- il y a 1 semaine
Dernière secousse en date dans le séisme en cours dans le monde de l’édition : mardi 14 avril à midi, Olivier Nora, patron des éditions Grasset, a été brutalement licencié par Vincent Bolloré, propriétaire du groupe Hachette Livre. La méthode confirme, s’il en était besoin, l’autoritarisme du milliardaire breton et son cap à l’extrême droite toutes. Entretien avec le journaliste et écrivain français Sorj Chalandon pour comprendre tous les enjeux.
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0:00 Intro
0:53 Pourquoi Sorj Chalandon quitte les éditions Grasset
2:25 Les raisons de l'éviction d'Olivier Nora
5:45 Qui sont les auteurs qui quittent les éditions Grasset ?
9:53 La question des droits d'auteur
14:03 Qui est Olivier Nora ?
16:11 Quelle suite ?
17:47 Outro
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0:53 Pourquoi Sorj Chalandon quitte les éditions Grasset
2:25 Les raisons de l'éviction d'Olivier Nora
5:45 Qui sont les auteurs qui quittent les éditions Grasset ?
9:53 La question des droits d'auteur
14:03 Qui est Olivier Nora ?
16:11 Quelle suite ?
17:47 Outro
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NewsTranscription
00:01En 2023, Hachet Livre est racheté par le groupe Vivendi, appartenant au milliardaire d'extrême droite Vincent Bolloré.
00:07Depuis, son interventionnisme dans les maisons d'édition s'était limité à Fayard.
00:11En juin 2024, il nomme Lise Beul, l'ancienne éditrice d'Éric Zemmour à sa tête.
00:16Jusque là, les autres maisons restaient relativement indépendantes, notamment grâce à des capitaines qui tenaient la barre.
00:21Mais mardi 14 avril, c'est l'éviction d'Olivier Nora, PDG des éditions Grasset depuis 26 ans, qui suscite
00:28l'indignation de ses auteurs.
00:30Plusieurs d'entre eux, 170 en tout, ont annoncé mercredi soir quitter cette maison.
00:34On accueille aujourd'hui Sorge Chalandon, qui est l'un d'entre eux.
00:39Donc bonjour.
00:40Bonjour.
00:41Alors, juste je vais vous reprendre sur un mot.
00:42On n'était pas relativement indépendants, nous étions indépendants chez Grasset.
00:46Le mot relativement est en trou, véritablement.
00:49D'accord.
00:50Alors, on va avoir l'occasion d'en parler plus tard.
00:53Donc, Sorge Chalandon, vous avez publié 11 livres aux éditions Grasset, si je ne me trompe pas.
00:5812, dont le dernier en date, le livre de Kels, qui est sorti à la dernière entrée littéraire.
01:04Pourquoi est-ce que vous avez décidé de partir ?
01:08Alors, je pense que la réponse est dans la question.
01:15Le jour où Bolloré a repris Hachette, dans les salons du livre, dans les rencontres avec les lecteurs, partout,
01:23on tombait toujours sur des gens qui nous disaient « tu es chez Bolloré, c'est dégueulasse ».
01:27Et on répondait « non, je ne suis pas Bolloré, je suis chez Grasset ».
01:30Et mon patron, ce n'est pas Bolloré, mon patron, c'est Olivier Nora.
01:33Et je terminais toujours, mais toujours, parce que c'est devenu un systématisme.
01:37Comme la question est « c'est dégueulasse que tu restes chez Bolloré », le systématisme était dans la réponse.
01:41Je disais « si on touche un seul cheveu d'Olivier Nora, si Bolloré touche un seul cheveu d'Olivier
01:46Nora, je m'en irai ».
01:48Je crois qu'il a touché un cheveu d'Olivier Nora, là, je pense.
01:50D'accord ?
01:51Donc, dès que j'ai appris que Bolloré était viré, la moindre des choses, en plus, viré d'une façon
01:55absolument dégueulasse, brutale,
01:57comme on vire un laquais au 19e siècle.
01:59Et quand j'ai appris que Bolloré avait viré mon chef, mon éditeur, Olivier Nora, en qui je fais confiance
02:06depuis 20 ans,
02:07la moindre des choses, c'était que simplement que je m'en aille.
02:09Et je trouvais qu'au lieu de faire de longs textes, parce que moi, j'étais contre qu'il y
02:14ait un long texte explicatif sur qui est Bolloré, etc.
02:16On sait tout ça.
