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Solitaire de la haute montagne, Charles Dubouloz s'est fait connaître du grand public en signant en 2022 la toute première ascension hivernale de la mythique voie Rolling Stones, dans la face nord des Grandes Jorasses : six jours et cinq nuits suspendus dans le vide par des températures glaciales.
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NewsTranscription
00:00Il est l'un des plus grands alpinistes français de sa génération.
00:03Charles Duboulose s'élire la roche, les couleurs de la glace, le ciel mystérieux
00:07et négocier ses derniers temps avec un corps qui lui demande de rentrer à la maison.
00:12Un soliste de la haute montagne.
00:14En 2022, c'est lui qui signe la première ascension solitaire et hivernale de la voie Rolling Stones
00:19dans la face nord des Grandes Jorasses.
00:22Six jours, cinq nuits suspendus entre la paroi et le vide.
00:25L'hiver dernier, c'est lui qui entreprend une trilogie.
00:28Trois voies redoutables, du Mont Blanc aux Écrins puis aux Pyrénées.
00:32Le tout relié à vélo avec le projet de passer l'hiver dehors.
00:35Il raconte ce voyage extraordinaire dans une flamme en hiver chez Flammarion
00:39et sa décision de quitter l'alpinisme extrême avant l'ascension de Troyes.
00:44Comment apprendre à se détacher des parois auxquelles on a appris à s'accrocher ?
00:48Charles Duboulose, portrait numéro 202.
00:52Bonjour Charles Duboulose, bienvenue sur France Inter.
00:55Bonjour.
00:55Vous avez rédigé votre testament à 36 ans.
00:59Même avant, mais le dernier c'était l'hiver dernier.
01:02Généralement, avant les grands projets, j'aime bien me poser ce genre de questions.
01:05Ah oui ? Comment ça se passe ? Vous vous mettez devant votre table et vous dites c'est maintenant.
01:08Je ne me dis pas que c'est maintenant, je préfère anticiper.
01:11Finalement, parce que c'est une question un peu de responsabilité.
01:14Je suis papa d'une petite fille et je fais de l'alpinisme depuis suffisamment longtemps
01:18pour savoir que la prise de risque est intimement liée à ce que je vais faire.
01:22Et je préfère prévenir que guérir.
01:24Et même si ça paraît un peu morbide comme ça, je pense que parfois il faut savoir aussi,
01:30il faut savoir anticiper un peu les choses, même si ce ne sont pas des choses qui vont nous faire
01:32plaisir.
01:33Parce que je disais que j'ai mon plus grand souhait, c'est toujours de rentrer à la maison,
01:36de vivre de très belles choses en montagne, de rentrer à la maison.
01:37On va en parler puisque vous prépariez votre dernière grande aventure d'alpinisme extrême.
01:43Une trilogie.
01:44Divine Providence dans le massif du Mont-Blanc,
01:46les quelques 1100 mètres de la voie Gamma dans les écrins,
01:50puis le pic du Midi d'Osso dans les Pyrénées,
01:52entre les montagnes, le vélo, pour vivre dehors,
01:55un duvet, un réchaud, une petite tente.
01:57Presque trois mois sous ces derniers feux d'artifice,
02:00mais rien ne s'est passé comme prévu.
02:03C'est aussi peut-être un peu ce qu'on cherche dans ce genre d'aventure.
02:05C'est l'imprévu d'ailleurs, c'est ce qui est absolument génial.
02:08C'est qu'on peut planifier beaucoup de choses
02:10et on se rend compte qu'au final, ça ne déroule pas forcément comme on l'a imaginé,
02:15mais c'est ce qui est, je trouve, très beau dans la montagne.
02:17Il n'y a rien d'aseptisé.
02:18Alors allons-y.
02:19Février dernier, vous êtes au pic du Midi d'Osso.
02:22C'est la dernière ascension de votre trilogie.
02:25Après 40 jours à attendre que la montagne vous laisse passer,
02:28que la météo aussi vous laisse passer,
02:30en pleine paroi, c'est votre sac qui tombe dans le vide.
02:33Le duvet, les gants, la nourriture, le réchaud, tout disparaît.
