00:00 [Musique]
00:07 Bonjour et bienvenue dans Envie d'agir où je suis très heureuse d'accueillir
00:11 aujourd'hui Amida Aman, une femme engagée pour l'éducation des jeunes femmes en Afghanistan.
00:17 Bonjour Amida.
00:18 Bonjour Jalé.
00:19 Merci d'être avec nous.
00:20 Merci pour votre invitation.
00:22 Justement, pour l'éducation des jeunes femmes, vous avez trouvé une solution,
00:26 c'est Radio Begum.
00:27 Qu'est-ce que c'est Radio Begum ?
00:29 Radio Begum, c'est une radio qui diffuse depuis Kaboul vers plus de 20 provinces d'Afghanistan.
00:37 Actuellement, c'est une radio pour femmes.
00:39 La seule radio pour femmes qui existe en Afghanistan, elle est faite pour les femmes, par les femmes.
00:46 Parce que justement, rappelez-nous très rapidement,
00:49 aujourd'hui les jeunes femmes ne peuvent pas aller à l'école.
00:53 Donc la façon que vous avez trouvé, c'est de leur apporter l'éducation à la maison.
00:59 Donc j'ai envie de vous demander, pourquoi ce combat-là
01:03 et pourquoi ne pas avoir cherché à faire en sorte qu'elles retournent dans les écoles ?
01:08 Parce que c'est ma manière d'agir à moi.
01:10 Je suis une femme de média et pour moi, j'ai fait ce que je savais faire,
01:16 c'est-à-dire un média pour toucher le plus grand nombre.
01:18 Ça fait 20 ans que je suis engagée en Afghanistan.
01:21 Je me suis réinstallée dans mon pays en 2002
01:24 et j'ai créé une entreprise de production et communication
01:28 où on a formé beaucoup de jeunes et de femmes au métier de l'audiovisuel.
01:34 Et pour moi, c'était clé de continuer à me battre en Afghanistan
01:38 et de ne pas lâcher mon pays malgré le changement de régime,
01:41 malgré les difficultés actuelles.
01:44 Et donc pour moi, Radio Begum, ça a été une réponse à l'arrivée imminente des talibans.
01:54 On l'a lancée, on l'a inaugurée six mois avant la prise de pouvoir des talibans.
02:01 Pour moi, c'était une réponse à ça.
02:03 Et c'était une manière de continuer à nous battre,
02:07 de continuer à garder nos acquis et de parler, de continuer à porter la voix des femmes.
02:12 - Et du coup, quand les talibans sont arrivés, est-ce que ce projet a été menacé ?
02:16 - Bien sûr, comme tout.
02:17 Bien sûr, on a d'abord été pris extrêmement à la porte.
02:20 On était tous tétanisés.
02:21 L'équipe était paralysée par la peur parce qu'on ne savait pas
02:24 de quoi allait advenir de nous, des femmes, des gens,
02:28 de cette société civile qui avait progressé ces 20 dernières années,
02:34 qui s'était modernisée, en tout cas à Kaboul, dans les villes, c'était le cas.
02:39 Et de toutes ces jeunes femmes qui travaillaient.
02:41 Mais elles ont été courageuses, elles ont continué à se battre.
02:43 On n'a pas abandonné.
02:45 - Et aujourd'hui, ça représente combien de personnes qui travaillent sur place ?
02:48 - C'est une ruge, c'est une fourmilière.
02:50 Radio Begum, actuellement, c'est 25 jeunes femmes extrêmement courageuses.
02:56 Elles ont entre 20 et 35 ans.
02:58 Ce qui, au départ, pour elles, était un simple emploi, est devenu une mission.
03:04 Et elles réalisent de plus en plus la chance...
03:06 - Pour vous aussi, d'ailleurs.
03:07 - Ah oui, pour moi aussi.
03:08 - Ce qui était, vous aussi.
03:09 Vous disiez "je travaillais dans la com et l'audiovisuel", c'était un job et c'est devenu
03:14 une mission.
