00:00 *musique*
00:03 Qu'est-ce que c'est un travail qui a du sens ?
00:04 On m'a souvent dit un travail qui a du sens,
00:06 c'est un travail pour lequel je sais pourquoi je me lève le matin,
00:08 pourquoi je fais les choses.
00:09 D'ailleurs on en surnomme la génération "Y" de l'anglais.
00:11 Pourquoi ? Parce qu'il paraît que le Y a cette fâcheuse tendance
00:14 à toujours poser la question "pourquoi".
00:15 En quoi est-ce qu'on lui demande de faire "envoie ce mail",
00:17 "pourquoi", "mets ce mot-clé pour le référencement, pourquoi" ?
00:20 *rires*
00:20 - Bonjour Karim Duval. - Bonjour Violaine.
00:22 - Vous êtes humoriste, vous êtes comédien,
00:25 vous serez à l'Olympia le 7 juin prochain,
00:29 et vous publiez aux éditions Le Robert un petit précis de culture "bullshit".
00:35 Alors, on retrouve l'esprit de vos sketchs dans cet ouvrage,
00:39 des sketchs qui sont hilarants, vous les publiez également sur LinkedIn,
00:44 vous racontez tout ce qui est "bullshit" dans la culture managériale,
00:52 mais aussi dans notre monde, comment cette culture du vide,
00:56 d'une forme de complexification de ce qui est simple,
00:59 arrive dans la gestion du Covid, dans le discours d'Emmanuel Macron,
01:05 dans la façon même d'éduquer ses enfants.
01:08 Et donc, j'aimerais vous poser une première question,
01:11 c'est celle d'Emmanuel Macron, parce que vous le citez dans votre ouvrage,
01:16 et vous faites une espèce de discours factice "bullshit" qu'il aurait pu prononcer.
01:21 Alors, est-ce que vous pouvez me dire si Emmanuel Macron
01:23 est le premier président de la République "bullshit" ?
01:26 Il a donné beaucoup de signaux pour me faire affirmer que oui.
01:32 Oui, non mais ce discours "la France est digitale",
01:34 c'est vraiment une partie d'une publication qu'il a faite sur LinkedIn.
01:40 Avec une anaphore, il me semble "la France est digitale, la France est digitale".
01:44 Et donc, ça m'a bien fait rire, parce que oui, c'est vrai,
01:48 à l'heure du digital, du numérique, il y a quand même une espèce d'énorme fracture
01:52 sociale en France, qui fait que toute la France n'est pas digitale.
01:55 Et donc, affirmer ça comme ça, c'était à l'époque des amis, je crois.
01:58 Et je me suis amusé à pousser le discours, à l'imaginer jusqu'au bout.
02:04 Et c'est un peu l'esprit de ce bouquin, finalement,
02:07 de pousser le concept de "bullshit" à fond, de l'analyser, de le décortiquer,
02:13 de le comprendre qu'est-ce que le "bullshit", finalement, est-ce qu'il existe vraiment ?
02:17 Et qu'est-ce qu'on en fait ? Et de quoi est-ce qu'il est fait ?
02:19 Donc, c'est vraiment décortiquer tout le "bullshit" dans son langage, ses gestes,
02:24 sa culture, ses héros qu'on glorifie, en fait, et la manière de les glorifier
02:28 à travers le storytelling.
02:31 Et puis, justement, la manière d'infuser dans la vie quotidienne,
02:35 notamment, j'allais dire, l'élevage des enfants, l'éducation.
02:39 Oui, parce que, notamment, vous parlez de comment élever son enfant en mode "start-up".
02:44 Alors ça, on en parlera.
02:45 Mais pour revenir à Emmanuel Macron, on a entendu que c'était un peu le président
02:51 qui élevait, entre guillemets, la France en mode "start-up".
02:54 Qu'est-ce qui, dans son langage, vient de l'univers de la "start-up" ?
02:58 C'est lui qui a inventé l'expression "start-up nation".
03:02 Après, je pense que déjà, lui-même vient de la banque.
03:06 Donc, il y a un monde où ça "bullshit" pas mal, je pense, au quotidien.
03:09 On sait que, comme tous les autres présidents, mais peut-être un peu plus lui,
03:13 il sait s'entourer de consultants, notamment McKinsey,
03:16 qui sont quand même, je pense, très très hauts.
03:19 J'ai fait ce que j'ai pu dans le livre, mais je ne prétends pas être aussi bon que McKinsey
03:24 en termes de langage, de délivrables.
