00:00 En France, deux réalisateurs bien connus du public font l'objet d'une enquête.
00:03 Benoît Jacot et Jacques Doyon, tous deux accusés par Judith Gaudrèche de viol sur mineur.
00:08 L'actrice est sortie du silence.
00:10 On écoute un extrait de son intervention ce matin sur France Inter.
00:13 Il décide qu'il y a une scène d'amour, une scène de sexe entre lui et moi.
00:17 Et là, on fait 45 prises.
00:19 Et j'enlève mon pull et je suis torse nu et il me pelote et me l'épelle.
00:24 Et il y a Jane qui est là derrière le combo et c'est une situation...
00:28 - C'est Jane Birkin ? - Ouais.
00:30 Une situation extrêmement douloureuse pour elle, qui moi me met...
00:35 - Parce qu'elle est sa femme à l'époque. - Bah ouais.
00:38 Voilà, Judith Gaudrèche ce matin sur France Inter qui accuse, vous l'avez entendu ici,
00:44 Jacques Doyon mais aussi Benoît Jacot qui, lui, dans Le Monde,
00:47 nie fermement les allégations et les accusations de l'actrice.
00:52 On en parle avec Geneviève Selyé, professeure émérite en études cinématographiques
00:57 à l'université Bordeaux-Montagne, animatrice du site collectif de critique féministe Le Genre et l'écran.
01:03 Bonjour madame, est-ce que vous nous entendez bien ?
01:06 - Oui, je vous entends très bien. - Merci.
01:08 Bienvenue sur France 24. On vient d'entendre un extrait de Judith Gaudrèche ce matin sur France Inter.
01:14 Il y a eu ces quelques semaines plusieurs révélations de par Dieu.
01:19 Donc, Jacques Doyon aujourd'hui, Polanski, ça fait plusieurs années maintenant.
01:22 Ces révélations s'enchaînent, affaires d'agression au sein du cinéma français.
01:27 Que se passe-t-il au juste selon vous ? Est-ce que vous êtes surprise d'abord ?
01:31 Je suis accablée mais pas surprise parce qu'en fait, il s'agit d'un système,
01:38 pas du tout d'un cas isolé, mais d'un système qui, depuis en particulier la Nouvelle Vague,
01:44 a restitué le scénariste comme un artiste au-dessus des lois
01:50 et a légitimé l'idée que sa créativité était stimulée par son désir au sens masculin le plus dominateur du terme,
02:02 sans aucune limite, avec l'idée que la sexualité transgressive, c'est-à-dire en fait dominatrice,
02:09 était une chose valorisée et artistique.
02:15 Voilà, donc ça dépasse beaucoup les cas de Jaco Doyon, etc.
02:23 C'est un système qui s'est mis en place depuis en gros la Nouvelle Vague.
02:27 Et on le voit aussi sur l'affaire Depardieu par exemple, ça suscite beaucoup de divisions,
02:31 beaucoup de commentaires en France. Il y a ceux qui le soutiennent, qui comprennent,
02:34 qui disent "oh c'est de la grivoiserie" et puis les autres qui sont choqués
02:37 et qui ne veulent plus même voir de films de Depardieu.
02:40 Comment est-ce que vous l'expliquez ? Est-ce que c'est un fossé générationnel ?
02:45 Alors en partie, c'est-à-dire que cette complaisance vis-à-vis de l'expression du désir masculin
02:55 a été très largement partagée par tous les acteurs et je dirais intériorisée par les actrices
03:02 dans la génération de ce qu'on a appelé la libération sexuelle,
03:07 qui était en fait la libération sexuelle pour les hommes et dont les femmes ont été plus victimes qu'actrices.
03:18 Et alors en plus dans le cinéma, on a tellement privilégié l'idée que les femmes devaient être désirables,
03:27 les actrices devaient être désirables et devaient être...
03:29 Pour stimuler la créativité du cinéaste, il devait se mettre à sa disposition,
03:35 y compris érotiquement et que c'était artistiquement intéressant,
03:41 que c'est devenu absolument systématique et que cette posture jouit d'une complaisance générale
03:48 de la part de la critique, du milieu, de la profession depuis des décennies.
03:53 Vous nous dites qu'en gros, en France, on a placé l'artiste au-dessus des lois.
03:58 Comment est-ce que ces affaires sont gérées ailleurs ?
04:00 Aux États-Unis par exemple, l'affaire Weinstein a déclenché Me Too
04:04 et ensuite le producteur a été mis au banc de la société.
04:06 Est-ce que ça aurait été la même chose en France à votre avis ?
04:09 Le cinéma français ne fonctionne pas du tout comme le cinéma hollywoodien.
04:13 Le cinéma hollywoodien, c'est une industrie où il y a des patrons, des syndicats,
04:18 des abus qui sont dénoncés comme dans n'importe quelle autre industrie.
04:22 Sauf qu'évidemment au cinéma, les abus sexuels sont plus fréquents.
04:27 Mais en France, on considère que le cinéma, c'est de l'art.
04:30 Et donc, il n'y a pas de contre-pouvoir, il n'y a pas de syndicat.
04:35 Et le réalisateur, à partir du moment où il est considéré comme un auteur,
04:41 il est absolument sans contre-pouvoir sur le plateau et à tous les moments de la création.
04:50 C'est ça qui est la perversion, je dirais, du culte de l'auteur tel qu'il est pratiqué en France.
04:57 Merci beaucoup Geneviève Sellier d'avoir répondu à nos questions.
05:01 On ajoute bien sûr que Jacques Doyon et Benoît Jacot restent présumés innocents.
Commentaires