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  • il y a 11 heures
Ses enquêtes sur les prisons secrètes de la CIA en Europe ou sur les listes noires du Conseil de sécurité de l'ONU et de l'UE, l'ont rendu célèbre dans le monde entier. Défenseur acharné des droits de l'homme, ancien sénateur suisse et procureur général, Dick Marty analyse dans son dernier livre - "Une certaine idée de la justice" - les dérives des pays démocratiques sur la question des migrants, le Moyen-Orient, l'aide humanitaire ou la lutte contre le terrorisme. Entretien.

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Transcription
00:00Dick Marty, bonjour et merci de nous avoir accordé cette entrevue, cette rencontre.
00:05Nous sommes ici au Conseil de l'Europe, une maison que vous connaissez bien,
00:08puisque vous avez été ici membre de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe,
00:12et c'est là que vous avez mené les enquêtes qui ont créé votre réputation internationale
00:18sur les prisons secrètes de la CIA en Europe,
00:21sur les listes noires du Conseil de sécurité de l'ONU et de l'Union Européenne,
00:24mais aussi sur les droits de l'homme en Tchétchénie, les trafics d'organes au Kosovo, etc.
00:28Et aujourd'hui vous publiez un livre qui s'intitule « Une certaine idée de la justice »
00:34et vous dites, reprenant un petit peu une formule de Jaurès, le fondateur de l'Humanité,
00:40« Le plus important aujourd'hui, c'est peut-être moins la justice que la vérité ».
00:45Est-ce que vous pourriez nous expliquer pourquoi ?
00:46Je suis profondément convaincu de cela.
00:50J'ai été pendant 15 ans procureur, donc je devais requérir des peines.
00:56Et lorsque le tribunal acceptait mes réquisitions, je n'éprouvais jamais une grande satisfaction,
01:03ou pas du tout.
01:05Ma satisfaction, c'était de trouver la vérité.
01:07Parce que je crois que c'est la première chose que l'on doit aux victimes.
01:12La victime, elle n'a rien à faire des années de prison que prend l'auteur.
01:18Pour la victime, c'est, je crois, un signe de respect, c'est un signe de maturité d'une société.
01:24C'est celle de rechercher la vérité, de la dire et de l'accepter.
01:29Toutes vos enquêtes ont mis en évidence des délits au regard de la démocratie, des droits de l'homme,
01:35commis par les États, y compris les grands États démocratiques.
01:38On pense par exemple aux États-Unis, à l'Europe, dans l'affaire des prisons de la CIA en Europe.
01:43Comment est-ce qu'un grand État démocratique, sur la base des enquêtes précises que vous avez faites,
01:49on arrive à bafouer à un moment donné ces principes de cette manière aussi flagrante ?
01:55Je dois vous avouer que pour moi, ça a été un choc énorme, une déception.
02:01Moi, j'ai toujours été un homme des institutions.
02:03J'ai été 15 ans magistrat au parquet.
02:07J'ai été ministre dans le gouvernement régional du Tessin, la partie de langue italienne de la Suisse.
02:15Et puis j'ai été 16 ans sénateur et membre de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe.
02:21Donc, moi, je croyais dans ces institutions.
02:24Et lorsque, notamment pour les prisons secrètes, pour la lutte contre le terrorisme,
02:28j'ai constaté que les grandes démocraties bafouaient les principes qu'elles-mêmes proclamaient.
02:38La démocratie, le contrôle démocratique du Parlement, l'indépendance de la justice, le respect des droits de l'homme.
02:46J'ai vu que tout cela est bafoué.
02:48On a arrêté des gens sans mandat judiciaire, sans contrôle judiciaire.
02:52On les a remis à des équipages de services d'intelligence, services secrets de pays tiers, à la CIA.
03:04On savait que ces gens étaient transportés dans des endroits inconnus, qu'ils étaient maltraités, qu'ils n'avaient pas
03:10l'assistance d'un avocat.
03:12Bref, on a vraiment piétiné ce qui sont des droits absolument élémentaires et que croyaient définitivement acquises dans nos démocraties.
03:25Pour moi, c'était la déception.
03:27La déception la plus grande, c'est que pas seulement on a commis ces actes et on aurait pu dire
03:34qu'il y a eu la grande émotion du 11 septembre et donc on a perdu un peu le contrôle
03:41des choses,
03:41mais des années après, des gouvernements qui continuent à faire obstacle total à la recherche de la vérité, en évoquant
03:50le secret d'État, les intérêts de la défense nationale.