03:28 Mais oui, en tout cas, on sent qu'il aime s'entourer de ça.
03:31 Puis, de manière générale, sans jeter l'opprobre sur lui en particulier,
03:36 on sent quand même dans les ministères, dans l'administration française ou pas,
03:40 il y a une propension à brasser du vent quand même et à complexifier les choses,
03:45 qui est quand même remarquable.
03:48 Et d'ailleurs, je le souligne dans le livre, le "bullshit", ce n'est pas que le franglais.
03:53 Ce n'est pas que les termes.
03:54 Ça peut être que du français, d'ailleurs.
03:57 C'est ce que j'appelle le "flangage".
03:58 J'ai inventé un terme, c'est le mélange du flan et du langage,
04:01 pour dire que les administrations françaises sont très fortes à ça.
04:06 Et ma théorie, c'est qu'il y a des cabinets de consulting anglais ou américains
04:09 qui ont vu ça, qui se sont dit "Tiens, on va juste allumer la mèche
04:13 et leur dire de plancher sur une réunion sur comment optimiser nos méthodes de travail
04:18 en faisant appel à des consultants qui optimisent nos méthodes de travail
04:22 et on va les laisser parler et on va voir ce que ça va donner.
04:25 Ça va donner des merveilles."
04:26 Et si, ici, quand on voit tous les éléments de langage qui sont inventés
04:32 et souvent pour atténuer des phénomènes d'une énorme violence
04:39 autour du monde du travail, autour de la santé,
04:43 pour dire qu'on fait attention au langage, mais derrière avoir des actes qui vont à l'encontre de ça,
04:48 pour moi c'est du bullshit.
04:50 C'est l'art du bullshit, c'est vraiment de faire en sorte que les mots prennent le dessus sur les faits.
04:54 Et c'est en fait une espèce...
04:56 Ça correspond... C'est pas étonnant que ce soit ce genre de personne qui soit présidente de la France aujourd'hui.
05:02 Il y a une espèce de décrochage global du monde réel et du concret.
05:07 Je veux dire, on a délocalisé l'outil industriel
05:10 et puis on sent, j'en parle dans mon spectacle sur la génération Y,
05:15 on est quand même globalement de moins en moins manuels.
05:17 On a tendance à perdre la main sur le monde concret,
05:21 même si heureusement il y a des gens qui savent encore bricoler,
05:23 mais vraiment c'est une de mes craintes pour demain, c'est qui va construire les maisons ?
05:28 Qui va réparer les lavabo ?
05:30 - On sent en fait cette réflexion derrière l'humour qu'il y a dans ce livre,
05:35 mais aussi dans vos sketchs, puisqu'on va aussi englober vos sketchs dans ces questions.
05:40 Comment vous traduisez ça en humour ?
05:43 Qu'est-ce qui est drôle, notamment dans la gestion du Covid,
05:46 où le monde entier est devenu bullshit quelque part ?
05:49 - Pour le coup, j'en ai fait une vidéo qui s'appelle "Le Covidisme",
05:52 où vraiment c'est devenu une religion, le Covidisme,
05:57 la manière dont on a vécu cette pandémie, qui bien sûr a fait des ravages.
06:04 Mais la gestion elle-même, je pense que personne n'aurait pu faire moins absurde.
06:08 - Est-ce que vous pouvez me donner des exemples de choses qui sont devenues drôles ?
06:12 - Je sais pas, heureusement ça commence à devenir lointain.
06:15 Mais le fait de nous imposer le masque dans le train,
06:19 mais de pouvoir l'enlever pour manger,
06:21 alors on se retrouve avec des gens qui prenaient leur temps pour manger,
06:24 c'est des trucs, c'est vraiment couper les cheveux en quatre.
06:27 C'est-à-dire qu'on prétend proposer des choses qui relèvent du bon sens,
06:31 mais en fait ça devient complètement absurde, ça n'a aucun sens.
06:33 - D'autres exemples comme ça, finalement on a un peu oublié cette période
06:36 où t'as eu un grand moment de bullshit.
06:38 - Bah oui, on interdisait les spectacles, on autorisait les meetings politiques,
06:44 ou les messes, ou je sais plus, c'est tellement loin,
06:50 je sais plus, mais c'était l'absurdité tous les jours.
06:53 Et avec le recul, après c'est difficile de savoir, on peut pas, on saura jamais,
06:57 mais c'est vrai que parfois je me vois faire des trucs,
06:59 à nettoyer toutes les conserves, une par une en rentrant des courses,
07:04 et le gouvernement n'a pas désapprouvé ça.
