- il y a 16 heures
Alors que la Cour de cassation doit se prononcer le 30 septembre sur l’extradition en Allemagne du militant antifasciste albanais Rexhino « Gino » Abazaj, ses soutiens ont souligné, mercredi 16 septembre, lors d’une conférence de presse à Paris, l’importance de la décision à venir. « Extrader Gino, ce serait le livrer à la vengeance de la Hongrie », a résumé l’écrivain Éric Vuillard.
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NewsTranscription
00:00Nous accueillons aujourd'hui l'écrivain Eric Vuillard pour évoquer la situation du militant antifasciste albanais Rikshino Abazaj, dit Gino.
00:10Gino est accusé par la Hongrie de violence commise lors du jour de l'honneur, l'un des plus grands
00:16rassemblements de néo-nazis en Europe, tenu en l'occurrence en février 2023.
00:22Depuis, la Hongrie réclame son extradition à la France où il est réfugié. L'an dernier, la justice française a
00:29refusé cette extradition au motif que les garanties d'un procès équitable, notamment pour Gino, n'étaient pas réunies.
00:36Mais l'Allemagne a alors joué le rôle de béquille de la Hongrie d'une certaine façon et a à
00:41son tour réclamé l'extradition de Gino au titre que certaines victimes, entre guillemets, étaient de nationalité allemande.
00:47Contre toute attente, la justice française a validé cette demande-là d'extradition en août dernier.
00:55Un recours devant la cour de cassation a été déposé et celle-ci doit se prononcer ce mercredi 30 septembre.
01:01Vendredi, l'Humanité a publié une tribune à laquelle vous avez œuvré, Éric Vuillard, signé par plusieurs centaines de personnalités,
01:10des cinéastes, des écrivains, des philosophes de France,
01:13d'Italie ou d'Allemagne, qui invitent la France à refuser cette extradition vers l'Allemagne.
01:19Alors, pourquoi cette mobilisation, Éric Vuillard, pourquoi elle est importante aujourd'hui ?
01:27Il y a plusieurs raisons.
01:28Tout d'abord, il y a toujours, comment dire, on part en l'occurrence de l'individuel pour aller vers
01:34le général.
01:36Il y a une exigence de justice pour Réginois-Basage et évidemment, un peu plus largement, pour ses autres camarades,
01:43qui soit, comme Mayaté, sont déjà en Hongrie incarcérés, soit sont menacés d'être remis à la Hongrie.
01:51Puisque la justice, au fond, sa différence avec peut-être d'autres notions, c'est qu'elle démarre le plus
01:56souvent par un cas, une personne.
01:58Donc, il y a des raisons, évidemment, plus larges aussi, qui sont celles d'un contexte, d'un contexte que
02:07tout le monde connaît,
02:07qui est un contexte inquiétant, mais qui n'est pas seulement le contexte récent.
02:12En réalité, le mandat d'arrêt européen, puisqu'il s'agit de ça, la démission d'un mandat d'arrêt
02:17européen,
02:17par d'abord la Hongrie, puis maintenant par l'Allemagne,
02:20c'est une procédure qui est née en 2004 et qui est née dans un contexte très différent.
02:27Le droit n'est pas seulement une procédure froide, détachée du contexte politique.
02:31Elle était dans un contexte où on pouvait imaginer, espérer,
02:36qu'il y ait une convergence des pays européens vers davantage de liberté publique.
02:41C'était sur le fond de cet espoir-là que le mandat d'arrêt européen a été adopté,
02:47de façon à ce que la naissance de l'espace commun ouvert en Europe
02:51n'aboutisse pas à une sorte d'impunité des criminels.
02:54C'était l'idée.
02:55Le problème, c'est qu'il n'y a pas du tout eu cette convergence qui était.
02:58Au contraire, un certain nombre d'États, comme la Slovénie, la Roumanie et la Hongrie,
03:03au premier chef, se sont avérés devenir de plus en plus autoritaires.
03:07Et même au sein de ce qu'on appelle les démocraties libérales,
03:10on a vu également un modèle plus répressif se mettre en place
03:14et les droits fondamentaux aussi être à mesure contrariés, diminués et reculés.
03:21En tout cas, on peut constater une érosion.