03:15 - Pour moi, c'était un job, c'était un engagement pour mon pays, une sorte de retour de bâton,
03:20 de retour de...
03:21 Je rendais un peu à mon pays ce que j'ai pu acquérir à l'étranger.
03:26 Enfin, j'ai grandi en Europe.
03:27 - Et puis surtout, pour l'éducation, c'est très important de dire qu'il ne faut pas
03:30 lâcher les jeunes filles, il faut qu'elles puissent continuer à apprendre.
03:33 Qu'est-ce que vous proposez de façon concrète, du coup, sur cette radio ?
03:36 - Radio Begum, c'est tout d'abord une radio éducative.
03:41 Notre ligne éditoriale, c'est "éducation et information pratique".
03:45 C'est une radio de service public et nous proposons, nous consacrons six heures de temps
03:52 d'antenne à l'éducation dans les deux langues nationales.
03:56 Et à côté de ces cours radiophoniques, qui sont basés sur le programme officiel de l'éducation
04:03 nationale, à côté de tout cela, on consacre deux heures quotidiennes de temps d'antenne
04:09 au soutien psychologique.
04:11 On a des conseils santé, de nutrition, mais nous avons aussi des conseils spirituels,
04:17 parce qu'on parle de droit des femmes, mais sur le prisme de l'islam.
04:20 On aborde des sujets comme le divorce, l'héritage, les problèmes, le travail des femmes, bien
04:26 sûr, et l'éducation.
04:27 Et puis, à côté de cela, il y a des reportages de terrain.
04:31 Mais aussi un peu de divertissement.
04:35 - D'accord, vous avez du divertissement.
04:38 C'est ce que j'allais vous demander, parce que, quoi qu'il y ait de radio, de musique,
04:41 de chansons, comment ça se passe ?
04:43 - Nous, dès le changement de régime, dès l'arrivée des talibans, on a dû cesser
04:48 d'émettre de la musique.
04:49 Nos émissions, bien sûr, de divertissement, sont réduites comme peau de chagrin.
04:53 Donc, il ne nous reste plus que des programmes comme des quiz, des questions-réponses, des
04:58 jeux, des concours de poésie, parfois des blagues.
05:01 Par contre, sur ces programmes-là, les programmes de divertissement, on ne peut pas prendre
05:07 l'appel des auditeurs masculins, hommes, parce que le régime ne tolère pas qu'il y ait
05:13 badinage ou trop de connivence entre nos reporteurs, nos journalistes, nos animatrices et des hommes
05:20 qui appellent à la radio.
05:21 - Est-ce que, vous êtes écoutée par des femmes et par des hommes, mais quand même,
05:26 cette radio est destinée au départ aux femmes, est-ce que vous avez des retours de vos auditrices?
05:31 Qu'est-ce qu'elles vous disent?
05:32 Comment elles perçoivent ce service que vous leur rendez?
05:35 - Tous nos programmes en mode direct sont des programmes où on reçoit des appels téléphoniques.
05:41 À chaque programme, nous avons entre 10 et 15 appels.
05:44 Et donc, c'est vraiment une audience libre.
05:48 Cette radio est un forum, est un lieu de liberté d'expression.
05:53 - Et c'est déjà énorme de pouvoir appeler et s'exprimer.
05:55 Je pense que c'est énorme.
05:56 C'est vraiment une passerelle entre la vie de la maison et l'extérieur, finalement.
06:00 - C'est ça.
06:01 On donne la parole, on donne un espace d'expression à des femmes qui ne sortent plus.
06:07 - Qui autrement n'en auraient pas.
06:09 - Et toute interaction entre femmes, en ce moment, il faut le savoir, est brimée, est
06:14 interdite.
06:15 On leur a interdit d'aller à l'école, à l'université, dans les parcs, les bains
06:20 publics ou tout autre, dans les parcs nationaux, etc.
06:25 Les piqueniques sont interdites pour les femmes.
06:27 Donc, elles sont contenues entre quatre murs.
06:28 Et donc, la seule solution pour interagir avec d'autres personnes que leur famille,
06:33 c'est justement la radio.
