler du rire
03:36pour parvenir justement à ce rire que vous évoquez.
03:39Il y en a un notamment que vous évoquez, c'est Churchill.
03:42C'est vrai qu'on n'a pas coutume d'associer rire, humour et politique.
03:48C'est quand même une exception.
03:50Les grands, grands hommes d'État sont des artistes.
03:53Vous êtes une fine connaisseuse des politiques
03:57et vous avez dû le remarquer.
03:59De Gaulle, à sa façon, était un artiste.
04:02Il avait cette distance entre lui, l'homme qu'il était,
04:05et le général De Gaulle, qui était inflexible,
04:09et lui, avec ses faiblesses, ses douleurs.
04:11Churchill était pratiquement bipolaire.
04:13Il changeait d'humeur beaucoup.
04:15Bipolaire, c'est beaucoup dire, mais il était alcoolique,
04:18il était dépressif.
04:20Par exemple, il cultivait la joie de vivre.
04:24Donc, il cultivait la liberté.
04:27Quand son ministre de l'Intérieur a fait fermer,
04:30pendant les bombardements de Londres,
04:32les théâtres et les cinémas,
04:35Churchill a gueulé.
04:36Le lendemain, il les a fait rouvrir.
04:38Pour que les Londoniens puissent vivre et s'amuser.
04:40Sinon, on perdra la guerre.
04:42C'est une énergie vitale.
04:45C'est très important d'avoir ce ressort.
04:49Je le répète, il faut le désirer consciemment.
04:52Sinon, c'est très difficile.
04:53Il y a des gens qui sont avantagés,
04:55qui sont plus marrants que d'autres.
04:57Une énergie plus forte, un optimisme naturel.
04:59Mais même les inégalités génétiques,
05:02n'empêchent pas que si on ne cultive pas la joie de vivre
05:06ou cet étonnement que quelque chose existe
05:11plutôt que rien, je pense que si on ne cultive pas ça,
05:15on ne l'a pas.
05:16Cet étonnement, est-ce qu'il est possible
05:18lorsqu'on constate qu'en France,
05:20le rire est politiquement genré ?
05:23Il y a un humour de gauche agréé ?
05:26C'est ça.
05:27C'est un humour...
05:29Les anglo-saxons, plutôt,
05:31parce que les Américains utilisent ce terme,
05:33ils disent les clapeurs.
05:35Il y a deux formes d'humoristes pour eux.
05:38Ceux qui sont stupéfiants, qui étonnent,
05:42comme Ricky Gervais qui est incroyable,
05:44qui est un génie.
05:45Et ceux qui disent des choses avec lesquelles on est connivant.
05:48Et qui se font applaudir plutôt qu'ils nous font rire.
05:52Actuellement, le rire dominant est un rire de gauche
05:56qui est un rire de clapeurs.
05:58Mais autrefois, il a été un rire de chansonnier après-guerre
06:02qui était plutôt un rire de droite
06:03qui était aussi un rire de clapeurs.
06:05C'est vrai.
06:06En tout cas, je vous conseille de lire cet essai.
06:09Ça s'appelle donc Rire, tout simplement.
06:11C'est paru aux éditions de l'Observatoire.
06:13Merci beaucoup, Philippe Val.
06:14Merci Anne.
06:15C'est réjouissant.
06:16Et non pas qu'on se tienne les côtes,
06:18mais c'est réjouissant, ce qui est encore mieux.
06:20Merci.
06:21Merci.
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