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00:02 7h, 9h
00:06 RTL matin. RTL 8h20. Bonjour Clare Déha. Bonjour.
00:10 Depuis une vingtaine de minutes vous êtes donc la lauréate du Grand Prix RTL Lire Magazine 2024 annonce faite sur RTL par Philippe Labreau,
00:17 président du jury qui est resté avec nous et Bernard Lehue, notre spécialiste littérature qui nous rejoint.
00:22 Bernard, Philippe, bonjour à vous deux. Bonjour. Avant de parler de votre roman "Un monde à refaire" publié aux éditions de l'Observatoire,
00:28 je rappelle à nos auditeurs que le prix RTL Lire Magazine
00:31 est attribué par 100 lectrices et lecteurs ainsi que 20 libraires dans l'ensemble du pays.
00:36 Dites-nous très simplement ce que vous ressentez après l'attribution de ce prix. Très simplement je suis folle de joie et
00:41 il faut absolument pas que j'en dise plus parce que sinon je vais perdre toute crédibilité.
00:45 C'est le prix, en fait j'en ai rêvé vraiment, j'avais très très envie de l'avoir.
00:51 Et je suis folle de joie.
00:53 Personne ne doute que vous le méritiez. Claire Déhiat, votre roman "Un monde à refaire" nous plonge en fait dans un épisode
00:59 méconnu de la fin de la seconde guerre mondiale. C'est le déminage des plages françaises.
01:03 C'est un chantier absolument colossal d'un danger extrême. Expliquez-nous.
01:06 En fait, juste après la guerre, on s'est rendu compte qu'il y avait 13 millions de mines sur le sol français. 13 millions.
01:13 C'est
01:15 incommensurable. C'était inédit. C'est la première fois qu'on avait ça et
01:19 de Gaulle s'est dit "c'est l'état qui va s'en charger". On a fait appel à des volontaires. 3 000 français se sont présentés pour déminer.
01:24 Il fallait dans cette équation, 13 millions de mines, 3 000 volontaires français, il fallait trouver une solution. Et la solution folle,
01:32 inédite et peut-être visionnaire qui a été trouvée, ça a été de faire travailler
01:35 les démineurs français avec les prisonniers de guerre allemands. Ce qui a été la première...
01:40 Cette première expérience a été comme un laboratoire de paix. Les tensions étaient incandescentes entre les deux groupes et finalement
01:48 ensemble ils ont commencé à reconstruire la France. - Comment êtes-vous venu à vous intéresser à un tel sujet, le déminage d'après-guerre ?
01:54 - Alors, comment j'aurais pu ne pas m'y intéresser ? C'est-à-dire que dans ce sujet-là, il y a tout. Moi, c'est un premier roman donc j'avais
02:00 envie de tout donner. J'avais envie d'histoire d'amour en même temps que d'histoire
02:03 d'enjeux très fort. Il y a tout dans ce sujet. Il y a des histoires de mort, il y a des histoires de
02:09 fraternité, il y a des dangers qui rôdent en permanence. Et quand le danger rôde en permanence, quand certains
02:16 profitent de leur vie juste après la guerre et que d'autres risquent la leur, comment est-ce qu'on fraye sa place ? Comment est-ce qu'on trouve son
02:21 droit au bonheur ? J'avais envie
02:23 de tragique et d'espérance. - Une des curiosités de votre livre et qui en fait aussi son charme, c'est que vous avez choisi les plages de
02:28 la Côte d'Azur alors que spontanément on pense bien entendu en Normandie au débarquement.
02:32 Pourquoi ? - Parce que je voulais montrer...
02:35 C'est vrai qu'on pense à la Normandie mais en fait le sud, tout le monde l'ignore,
02:39 a été extrêmement miné pour empêcher le débarquement des alliés qui a eu lieu en août 44 en Provence.
02:45 En fait, je voulais montrer l'enfer au paradis. Je voulais que ça soit solaire alors que c'était tragique.
02:50 - Bernard Levu. - Alors on peut s'étonner, on pouvait imaginer que ce soient les militaires, les soldats qui déminent ces plages.
02:56 Pourquoi a-t-il fallu faire appel à des volontaires français et réquisitionner les prisonniers allemands ?
03:02 - Parce que les soldats français étaient occupés au nord. En fait, la guerre n'était pas finie.