03:53Et finalement, c'est encore les États-Unis qui ont fait le plus dans cette direction.
04:02Je pense notamment au Sénat américain qui, grâce à la commission présidée par la sénatrice Feinstein, a fait un rapport
04:10plusieurs années après notre rapport.
04:12Et là, je dois avouer une certaine satisfaction.
04:18Ce rapport américain confirme pleinement le rapport que nous avions présenté en 2007.
04:27Mais en Europe, que ce soit en Allemagne, que ce soit en Italie et dans bien d'autres pays, on
04:33a bloqué complètement la recherche de la vérité.
04:36Et donc, on a évoqué le secret d'État pour couvrir des crimes. Et ça, c'est inacceptable.
04:42On pourrait me dire, mais on est face à un danger énorme, c'est le terrorisme.
04:50Alors, moi, je...
04:50Je vous dis, on n'a pas très bien réagi, mais on n'a pas la bonne méthode au niveau
04:54international.
04:55La méthode n'est pas excellente et ne donne pas les résultats qui devraient être obtenus, qui sont escomptés en
05:01tout cas.
05:01Écoutez, tout ce qu'on a fait contre le terrorisme jusqu'à présent n'a fait qu'exaspérer.
05:05On a fait, on a déclenché une guerre qui a complètement bouleversé une région,
05:11qui a fait des centaines de milliers de morts en Irak, en Libye, en Syrie.
05:18Ça, ça n'a fait que renforcer le terrorisme.
05:22Moi, je porte l'exemple des Italiens, où le terrorisme, dans les fameuses années de plomb,
05:28années 70, grosso modo, ça commence avant et ça finit après, mais c'est 70, Moro, c'est en 78.
05:37Les Italiens ont fait une méthode complètement différente.
05:40Et je me rappelle, je l'ai connu personnellement, le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, chef de l'antiterrorisme,
05:46il a dit, messieurs, il y avait des intellectuels, pendant l'enlèvement de Moro, qui avaient proposé la torture,
05:53en disant, mais si la torture peut sauver des vies, il faudrait l'accepter.
05:57Et le premier qui allait à la télévision contre cette idée,
06:02ce n'est pas le professeur d'université qui est descendu de sa tour d'ivoire,
06:06c'est le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, avec son uniforme de carabinière,
06:10qui a dit, messieurs, si nous abandonnons ces valeurs,
06:16nous avons définitivement perdu la guerre contre le terrorisme.
06:19Nous allons démontrer que la démocratie et l'état de droit est plus fort.
06:24Et je dois quand même rappeler que le terrorisme en Italie était beaucoup plus dangereux que celui actuel,
06:30parce que le terrorisme actuel n'a jamais mis en danger les institutions de l'État.
06:35Les attentats du 11 septembre, horribles, mais n'ont pas mis en discussion les institutions.
06:41En Italie, pendant les années de plomb, les institutions étaient en danger.
06:46On a tué des magistrats, on a tué des journalistes, on a tué des représentants de l'économie,
06:51on a enlevé et assassiné le président du principal parti politique.
06:56Et là, il y a eu une capacité de la justice de réagir de façon démocratique,
07:02dans le respect des droits de l'homme, et ils ont gagné contre le terrorisme.
07:07Vous croyez toujours, malgré tous les mauvais exemples que vous avez étudiés,
07:12que cette force de la démocratie, des droits de l'homme, de l'état de droit,
07:17sont des valeurs qui peuvent être aujourd'hui encore défendues plus que jamais ?
07:23Écoutez, c'est peut-être que je suis devenu un peu pessimiste,
07:28mais je trouve que la démocratie aujourd'hui est un danger.
07:32Et je rappelle qu'une démocratie peut aussi mourir.
07:36Et moi, je vois un peu partout des germes, je dis bien des germes,
07:40mais de ce qui pourrait être un nouveau fascisme.
07:43En voie de monter du nationalisme, en voie de monter du racisme,
07:47en voie une confrontation politique qui est devenue brutale,
07:51une confrontation politique qui se base de plus en plus sur le mensonge.
07:56J'entends ici en France, j'ai entendu ces jours, une candidate qui, sauf erreur,
08:03était au deuxième tour des présidentielles, qui affirme qu'on va vendre l'Alsace aux Allemands.
08:11Je ne sais pas si c'est vrai, mais si cela est vrai, ça veut dire qu'on a perdu
08:15tout sens de civilité
08:19et de capacité de dialoguer politiquement.