03:24Donc c'est dans ce contexte large et puis dans un contexte récent plus inquiétant
03:28où l'antifascisme, un petit peu partout en Europe, se trouve être criminalisé
03:35à un moment où, justement, l'extrême droite, non seulement arrive au pouvoir un petit peu partout,
03:43mais manifeste, même dans les pays où elle n'est pas encore,
03:50une présence de plus en plus forte, disons, dans les appareils d'État.
03:55Donc c'est dans ce contexte-là qu'il est important de se mobiliser autour de l'affaire de Président
04:00Macron.
04:00Oui, on assiste à une sorte d'inversion des valeurs.
04:04On sait que les États-Unis de Donald Trump et la Hongrie considèrent aujourd'hui
04:09le mouvement antifa comme un mouvement terroriste.
04:13Ça change tout aussi du point de vue du droit ?
04:17Oui, alors il y a deux choses.
04:19Il y a le fait qu'en Hongrie, dès lors que les antifascistes appartiennent même à un groupe informel,
04:26c'est-à-dire des manifestants, ils sont considérés comme appartenant à une organisation criminelle.
04:31On le voit, ça a plusieurs conséquences.
04:34La première, c'est que c'est une expression qui fait peur à tout le monde.
04:37Si on vous dit qu'on a arrêté quelqu'un parce qu'il appartient à une organisation criminelle,
04:41évidemment, vous êtes moins enclin à le défendre.
04:43Ça vient dissimuler, en réalité, la banalité des faits qui sont reprochés,
04:48c'est-à-dire des coups et blessures.
04:51Et en l'occurrence, là, ce sont des coups et blessures ayant entraîné moins de huit jours qu'il était.
04:56Donc des violences vraiment légères, en l'occurrence, en tout cas avec des conséquences très légères.
05:02Alors, de ce point, c'est ce qu'on appelle une surqualification juridique.
05:06Et une surqualification juridique, ça permet de requérir des peines très lourdes.
05:11En l'occurrence, ça permet d'aller jusqu'à 24 ans de prison.
05:15Et de surcroît, ça a aussi des effets sur l'administration de la preuve.
05:20C'est-à-dire qu'on est moins exigeant dans le cadre de qualification de ce genre,
05:24avec la façon dont les preuves doivent être administrées et dont la culpabilité doit être établie.
05:29– Alors oui, c'est aussi pour cette raison que la France avait dans un premier temps refusé l'extradition
05:36de Gino vers la Hongrie.
05:38Il y avait des risques, des risques sur le procès équitable, des risques pour ces conditions de détention.
05:44Elle a donc fait un choix différent en appel en août dernier pour l'Allemagne.
05:51Sauf qu'en réalité, ce dossier, c'est sur la base d'une enquête hongroise qui l'est construite.
05:57Donc pour vous, pour tous ceux qui soutiennent Gino,
06:00l'extradition vers l'Allemagne ne serait pas plus justifiée que l'extradition vers la Hongrie.
06:06– Oui, tout à fait. En fait, c'est un point qui mérite quelques développements.
06:09Tout d'abord, en réalité, avant la décision de la Cour d'appel,
06:13il y avait eu ce qu'on appelle une demande de complément d'information par les avocats à l'Allemagne.
06:18Ce complément d'information, dans un premier temps, le procureur de Parquet a fait,
06:24c'est pourvu en cassation contre cette demande.
06:26Ce qui est en soi curieux, si vous voulez, puisqu'une demande d'information,
06:30c'est pour clarifier, là en l'occurrence, pour clarifier quelque chose d'important,
06:34à savoir, est-ce que cette demande de l'Allemagne visait les mêmes faits
06:37que le mandat d'arrêt européen hongrois, et surtout, est-ce que l'enquête avait été hongroise ou non ?
06:43Et donc ce n'est pas un fait inessentiel pour pouvoir juger ensuite de l'affaire.
06:47Or, donc la Cour de cassation, Dieu merci, avait rejeté ce pourvoi du Parquet.
06:55Mais ensuite, cette demande d'information a été faite à l'Allemagne,
06:59et il faut que je vous lise même la réponse, une toute petite partie de la réponse de l'Allemagne.
07:04L'Allemagne répond à la question de l'enquête que vous posez.
07:06La procédure d'enquête hongroise n'a été ni transmise par les autorités hongroises,
07:14ni effectuée par les autorités allemandes.
