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  • il y a 14 minutes
Avec Pierre Gastineau, journaliste à Intelligence Online et co-auteur des "Espions du Président" (éditions Albin Michel) et Vincent Crouzet ancien agent du renseignement de la DGSE et écrivain, “La marque des esclaves” dans la collection Service actions au coeur de la DGSE (éditions de l’Animal).

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Transcription
00:00Les agents doubles et les agents triples, on y va.
00:04Avec l'arrestation de l'ancien chef du renseignement extérieur, August Hanning,
00:09véritable déflagration pour les services de sécurité allemands, peut-on lire dans le Spiegel.
00:13August Hanning, 80 ans, a dirigé le renseignement de 1998 à 2005.
00:19Il est soupçonné, entre autres, d'espionnage, de divulgation de secrets d'Etat
00:23et d'activité de renseignement au service de puissances étrangères.
00:28En Allemagne, l'affaire a fait l'effet d'une bombe la semaine dernière.
00:31August Hanning, l'ancien patron du renseignement extérieur, a été arrêté.
00:35Celui qui était donc chargé de protéger les secrets de l'Etat est aujourd'hui soupçonné de les avoir trahis.
00:40Un symbole dans une Europe qui redécouvre la guerre de l'ombre, espionnage russe, cyberattaque, ingérence.
00:47Après avoir longtemps semblé appartenir à la guerre froide et à tout son imaginaire,
00:52les espions sont-ils de retour ?
00:54L'Europe redécouvre-t-elle la guerre qui se fait dans le secret ?
00:57Et à l'heure de la guerre technologique, à quoi servent encore les espions ?
01:03J'ai le plaisir d'en parler avec deux spécialistes chevronnés des pratiques d'espionnage.
01:10Pierre Gatineau, bonjour.
01:11Bonjour.
01:11Vous êtes journaliste à Intelligence Online et co-auteur des Espions du Président.
01:16Vous aviez publié chez Albain Michel avec Antoine Isambard.
01:19Face à vous, Vincent Crozet, bonjour.
01:21Bonjour Sonia.
01:21Ancien agent du renseignement de la DGSE et écrivain.
01:25Vous avez fait paraître très récemment la marque des esclaves dans la collection Service Action au cœur de la DGSE,
01:32édition L'Animal.
01:33Voilà, on y est.
01:34Vincent Crozet, c'est un séisme évidemment pour le renseignement allemand.
01:39Comment un ancien patron du renseignement peut se retrouver dans une telle affaire de compromission ?
01:45Comment c'est possible ? C'est rarissime.
01:47Certainement en raison de l'argent.
01:50Oui, c'est ça.
01:50Ce qu'on appelle monnaie dans le monde du renseignement.
01:54Oui, c'est une affaire tellurique.
01:56Vous savez, depuis, je pense que c'est l'affaire de compromission la plus importante depuis ce qu'on a
02:00appelé les cinq de Cambridge.
02:02Donc, au cœur des années 60-70, au Royaume-Uni, où cinq agents de très haut niveau ont trahi le
02:10Royaume-Uni au profit de la Russie.
02:12Ça a donné des romans absolument géniaux de Robert Little, de John le Carré.
02:17De John le Carré, oui.
02:18Évidemment.
02:19Et c'est rentré d'ailleurs dans la légende du monde du renseignement et de l'espionnage.
02:24Mais c'est la première fois, je pense, depuis très longtemps, peut-être même depuis toujours,
02:30qu'un chef de renseignement d'un service, donc de renseignement extérieur, trahit son pays et est interpellé.
02:38Ça pose la question, Pierre Gatineau, des anciens espions.
02:42Que deviennent les anciens espions ?
02:44Parce qu'en réalité, ils terminent leur carrière avec un réseau absolument fabuleux de contacts et d'interlocuteurs.
02:52Est-ce que tout ça est supposé s'endormir et rester l'être morte ?
02:56C'est une très bonne question.
02:58Ce qui est intéressant aussi dans le dossier Hanning, c'est que précisément le retour des conflits et autres
03:04fait que les États se remusclent aussi sur leur contre-espionnage
03:07et ils veulent montrer aussi, veulent envoyer des signaux que la fête est finie,
03:11précisément par rapport aussi à leurs anciens.
03:14Nous, en France, on a eu un ancien patron du renseignement intérieur
03:18qui travaillait pour des intérêts d'État kazakh, par exemple.
03:21Ça n'a jamais été judiciarisé, Bernard Scorsini.