08:23– Vous y visiez allusion, dans la géographie des atteintes à la démocratie,
08:27j'allais même dire plus, au principe de la civilisation,
08:30le Moyen-Orient qui a une place à part, aujourd'hui centrale, fondamentale.
08:35Comment est-ce qu'on en est arrivé là ?
08:36Comment vous analysez cette situation qui a rendu des situations qu'on connaît tous possibles,
08:41les massacres, les tortures, les enlèvements, atteintes au droit des femmes, etc.
08:45Toutes ces choses contre lesquelles vous luttez, comment on en est arrivé là ?
08:49Vous en parliez il y a quelques minutes.
08:50– Alors, quand on parle de lutte contre le terrorisme,
08:52je crois qu'on ne résoudra jamais à fond le problème
08:56si on ne résout pas la question du Moyen-Orient.
08:59Et la question du Moyen-Orient est extrêmement complexe.
09:02On ne peut pas la comprendre si on ne se penche pas sur l'histoire.
09:06En France, vous avez un historien qui a écrit une œuvre absolument monumentale
09:11qu'il faudrait que tout le monde lise, même si c'est plusieurs milliers de pages.
09:16C'est Henri Laurence qui a écrit « La question de Palestine ».
09:19Et je crois que si on ne remonte pas à l'histoire de la Palestine,
09:23on ne comprend pas vraiment ce qui se passe aujourd'hui.
09:26Il ne s'agit pas d'être pro ou contre les Palestiniens, pro ou contre les Israéliens.
09:33Il s'agit de trouver une solution qui respecte la dignité de toutes ces personnes.
09:39Or, moi j'ai visité, peu avant l'éclatement du conflit en Syrie,
09:45cet immense camp qui est dans la périphérie de Damas.
09:49Il y a des gens qui sont là depuis les années 50, où leurs parents sont nés là.
09:59Il y a plusieurs générations de gens qui n'ont pas de passeport, qui n'ont pas d'avenir.
10:04Lorsque vous privez des gens de l'espoir, ces gens sont potentiellement dangereux.
10:13Ça devient des bombes vivantes.
10:16Et donc il ne faut jamais humilier un peuple, il ne faut jamais le priver d'espoir.
10:21Et ça vous amène aussi, c'est une question qui nous importe aujourd'hui beaucoup,
10:25la question des migrants, bien entendu,
10:28puisque une partie des migrations proviennent effectivement de ce Moyen-Orient dont vous parlez.
10:32Et là aussi, des ONG le disent, des citoyens, des groupes, etc.
10:37La question est mal prise des migrations aujourd'hui, spécialement en Europe.
10:41Et vous avez été un de ceux en Suisse qui a dit, par exemple, concernant l'Aquarius,
10:44ce navire qui est allé chercher les migrants en Méditerranée,
10:49on devrait lui donner le pavillon suisse.
10:51C'est une question, cette question d'immigration,
10:53qui est une question centrale de ce début du XXIe siècle,
10:56qui vous importe beaucoup à l'heure actuelle.
10:58Tout à fait.
11:00Lorsque je pense que la Méditerranée a été le berceau de notre civilisation,
11:05l'avoir transformée en cimetière, je trouve que c'est quelque chose de désolant.
11:11Et c'est désolant de voir le gouvernement de ma Suisse,
11:14qui a refusé de donner le pavillon,
11:16soi-disant parce qu'il faut se coordonner avec les Européens.
11:21Et en attendant qu'on se coordonne, il y a des gens qui continuent à mourir.
11:25Il faudrait plutôt se poser la question, pourquoi ces gens quittent ?
11:29Pourquoi un Congo, qui est potentiellement le pays le plus riche du monde,
11:34moi j'étais plusieurs fois à Goma et dans les alentours,
11:37c'est la pauvreté totale.
11:39Alors que tous nos ordinateurs, nos smartphones fonctionnent grâce à des substances qui viennent de ce pays.
11:46De cette richesse, la population congolaise n'a rien du tout.
11:51Et ça c'est profondément injuste.
11:52Et on ne peut pas bâtir notre avenir et l'avenir de nos enfants sur ce genre d'injustice.
12:00Merci à vous Dick Marty, merci beaucoup.
12:02Je rappelle le titre de votre livre, Une certaine idée de la justice.
12:06Merci d'avoir accepté de vous en parler.
12:08Merci à vous.
12:08Au revoir.

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