02:37Vous poursuivez, comme ça vous cherchez une petite terrasse de 2 mètres carrés,
02:42à 200 mètres sous le sommet.
02:43Qu'est-ce qui se déclenche immédiatement dans votre tête ?
02:48Au moment où je perds le sac,
02:49déjà je suis face à une réalité qui est assez compliquée
02:53parce que je n'ai plus rien pour bivouaquer,
02:55comme vous l'avez justement dit.
02:56Et il faut que je sorte au sommet,
02:58il y a des longueurs qui sont encore dures derrière à grimper.
03:02Donc c'est un arbitrage qui est très simple.
03:04Est-ce que je peux m'en sortir ?
03:05Oui. Est-ce que je peux redescendre ?
03:07Oui aussi. Donc j'avais le choix.
03:08Mais est-ce qu'il y a de la peur ?
03:09Il y a évidemment de la peur.
03:10Alors, il y a de la peur, il y a du doute et il y a de l'imprévu.
03:12Donc l'imprévu, on en a parlé tout à l'heure,
03:14c'est le sac qui tombe.
03:16Et évidemment qu'il y a de la peur,
03:17mais cette peur elle est toujours très positive pour moi.
03:19C'est ma meilleure assurance vie.
03:20C'est celle qui me fait rester concentré,
03:23rester focus sur mon objectif.
03:25Et là, avec l'expérience que j'ai,
03:26je sais que je vais passer une très mauvaise nuit,
03:28que je vais avoir froid,
03:28que potentiellement je vais me geler les pieds ou les mains,
03:30mais je vais pouvoir m'en sortir et voir le sommet le lendemain.
03:33Vous allez y passer 13 heures,
03:34assis sur une corde,
03:35pour vous isoler de la neige.
03:38Une alarme donc toutes les heures pour vous obliger à bouger,
03:41à rester éveillé, ne pas mourir finalement.
03:43Et vous décidez de ne pas appeler les secours.
03:47Qu'est-ce qu'il aurait fallu de plus, Charles ?
03:50Non, mais là, c'était, on va dire, assez simple.
03:52Il n'y a aucune raison d'appeler les secours dans ce cas-là.
03:54Comme je l'ai dit, j'aurais pu descendre.
03:55Ça aurait été très compliqué, mais j'aurais pu descendre.
03:58Et voilà, et je fais aussi de la montagne en me disant que,
04:01je fais de la montagne en solitaire,
04:02en me disant qu'il faut que je compte que sur moi-même,
04:04et que je compte que sur moi-même jusqu'au bout.
04:06Donc là, c'est aussi une bonne démonstration
04:09de ce qu'il faut faire pour essayer de voir le sommet.
04:12Et on ne renonce pas.
04:13Alors, revenons à Divine Providence,
04:15dans le massif du Mont-Blanc,
04:17après avoir bataillé dans la neige.
04:18Vous retrouvez le rocher, les fissures,
04:22le plaisir de grimper à main nue.
04:23Vous écrivez, plus je grimpe, plus je me sens dans mon élément.
04:27Le grand alpiniste Gaston Rébuffat,
04:30il parlait d'un plaisir cosmique et sidéral.
04:33Pour vous, ça s'appelle comment ?
04:35Est-ce que c'est ce qu'on appelle le bonheur ?
04:37Est-ce que c'est autre chose ?
04:38Qu'est-ce que vous ressentez ?
04:39Alors, ça pourrait être effectivement
04:41ce qu'on appelle de temps en temps l'état de flot.
04:43Quand on est comme ça, au milieu d'une paroi,
04:45on est dans un espèce d'état qui est quasiment second,
04:48où on pourrait presque se voir grimper.
04:51En fait, je suis allé tellement loin pour chercher ces longueurs.
04:54Il y a déjà eu le chemin,
04:55l'aventure a déjà été tellement longue pour arriver là.
04:58Là, lorsque je parle de ça,
04:59et plus je grimpe dans Divine Providence,
05:01j'en suis déjà à trois jours d'escalade en solitaire dans la face.
05:03Et là, je suis à 500-600 mètres du sol,
05:05sur un caillou qui est quasiment parfait.