02:17La seule réponse brutale à la brutalité du licenciement, c'était « je me casse, désormais, Graciel, ce sera sans
02:22moi, sans moi, M. Bolloré ».
02:24D'accord. Est-ce que vous pouvez un peu préciser pour nos auditeurs qui n'auraient peut-être pas suivi
02:30l'affaire,
02:31qu'est-ce qui a conduit à l'éviction d'Olivier Nora ?
02:33Je ne sais pas. Je ne sais pas, il y a plusieurs thèmes.
02:37Olivier Nora aurait refusé, parce que j'adore ce qui se passe avec Nora et Graciel en ce moment,
02:45c'est un peu ce qui se passe avec le canal, le détroit d'Hormuz.
02:47Il y a plein de sachants qui arrivent, qui discutent, qui pensent que moi, je ne pense pas.
02:51Moi, je ne parle que lorsque je sais.
02:53Il y avait plusieurs raisons avancées, je ne sais pas quelle est la bonne.
02:57Il y avait « Boilem Sans Salle » qui est arrivé, qui a été imposé à Olivier Nora,
03:01mais ça s'est passé plutôt bien, je pense, entre les deux hommes.
03:04En revanche, Olivier Nora ne voulait pas éditer « Boilem Sans Salle » à la rentrée littéraire,
03:09ni en juin, ce qui avait été proposé par Boilem Sans Salle,
03:15mais l'éditer après la rentrée à l'automne,
03:19ce qui a été refusé par Boilem manifestement et refusé par Bolloré aussi, première chose.
03:25Deuxième chose, Olivier Nora a refusé d'éditer un livre de l'éditeur d'Éric Zemmour.
03:34Alors, il a refusé.
03:35C'est-à-dire que vous avez un chef d'entreprise qui s'appelle Olivier Nora,
03:38qui est indépendant, au point de refuser au grand mania, au ticoune de Hachette.
03:44Quand on lui impose un truc, Olivier Nora dit non.
03:47Il savait que ça ne durerait pas longtemps, ça a duré trois ans, je trouve ça déjà énorme,
03:53mais il savait qu'un jour il y aura un clash, le clash a eu lieu,
03:56et lorsque ce clash a lieu, je ne pense pas que ça serait aussi rapide, aussi violent,
04:00aussi dur et surtout aussi brutal, mais aussi vulgaire.
04:04Je trouve ça extrêmement vulgaire ce qui vient de se passer,
04:06d'autant que le successeur d'Olivier Nora, dont je n'ai même pas retenu le nom,
04:09je sais qu'il est composé de deux prénoms, ce qui n'est jamais bon,
04:13le successeur d'Olivier Nora a été nommé le jour même.
04:16Il n'y a même pas eu la décence d'attendre une journée pour faire croire qu'il y avait
04:21des discussions,
04:22rien du tout.
04:23Ce qu'il a dit, en plus c'est une phrase qui est monstrueuse,
04:26il a dit « débarrassez-moi de ce con ».
04:28Olivier Nora est un con ?
04:29C'est ça, M. Bolloré ?
04:31Quand on pense ça, quand on remplace ce prince, c'est un prince de l'édition,
04:35quand on remplace ce prince par quelqu'un, je ne sais même pas qui c'est,
04:38je ne sais pas d'où il vient, ce que je sais, c'est qu'il ne connaît pas l
04:40'édition
04:41et qu'il ne connaît pas les livres, quand on le remplace par cet homme-là,
04:43la moindre des choses, c'est de claquer la porte,
04:46alors soit on le claque en faisant du bruit, soit on claque sans faire de bruit,
04:49mais moi je ne pouvais pas rester dans les parages.
04:51Et Dieu sait que j'aime cette maison, Dieu sait qu'elle m'a aidé,
04:54Dieu sait qu'elle m'a aimé, Dieu sait qu'elle m'a porté,
04:59maintenant depuis 20 ans et depuis 12 livres, mais ce n'est plus possible.
05:04Justement, vous avez mentionné tout à l'heure l'affaire qui a eu lieu
05:08avec Boilem sans salme, le fait qu'il était imposé aux éditions Grasset,
05:14c'est pour ça que je m'étais permise d'ailleurs en introduction de dire
05:17qu'il y avait une relative indépendance, parce qu'il y avait quand même
05:20des tentatives de la part de Bolloré d'imposer certaines décisions.
