00:00 Il y a deux ans tout juste, l'Afghanistan tombait aux mains des talibans et des milliers
00:04 de personnes tentaient de fuir le pays qui a plongé depuis dans une crise économique
00:08 et humanitaire.
00:09 Un recul immense aussi pour les femmes afghanes.
00:13 Bonjour Amida Aman.
00:14 Bonjour.
00:15 Nous sommes très heureux de vous recevoir ce matin.
00:17 Grand témoin de France Info, vous êtes journaliste, vous avez fondé en 2021 la radio Begum qui
00:22 émet depuis Kaboul.
00:23 On va parler longuement avec vous de cette radio afghane faite par des femmes pour des
00:28 femmes.
00:29 D'abord, quel regard portez-vous sur ces deux années qui ont bouleversé l'Afghanistan ?
00:34 Je dirais que ces deux années auront été des années de dégringolade pour les femmes
00:41 simplement.
00:42 C'est qu'on est arrivé, les talibans sont arrivés au départ avec un message plutôt
00:47 d'apaisement et d'assurance mais les promesses n'ont pas été tenues et là les femmes ont
00:56 touché le fond.
00:57 On le dit tous les six mois mais j'ai l'impression que ce fond, on n'arrive toujours pas à le
01:02 toucher mais j'espère qu'on a touché le fond.
01:04 Et que cette pire empire en tout cas, c'est ce que vous dites, je voudrais vous faire
01:07 écouter des témoignages de ces femmes afghanes qui sont peut-être un peu aussi vos auditrices
01:12 sur la radio Begum.
01:13 Elles racontent le retour en arrière imposé par les talibans.
01:16 C'est un reportage de Sonia Ghezali.
01:18 Ces voix sont celles de militantes féministes afghanes.
01:23 Des voiles sombres couvrant leurs cheveux, des masques sanitaires dissimulant la moitié
01:27 de leur visage.
01:28 Elles marchent dans une rue de Kaboul.
01:30 Ce film alors qu'elles lisent un texte contre le régime taliban qu'elles appellent terroriste.
01:35 Cette vidéo a été publiée sur les réseaux sociaux il y a quelques jours.
01:39 Malgré les risques, les femmes continuent de se mobiliser sous le régime taliban.
01:42 Julia, ancienne enseignante, est l'une de ces voix dissidentes.
01:46 Le 12 août, nous voulions manifester.
01:48 Tôt le matin, l'une de nos amies a été arrêtée par les talibans à son domicile
01:52 et deux autres ont été battues.
01:53 Nous sommes devenues plus agressives.
01:55 Quand d'autres amies ont été arrêtées, nous trouvons en nous encore plus de force
01:59 et d'énergie pour manifester, pour venger nos amies et défendre nos droits et ceux
02:03 de toutes les femmes afghanes.
02:05 Le monde entier doit entendre que les talibans n'ont pas changé et qu'ils sont les mêmes
02:09 qu'il y a 20 ans.
02:10 Depuis deux ans, les droits des femmes ont été continuellement restreints.
02:13 Elles n'ont plus le droit de travailler dans la plupart des secteurs professionnels, ainsi
02:17 que pour des ONG.
02:18 L'accès aux bains publics, aux parcs, aux salles de sport, aux salons de beauté leur
02:21 est interdit.
02:22 Elles doivent porter le voile intégral, être accompagnées d'un homme de leur famille
02:26 pour des trajets de longue distance.
02:27 Les collèges et les universités leur sont aussi interdits.
02:30 Une vie recluse à laquelle Setayeh, âgée de 14 ans, résidente de Kaboul, ne se fait
02:35 pas.
02:36 Parfois quand je sors, je me sens mal à l'aise.
02:39 Je ne me sens pas heureuse.
02:41 En fait, nous ne sommes plus heureuses.
02:43 Nous avons déjà tout perdu dans notre vie.
02:45 J'étais dans une équipe de football, mais je ne peux plus y aller parce que je suis
02:49 une fille.
02:50 Deuxièmement, je ne peux plus aller à l'école.
02:52 Tout le monde a besoin d'aller à l'école et c'est l'endroit que j'aimais le plus dans
02:56 mon pays.
02:57 Mais malheureusement, je ne peux plus y aller.
02:59 Setayeh rêve qu'un pays lui offre l'asile et lui permette de pouvoir retrouver les bains
03:04 de l'école afin de réaliser son rêve de devenir un jour chirurgien.
03:08 Sonia Ghezali pour RFI et France Info dans la région.
03:12 Ami Dahamane, ces femmes que l'on vient d'entendre, c'est pour elles que vous avez fondé cette
03:16 radio Begum il y a deux ans ?
03:18 Tout à fait.
03:19 Ces femmes qu'on vient d'entendre, c'est exactement les profils des auditrices de radio
03:23 Begum.
03:24 Des femmes qui travaillent dans des ONG, dans des organisations privées, dans des entreprises
03:28 privées ou des étudiantes.
03:30 Beaucoup de citadines, généralement, mais aussi des femmes de province nous appellent
03:34 parce que notre radio diffuse largement dans des provinces, même les plus reculées.
03:39 Pas seulement à Kaboul ?
03:40 Non, non, pas seulement à Kaboul.
03:42 C'était important de commencer justement de toucher au maximum les femmes de province
03:47 parce que c'est celles qui sont les plus isolées, celles qui sont les plus oubliées
03:50 aussi et qui sont les plus vulnérables parce que c'est loin, personne n'est là pour vérifier
03:56 ce qui se passe.