03:07 Juste après le débarquement, il a bien fallu
03:10 déminer mais sauf que le débarquement dans le sud c'est en août 44 et que la guerre continue. La guerre continue
03:15 en France dans la poche de Saint-Nazaire par exemple et puis plus au nord et puis après en Allemagne. Donc en fait les militaires étaient occupés.
03:23 Donc voilà.
03:25 Et de Gaulle ne voulait pas faire appel à des sociétés civiles parce que la reconstruction après la première guerre mondiale, même s'il n'y avait pas de mines,
03:30 a été un peu une catastrophe parce que les sociétés civiles s'en sont
03:33 vraiment mis plein les poches et là il voulait que ce soit l'État, une certaine idée de l'État.
03:37 - Comme vous l'entendez, Claire Dénia est très documentée. C'est une des choses les plus
03:42 impressionnantes de ce livre. C'est le travail qu'elle a fait, les détails, la précision. Vous avez
03:48 travaillé quoi ? Une ou deux ans ?
03:51 - J'ai travaillé plus en fait. J'ai travaillé plutôt deux ans et demi en fait.
03:54 - Ah mais ça se sent. C'est ça qui est aussi passionnant. Vous avez l'intrigue, les personnages. Il y a une multitude de personnages.
04:01 Hommes et femmes,
04:02 ça se croise comme dans tous les grands romans. Mais surtout, ce qui me frappe, c'est
04:08 j'apprends des choses tout le temps. On est tout le temps informé. C'est pas seulement un roman, c'est un document.
04:15 C'est un documentaire.
04:17 - Mernalu. - Alors, c'est, ça reste aussi un roman, un grand roman sur ce contexte historique.
04:23 Vous greffez une trame romanesque bien sûr.
04:26 Vincent, un volontaire français, recherche Ariane, la femme qu'il aime, qui a disparu pendant la captivité de Vincent en Allemagne.
04:32 D'où vient l'idée de cette quête qui va véritablement nous tenir en haleine, Claire Déhiat ?
04:38 - C'est-à-dire que c'est aussi une époque qui me passionne
04:41 parce que la loyauté amoureuse est immense. Moi, j'ai lu,
04:45 j'ai lu, juste avant d'écrire le roman, la correspondance de mon grand-père lorsqu'il était en camp de prisonniers à Cassel.
04:51 Et voilà, et ça m'a complètement
04:53 subjuguée, frappée,
04:55 galvanisée,
04:57 de lire ses lettres d'amour et de voir que tout ce qu'il avait fait tenir pendant deux ans et demi, c'était
05:02 la femme qu'il aimait et qui
05:05 enfin voilà, dont il n'avait plus de nouvelles à un certain moment. Je vais pas dévoiler le livre,
05:09 mais évidemment, ce que je voulais, c'était des enjeux romanesques très forts. Jusqu'où on est prêt à aller par amour ?
05:15 Aujourd'hui, évidemment, il y a des applications de rencontres, ça va très vite. Mais à l'époque, en fait,
05:20 tous ceux qui avaient été séparés de la femme qu'ils aimaient pendant des années de guerre ou de camp de prisonniers
05:27 souhaitaient reprendre leur vie là où ils l'avaient laissée et c'était pas évident. Et jusqu'où on est capable d'aller par amour, les risques qu'on
05:33 est capable de prendre par amour,
05:35 risquer sa vie par amour, ça, ça me
05:37 ça me bouleversait. - On croise une très belle galerie de personnages dans un monde à refaire, notamment
05:42 Saskia, une jeune juive rescapée de la Shoah. Elle se devait d'être là, sa présence était incontournable ?
05:47 - Alors, elle est rentrée malgré moi dans le roman, enfin pas malgré moi, mais presque, à mon insu, c'est une femme que j'ai rencontrée
05:53 et qui a choisi de me parler après des années et des années et des années de silence. - Saskia existe ?
06:00 - Saskia existe. Enfin, alors,
06:02 malheureusement, elle nous a quitté, mais Saskia existe, elle m'a parlé et
06:06 en fait, elle n'a jamais parlé, même pas d'ailleurs à sa famille
06:10 proche, et en fait, un jour, elle a décidé de se confier à moi. Pourquoi est-ce qu'elle m'a choisi ? Je ne sais pas.