05:07Alors, c'est des longueurs d'escalade qui sont difficiles,
05:09mais c'est absolument génial.
05:10Mais il compare à quoi ce plaisir pour nous qui ne montons pas ?
05:13Ça va être très compliqué de le retranscrire à l'horizontale.
05:16Je suis sûre que vous n'osez pas me le dire.
05:17Ce plaisir.
05:18Mais il est mêlé à beaucoup de choses.
05:21Il est mêlé à l'adversité, il est mêlé au froid.
05:23Et puis, à ce moment-là aussi,
05:25je suis en train de toucher ce que je considère
05:27comme de très pur dans ma pratique de l'alpinisme.
05:29Donc, il y a un plaisir qui est...
05:32Vous dites que vous êtes un alpiniste à l'ancienne.
05:34Un petit peu.
05:35Ça veut dire quoi à l'ancienne ?
05:37Un alpiniste à l'ancienne, ça veut dire...
05:38Quand on fait des ascensions solitaires comme ça,
05:41il faut aimer la labeur.
05:43Il faut aimer, entre guillemets, se rajouter l'adversité, souffrir, la douleur.
05:47Et ce n'est pas forcément l'alpinisme qui va vite.
05:49J'adore cet alpinisme-là,
05:50qui va vite, dans lequel on est très efficace avec un compagnon de cordée.
05:53Mais là, c'est tout le contraire.
05:54Ça va un peu à rebours de tout ce qu'on veut faire.
05:56Plus on passe de temps, à la limite, mieux c'est.
05:58Plus on endure, mieux c'est.
05:59C'est un petit peu ce qu'on va chercher.
06:00Et c'est génial parce que ça permet de vivre des moments extraordinaires.
06:04Mais elle vient d'où, cette passion dévorante de l'alpinisme
06:08qui est devenue donc une vocation ?
06:10Petit, comment vous avez rencontré la roche ?
06:12Qui vous a appris à respirer ?
06:14Ça vient d'où ?
06:15Parce qu'en fait, vous ne démarrez de rien.
06:16Il n'y a rien dans votre famille qui vous a emmené,
06:18à part le fait de vivre à Annecy.
06:20Voilà, géographiquement, déjà, il y a des montagnes qui m'entourent.
06:22Donc il suffit de les voir et d'y être sensible pour se dire
06:25« Tiens, moi aussi, j'aimerais grimper.
06:26Moi aussi, j'aimerais aller ressentir ça. »
06:29Et je pense que j'ai toujours aimé le sport dehors.
06:33J'ai toujours aimé l'escalade.
06:34C'était quand la première fois ?
06:35C'est très jeune, très jeune.
06:37Il y avait des rochers d'escalade pas loin de la maison.
06:39Et je pense que c'est très jeune.
06:40À 5-6 ans, j'ai commencé à grimper.
06:42Et donc, je suis absolument passionné par ça.
06:44Et puis finalement, je pense que c'est un humain assez basique
06:47dans le sens où j'ai lu des récits, j'ai vu aussi certains films.
06:51Et je me suis dit « Moi aussi, j'ai envie de ressentir ce qu'a pu ressentir. »
06:54Par exemple, Christophe Profi en solo, ce qu'a pu ressentir Lionel Dodec.
06:57Ce sont des grands alpinistes qui m'ont marqué.
06:59Et moi aussi, j'ai envie d'aller connaître ces sensations-là.
07:02Et pour les connaître, moi, je n'arrive pas à le faire uniquement à travers les pages.
07:06Il faut que j'aille le vivre par moi-même.
07:08Et c'est un peu ce que j'ai voulu faire dans mon parcours en montagne.
07:10En 2021, avec Benjamin Védrine,
07:13vous ouvrez une voie dans la face nord du Chamblanc au Népal.
07:20C'est un itinéraire que personne n'avait parcouru,
07:24auquel vous lui donnez un nom à l'ombre du mensonge.
07:27À quel moment vous choisissez ce nom à l'ombre du mensonge ?
07:30Alors, c'est un nom assez polémique.
07:31Je ne sais pas si il va revenir là-dessus dans une matinale de France Inter.
07:36Ah d'accord.