05:23C'est la première fois, c'est-à-dire qu'à ma connaissance,
05:27il y a une relative indépendance, il y aurait eu une relative indépendance
05:30s'ils avaient été, si Boilem sans sal avait été imposé et que lui en aura,
05:35et dit oui, il n'a pas dit oui.
05:37Donc c'est une indépendance totale, et la preuve de l'indépendance,
05:41c'est le fait qu'il soit licencié et que nous on démissionne.
05:43Ça c'est la preuve absolue de l'indépendance.
05:45Et justement, vous partez, mais vous ne partez pas seul,
05:48il y a 170 autres auteurs des éditions Grasset qui ont décidé d'annoncer leur départ.
05:55Comment ça s'est passé ? Vous êtes concertés pour tous partir en même temps ?
05:59Alors d'abord, je suis très surpris par le chiffre.
06:01Je pensais qu'il y aurait des gens qui partiraient,
06:04parce qu'on a confiance dans cette maison d'édition,
06:07on a confiance dans cet homme,
06:08et on n'a pas confiance dans ce qui va arriver.
06:11Donc je pensais qu'il y aurait un petit groupe comme ça qui partirait.
06:15Et en fait, j'ai été extrêmement surpris par le nombre.
06:19Malheureusement, j'étais à Dublin.
06:20Je n'étais pas à Paris, et quand je suis arrivé à l'aéroport,
06:23j'ai vu une trentaine d'appels en absence.
06:26C'est comme ça que j'ai appris que Olivier avait été viré.
06:31Et tout de suite, j'ai demandé ce qui se passait,
06:35et j'ai appris qu'il y avait une boucle WhatsApp.
06:38Et là, j'ai vu qu'il y avait une boucle avec beaucoup de gens,
06:40beaucoup trop de gens, je pense,
06:42parce que ce sont inscrits dans cette boucle des journalistes,
06:45des espions, je pense, des résistants de la 25e heure, enfin bon, bref.
06:49Et sur cette boucle, il y a des gens qui ont décidé.
06:53Ce sont des filles, notamment, ce sont surtout des filles qui ont pris les choses en main.
07:01C'est Sarah Chiche, c'est Valérie Spingora, c'est Anne Berrest,
07:07qui ont proposé d'abord qu'on se mette tous ensemble.
07:11Je n'ai pas cru, c'est bizarre, je n'ai pas cru qu'Alain Minc allait pouvoir signer
07:19avec des gens qui sont plutôt classés à gauche,
07:22et que ces mêmes gens signeraient la même pétition et le même texte commun.
07:26En tout cas, ce texte a enflé d'heure en heure,
07:29et j'étais extrêmement fier, j'étais extrêmement fier que tous ces gens-là,
07:33alors ce n'est pas qu'ils disent qu'ils partent, c'est qu'ils partent,
07:36parce que j'espère que personne qui a signé restera, parce que je n'aime pas les traits.
07:41En tout cas, ça a pris de l'ampleur d'heure en heure,
07:47jusqu'à ce qu'il y ait deux textes qui ont été mis en place.
07:50Premier texte, dire brutalement, on s'en va,
07:54ce qui a été fait à Algué Nora n'est pas juste,
07:56n'est absolument dégueulasse, on ne reste pas.
07:59Et deuxième texte, qui pour moi est plus compliqué,
08:01mais j'ai signé quand même, finalement, je ne voulais pas le signer au début,
08:03c'est un texte pour demander pourquoi est-ce qu'il n'y a pas un droit de retrait
08:09chez les auteurs, comme chez les journalistes,
08:12une clause de conscience qui dit, puisque ma maison d'édition a changé d'orientation,
08:17je veux partir avec des indemnités, ou surtout avec mes droits.
08:21Ça, c'est plus compliqué, je trouve, à gérer.
08:24Mais en tout cas, c'est comme ça, c'est avec cette boucle Internet
08:27que les gens se sont mis d'accord.
08:29Malheureusement, je n'étais pas là, mais il y a eu une réunion
08:32qui s'est déroulée dans un restaurant où tout était mis en place.
08:37Mais je suis extrêmement content parce que je ne voyais pas.
08:40Ce qui est formidable chez Grasset, lorsque je lis la presse d'extra-de-droite,
08:43lorsque je lis la fachosphère, qui parle comme des petits rats luisants de haine,
08:49qui parle de ces bobos gauchistes qui sont en train de pleurer aux flores,
08:53d'abord un, c'est dégueulasse, et s'ils avaient lu Grasset,
08:56s'ils avaient lu ce que Grasset publie, ils auraient vu que chez Grasset,
09:00il y a des gens de gauche, il y a des gens de droite, il y a des sociodémocrates,
09:02et il n'y a pas de rapport entre tous ces gens.