06:35 Et il faut savoir que souvent, ces femmes, elles nous parlent de la violence qu'elles
06:39 subissent au sein de leur foyer.
06:41 Elle est énorme.
06:44 Donc, il faut savoir qu'avoir un téléphone et pouvoir appeler un numéro gratuit et
06:49 entendre des conseils, des soutiens psychologiques, des conseils de santé et juste papoter ou
06:55 juste rigoler ensemble.
06:57 - Et donc, en retour, qu'est-ce qu'elles vous disent ? Est-ce que vous avez ces fameux
06:59 retours d'audience, de vos auditeurs ?
07:02 - Mais bien sûr, ces retours, elles sont déchirantes, elles sont d'une tristesse infinie.
07:07 On parle de violence au sein de la famille.
07:10 Elles expriment leur peur, leur rage, mais elles expriment aussi leur espoir.
07:16 Et si je… on a des auditrices, de plus en plus de jeunes nous appellent.
07:22 On a par exemple, de mémoire, on a cette jeune fille qui s'appelle Fatima, qui habite
07:27 à Bamyan, au centre du pays.
07:29 Elle a 16 ans et elle est aveugle, cette fille.
07:33 Elle est aveugle depuis la naissance et sa seule fenêtre, son seul contact avec le monde,
07:39 c'est la radio.
07:40 Et depuis qu'elle connaît… avant, elle était branchée sur BBC, mais depuis qu'elle
07:44 connaît Radio Begum, c'est… elle nous appelle presque, mais quasiment à tous les
07:48 programmes et c'est une de nos plus grandes fans.
07:50 Et elle nous dit que grâce à la radio, elle a enfin des copines et que ses animatrices,
07:58 qui sont jeunes aussi, sont devenues ses amies.
08:00 - Je voudrais effectivement vous parler donc des jeunes filles afghanes que vous arrivez
08:05 à aider, à qui vous arrivez à donner une vie sociale.
08:08 Je voudrais qu'on partage le message engagé d'une autre jeune femme afghane qui est
08:13 devenue sportive de très haut niveau, paralympique en France.
08:18 On l'écoute.
08:19 - Alors cette photo pour moi c'est important parce que je suis le premier réfugié handicapé
08:23 qui a gagné de la médaille d'or en championne d'Europe et qui a gagné sur le 3.
08:28 C'est ça qui est important pour moi.
08:31 C'est ça qui m'a amenée à Paris 2024.
08:34 J'ai arrivé en France après participer aux Olympiques de Tokyo et ma famille aussi,
08:41 tout le monde à Paris.
08:42 J'ai rentré à l'INSEP direct.
08:45 J'ai fait para-tékvando avec l'équipe de France tous les jours à l'INSEP.
08:50 C'est vraiment ici pour les sportifs, c'est magnifique.
08:53 Moi, la première fois que j'ai vu l'INSEP, j'ai été choquée parce qu'en Afghanistan
08:58 c'est pas comme ça, c'est vraiment différent.
09:00 Après je travaille à la ligue de tékvando aussi.
09:04 Je travaille avec le projet de réfugiés aussi.
09:07 J'habite à l'INSEP, je fais des cours de français ici tous les jours et j'ai l'entraînement
09:14 aussi ici tous les jours.
09:16 C'est vraiment pour la femme d'Afghanistan que je suis aujourd'hui triste parce que
09:24 tout le monde oublie les femmes afghanes.
09:27 Après ces deux ans, fermer la vie, fermer l'université, l'école, tout le monde reste
09:34 dans la maison et toujours garder le monde pour un petit peu avancer et un petit peu
09:41 de courage pour la femme d'Afghanistan.
09:42 Mais il n'y a rien.
09:43 C'est ça que je suis vraiment triste.
09:47 J'ai de la courage pour la femme afghane aussi.
09:50 Je suis toujours en contact avec mon ami en Afghanistan, au Pakistan, au Iran parce que
09:55 tout le monde est parti.
09:56 Il y a des pays qui sont un petit peu calmes.