07:07 Je pense qu'il a encouragé en disant "oui c'est bien",
07:10 en se disant que c'était un acte citoyen fort, que de faire attention.
07:14 Donc on se retrouvait à se dire "je m'occupe de mon prochain
07:17 en m'instiquant une bouteille, une boîte de conserve".
07:20 Donc je pense que quel que soit notre avis politique sur la question,
07:23 avec le recul, ça nous a poussés dans des trucs complètement délirants.
07:28 Donc après, j'ai pas d'exemple.
07:30 - Bien sûr, mais ce qui est assez intéressant dans ce que vous racontez,
07:33 c'est que finalement, comment il y a une inflation de gestes et de paroles
07:36 par rapport à du vide.
07:38 - Par rapport à du vide, et pour revenir sur cette idée de s'occuper de son prochain,
07:43 en fait on a appris à s'occuper de son prochain
07:46 de manière autre que juste d'aller le voir et lui parler en fait,
07:48 et le prendre dans ses bras.
07:50 Donc finalement on a trouvé des nouvelles manières d'exprimer notre affection
07:54 en ne voyant pas quelqu'un.
07:56 Et c'était ça, "si vous aimez les vôtres, restez chez vous".
08:00 Alors bon, les circonstances l'imposent peut-être, je ne veux pas polémiquer là-dessus,
08:05 mais n'empêche que ça a instillé un truc qui a été poussé très très loin,
08:10 même à un moment où ça n'était plus vraiment urgent d'aller voir ses proches.
08:15 Et donc voilà.
08:18 - Cette culture du bullshit dont vous parlez, vous définissez très bien,
08:22 elle vient des entreprises, vous à la base vous ciblez beaucoup les startups,
08:28 vous avez parlé des cabinets de conseil, McKinsey,
08:30 qui ont divulgué cette nouvelle langue et ses process notamment au moment du Covid.
08:37 Qu'est-ce qui vient de la startup ?
08:41 C'est quoi ces éléments de culture bullshit qui viennent de la startup ?
08:48 - La startup a de ça de différent que...
08:51 Déjà une startup ce n'est pas une entreprise comme une autre.
08:53 Une startup c'est un business disruptif,
08:59 c'est-à-dire qui va vraiment changer le monde avec une très forte croissance,
09:03 de manière très rapide et très agile.
09:06 Il faut entendre ma ligne en fait quelque part.
09:08 Et ma ligne pas au sens pervers du terme, mais juste...
09:12 Et donc il y a...
09:13 Moi la startup nation, vraiment je vois une espèce de prétention d'emblée,
09:17 de fait de changer le monde.
09:20 Parce qu'il y a des sociétés, en effet des startups,
09:23 qui sont devenues des scale-up, puis des énormes firmes aujourd'hui comme Uber,
09:27 qui alors c'est bien, c'est mal, je ne sais pas, mais qui ont un peu changé.
09:29 Alors pas le monde, mais la manière dont on fait du commerce aujourd'hui,
09:35 c'est-à-dire d'utiliser le concept de plateforme,
09:37 c'est-à-dire une espèce de coquille vide qui ne fait que connecter des gens
09:39 qui eux travaillent concrètement.
09:40 Mais nous on est cette espèce de frontière entre les deux
09:42 qui ne représente rien si ce n'est des prises, des connecteurs.
09:46 Donc ça c'est une disruption par exemple.
09:49 Mais du coup, juste par envie de ne pas être mis dans la case de l'entrepreneur qui rame
09:54 et qui rame à monter sa boîte, on aimerait être dans la case startup quand même.
09:59 Enfin en tout cas une partie de la population qui généralement fait des études, etc.
10:05 Par besoin de distinction sociale aussi,
10:07 aime bien assez vite glisser dans ce monde de la startup
10:11 et toute la déco qu'il y a autour.
10:13 Donc sans rentrer dans les termes bullshit parce qu'on peut en trouver bien sûr.
10:19 Disruption, leverage, faire du de l'upsell, du gros sacking.
10:25 Il y en a des tartines dans mon livre,
10:26 même si ce n'est pas le but c'est d'en faire un glossaire exhaustif.
10:29 – Ce sont des termes anglais en fait.
10:30 – Des termes anglais oui.
10:31 – Est-ce que ça vient des États-Unis ?