09:05Le seul rapport qu'il y avait entre nous, c'est l'indépendance de cette maison d'édition
09:08et la beauté éditoriale et le courage éditorial d'Olivier Nora.
09:13Donc, tous ces gens-là ont réussi, pour des raisons que je connais,
09:18mais avec des moyens que j'ignorais, ont réussi à se mettre à table ensemble.
09:21Parce que je peux vous dire qu'il y a des gens qui ont signé,
09:23qui ne s'aimaient pas, qui ne se fréquentaient pas,
09:27peut-être même qui ne se respectaient pas,
09:29et ces gens-là, le départ, le licenciement d'Olivier Nora,
09:35nous a tous remis d'accord sur un même plan.
09:37Et ce que je voulais dire aussi, c'est que ce n'est pas qu'Olivier qui a été licencié,
09:41on l'a tous été.
09:42Moi, je n'ai pas quitté Grasset, je suis licencié par M. Bolloré,
09:47exactement comme mon patron.
09:49En fait, c'est un licenciement collectif, de fait, qu'ils le veuillent ou non.
09:53Vous avez évoqué un peu la question de vos droits,
09:57justement, pour que les auditeurs se rendent compte de ce que ça représente
10:00pour un auteur de quitter sa maison d'édition.
10:03Légalement, si j'ai bien compris,
10:08vos droits sont toujours appartenants à la maison d'édition pour laquelle vous partez.
10:12Donc, même après votre mort, je crois, 70 ans après, il me semble.
10:16C'est gentil, oui.
10:18Pas pour enfoncer le couteau dans la pluie, excusez-moi.
10:20Non, je sais bien.
10:22Mais pour que l'auditeur comprenne, en fait, c'est extrêmement simple.
10:28Là, il se trouve que je suis dans une position moins délicate que d'autres
10:31parce que je n'ai rien signé.
10:32Mon habitude, c'est que dès que j'ai terminé un roman,
10:34je l'apporte à Martine Boutan, mon éditrice, puis à Olivier Nora,
10:39et je leur dis, je crois que j'ai quelque chose pour vous,
10:41c'est-à-dire pour nous, Grasset.
10:43Mais tant que je n'ai pas apporté de texte, je n'ai pas de contrat signé.
10:46C'est une fois que le texte a été accepté que mon contrat est signé.
10:50En ce moment, je n'ai pas de texte puisque mon dernier texte vient de sortir.
10:53Donc, j'ai une sorte d'indépendance absolue, d'esprit,
10:56et aussi d'indépendance légale vis-à-vis de Grasset pour partir.
11:00Sauf que j'ai douze romans qui existent avec les droits.
11:04Chez Grasset et les droits au livre de poche, je le rappelle.
11:07Et je ne sais pas ce qu'ils vont devenir, ces droits.
11:09Mais surtout, M. Bolloré, parce que sincèrement,
11:13là, on se débat tous comme de beau diable,
11:15mais il s'en fout, il s'en fout de nous, il se fout de Grasset.
11:19Il sait que le chiffre d'affaires de Grasset,
11:22dans l'opulence du chiffre d'affaires de Hachette,
11:25c'est peanuts, c'est rien du tout.
11:26Donc, je ne sais même pas s'il sait qui nous sommes,
11:29je ne sais même pas s'il sait ce que nous avons écrit,
11:31je ne sais même pas s'il nous connaît.
11:32En tout cas, moi, ce que je sais, c'est que mes droits restent chez lui.
11:36Et ce n'est pas un mot en l'air.
11:38Ça veut dire que M. Bolloré peut dire,
11:40non pas pour moi, mais pour tout le monde,
11:43ou pour ceux qui ne lui plaisent pas,
11:45il peut dire, voilà, Chalandon, par exemple, il a douze livres.
11:48Eh bien, ces livres, ils vont mourir tout doucement.
11:50Je ne les réimprime plus, je ne les vends plus à l'étranger.
11:55Je suis énormément traduit à l'étranger.
12:01Là, j'étais à Dublin pour une traduction du quatrième mur en anglais.
12:06Ben voilà, je vais laisser tomber ces livres-là,
12:08je ne vais plus les réimprimer.