07:37Mais non, tout simplement parce qu'il y avait eu une voie
07:40qui avait été ouverte exactement sur cette montagne,
07:42dans la face ouest,
07:44et qui avait peut-être été un tout petit peu exagérée
07:46en termes de difficultés et de cotes.
07:49Et on a estimé qu'on avait ouvert une voie
07:50qui était bien plus raide et bien plus dure à gauche.
07:53C'est une histoire d'égo ?
07:54C'est peut-être une histoire...
07:56En tout cas, c'est un petit règlement de compte d'alpinisme, peut-être.
08:00Mais effectivement, ce n'était peut-être pas le meilleur nom choisi.
08:03En tout cas, on a vécu quelque chose d'incroyable.
08:04C'est beau, à l'ombre du mensonge.
08:06Très joli.
08:06Il y a une autre voie que vous avez décidé d'appeler
08:09le cavalier sans tête,
08:10en hommage à une chanson de Damien XVI.
08:13Je suis le cavalier sans tête
08:16Je cherche un amour
08:19Au travers des tempêtes
08:21Moi, je cherche le jour
08:24La musique, elle vous accompagne pendant vos ascensions.
08:26Moi, je pensais que quand on est un solitaire comme vous,
08:29parce que c'est ce que vous êtes quand même, Charles Duboulose,
08:31on n'écoute rien à part le bruit du vent.
08:33Vous avez besoin quand même, quelquefois ?
08:35J'adore la musique.
08:36J'adore la musique.
08:36Il m'est arrivé pendant des ascensions,
08:38notamment dans celle des Grandes Jorasses en 2022,
08:40dans Rolling Stone, de perdre mon téléphone.
08:42Donc de ne plus avoir de musique.
08:43J'ai fait tomber dans le vide, bêtement.
08:45Et de ne plus avoir de musique.
08:47Et en fait, c'est ce qui me manquait le plus.
08:48Ce n'est pas forcément le lien avec l'extérieur.
08:49Ce n'est pas les humains au bout du téléphone ?
08:51Non, absolument pas.
08:52Non, non, non.
08:52Je pense que la musique, c'est aussi quelque chose qui...
08:54Ben voilà, c'est quelque chose que je peux écouter dans la vallée,
08:56que je peux écouter aussi quand je suis encordé au milieu d'une face.
08:59Et je trouve ça absolument incroyable,
09:01cette puissance de la musique, justement.
09:02Dans les Grandes Jorasses, vous passez six jours, cinq nuits seul avec 35 kilos de matériel,
09:08un froid qui peut atteindre moins 30 degrés en ressenti.
09:12Et pour manger, ça ne marche plus.
09:14Il y a des bonbons, dit les bonbons je trouve, que vous trempez dans de l'eau chaude.
09:18Sur Divine Providence, l'odeur de la neige fondue vous soulève le cœur.
09:22Certains soirs, il n'y a plus rien qui passe.
09:24Vous préférez vomir que manger.
09:26Dans cet état d'épuisement, comment vous savez que vous êtes encore capable,
09:30Charles Duboulos, de prendre des bonnes décisions ?
09:33Eh bien, alors, ça viendrait de l'expérience, on va dire.
09:37Tout d'abord, parce que je ne me jette pas là-dedans sans avoir grimpé auparavant.
09:40J'ai fait des ascensions de plus en plus difficiles
09:42où je savais que je pouvais pousser mon corps dans certains retranchements.
09:45Et après, effectivement, l'expérience aussi me fait dire que six jours dans une face,
09:50et moi je sais que j'ai énormément de mal à m'alimenter,
09:52donc je vais beaucoup me dégrader,
09:54mais que pour autant, j'ai la ressource et la force nécessaires
09:57pour continuer d'avancer, pour continuer de pousser.
10:00Est-ce que je prends toujours les bonnes décisions ?
10:02Ou les meilleures, on va dire, en tout cas.
10:04Je ne suis pas sûr, parce que parfois je fais sans doute des décisions
10:06qui ne sont pas très efficaces.
10:07Les bonnes, sans doute, parce que j'arrive au sommet.