10:32 – Et l'anglais, ça vient des États-Unis bien sûr.
10:34 Ça vient de la Silicon Valley, donc il y a une espèce de souffle permanent
10:37 et on ne fait que reproduire d'ailleurs à petite échelle
10:40 et de manière souvent plus étriquée, c'est ça qui est très drôle.
10:42 C'est-à-dire que déjà la Startup Nation,
10:44 on voit déjà que la Silicon Valley a du mal en ce moment
10:47 avec l'effondrement des crypto-monnaies et du metaverse j'espère.
10:52 Et donc déjà ça c'est drôle,
10:55 c'est-à-dire qu'on a des espèces de grands pontes comme ça
10:59 qui accroissent leur storytelling et qui créent des business sur du vent.
11:04 Comment ça s'appelle ?
11:06 Elizabeth Holmes qui a créé, je ne m'en rappelle plus le nom de la startup,
11:10 mais ça a donné lieu à une série sur Disney qui s'appelle…
11:16 Ah ! En fait, elle a prétendu créer un système
11:20 qui permet de faire des analyses de sang comme ça,
11:23 juste en faisant une petite courbe.
11:24 – Oui, bien sûr, bien sûr, je vois très bien.
11:25 Effectivement, et son business n'était fondé que sur du vent.
11:28 – Que sur du vent.
11:29 – Et elle s'est écroulée en moins de deux.
11:31 – Elle s'est écroulée, pourquoi ?
11:32 Parce qu'elle a subi la pression des financiers.
11:35 Donc au final, on parle des startups etc.
11:37 mais au final c'est toujours la même chose,
11:38 c'est toujours les bons vieux mâles blancs investisseurs qui sont derrière,
11:41 qui sont là depuis le début de l'industrie
11:44 et maintenant des startups qui sont là où il faut
11:46 et qui mettent une pression telle que ça nous fait faire n'importe quoi.
11:49 Donc le bullshit c'est ça, c'est juste le fait de,
11:51 à un moment donné, faire dépasser les mots par rapport à la réalité.
11:54 Et les mots peuvent être dangereux parfois.
11:56 – Est-ce qu'on peut dire qu'on est arrivé à l'ère du fake ?
11:58 Parce qu'à un moment, vous parlez de Luke Cullen,
12:01 vous singez un petit peu ces grands moments d'auto-congratulation
12:06 sur ce réseau social, on peut aussi parler d'Instagram,
12:08 est-ce qu'on est tous devenus des startupeurs du néant ?
12:12 – Quelque part oui, en tout cas on se met en scène beaucoup,
12:14 moi je suis mal placé pour en parler, mais c'est mon travail,
12:17 j'essaie de le faire avec humour mais je singe
12:21 et même à tel point que je n'arrive pas à annoncer une bonne nouvelle
12:26 sans rajouter une petite virgule un peu cynique
12:29 ou pleine d'auto-dérision d'ailleurs sur ce que je fais,
12:31 mais même pour annoncer l'Olympia, il faut que je mette un brin de l'ouze,
12:35 mais ça c'est moi, c'est mon côté imposteur donc bullshitter.
12:38 – Mais qu'est-ce que vous pourriez singer ?
12:42 – Ce qui est marrant, je vais faire allusion à un sociologue que j'aime beaucoup,
12:47 qui s'appelle Jean-Laurent Casselli, vous le connaissez peut-être,
12:50 et qui écrit beaucoup autour de ces thématiques des bullshit jobs,
12:55 génération surdiplômée, etc.
13:00 et la révolte des premiers de la classe.
13:03 Et il a un bouquin qui s'appelle "No fake" où il parle bien sûr de ce phénomène
13:07 où on se met en scène sur des réseaux sociaux, sur Instagram,
13:10 mais ce qui est drôle c'est qu'on essaye de reproduire de l'authentique.
13:14 Donc par exemple avec toute cette vague d'habits "made in France" etc.
13:20 qui ont quelque chose de vertueux bien sûr,
13:21 relocaliser l'outil productif, je ne dis pas, c'est pas mal,
13:25 mais elles sont quand même beaucoup basées sur la com, sur Instagram,
13:29 et sur une espèce de reproduction d'images d'épinales
13:33 qu'on se fait de la France d'avant.
13:35 Donc il y a toujours un petit côté un peu désuet,
13:37 où on reproduit soit des slips, soit des repas plus français que français.
13:47 Et donc c'est du fake dans le pas fake, dans l'authentique,
13:50 c'est devenu une complexité tout ça pour manger un bout de pain avec du fromage dessus.