12:09Je vais les laisser mourir de leur belle mort
12:11et on n'entendra plus parler.
12:13C'est-à-dire que, en fait, mes livres sont en danger de mort
12:16parce qu'ils ne m'appartiennent plus,
12:17parce qu'ils n'appartiennent plus à la maison
12:19avec laquelle j'ai signé, Grasset.
12:21Et il y a pire encore, on n'en parle pas énormément,
12:23mais pourquoi est-ce que nos livres étaient souvent mis devant,
12:27dans les relais Hachette, dans les gares, dans les aéroports ?
12:31Parce que c'était Hachette, parce que c'était Bolloré qui avait racheté.
12:35Est-ce que vous pensez vraiment que Bolloré, que Hachette,
12:38va remettre en tête de gondole les livres de petits salopards
12:43qui lui ont manqué de respect en quittant la maison d'édition ?
12:47Je ne crois pas.
12:48Donc, ça veut dire quoi ?
12:49Nos droits, c'est terminé.
12:50Nos livres écrits, peut-être qu'il peut les laisser mourir.
12:52Et même si on les sort,
12:54même si je pense notamment aux copains et aux copines
12:58qui vont sortir des livres à la rentrée littéraire,
13:00je rappelle que cette rentrée littéraire 2026 pour l'automne,
13:04comme la rentrée littéraire 2027 pour l'hiver,
13:07sont les dernières rentrées littéraires d'Olivier Nora,
13:11ce ne sont pas des rentrées littéraires du nouveau qui vient d'arriver,
13:15c'est Nora qui les a faits, Nora qui les a signés,
13:17Nora qui les a relus, Nora qui les a édités.
13:19Donc, la moindre des choses, j'en supplie,
13:21ne boyketez pas cette rentrée-là,
13:23parce que c'est un acte de résistance,
13:25le dernier acte de résistance,
13:26et les derniers livres de cette belle maison qui vont sortir.
13:30Mais si Hachette n'est pas content,
13:32si Bolloré n'est pas content,
13:34ces gens qui vont sortir à la rentrée littéraire sont nulle part,
13:38ne sont pas dans les reléages,
13:39on n'en parle pas dans la presse Hachette,
13:41on n'en parle pas dans les radios Hachette,
13:43on n'en parle pas dans les télévisions Hachette,
13:45c'est fini.
13:46Donc, en fait, quoi qu'on fasse,
13:47on est des tout petits moustiques
13:48en train de vrombir comme ça de colère et de haine,
13:53mais ça ne sert à rien,
13:54parce que l'autre, il a un bégon vert ou bégon rouge,
13:58et il peut nous étouffer quand il veut.
14:00Je m'en fous, on va piquer quand même,
14:02et ça va faire mal.
14:03L'an dernier, l'Humanité a pu interviewer Virginie Despentes,
14:06qui fait partie des signataires du licenciement forcé,
14:11enfin de votre licenciement forcé,
14:14et elle disait,
14:15oui, je conditionne le fait que je reste dans les éditions Grasset
14:19à la présence d'Olivier Nora.
14:20Et tout à l'heure, vous avez dit ça,
14:23mais pourquoi ?
14:24C'est la même chose.
14:25Qu'est-ce qu'en Olivier...
14:26Je ne sais pas que je me suis exprimé,
14:27à moi que je me sois mal exprimé,
14:30mais enfin, moi je suis un soldat,
14:32je suis dans une armée,
14:34je fais confiance dans mon officier,
14:36parce qu'il est pur, parce qu'il est honnête,
14:37et parce qu'il va nous emmener vers la victoire.
14:39Alors si tout ce que j'ai dit depuis le début,
14:40on n'a pas compris ça,
14:42je ne suis pas là pour Grasset,
14:45je suis là pour Nora,
14:46et je suis là pour Nora parce que c'est un homme intègre,
14:49parce que c'est un homme pur,
14:50parce que c'est un homme droit,
14:51et parce que ses éditions sous sa direction
14:53sont des éditions qui sont belles,
14:55qui sont honnêtes,
14:56et qui sont notre fierté.
14:58Dès qu'il s'en va, il n'y a plus rien.
14:59Il y a un titre, Grasset, rue des Saint-Père, terminé.
15:02Pour moi c'est terminé.
15:03Et j'ai une pensée extrêmement douce,
15:07extrêmement solidaire,
15:08et extrêmement attristée
15:09pour ceux qui vont être obligés de rester.