10:12Et je me pose aussi les questions de
10:14à quel moment il faut savoir arrêter de faire ce genre de choses.
10:18Et ça, je pense que c'est aussi une très bonne décision.
10:21Ça m'intéresse.
10:21À quel moment ?
10:23On mesure le risque.
10:24On repart dans l'une de vos expéditions au Pakistan.
10:27Vous allez entendre à quoi ça ressemble
10:28quand une avalanche s'approche de votre camp.
10:34Il nous arrive dessus, mec !
10:37On se casse ou pas ?
10:38On se casse, on va crever.
10:40C'est vrai ?
10:40Il y a des chances.
10:45On se casse.
10:48Vous dites ça, vous vous entendez ?
10:51Oui.
10:52Vous dites, simplement, il faut qu'on se casse, on va crever.
10:56Après, c'est sûr.
10:58De toute façon, c'est de manière très factuelle.
11:00J'ai eu plusieurs fois dans ma carrière à faire ce genre de moment.
11:03Ça ne sert à rien de paniquer.
11:04Ça ne sert à rien de jouer les solides ou les costauds.
11:06C'est ce qui se passe.
11:07Et je ne pourrais pas aller à l'encontre de la montagne.
11:09J'en ai toujours eu conscience.
11:10Moi, je ne suis qu'un petit invité au milieu de cet environnement
11:13que je trouve absolument magique, mais qui me dépasse complètement.
11:16Et si l'élément décide de se mettre contre moi, je ne pourrais que le subir.
11:20Vous étiez prêt à ce moment-là à le recevoir ?
11:22Complètement.
11:23J'imagine qu'il vaut mieux être dans cet état-là que de paniquer.
11:27Donc, les auditeurs, évidemment, vu que Charles Duboulos est dans ce studio,
11:30tout s'est bien passé au final.
11:31Il y a eu 4 km de plat et il s'est pris simplement...
11:33Voilà, on a pris le souffle de l'avalanche, mais qui a été absolument énorme.
11:36C'est un nuage qui faisait 200-300 mètres de haut.
11:38Par exemple, l'été 2025 au Pakistan, il y a un pont de neige qui cède.
11:41Vous tombez dans une crevasse.
11:42Il y a un rebord qui vous arrête.
11:44Vous survivez.
11:45Mais l'expédition, elle n'atteint pas le sommet.
11:47Vous rentrez profondément déçu.
11:49Déçu, en fait, presque, de revenir vivant.
11:51Ça ne suffisait pas.
11:53Quel rapport vous avez à l'échec, Charles ?
11:56Après, on cultive aussi l'échec quand même en alpinisme.
11:59On n'y arrive vraiment pas souvent.
12:00Notamment en Himalaya, sur ces très hautes montagnes,
12:03il faut complètement accepter de se dire
12:05qu'il y a très peu de chances qu'on aille au sommet et qu'on réussisse.
12:07Donc, c'est quelque chose qui fait un peu partie d'une carrière d'alpinisme.
12:09D'ailleurs, l'échec, il est bon parce que c'est un très bon carburant.
12:13Et il remplit plus ou moins les alpinistes, je pense.
12:16Et moi, je pense que peu d'échecs me remplit énormément.
12:19Donc, ça met beaucoup de carburant dans la machine.
12:20Ça me donne assez vite envie de repartir.
12:22Ça nourrit quelque chose.
12:23Donc, l'échec, je ne le vis pas toujours très bien.
12:26Je pense que ce n'est pas forcément une qualité.
12:27Mais en tout cas, c'est un sacré moteur.
12:38Charles, vous connaissez le prix que la montagne peut réclamer.
12:41Lionel Daudet, que vous admirez.
12:43Huit orteils amputés après des gelures.
12:46Stéphane Bross, votre mentor.
12:48Il est mort en montagne.
12:49Votre ami, corps à péché, mort au Sérotoré.
12:53La mort, ce n'est pas une donnée abstraite.
12:55Elle a des visages.
12:56Vous dites aussi que vous avez eu beaucoup de chance.
13:00Mais quand vous repartez à chaque fois,
13:02comment est-ce que vous faites pour laisser une place
13:05à la possibilité de votre propre mort ?