13:53 - Tout est de la com en fait, et c'est ce que vous dites aussi dans votre sketch,
13:56 alors il y a un sketch très amusant, ça s'appelle "Le slip chinois"
13:59 où vous singez un startuper qui vante les mérites de son slip,
14:05 qui l'a créé mais en fait qui vient de Chine.
14:07 Est-ce que vous pourriez me raconter un petit peu ?
14:09 - C'est un contre-pied au slip français, pour le coup c'est pas une parodie.
14:12 D'ailleurs j'ai eu la chance, le plaisir de rencontrer Guillaume Gibou,
14:15 qui est une personne quand même assez balèze,
14:17 ce qu'il a fait c'est fort avec le slip français,
14:20 donc ça l'a fait marrer parce que c'est vraiment un contre-pied du slip français.
14:25 Le slip chinois c'est un startuper qui un jour
14:27 qui était en mission humanitaire en Afrique,
14:29 et puis qui un jour se dit "allez, qu'est-ce que je fais là ?
14:33 Allez j'abandonne ma bouillie de riz, mon paludisme, mon 4x4
14:39 et ma mission humanitaire parce que moi ce que je veux dans la vie c'est faire du fric".
14:42 Donc il est rentré, c'est souvent des story-telling comme ça
14:44 où des gens se rendent compte qu'ils sont pas du tout à leur place,
14:46 puis qu'ils font le chemin inverse et qu'ils vont vers ce qu'ils veulent.
14:48 Et lui voilà, lui il a créé sa start-up, enfin sa boîte,
14:53 le slip chinois qui est un slip de mauvaise qualité, jetable quasiment,
14:57 où l'élastique pète à la première utilisation, et qu'on fabrique en Chine.
15:02 Et voilà, donc je suis parti en délire là-dessus,
15:05 c'est une des premières vidéos qui a marché d'ailleurs.
15:07 Parce qu'il y a tous les codes de cette quête d'authenticité,
15:12 de marketing un peu mignon qu'on retrouve beaucoup dans la start-up,
15:16 et puis toute la vérité de ce qu'est l'industrie du textile aujourd'hui.
15:22 Shine, ou Shyn, je sais pas comment dire,
15:24 qui installe une boutique à Lyon, ville écolo, s'il en est.
15:28 C'est désespérant, c'est désespérant.
15:32 Il y a aussi un autre sketch, et donc aussi un autre chapitre de votre livre.
15:36 Alors je sais plus si vous dites élever ou éduquer son enfant en mode start-up.
15:40 Élever, oui, parce qu'il faut toujours s'élever, il faut toujours viser haut.
15:46 Voilà, c'est une forme de comment l'esprit de compétition
15:49 aurait gagné si il avait se faire priver,
15:54 et cette façon de communiquer sur soi, sur sa famille.
15:58 J'aimerais que vous me racontiez ça.
16:00 Est-ce que le bullshit est arrivé dans les familles ?
16:04 Eh bien, j'ai bien peur que oui.
16:06 Cette vidéo d'élever son enfant en mode start-up,
16:08 que j'ai un peu retirée dans le livre, c'est vrai, en en faisant plusieurs rubriques,
16:12 enfin en faisant une rubrique avec trois pages dédiées,
16:15 enfin trois chapitres dédiés.
16:18 Je l'ai vue, je l'ai vue parce que moi je travaillais avant dans l'informatique,
16:23 et j'ai vu pas mal de monde, et c'est vrai qu'il y a des gens optimaux dans la vie.
16:29 Alors justement, la vidéo commence en disant
16:32 le but d'élever son enfant en mode start-up, c'est de faire des enfants heureux,
16:34 c'est-à-dire des enfants optimaux et performants.
16:37 Et il y en a beaucoup qui voient le bonheur dans l'optimalité,
16:39 c'est-à-dire une espèce de vie, tout est nickel, tout glisse,
16:44 tout est optimisé, le temps est optimisé.
16:47 Et donc, qui dit ça, dit tout de suite une organisation démesurée,
16:52 et pour s'organiser, quoi de mieux que des outils Google par exemple.
16:55 Donc on va commencer à faire des meetings hebdomadaires avec la famille
16:58 pour dire ce qu'on a sur le cœur, nos pensées négatives, nos pensées positives à l'enfant.
17:03 On va commencer à... il y en a ici, j'ai entendu des anciens collègues ingénieurs
17:07 qui parlaient de mesurer certaines choses chez leurs enfants.