03:23Au même moment, il avait encore accès à des informations classifiées.
03:26Donc vous avez globalement les deux mêmes faisceaux qu'Auguste Hanning.
03:30Ça n'a pas fait d'affaires judiciaires à l'époque parce qu'il y en a eu d'autres
03:33aussi.
03:33Vous avez même eu un ancien directeur du renseignement de la DGSE
03:36qui a été payé par le ministère des Affaires étrangères russe,
03:39via Ruchatoudet.
03:40Ça n'a jamais non plus été fait de la une de la presse.
03:45Donc c'est aussi, au-delà des faits, c'est aussi les signaux qui veulent être montrés.
03:50C'est-à-dire que justement, la fête est finie aussi pour les anciens
03:53qui voudraient monnayer leur carrière d'affaires.
03:54C'est ça, Vincent Crouzet, on ne s'occupait pas des anciens ?
03:57Ça paraît assez aberrant quand même.
03:59Si, on s'occupe des anciens.
04:00Les anciens sont surveillés.
04:01Les anciens sont criblés, pour reprendre un terme du monde du renseignement, bien entendu.
04:08Après, il y a la frontière entre l'influence et la trahison qui souvent est assez étroite.
04:14Alors, où commence l'influence ?
04:18Où commence la trahison ?
04:19Dans les deux cas qu'a cités Pierre à l'instant.
04:24En ce qui concerne Hanning, c'est vraiment la trahison.
04:26Parce que lui, il achète des documents pour ensuite les transmettre à une puissance étrangère.
04:31Peu importe laquelle.
04:32D'ailleurs, on parle des Azéries.
04:34C'est surtout pas tellement Hanning que le chef de cabinet du BND qui est en poste...
04:38Le BND, c'est le service d'enseignement extérieur allemand.
04:42C'est celui qui est en poste inamovible depuis 15 ans, qui lui, effectivement, est la vraie, pour reprendre le
04:49carré, la vraie taupe.
04:50La vraie taupe.
04:51Donc, c'est lui qui sort les documents classifiés confidentiels, qu'il est transmet à son ancien patron.
04:57Et c'est son ancien patron qui les monnaie, c'est ça.
04:59Les monnaie.
05:00Voilà, c'est ça.
05:01Donc, ça réactive tout un imaginaire de la trahison, Pierre Gatineau.
05:06Et l'imaginaire de la trahison, il est au cœur de la légende des espions.
05:09Tout à fait. Il est surtout au cœur de la fiction de l'espionnage.
05:12C'est-à-dire que, par rapport à un roman policier ou des romans dans l'univers militaire,
05:17la question de la trahison est la question fondamentale de tout bon roman d'espionnage.
05:21C'est-à-dire un roman qui trahit, qui fait trahir, qui est où ?
05:25Donc, les agents doubles, les agents triples.
05:26Donc, oui, là, on est effectivement dans un exemple chimiquement pur.
05:29C'est ça, chimiquement pur.
05:30Alors, Vincent Crouzet, est-ce que c'est anachronique de reconvoquer la guerre froide ?
05:39La guerre froide, son imaginaire et ses références.
05:42Est-ce qu'aujourd'hui, en 2026, ça vous paraît anachronique ?
05:45Ou est-ce qu'au contraire, vous voyez toutes sortes de ponts avec cette période de guerre entre le bloc
05:51de l'Est et le bloc de l'Ouest ?
05:52Non, c'est le grand retour de la guerre froide.
05:53Vraiment ? Vous vous le dites comme ça ?
05:55Oui, hier soir, je revoyais un film, La mort de Staline, et je me disais, waouh, 75 ans après ou
06:0173 ans après, finalement, rien n'a trop changé.
06:05Oui, non, c'est le retour de la guerre froide, mais c'est différent.
06:08C'est différent parce que l'époque de la guerre froide, le camp de la liberté, je mets ça entre
06:11guillemets, était une...
06:13Donc, l'Ouest ?
06:13Oui, l'Ouest était uni.
06:15Aujourd'hui, il ne l'est plus du tout.
06:16On l'a vu notamment avec les dernières déclarations de Trump sur le diesel, etc.
06:21On se fait aussi tirer dans le dos de la part des Américains.
06:25Donc, il n'y a plus de camps unis.
06:26La guerre froide, c'était vraiment bloc contre bloc.
06:28Là, il y a trois blocs.