13:09Eh bien, comme je l'ai dit au début,
13:12je pense que la prise de risque fait vraiment partie
13:15de la performance en montagne.
13:17Donc, prendre des risques, ça veut dire accepter certaines choses.
13:20Aujourd'hui, à 37 ans, je suis peut-être plus prêt à accepter
13:22ce que j'ai voulu accepter plus jeune
13:24et qui était complètement intégré.
13:25Le fait de ne pas forcément rentrer, tout simplement parce que je trouvais
13:28que le jeu pouvait en valoir la chandelle.
13:30Aujourd'hui, avec un peu de recul et en ayant eu justement cette chance,
13:34je me dis que le jeu n'en vaut peut-être plus la chandelle maintenant,
13:37après tout ça.
13:38Et que c'est peut-être le bon moment pour prendre un petit virage.
13:43On le dit, vous avez pris la décision.
13:46J'ai pris la décision, c'est sûr.
13:48Avant de partir pour les grandes Jauras, vous dites à Fanny, votre compagne,
13:52on va se marier quand je descends.
13:54Donc, vous promettez un avenir au sommet,
13:56de vous exposer au danger.
13:59Cette vie que vous engagez là-haut,
14:01comment vous en parlez avec elle ?
14:03Eh bien, comme beaucoup d'avis, de manière assez égoïste et assez brutale.
14:08Il faut être honnête parce qu'en fait,
14:10je l'ai typiquement vu dans le projet de l'hiver d'année de cette trilogie.
14:14Je suis parti en disant, je vais partir tout l'hiver,
14:17compte pas sur moi, je ne serai pas là.
14:18Il n'y a pas vraiment de place à la discussion,
14:20dans le sens où j'ai déjà tellement de doutes
14:22sur la capacité d'aller au bout.
14:24Si je laisse entrer la brèche d'une autre personne
14:27qui en plus a de l'affect et commence à me partager aussi ses doutes,
14:30je ne ferai jamais.
14:31Et je ne pourrai pas.
14:31Et en fait, un des moyens d'avancer, parfois, c'est de cloisonner un petit peu.
14:34En tout cas, dans cette pratique, ça peut paraître très bizarre pour les gens.
14:36Et c'est très égoïste, ça, je l'admets complètement.
14:38Je ne sais pas, je n'ai pas de jugement là-dessus,
14:39mais avec Léonie, votre fille,
14:42quel mot vous avez employé pour parler du risque de ne pas revenir ?
14:45De ne pas être là à Noël ?
14:46Ok, déjà, c'est une première info pas facile pour un enfant.
14:49Mais en plus, peut-être que je ne reviendrai pas.
14:51Alors, j'évite de l'exposer à ça.
14:53Après, je pense que les enfants ressentent tout.
14:55Et puis, elle le comprend avec les années,
14:56de voir certains copains qui ne reviennent pas à la maison
14:59ou d'entendre des discussions des grands
15:01ou quand des copains grimpeurs ou guides passent aussi à la maison.
15:05Elle a capté toutes ces discussions,
15:06mais j'essaie de ne pas être aussi frontale avec elle.
15:08J'essaie au maximum de l'épargner.
15:09Et justement, ce dont on parlait au début,
15:11peut-être que cette question de testament aussi,
15:13c'est ma responsabilité vis-à-vis d'elle
15:15et de l'épargner jusqu'au bout
15:16si, par malheur, il devait arriver quelque chose.
15:19Mais c'est aussi très beau de vivre.
15:21Et j'ai trouvé ces années hyper belles
15:22de pouvoir vivre en se disant
15:24j'ai une passion qui est absolument dévorante
15:26et je crois que je suis prêt à vraiment tout sacrifier
15:28pour aller vivre ce que j'ai envie de vivre.
15:30Il y a une passion ou il y a autre chose en haut de cette montagne ?
15:32Quand vous êtes seul, qu'il n'y a pas un drone au-dessus de votre tête,
15:35qu'il n'y a pas une image spectaculaire de vous.
15:37Quand vous êtes seul, accroché à la paroi,
15:40est-ce que vous avez déjà vu ou entendu quelque chose, Charles ?