17:09 Donc ça allait pas jusqu'à atteindre les trucs que je décris dans le sketch,
17:15 mais il y a un petit peu ça, il y a quand même dans la sphère,
17:19 notamment chez les cadres et notamment dans le digital, ça déteint en fait.
17:24 C'est-à-dire que le digital, c'est un monde froid, ultra optimisé,
17:27 qui est binaire par définition, et qui finit par déteindre sur les gens qui le fabriquent.
17:33 Et donc il y a un moment où ça finit par déteindre sur la manière d'être,
17:36 et il y en a à qui ça convient parce qu'il y en a qui aiment bien être carrés,
17:40 et tout ça, mais c'est cette espèce d'optimalité,
17:42 et pour moi le bonheur, il est en dehors de l'optimalité.
17:44 C'est-à-dire que moi quand je gère des choses, quand je dis je gère mes enfants,
17:47 ou quand je gère ma vie, je travaille,
17:50 on utilise souvent le mot gérer, d'ailleurs gérer les enfants,
17:53 mais le bonheur il est dans ces moments où on ne gère pas, et il n'y en a pas beaucoup.
17:56 Donc quand on sort du temps, quand on est dans ce temps-là, pour moi c'est pas du temps,
17:59 c'est du temps ou c'est pas du temps, ça dépend, mais ce temps qu'il y a de l'argent,
18:03 c'est pas le temps où se trouve le bonheur.
18:05 Et il y en a qui vraiment ont besoin de ça pour se sentir heureux.
18:09 La page d'accueil Google, blanche, clean, et surtout ne rien toucher.
18:17 Dès qu'il y a un petit truc qui ne va pas, parce que bien sûr la vie nous rattrape toujours,
18:20 c'est là que ça devient marrant.
18:22 C'est un petit peu comme si dans la famille on gérait ses enfants entre guillemets
18:26 comme on gère des salariés, parlez même des tableurs Excel, de pourcentages...
18:34 Oui, et puis après le parallèle, on peut facilement trouver des parallèles
18:39 entre élever son enfant en mode startup, enfin la startup et l'enfant.
18:44 Quand on fête l'anniversaire d'une startup et l'anniversaire d'un enfant par exemple,
18:47 il y a des couleurs, il y a des friandises, il y a des boissons, on fait la fête,
18:52 mais à la fin on a mal à la tête.
18:54 Oui, on peut parler aussi de ces fêtes d'anniversaire
18:57 qui deviennent des organisations de séminaire.
18:59 Oui, et à l'inverse, ce qui serait drôle c'est surtout de dire,
19:02 et il faudrait que je le fasse ce sketch, c'est plutôt dire,
19:05 gérer sa boîte comme on gère une école maternelle,
19:07 parce qu'il y a une infantilisation aussi du salarié,
19:12 soit par lien de subordination, ça c'est vieux comme le monde,
19:15 soit par tout cette espèce de décor dont on estime qu'il est nécessaire,
19:20 l'épanouissement des salariés alors que finalement c'est du vernis.
19:23 Ça pourrait être marrant de décrire ça, mais c'est vrai que parfois
19:26 quand il y a des locaux de startup, alors c'est très beau,
19:28 moi j'adore y travailler parce qu'on y est bien,
19:30 il y a tellement de gadgets, de trucs surfaits dont on n'a pas besoin,
19:35 juste pour que le salarié ait envie de venir et poser ses fesses sur une chaise.
19:41 Il s'engage en tout cas.
19:42 Et envoyer des mails quoi, pour l'engager, c'est ce qu'on appelle ça la marque...
19:49 Ah !
19:51 La marque employeuse.
19:54 Et Steve Happiness, l'officeur, si le terme existe encore,
19:58 parce que les termes évoluent tellement vite,
20:00 que j'espère qu'il n'est pas déjà désuet parce qu'il est cité dans le livre,
20:03 mais tout ce décor autour, ouais, fait qu'aujourd'hui,
20:08 on peut élever son enfant en mode startup, mais on peut gérer sa boîte en mode maternel.
20:14 Oui, et puis cette question d'infantilisation,
20:17 on l'a vu aussi au moment du Covid, ce qui a pu provoquer la colère.
20:21 Oui, bien sûr, et puis c'est génial quand on a le pouvoir d'avoir des gosses,
20:25 ce soir, nous sommes en guerre, restez chez vous.