07:17L'échange d'informations entre les autorités judiciaires allemandes et hongroises
07:21a eu lieu dans le cadre de décisions d'enquête européennes.
07:26Alors là, on voit bien qu'on a du mal à comprendre.
07:28C'est quoi une décision d'enquête européenne ?
07:31C'est même plus flou, puisque vous voyez bien que le début,
07:34la procédure d'enquête hongroise n'a été ni transmise,
07:37donc il y a eu une procédure, mais elle n'a pas été transmise par les autorités hongroises,
07:41et elle n'a pas été effectuée par l'Allemagne.
07:43Alors on ne sait plus qui l'a effectuée.
07:45Vous voyez, c'est une phrase qu'on peut dire à l'ambité ou spécieuse.
07:48C'est ce qu'on appelle un profilisme.
07:50Et elle aboutit à cette expression juridique,
07:56qui est qu'en réalité c'est une décision d'enquête européenne.
08:00Qu'est-ce que ça signifie ?
08:01En réalité, ce mot « décision d'enquête européenne »
08:04qui semble toucher tout à coup ni l'Allemagne ni la Hongrie,
08:07est une expression qui vise à blanchir la véritable procédure,
08:11c'est-à-dire à la dissimuler, à la camoufler.
08:13Puisque bien évidemment, qu'est-ce que c'est qu'une décision d'enquête européenne ?
08:18C'est lorsque un État, une justice, en l'occurrence ici la justice allemande,
08:22a demandé à la police d'un autre État, en l'occurrence ici la police de Viktor Orban,
08:27d'effectuer des actes d'enquête.
08:29Donc il s'agit bel et bien d'une enquête hongrois.
08:32C'est donc seulement essayer de façon schizophrénique,
08:37ils ont de donner d'autres mots qui permettent de dissimuler les choses.
08:41C'est donc une façon tout à fait kafkaïenne de la part de la justice allemande de répondre.
08:48Il est vraiment terrible au fond que la justice française ait repris une telle explication à son compte, momentanément.
08:57– Oui, on espère que ça ne sera pas le cas et que ça sera cassé ce mercredi.
09:03Vous vouliez ajouter quelque chose ?
09:03– Pardonnez-moi, j'ai un point de contexte général qui est important.
09:07C'est que le mandat d'arrêt européen émis par l'Allemagne,
09:13l'a été aussitôt après que la France a refusé sa remise à l'envée.
09:17On peut donc dire qu'il y a une coordination des deux justices qui est évidente par la simultanéité,
09:22mais pas seulement puisque la Cour de la peine de Paris reconnaît en fait cette collaboration.
09:26Ce qui est donc curieuse en soi aussi.
09:28Et l'autre point, c'est que tout ça se fait sur fond d'une collaboration économique et politique très
09:33large
09:33entre l'Allemagne et la Hongrie et très ancienne.
09:35Il faut savoir que la plupart des grandes usines allemandes de construction automobile sont en Hongrie,
09:40qu'une grande partie, enfin que la Hongrie est un très bon client pour l'industrie militaire allemande aussi,
09:45et puis que par ailleurs, l'Allemagne depuis Merkel a maintenant amorti au fond les sanctions
09:52dont le régime d'Orban, enfin que le régime d'Orban aurait dû subir.
09:56On voit donc que c'est sur ce fond-là que l'Allemagne tout à coup se fait finalement le
10:01supplétif de la Hongrie.
10:04Et il y a des exemples, vous l'aviez évoqué, le cas de cette militante Mayaté
10:07qui a été extradée d'Allemagne vers la Hongrie et qui a subi un premier verdict de 8 ans de
10:13prison
10:14et subit aussi des conditions de détention très dures.
10:18C'est un point très important puisque c'est un point qui montre,
10:22que l'Allemagne est prête à sacrifier ses propres citoyens,
10:27puisque Mayaté est une citoyenne allemande.
10:30Et elle a été renvoyée à l'époque d'Orban en Hongrie.
10:35Ce que la France a donc refusé de faire, ce que la Cour d'appel a refusé de faire,
10:39l'Allemagne l'a fait.
10:40Il est donc d'autant plus curieux que la Cour d'appel accepte maintenant
10:43de remettre Réginaud à Basage à l'Allemagne,
10:46qui pourrait tout à fait elle-même le remettre à l'Allemagne.