15:43C'est incroyable.
15:45Je ne crois pas avoir vu ou entendu quelque chose.
15:49Je pense que je suis déjà allé dans des états,
15:52comme je disais tout à l'heure, complètement seconds,
15:55qui me dépassaient finalement et qui étaient très puissants.
15:58Mais en premier lieu, ce n'est pas forcément ce que je cherche.
16:00Moi, ce que je cherche, c'est par exemple un magnifique bivouac absolument seul
16:04au milieu de Divine Providence, de ce diamant 500 mètres du sol
16:07et être tout seul sur une petite marge de 50 centimètres,
16:10passer la nuit là, attendre.
16:11Finalement, il y a bien sûr de l'adversité et de la souffrance.
16:14Et puis, on peut voir les lumières de Courmayeur en bas,
16:16donc la ville en Italie, et se dire
16:19« Mais moi, je suis là, perché tout seul. »
16:21C'est absolument incroyable.
16:21Je suis en train de vivre un de mes morceaux de mon histoire de grimpeur.
16:25Et ça, rien que ces états-là sont absolument géniaux.
16:28En septembre 25, c'est votre père qui chute en montagne
16:31alors qu'il cherche des quartz.
16:32Vous partez le chercher.
16:34Vous le retrouvez quand même gravement blessé.
16:36Vous le prenez dans vos bras.
16:38Quelques mois plus tard, pendant votre trilogie,
16:39c'est vous qui l'appelez pour qu'il vienne vous chercher
16:42et rentrez passer Noël avec Fanny et Léonie.
16:45Qu'est-ce que l'accident de votre père, peut-être aussi,
16:48a changé dans votre décision, dans votre manière de comprendre aussi
16:51ceux qui vous attendent ?
16:53Eh bien, c'est toujours plus difficile.
16:56Et surtout quand c'est de la famille très proche,
16:59qui a un très gros accident en montagne,
17:01surtout l'état dans lequel j'ai retrouvé mon papa,
17:03qui avait fait beaucoup de mal sur le moment.
17:07Et qu'est-ce que ça change ?
17:09Ben non, ça ne donne que plus de valeur à la vie.
17:11Et ça ne fait que dire que ce qui peut arriver en montagne,
17:14ce n'est pas qu'aux autres, c'est à nous aussi pratiquants.
17:16Et qu'il faut apprécier chaque moment,
17:18que ça peut aller très vite.
17:20Et qu'on est tous incroyablement passionnés par ces sommets.
17:24Et qu'il faut les chérir et il faut profiter de tous ces bons moments.
17:27Vous avez écrit, je quitte cette carrière sans regret.
17:31Pourtant, vous avez pris des notes dans un carnet,
17:33pour vous le rappeler, pour ne pas recommencer.
17:35Vous avez peur d'oublier que vous avez pris la décision ?
17:40Je pense qu'écrire, finalement, c'est un des meilleurs moyens de se souvenir.
17:45Parce que c'est gravé quelque part, c'est écrit.
17:46Il y a un moment, si je doute, j'aurais qu'à reprendre ces pages
17:49et me dire, non mais j'ai dit tout ça,
17:51ce n'était pas pour rien, ça a été absolument génial.
17:53Évidemment qu'après tout ce que j'ai pu vu là-haut,
17:56il y a forcément des moments où je vais avoir envie de solitude.
17:59Je vais avoir envie d'être pendu dans un bivouac tout seul.
18:02On peut vous croiser là.
18:03Tous les jours, on peut vous croiser dans la montagne, non ?
18:06Oui, et en revanche, je continue d'aller en montagne.
18:08D'une autre façon, et je reste un grand passionné de montagne.
18:11Et je compte bien aller grimper d'ailleurs aujourd'hui,
18:13même si ce n'est pas de la montagne.
18:14Mais je reste un grand passionné.
18:17Charles Duboulos, ça s'appelle Une flamme en hiver.
18:19Ça a été écrit avec Benjamin Stein.
18:21Ça paraît demain, le 28 octobre, chez Flammarion,
18:24si vous voulez vivre vous aussi cette grande aventure.
18:27Merci.
18:27Merci beaucoup.
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