20:29 Ils auraient dû se gratter l'oreille avec le pied gauche, je l'aurais fait moi.
20:32 Vraiment, le premier jour, je savais pas où j'étais.
20:36 Mon fils a pris un bâton dans le parc de la résidence, j'entends.
20:40 Premier jour du confinement, je lui ai dit "arrête, il y a peut-être le Covid dessus".
20:42 Oui, c'est ça.
20:43 C'était complètement dingue.
20:44 Tu t'es fait chanditer.
20:45 J'étais à l'autre extrême, j'étais peut-être presque déraisonnable.
20:51 Oui, mais c'est assez jouissif, je pense, quand on a le pouvoir d'avoir des enfants,
20:55 des gens obéissants, évidemment.
20:58 Dans ce livre, vous parlez beaucoup des start-up, des dérives du managerial,
21:04 vous parlez aussi de l'agilité, la notion de salarié normal,
21:09 toute cette espèce de vision très fluide de la société qui s'étend,
21:13 vous l'avez parlé à la sphère de la famille,
21:17 et qu'on a vu dans la dimension politique, notamment dans la gestion du Covid.
21:21 Est-ce qu'il y a des lieux ou des sphères qui ne sont pas touchés
21:27 par cette invasion du bullshit ?
21:31 Oui, je vous espère.
21:34 L'agriculture, les campagnes ne sont pas encore atteintes par ça.
21:38 Et malheureusement, on le voit comme un signe de paupérisation,
21:41 c'est-à-dire de non-digitalisation.
21:42 Quoique, il y a peut-être des fermes qui sont déjà bien digitalisées,
21:45 et je sais que ça existe aux Etats-Unis en tout cas,
21:50 les indicateurs, les KPI, il ne faut pas croire que tous les agriculteurs
21:54 sont là encore avec leurs arateaux et leurs pioches.
21:59 Mais peut-être qu'il reste encore un peu d'authenticité à la campagne,
22:02 dans l'agriculture, j'espère.
22:04 En tout cas, c'est ce que vont souvent chercher ces anciens start-up
22:07 devenus fromagers.
22:09 Et encore, je ne sais pas s'ils arriveraient à se retenir.
22:11 Il y a un moment où ils vont avoir envie d'optimiser un truc,
22:12 et digitaliser, utiliser un outil numérique.
22:16 Parce qu'après, ça peut relever du bon sens,
22:18 de vouloir se faciliter la vie, c'est vrai.
22:20 Jusqu'à quel point on utilise un outil,
22:24 jusqu'à quel point c'est du progrès et pas juste de l'innovation futile,
22:29 on ne sait pas.
22:30 Mais oui, pour citer cet exemple, il y a ça,
22:33 et après, je ne sais pas, l'armée peut-être.
22:35 L'armée, c'est peut-être pas très agile.
22:37 - Pas encore.
22:39 - Oui, pas encore.
22:40 J'en ai fait un sketch, c'est-à-dire dans mon spectacle,
22:41 j'imagine qu'on horizontalise tout.
22:44 - Il s'appelle comment votre spectacle ?
22:45 - Mon spectacle s'appelle Y,
22:46 et c'est un passage sur la vision horizontale des choses.
22:49 Par opposition à la version verticale, très hiérarchisée des choses,
22:52 notre génération a quand même tendance à vouloir un peu défier les codes
22:55 même de la hiérarchie, et à défier l'autorité en fait.
22:59 A dire, je n'ai pas envie, quand on n'a pas envie de faire un truc,
23:01 ça existe, il y a des salariés,
23:02 et surtout des managers qui sont un peu désemparés face à cette nouvelle génération
23:06 qui, du jour au lendemain, décide de ne pas venir au boulot.
23:09 Parce que j'avais envie de rester à la maison, le Covid est dans.
23:15 Et oui, j'en parle parce que j'imagine qu'un jour,
23:19 l'armée fonctionnera comme ça, en mode horizontal.
23:21 Pas vraiment de chef, on fait des réunions,
23:23 on choisit le mode d'organisation qu'on veut se donner.
23:26 Alors c'est toujours des noms un peu bienveillants,
23:28 en ruche, en tribu.
23:31 Et c'est des termes qui sont employés dans le domaine de la start-up,
23:35 de manière très horizontale.
23:36 Il y a du bon dans ça, parce que la hiérarchie,
23:38 et puis le côté très injonctif.
23:41 Injonctif ? Injonction ? Injonctif ?
23:45 Injonction.
23:45 Ah ouais, voilà.