15:11Parce qu'il y a des gens qui vont être obligés de rester,
15:13des gens qui sont salariés par Grasset,
15:17il y a les attachés de presse,
15:20il y a tous ces gens qui s'occupent
15:23du commercial, de la fabrication,
15:25de nos éditions à l'étranger,
15:27des droits, etc.
15:28Nous, la chance que l'on a,
15:30si je puis dire,
15:32c'est qu'un auteur, il peut dire,
15:34ok, si c'est ça, je claque la porte.
15:35Ils ne peuvent pas, eux.
15:37Mais en tout cas, je sais que pour eux,
15:38les temps vont être extrêmement durs.
15:41Il ne faut ni les juger, ni leur…
15:43Voilà.
15:44Mais j'espère qu'on a compris pourquoi je restais.
15:48Et tous les gens ont dit la même chose.
15:50Tant qu'Olivier Nora est là,
15:52parce que c'est une armure,
15:53c'est un bouclier, c'est un glaive.
15:55Et dès qu'Olivier Nora s'en va,
15:57on est désarmé.
15:58Et moi, je n'aime pas être désarmé.
15:59Donc, cette armure, ce bouclier, ce glaire,
16:01je vais les refondre dans une forge.
16:05Je vais les refaire moi-même
16:10pour continuer à me battre.
16:12Justement, qu'est-ce que vous envisagez pour la suite ?
16:15Est-ce que vous avez déjà…
16:16Rien, rien.
16:16Non, rien du tout.
16:17Pour le moment, je suis en deuil.
16:19Je suis devant le cadavre encore tiède des éditions Grasset.
16:25Nora n'est pas mort, évidemment.
16:27Personne n'est mort dans ces éditions-là.
16:29Mais le titre, ce titre-là et cette couverture jaune,
16:32comment voulez-vous que cette couverture jaune,
16:34qui veut dire en elle seule,
16:36elle veut dire la littérature ?
16:38Comme on dit, la jaune de chez Grasset,
16:40la blanche de chez Gallimard,
16:41la bleue de chez Stop.
16:43Comment voulez-vous que cette couverture jaune continue d'exister ?
16:47Qu'est-ce qu'ils vont faire avec ?
16:48Bardella va faire un roman ?
16:51Je ne crois pas, non.
16:52Et donc, je pense que l'on assiste à la mort de cette couverture jaune,
16:56donc à la mort de cette édition.
16:57Et pour l'instant, je ne peux pas répondre à ce que vous allez faire.
17:01Pour l'instant, moi, je suis en deuil.
17:03Pour l'instant, je n'ai plus rien d'envie.
17:07Je n'ai même pas envie de parler.
17:08Je n'ai pas envie de discuter.
17:10Vous savez, c'est bizarre.
17:12Finalement, je me dis heureusement que j'étais à Dublin
17:14parce que je n'ai même peut-être pas envie de voir les copains.
17:17Il y a des larmes que j'ai grassées en ce moment dans les couloirs.
17:21Ces larmes-là, je les partage.
17:23Ces larmes-là, j'ai envie de les essuyer avec ma main sur les joues des copains et des copines.
17:30Mais pour l'heure, j'en suis aux larmes.
17:32Et jamais, jamais j'accepterai qu'un voleur, qu'un voyou,
17:36jamais j'accepterai qu'un homme vulgaire qui traite un grand éditeur français de con,
17:42jamais j'accepterai qu'il me juge.
17:46Jamais.
17:46Je vous remercie beaucoup pour ces précisions et votre témoignage.
17:51Est-ce que vous auriez des choses à ajouter éventuellement à l'intention de vos lecteurs ?
17:57Non, non, je sais que j'étais en Irlande hier pour le livre « Le quatrième mur »
18:07qui sort en anglais de Fort Worth.
18:09Et mon éditeur s'appelle, c'est une petite maison d'édition qui s'appelle Lilliput Press,
18:16qui est à Dublin.
18:18Et mon éditeur s'appelle Anthony Farrell.
18:20Et hier, j'ai dit Anthony Farrell.
18:22Je lui ai dit, écoute, tu es mon seul éditeur, puisque Olivier Nora n'est plus là.
18:26Donc, s'il te plaît, essaie de me garder auprès de toi, au moins pour le public ambiophone.
18:33Merci beaucoup, M. Sorge Lachalandon.
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