06:29Le bloc américain, le bloc européen, et le bloc dit russe ou pro-russe,
06:35entraînant aussi derrière lui les BRICS, le sud global, etc.
06:38Donc, les choses sont beaucoup plus compliquées, finalement, qu'il y a 30 ans.
06:41Est-ce que, Pierre Gatineau, on peut dire que cette période que nous vivons aujourd'hui extrêmement trouble, extrêmement grise,
06:47qui n'est pas une période de guerre déclarée...
06:49Alors, certes, il y a un front au Moyen-Orient, certes, il y a un front en Ukraine,
06:54mais l'Europe n'est pas en guerre.
06:56C'est, comment dire, la zone d'épanouissement parfaite de l'espionnage.
07:01Exactement.
07:02C'est que vous n'êtes pas en guerre, vous n'êtes plus en paix.
07:05Et dans ce demi-monde-là, c'est effectivement dans cet univers-là que les espions performent le plus.
07:12Surtout qu'on est, on parlait de retour de la guerre froide, où je préfère le choc des empires,
07:17parce qu'il y a quand même beaucoup d'acteurs très nationalistes avec beaucoup d'agendas différents,
07:21mais beaucoup d'acteurs nucléaires aussi.
07:23Donc, c'est des gens, vous n'allez pas rentrer en guerre frontale contre eux volontairement.
07:27D'ailleurs, dans les...
07:28Vu que vous ne pouvez pas faire la guerre, mais vous ne pouvez pas être en paix,
07:30globalement, il faut pouvoir agir clandestinement au maximum.
07:33Mais alors, qu'est-ce qu'apportent les espions que les militaires et que les diplomates n'apportent pas ?
07:38Parce que les diplomates et les militaires s'agitent dans tous les sens en ce moment.
07:41Fondamentalement, la clandestinité.
07:42C'est-à-dire que soit c'est pour récupérer de l'information comme vous pouvez de puissance nucléaire,
07:47vous n'allez pas attaquer ou autre,
07:48et aussi agir sur le terrain de manière pareille,
07:52essayer d'avoir de l'influence aussi, on en parlait.
07:54Enfin, qui fait de la contre-ingérence fait de l'ingérence.
07:57C'est quand même toujours une pièce qui a deux faces.
08:00Et donc, en gros, en permanence, vous allez essayer d'avoir un effet sur l'adversaire
08:04dont vous pouvez estimer qu'il ne serait pas pertinent d'attaquer en France.
08:08Et Vincent Crozet, c'est pour ça que les budgets de l'espionnage en France,
08:12du renseignement, ont été renforcés ?
08:14Oui, notamment celui de la DGSE, sous le contrôle de Pierre.
08:19Donc 20% en plus pour l'exercice normalement 2027,
08:22avec, passant de 1 milliard 100 millions à 1 milliard 400 millions,
08:26c'est considérable.
08:27Je pense que dans le domaine de la défense, des armées, etc.,
08:30et de la DGSE en particulier, c'est une première,
08:33signifiant donc un recrutement beaucoup plus ambitieux encore qu'il ne l'est.
08:39Et puis également, il faut aussi s'aligner dans la course technologique avec nos compétiteurs.
08:43Alors, on va en parler de la course technologique dans un instant,
08:46mais vous qui êtes un ancien de ce métier,
08:49où se situe l'espion entre le diplomate et le militaire ?
08:52C'est la question qu'on se pose là, en ce moment.
08:54Comme Pierre l'a dit, c'est d'aller chercher justement là où le diplomate et le militaire
08:58ne peuvent pas trouver du renseignement.
09:00Il faut, à l'heure actuelle, la DGSE, sous l'autorité de Nicolas Lerner, son directeur général,
09:05se recentre sur l'espionnage brut, sur son cœur de métier.
09:08C'est-à-dire aller chercher l'information où personne ne peut la trouver.
09:13C'est le recueil de renseignements à fin de décision pour les plus hautes autorités.
09:18C'est surtout ça l'espionnage et le renseignement.
09:20Alors Pierre Gatineau, ça signifie qu'on a encore besoin d'un espion,
09:24pardonnez-moi le cliché, avec un Borsalino, un impair grillé
09:29et qui lit son journal dans un lobby d'hôtel,
09:31à l'heure où tout est attaque, cyberattaque, hacker, espionnage numérique et technologique ?
09:41Oui, le meilleur exemple, je reprendrai le déclenchement de la guerre en Ukraine.