23:46 Toutes ces injonctions venues de d'en haut, c'est pas très bien non plus,
23:48 et ça fait du bien parfois d'avoir un peu de fluidité dans tout ça.
23:53 Mais ce que je moque, encore une fois, c'est pas ça,
23:55 c'est l'abus de ça, et le fait d'en faire des produits,
23:59 dès que l'agilité s'est avérée comme étant une méthode
24:02 qui permettait d'être beaucoup plus efficace,
24:04 eh ben on en a fait des séminaires, on en a fait des livres,
24:07 on en a fait des coachs agiles,
24:09 et vu que c'est un truc plus ou moins objectif, l'agilité,
24:13 en tout cas qu'on perçoit, on comprend.
24:15 Quand on dit agile aujourd'hui, les gens voient à peu près ce que c'est.
24:18 Mais tout le monde l'utilise sans vraiment savoir de quoi il s'agit,
24:20 mais on se regarde en disant "je sais de quoi tu parles".
24:23 Là on parle d'agilité, mais on sait pas vraiment de quoi on parle.
24:25 On a des images, des exemples.
24:27 Oui, tous ces termes, on peut les consumer.
24:30 C'est ça le bullshit.
24:30 Et à un moment, on pense tous maîtriser, mais personne ne maîtrise.
24:34 Vraiment.
24:35 Et pour le mot de la fin par rapport à tout ça,
24:39 quel est selon vous, est-ce qu'il y a une façon de résister à tout ça,
24:42 de ne pas se laisser envahir par le bullshit ?
24:44 Alors il y a l'humour j'imagine ?
24:45 L'humour, moi-même je suis un imposteur fini,
24:48 j'ai écrit un livre sur le bullshit, j'ai écrit 200 pages sur rien.
24:52 Moi qui me moque des gens qui font de la mousse à partir derrière,
24:54 je fais rien.
24:56 Non, j'espère qu'il y a un peu de fond quand même dans le livre
24:58 et que les gens vont se marrer.
24:59 L'humour, non après, je pense qu'il faut...
25:04 Si, il y a des gens qui sont très très loin du bullshit quand même,
25:07 les artisans, ou des ouvriers,
25:10 ou des gens qui ont du mal à joindre le debout,
25:13 il y a beaucoup de gens qui n'ont pas de temps de perdre du temps
25:15 avec des termes surfaits quand même,
25:17 ou de faire des réunions pour trouver le bon acronyme,
25:20 ou la bonne association de mots qui donnera un nom d'un acronyme sympa à retenir.
25:25 Ouais, donc en gros on va l'horisier ceux qui bossent.
25:27 Voilà, parce que je sais pas, il y en a qui vont vouloir appeler un truc,
25:30 je sais pas, qui vont appeler les territoires internationaux de technologie d'outre-mer,
25:38 ils vont inventer un truc comme ça parce que ça se dit Tito,
25:41 ça sonne bien, on marche sur la tête.
25:44 C'est pas factuel, mais j'ai déjà cité des réunions,
25:48 franchement, c'est-à-dire que le fond même est influencé par l'appellation qu'on lui donne,
25:52 qu'il est même influencé par les acronymes auxquels il donne lieu.
25:55 Mais il y a des gens qui sont très loin de ces préoccupations,
25:58 une grande partie du monde en fait détient encore la solution.
26:02 Il y a quand même une grande partie du monde qui n'a pas de quoi manger aujourd'hui,
26:06 mais elle détient la solution au final, au bullshit.
26:10 Mais on l'écoute pas, elle compte pas.
26:12 Donc le bullshit c'est une espèce de manière de s'entretenir dans une bulle,
26:16 la bulle des gens qui comptent.
26:17 Et j'espère à travers ce livre, à travers ce que je fais,
26:21 montrer un peu que ceux qui incarnent le bien et la réussite ne sont pas forcément qu'admirables.
26:28 En tout cas, ça fait beaucoup rire sur LinkedIn, sur les réseaux sociaux.
26:32 J'espère que c'est plus drôle que ce que j'ai dit là.
26:34 Sur les absurdités de ce monde managérial,
26:39 avec tous ces termes complètement fumeux.
26:42 Donc merci beaucoup Karim Duval.
26:45 Je représente un petit précis de culture bullshit,
26:48 et puis vous serez à l'Olympia le 7 juin prochain.
26:51 C'est ça.
26:52 Merci beaucoup.
26:53 Merci.
26:54 [SILENCE]
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