09:58 Mais c'est vraiment pour la femme afghane, déjà c'est chaud.
10:03 Toutes les femmes restent dans la maison.
10:05 Il n'y a pas d'esportifs en Afghanistan, il n'y a pas d'esportifs de femmes ou de
10:09 filles.
10:10 Mais pour moi, à côté du sport, combattre pour la femme aussi c'est important parce
10:16 qu'il y a un grand groupe de terroristes en Afghanistan qui restent.
10:20 Après ils disent non, pour la femme, c'est pas possible d'être sportive, c'est pas possible
10:25 de continuer l'université, le travail, même l'homme.
10:30 C'est ça que pour moi, ça aussi c'est important.
10:33 Les femmes et les hommes, les deux c'est pareil.
10:36 Tout le monde continue pour la vie calme et pour la vie belle.
10:43 Merci beaucoup.
10:46 Je suppose que ce que nous raconte cette championne, vous savez déjà tout ça.
10:53 Oui, je connais Zakia.
10:56 On est très fiers d'elle.
10:59 Elle représente cette jeunesse qui a su saisir les opportunités de ces 20 dernières années
11:06 et qui a commencé à éclore.
11:07 À qui on a coupé les ailes, malheureusement.
11:11 Elle ne demande qu'à ressurgir.
11:14 C'est ça notre travail.
11:15 Il y aurait plein de choses à se dire.
11:19 L'émission touche malheureusement presque à sa fin.
11:21 Quelle est votre envie d'agir pour les cinq prochaines années ?
11:24 Déjà pour cette année, mon envie d'agir, c'est qu'on vient de lancer une plateforme
11:29 digitale qui s'appelle la Begum Academy, qui est une plateforme en ligne, totalement
11:35 gratuite, qui est une plateforme contenant plus de 8000 vidéos, qui représentent le
11:45 programme scolaire afghan, totalement gratuit, en deux langues.
11:50 8000 vidéos, c'est un travail titanesque.
11:52 On a travaillé d'arrache-pied entre l'équipe de Kaboul et l'équipe de Paris pour mettre
11:58 à disposition tout le programme scolaire afghan pour que les filles et les garçons
12:03 continuent à travailler et pour diversifier aussi l'offre éducative parce que ce n'est
12:08 pas facile de garder une motivation quand on ne sait pas de quoi...
12:13 Quand tout nous est fermé, quand il n'y a plus d'école et qu'il n'y a plus d'université
12:17 et plus de perspectives de travail, comment continuer à donner de l'espoir aux filles,
12:25 c'est ça mon envie d'agir et c'est d'apporter encore plus et d'utiliser tous les moyens
12:29 possibles d'apporter une bonne école et même une meilleure école que ce que le gouvernement
12:34 aurait pu nous offrir.
12:35 Vous proposez, c'est un super projet.
12:38 Effectivement, on vous souhaite vraiment beaucoup de chance pour cette continuité.
12:41 La radio devient une télé éducative.
12:44 Merci infiniment Amida et très bonne continuation pour vos projets.
12:49 Merci de m'avoir invitée.
12:50 Avec plaisir et si vous voulez soutenir les projets d'Amida, vous pouvez aller sur Eloasso,
12:54 vous tapez Radio Begum et vous tombez dessus, n'hésitez pas.
12:57 Je voudrais aussi vous rappeler que du 13 au 15 décembre à Genève aura lieu le Forum
13:02 mondial des réfugiés et du coup en relation avec la thématique réfugiés et Afghanistan,
13:08 je voudrais absolument vous recommander le podcast Envie d'agir écrit par Audrey Dana
13:14 qui parle d'une jeune femme afghane, réfugiée en France qui s'en sort par les métiers
13:19 de la cuisine.
13:20 C'est Kaboli Palau, l'histoire de Sahar.
13:23 Donc n'hésitez pas à les écouter sur Apple, Deezer, Spotify et bien sûr MyKanal.
13:29 Et je vous dis à très vite sur C8 pour plus d'Envie d'agir.
13:33 Merci.
13:33 ♪ ♪ ♪
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