06:16 Peut-être parce que je raconte des histoires, je ne sais pas. En tout cas, en écrivant, j'écrivais sur des démineurs, je ne pensais pas parler d'elle
06:21 et elle est montée dans un quart, elle a rencontré le héros, elle n'a plus quitté le roman.
06:25 - C'est une scénariste, n'oubliez jamais que Claire Degas est une scénariste.
06:31 - Oui, oui.
06:32 - Ça ne vous est pas indifférent, j'ai bien compris. - Oui, du tout. - Nous non plus.
06:35 - Et historienne de formation, ce qui est d'aussi pour écrire un roman comme celui-là. Alors, on l'a dit,
06:40 allemand et français, les ennemis de la veille vont apprendre à travailler ensemble. Est-ce que dans ces circonstances, et ça c'est une question
06:47 fondamentale qu'aborde également votre livre, le pardon est-il possible ? Claire Degas.
06:53 - Alors, c'est la grande question que tout le monde évidemment se pose,
06:57 Elie Wiesel,
06:59 tout le monde, Simone Veil.
07:01 Moi, ce que j'ai vu,
07:03 il y a une historienne qui s'appelle Danielle Vollmann qui a écrit sur les démineurs, elle dit que ces laboratoires,
07:08 ces groupes de déminage étaient comme des laboratoires de paix, c'est-à-dire des gens qui se haïssent,
07:12 apprennent à travailler ensemble, à s'apprécier, à se respecter, à s'estimer. Le pardon,
07:17 en fait, ce qu'il y a d'incroyable, c'est qu'on a construit l'Europe sur l'axe franco-allemand alors qu'on venait de subir trois guerres atroces,
07:25 70, 1914 et 1939. Pour moi,
07:28 il y a une troisième voie, c'est-à-dire que c'est ni pardon, ni oubli, mais réconciliation.
07:34 On ne pardonne pas, on n'oublie pas, on se réconcilie. Et ça, c'est quelque chose qu'il faut
07:39 apprendre à faire, qui est extrêmement difficile. Ça serait bien qu'après l'arrivée de la guerre,
07:44 certains se penchent sur l'art de la paix. Comment, après avoir gagné la guerre, on gagne la paix ?
07:48 - Philippe Labeau ?
07:49 - On amorce l'Europe, en fait. C'est le début de l'Europe. Il y a autre chose aussi, mais
07:54 c'est tellement plein de choses. Des références très fréquentes à Camus, qui vous accompagne, je crois, depuis toujours,
08:02 à Zweig, bien sûr, "Le monde d'hier". Et puis, n'oublions pas la couverture, avec cette photo sublime,
08:08 de ce grand photographe américain, Eliot Herwitt, qui vous a autorisé, vous avez eu l'autorisation
08:14 d'utiliser cette photo sublime, dans un rétroviseur, sur une plage, deux amants qui s'embrassent.
08:21 - Alors, cette photo, l'histoire est incroyable. C'est-à-dire qu'en fait, avec Dana Burlach, mon éditrice,
08:29 on voulait vraiment un visuel très fort, et je lui avais fait un brief totalement improbable. Je lui avais dit "je voudrais un couple
08:34 qui est incapable de regarder en face la plage, mais qui n'est préoccupé que du passé".
08:39 Et elle m'envoie ça, en me disant "tu sais, on l'aura pas, c'est évidemment...", et moi j'adore cette photo, c'est la photo iconique d'Eliot Herwitt.
08:46 Il y avait une exposition au musée Mayol, et en fait, elle m'appelle deux jours plus tard en me disant "il parle français".
08:51 On lui a raconté l'histoire en français, il a été ému par cette histoire,
08:54 et il nous accorde les droits, alors que je pense que beaucoup de maisons, je pense, auraient aimé.
08:59 C'était le deuxième miracle. Il y a eu un miracle, qui est que le livre s'est vendu à Londres, a été vendu aux États-Unis, au salon du livre de Londres,
09:06 avant même d'être édité en France. Le deuxième miracle, c'est la photo d'Eliot Herwitt,
09:10 et jamais deux sans trois, le troisième miracle, c'est le prix RTL, donc je suis rationnelle, je crois au miracle.
09:15 Le mien.
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