03:57 Il faut savoir qu'en Afghanistan, il y a quasiment plus de journalistes qui ont d'autorisation
04:01 et de visa de travail.
04:02 Les diplomates, les ambassades sont totalement fermées.
04:07 Il n'y a quasiment pas de témoins, donc il peut se passer ce qui se passe.
04:13 Forcément, ces femmes-là sont plus vulnérables que les citadines.
04:16 C'est une radio qui émet dans les deux langues officielles de l'Afghanistan, le Dari et le
04:21 Pashto avec de nombreuses émissions.
04:24 Voilà ce que ça donne.
04:25 Vous ne pouvez plus aller à l'école ? Radio Begum vous propose tous les jours des cours
04:32 de la 5ème à la Terminale.
04:33 Beaucoup de vos émissions sont consacrées à l'éducation des filles et des femmes.
04:38 Oui, 6 heures de temps d'antenne sont consacrées à l'éducation, 6 heures quotidiens.
04:43 3 heures en Dari et 3 heures en Pashto.
04:47 On donne des cours de tout ce qui est possible, à part les sciences, tous les cours du niveau
04:56 secondaire et le lycée.
04:57 En revanche, vous ne faites pas de politique sur Radio Begum, n'est-ce pas ?
05:01 On ne fait pas de politique, on se tient éloigné, c'est notre ligne éditoriale.
05:05 C'est ce qui nous maintient.
05:06 Justement, on a en fonction aussi, parce que c'est beaucoup trop...
05:10 Nous sommes en permanence sous écoute, enfin on est contrôlés.
05:13 Toute notre communication est largement filtrée.
05:19 Donc, bien sûr, on a des limites, on ne peut pas s'exprimer.
05:23 Donc, parler politique, ce serait beaucoup trop dangereux pour nous à ce stade.
05:26 Seule façon sans doute de continuer à exister.
05:29 Que vous disent les femmes qui vous contactent ? Elles sont nombreuses à passer à l'antenne
05:32 aussi, chaque jour.
05:33 C'est ça, c'est que nous ne parlons pas de politique, mais il y a tellement d'autres
05:37 problèmes que les femmes rencontrent tous les jours, qui sont bien des années-lumières
05:41 de la politique.
05:42 Donc, c'est ces problèmes-là qu'on aborde.
05:44 Les problèmes de santé, de nutrition pour les enfants, pour elles, mais aussi du soutien
05:52 psychologique.
05:53 On a dû doubler notre temps d'antenne quotidien alloué au soutien psychologique, parce que
05:58 la demande était telle.
05:59 Et il faut répondre à toutes les questions et à tous les appels de ces femmes.
06:07 Vous, vous allez repartir en Afghanistan dans quelques jours, Amida Aman.
06:11 Dans quel état d'esprit ?
06:12 Chaque fois que je repars là-bas, généralement, quand il y a après un énième décret qui
06:20 vient tomber, une énième interdiction, comme c'est le cas actuellement avec les femmes
06:25 qui travaillaient dans les salons de beauté, qui ont été encore à un secteur de plus
06:30 impacté, le moral, à chaque fois, on prend un coup sur le moral.
06:34 Les femmes nous appellent.
06:37 Par exemple, récemment, lors de la fermeture des salons de coiffure, je cite une jeune
06:43 femme qui nous appelait, qui s'appelle Leila, qui était pendant plus de cinq ans qu'elle
06:47 travaillait dans un salon de coiffure du centre de Kaboul.
06:49 C'était la seule personne qui travaillait au sein de sa famille.
06:54 Donc, c'était le seul revenu familial.
06:55 Et là, quelques jours avant la fermeture, elle criait son désespoir.
07:01 Qu'est-ce que je vais devenir ?
07:02 Pour moi, ce n'était pas qu'un travail, c'était aussi une manière de résister,
07:06 c'était une manière de vivre.
07:08 Parce que là, qu'est-ce que je veux dire ?
07:10 Non seulement, on fait tomber les gens de plus en plus dans la précarité financière,
07:15 dans la pauvreté, mais en plus, on leur prend le seul espoir.
07:20 Pour ces femmes, le seul espoir peut-être, c'est de trouver une vie meilleure dans un
07:24 pays voisin et encore de quitter l'Afghanistan.
07:26 Mais vous, vous avez l'espoir encore que la situation puisse s'améliorer pour les femmes
07:30 afghanes ?
07:31 Mais j'espère que la situation va s'améliorer.
07:33 J'espère que ce régime va arriver aussi à un moment, à s'essouffler à force de
07:39 taper sur les femmes et peut-être penser à autre chose.
07:42 Ils le font, mais ça va prendre du temps.
07:44 J'espère, je veux garder espoir vers un avenir meilleur, mais je pense que ça risque de prendre
07:49 beaucoup de temps.
07:50 Et à quel prix vont devenir toutes ces femmes ?
07:52 Combien de femmes vont mourir ?
07:54 Combien de jeunes filles vont perdre tout espoir dans l'avenir ?
07:58 Leur avenir va être gâché.
08:00 Je pense que c'est une situation qui peut encore durer 5 ans, 10 ans.
08:03 Ils ont tout le temps.
08:04 Il ne faut pas oublier qu'on est face à un régime théocratique, donc le temps n'a
08:11 pas d'importance.
08:12 Amida Amman, journaliste fondatrice de cette radio BGM, ça s'écrit B-E-G-U-M.
08:17 Merci beaucoup d'avoir été sur France Info ce matin, notre grand témoin, deux ans après
08:24 que Kaboul soit tombé aux mains des talibans.
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