09:47Vous pouvez avoir toutes les technologies du monde, des images de satellites espions,
09:52vous pouvez avoir toutes les interceptions de l'ordre de bataille des troupes russes et autres.
09:56Si vous n'avez à un moment pas quelqu'un capable de connaître les intentions réelles,
10:01vous pouvez vous gourer à la fin et dire que la Russie n'attaquera pas.
10:04Donc en fait, toute composante de l'espionnage a une limite à un moment.
10:10Et effectivement, d'essayer d'avoir le plus possible des gens dans la place
10:14ou le plus proche possible du Kremlin, en l'occurrence,
10:18ou de la présidence chinoise ou autre, effectivement vous garantit...
10:21Donc on a encore besoin d'êtres humains.
10:23Notamment un renseignement d'intention.
10:24D'intention.
10:25Mais ça veut dire qu'aujourd'hui, la personne en borsalino, c'est plus que derrière elle,
10:29effectivement, elle va être connectée à des outils de fusion de renseignements,
10:33à des capacités d'imagerie, de positionnement GPS ou autre,
10:37qui en fait, c'est plutôt le borsalino, mais c'est l'espion 2.0.
10:41C'est-à-dire que vous avez toujours besoin d'humains,
10:42mais fusionné presque avec la machine.
10:45Oui, Vincent Crouzet, vous diriez...
10:46Oui, il faut équilibrer le renseignement humain avec le renseignement technologique.
10:49C'est cette balance qui compte énormément.
10:52Mais vous dites la même chose,
10:53le renseignement technologique n'a pas fait disparaître l'utilité
10:58d'avoir des espions sous couverture.
11:01Non, parce que le renseignement technologique,
11:02Sonia, il ne va pas rentrer dans la tête du président Xi
11:04ou de Vladimir Poutine ou de Donald Trump.
11:07Donc on va avoir besoin de quelqu'un qui va nous informer
11:09sur les intentions, sur les futures décisions qui vont être prises,
11:13éventuellement sur l'état de santé du dirigeant, etc.
11:16Et ça, ça ne peut être que le renseignement humain.
11:18Et ce renseignement humain, il va reprendre de la place.
11:21Pourquoi ? Parce que la technologie...
11:22Là, aujourd'hui, dans la période qu'on vit.
11:23Par exemple, pour transmettre un message,
11:25un jeune agent aujourd'hui, à l'autre bout du monde,
11:27et je pense à nos jeunes agents de la DGSE,
11:31qui sont un peu partout dans le monde
11:32et qui garantissent notre paix et notre sécurité,
11:34il ne peut pas transmettre comme ça immédiatement.
11:36Il va devoir suivre un protocole de sécurité extrêmement strict.
11:39Et la manière la plus simple de transmettre un renseignement
11:42de manière sécure, de manière sécurisée,
11:45c'est de vive voix.
11:46Donc il va souvent attendre son retour à Paris
11:49pour transmettre à son référent, à son officier traitant,
11:52pour être sûr que son message ne soit pas intercepté.
11:55Alors si je retiens bien, oui, c'est le retour de la guerre froide.
11:58Oui, les espions sont plus nombreux et plus utiles que jamais.
12:02Les espions, bien humains, sous couverture.
12:05Et les anciens n'ont qu'à bien se tenir,
12:07si je vous ai bien compris, Pierre Guettino,
12:10parce que les anciens espions sont quand même
12:12plus sous surveillance que jamais, c'est ça ?
12:14J'ai bien résumé.
12:15Oui, c'est ça.
12:16Oui, mais on va dire que c'est plutôt
12:17que quand il y avait moins de menaces stratégiques,
12:19globalement, vous pouviez un peu lâcher la bride.
12:22Voilà.
12:23Il ne faut jamais oublier que la fin de la guerre froide,
12:25ça a été la démobilisation de milliers d'espions
12:27en Occident et à l'Est aussi.
12:30Donc il y a eu des milliers de gens
12:31qui sont retrouvés sur le marché du travail
12:33qui savaient faire qu'une chose s'est renseignée.
12:34Donc ils ont continué à le faire dans le privé.
12:36Là, le retour des menaces stratégiques
12:37fait qu'effectivement, on resserre la vis.
12:39Vous savez quoi ?
12:40Je pense que ça promet aussi
12:41un renouveau de la fiction qui va avec,
12:43du polar, du thriller, du cinéma et du roman.
12:46Merci à tous les deux,
12:47Vincent Crouzet et Pierre Guettino.
12:49Merci beaucoup.
12:49Merci beaucoup.

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