00:00Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les Ministres, Monsieur le Rapporteur, Mes chers collègues,
00:06Pendant des siècles dans notre pays, la loi a accepté l'indigne.
00:10Elle a accepté qu'un être humain puisse appartenir à un autre.
00:13Elle a accepté que des enfants soient arrachés à leur mère, que des femmes soient vendues,
00:18que des hommes soient marqués, offerts, fouettés, mutilés.
00:24Et tout cela, la loi l'autorisait, légal.
00:28Voilà ce qu'était le code noir.
00:30Une mécanique pensée, organisée, assumée, qui chosifiait des êtres humains.
00:35Dans ce texte, l'esclave devenait juridiquement un bien meuble.
00:39Et c'est pour cela, au fond, le plus glaçant.
00:43Le moment où la loi cessait de protéger l'humain.
00:46Je ne parle pas seulement d'un texte ancien, je parle de mémoire.
00:50D'une mémoire qui traverse encore les générations.
00:52Derrière les registres, derrière les cargaisons, il y avait des vies.
00:55Il y avait des mères, il y avait des enfants, il y avait des visages.
01:00Des êtres humains, que l'on pouvait effacer, couper de leur histoire.
01:08Arrachés à eux-mêmes, ces femmes, ces hommes, avaient aussi des rêves.
01:13Ils avaient une langue, des croyances.
01:24Ils voulaient vivre libre, et cela aussi que l'esclavage a tenté de détruire.
01:28Et pourtant, malgré les chaînes, malgré les coups, malgré ceux qui voulaient les effacer du monde,
01:34ils ont continué à se tenir debout à travers des révoltes, les marronnages, les chants, les prières.
01:39Ils ont continué à défendre cette part d'eux-mêmes, que l'esclavage voulait anéantir.
01:49La liberté a été confisquée, leur dignité, jamais.
01:52Et cette force, ils l'ont transmise à leurs enfants, de génération à génération, jusqu'à nous.
02:07Je pense à mon arrière-grand-mère, maman Bébel.
02:10Sa mémoire a traversé ma famille.
02:12J'ai grandi avec son histoire.
02:14Elle me l'a racontée.
02:15Elle était la petite fille d'Amboise Gérambe, née en Afrique,
02:19puis réduite en esclavage sous le matricule 336.
02:22Et aujourd'hui, son arrière-petit-fils se tient debout, devant vous, député de la République.
02:35Ce que l'histoire a voulu réduire en silence parle désormais au cœur même de la République.
02:40Chaque parole que je porte à cette tribune est aussi la leur.
02:44Alors, je suis de cet héritage.
02:47Mon métissage ne vient pas seulement de l'amour de mes parents ou de mes grands-parents.
02:51Il porte aussi la trace d'un monde où certaines femmes n'étaient pas libres.
02:55Et derrière certaines histoires familiales, il y a parfois des douleurs que les générations transmettent en silence.
03:02Cette mémoire appartient à la France entière.
03:05Regarder cette vérité en face, ce n'est pas accuser notre pays, ni parler de repentance.
03:10C'est choisir la lucidité plutôt que le silence.
03:12Aimé Césaire l'avait prévenu.
03:14Lorsqu'une civilisation s'habitue à nier l'humanité de l'autre, elle finit toujours par s'abîmer sa propre
03:20humanité.
03:21Parce que le code noir ne s'est pas arrêté aux portes de l'histoire.
03:24Le racisme ne disparaît jamais totalement.
03:26Il change de visage dans certaines discriminations, dans certaines illégalités, dans certains regards.
03:32Voilà pourquoi l'éducation et la transmission sont essentielles à la transmission.
03:38Parce qu'un peuple qui n'enseigne pas son histoire laisse toujours une place à l'ignorance et aux présigés.
03:43L'Allah trouvira à marquer une étape essentielle.
03:45Elle n'était pas un aboutissement, elle était un chemin.
03:48Et ce chemin, nous le devons aussi à des générations de femmes et d'hommes, d'associations, d'historiens, de
03:53militants qui ont refusé que cette mémoire disparaisse.
04:00Mais regardez cette vérité en face et aussi regardez ce qu'elle a laissé derrière elle.
04:04Car ceux qui possédaient des êtres humains ont été indemnisés.
04:07Ceux qui avaient été réduits en esclavage ne l'ont jamais été.
04:11Et après l'esclavage, la colonisation a prolongé certaines logiques de domination et d'inégalité.
04:16Et certaines traces traversent encore les siècles.
04:18Car le passé ne disparaît jamais totalement et réapparaît parfois dans les inégalités que certains territoires continuent de subir.
04:25Aux Antilles, les maladies liées au chlore de cône continuent de briser des vies.
04:28Des familles vivent avec l'angoisse de la maladie.
04:31Des mères s'inquiètent pour leurs enfants.
04:32Et dans certains territoires ultramarins, quand l'eau manque, quand certains renoncent à se soigner, quand la vie chère étouffe
04:37des familles entières,
04:39alors ce n'est pas seulement une question économique, c'est une question de justice.
04:43Pourtant, notre pays devrait être exemplaire envers ces territoires.
04:45Et lorsque des citoyens français ont le sentiment d'être oubliés, alors la promesse d'égalité s'abîme.
04:50Aujourd'hui, la République regarde enfin la part de son histoire.
04:53Mais ce regard ne devrait pas rester symbolique, car le corps noir nous a pas seulement légué une histoire,
04:58il a aussi laissé des préjugés, des inégalités, des imaginaires dans notre société, portent encore les traces.
05:04Alors j'espère que les paroles entendies aujourd'hui sauront vivre demain dans notre société.
05:08Parce qu'on ne combat pas les héritages de la barbarie uniquement avec des commémorations.
05:12On les combat aussi par l'égalité, par la justice, par le respect absolu de chaque être humain.
05:17Alors oui, abroger le code noir est nécessaire.
05:20Mais aucun vote ne pourra réparer à lui seul des siècles de vie brisées.
05:25Et la grandeur d'une République ne se mesure pas seulement à ce qu'elle commémore,
05:28elle se mesure aussi à la manière dont elle protège aujourd'hui encore.
05:32La dignité humaine.
05:33Permettez-moi, pour finir, de faire une nuance importante.
05:38Nous ne sommes pas des descendants d'esclaves.
05:40Nous sommes les descendants d'êtres humains et libres,
05:43puis réduits en esclavage.
05:45Je vous remercie.
05:48Applaudissements
05:58Sous-titrage Société Radio-Canada
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