10:48Oui, car on ne sait même pas, en fait, il se peut que Gino ait été jugé en son absence
10:54en Hongrie.
10:55On n'a pas de certitude sur le fait que ça n'ait pas eu lieu.
10:59Et donc la Hongrie pourrait tout à fait demander à l'Allemagne l'extradition de Gino,
11:05s'il était renvoyé en Allemagne.
11:07Quelles sont les options sur la table ce mercredi ?
11:12Quelles sont les possibilités que la Cour de cassation pourrait décider ?
11:19Ça peut être cassé cette décision ?
11:21Est-ce que ça peut être en référé à une autre instance ?
11:25Oui, l'essentiel.
11:26Alors, si elle ne cassait pas, la décision viendrait exécutoire.
11:30Et donc ce serait dramatique, puisque ça signifierait que c'est très important
11:36que les juges reculent sur leurs propres attributions,
11:42puisqu'il s'agit de leur contrôle, en fait.
11:45Ça signifierait que les juges nous disent,
11:47eh bien, quand une enquête est effectuée par un pays autoritaire,
11:52mais que la justice qui va rendre sa décision sur la base de cette enquête
11:56et celle d'un pays, disons, qu'on juge libéral, conforme aux droits fondamentaux,
12:00eh bien, nous remettons sans contrôler l'enquête initiale,
12:04sans nous soucier de l'enquête initiale.
12:06C'est donc une façon d'abdiquer, au fond, un certain nombre de droits.
12:11Or, ce qui est important, c'est que ce ne sont pas des affaires seulement techniques et juridiques.
12:15Ces droits-là, ce sont les droits du peuple.
12:17En fait, ils sont délégués aux juges.
12:19Les juges ont un droit de contrôle sur un certain nombre de décisions, de faits, etc.,
12:25en vertu d'une délégation de pouvoir.
12:27C'est non pas seulement une question technique où on se dirait
12:30« ce sont des décisions européennes et non pas une enquête en droit,
12:33ça n'est pas la même chose, et donc non ».
12:34Non, il s'agit surtout, vu que le droit n'est pas seulement une technique froide,
12:39mais dans le contexte qu'on décrivait au départ,
12:41c'est-à-dire dans un contexte de menaces, tout de même d'extrême droite,
12:45de montée, en tout cas, des périls, et puis surtout d'érosion des droits fondamentaux,
12:50pour les juges de les protéger.
12:51Et leur contrôle, à l'heure où on parle de gouvernement des juges pour les accuser,
12:55est au contraire une institution, enfin, comment dire, un mécanisme qu'il faut préserver.
13:03À un moment où les droits s'érodent, les juges ne peuvent pas sacrifier leurs propres prérogatives.
13:09Vous voyez, donc ça, c'est un point important.
13:11Et donc, l'autre hypothèse, évidemment, il y en a sans doute d'autres techniquement,
13:15le droit à cette vertu, qu'au dernier moment, ça pourçoit qu'il y avait toujours plus de possibilités qu
13:19'on imaginait,
13:19mais la seconde serait qu'il casse et qu'il renvoie devant une autre cour d'appel,
13:23qui, elle, prenne une décision, cette fois-ci, sanitaire.
13:26On aura normalement l'information ce mercredi.
13:30Un meeting est d'ailleurs organisé par le comité Solidarité Budapest,
13:36mercredi à partir de 18h30 à la Bourse du Travail,
13:39avec de nombreux intervenants, Françoise Vergès, Salah Amouri, Amal Ben-Tounsi,
13:46le député Thomas Porte, entre autres, l'auteur de bande dessinée Zéro Calcaire,
13:51et aussi, qui sera présent.
13:53Voilà, donc ce sera l'occasion de faire le point sur cette affaire,
13:57en espérant qu'on aura une décision qui va dans le bon sens, cette fois.
14:01Merci beaucoup, Éric Vuillard, de nous avoir éclairés sur cette affaire,
14:07qui mérite qu'on se mobilise.
14:09On retrouve donc la tribune que j'évoquais au début de ce stream
14:14sur notre site internet humanité.fr,
14:18et puis beaucoup de papiers sur cette affaire,
14:21parce que l'humanité est présente là-dessus.
14:22Merci beaucoup.