00:00Patrick Le Yariq, bonjour. Vous êtes directeur de l'Humanité et aussi député au Parlement européen depuis 2009.
00:07Vous êtes vice-président du groupe de la gauche unitaire européenne, Gauche Verte Nordique.
00:13Vous avez été parmi les premiers à alerter contre le traité transatlantique, aussi appelé TIPP ou TAFTA.
00:22Tout ça est la même chose.
00:24Dès 2013, vous sortiez un livre intitulé Dracula contre les peuples, où vous révéliez le mandat de négociation,
00:32qui à l'époque était totalement classé et secret, et vous le décryptiez aussi pour montrer les dangers pour les
00:39peuples de ce traité.
00:41Aujourd'hui, en juin 2015, les choses ont un petit peu évolué.
00:46Les dernières actualités récentes montrent que la mobilisation citoyenne a un petit peu porté ses fruits,
00:54puisque les avis sont partagés sur ce traité, à tel point que ça crée quelques remous au Parlement européen.
01:01Le 9 juin, un vote des députés a été ajourné, et le 10 juin, un débat prévu sur ce traité
01:08a été également ajourné.
01:10Alors, est-ce que vous pouvez nous expliquer ce que révèlent ces symptômes, que sont ces ajournements, le fait que
01:15ce soit repoussé ?
01:16D'abord, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que les commissions du Parlement européen ont été saisies d
01:23'un texte rédigé par le président d'une de ces commissions,
01:28la commission du commerce international, qui visait en réalité à tenir compte du mouvement citoyen et du mouvement progressiste qui
01:37se développe,
01:38contre le traité, mais surtout contre ce qu'on appelle la justice privée, les tribunaux privés arbitraux,
01:45qui visent à permettre à des multinationales de porter plainte contre des États quand ça ne leur convient pas,
01:51quand le droit social, le droit environnemental ne leur convient pas.
01:53Et donc, ce rapport était un rapport d'étape, mais qui a été refusé par six commissions parlementaires.
02:00Seule la commission commerce international l'adoptait.
02:04Ceci devait venir au vote et en débat en séance plénière du Parlement européen,
02:11et subitement, à quelques heures du vote, c'est-à-dire mardi dernier soir,
02:17le président du Parlement européen, argant du fait qu'il y avait soi-disant trop d'amendements,
02:23mais à quoi sert un Parlement si ce n'est pas pour étudier des amendements et de les voter,
02:29des tranchées sur ces amendements, décide qu'il n'y a pas de vote.
02:34Et nous sommes quand même convoqués selon l'ordre du jour le lendemain matin pour le débat qui avait été
02:41allongé,
02:42puisque c'est un débat qui avait été allongé d'une heure précisément parce qu'il était important.
02:47Et subitement, à 8 heures du matin, les groupes dominants ont organisé un débat sur le fait de savoir s
02:54'il fallait faire un débat.
02:55Ce qui a conduit une courte majorité de voix à décider qu'il n'y aurait pas non plus de
03:03débat.
03:04Autrement dit, on est dans une situation où, manifestement, il y a eu quelque part un accord entre les groupes
03:12dominants du Parlement européen,
03:13en tout cas entre les directions de ces groupes, et ceci n'a pas marché.
03:17C'est-à-dire qu'une bonne partie des députés socialistes étaient prêts à voter, comme nous et comme les
03:23écologistes,
03:24et peut-être certaines fractions des libéraux, contre ce texte.
03:29Et voyant qu'il n'y avait pas de majorité pour ce texte, le président du Parlement a décidé qu
03:35'il n'y aurait pas de vote,
03:36puis organisé tout ce scénario pour qu'il n'y ait même pas de débat.
03:40Parce que s'il y avait eu un vote, et si le vote avait été contre, est-ce que ça
03:43stoppait tout le processus ?
03:44Ça ne stoppait pas le processus, mais ça obligeait la Commission, qui négocie avec les émissaires américains,
03:54à dire « nous n'avons pas de mandat pour accepter le tribunal arbitral privé », au moins ça.
04:02Et donc ça changeait beaucoup de choses.
04:04On rentrait là dans une nouvelle période de tension entre la Commission et le Parlement européen,
04:12et vraisemblablement le Conseil, puisque l'ensemble des chefs d'État et de gouvernement sont pour ce traité,
04:17et pour les tribunaux arbitraux qu'il inclut, mais ça a créé une nouvelle période de tension.
04:23Mais le scénario qu'ils ont choisi n'est pas meilleur,
04:26puisque aujourd'hui, la Commission, en quelque sorte, n'a pas de véritable mandat non plus,
04:33puisqu'on n'a pas pu se prononcer.
04:35Alors quel va être le calendrier maintenant ?
04:36Le calendrier, c'est que normalement, la Commission du commerce international doit redébattre de ce texte et des amendements.
04:48C'était en théorie prévu pour la semaine prochaine, mais à l'heure où nous parlons,
04:52ce n'est toujours pas l'ordre du jour.
04:54Donc vraisemblablement, ça peut être rediscuté au mois de septembre.
04:59Il faut mettre à profit ce temps-là pour continuer les débats, continuer les informations,
05:04et même les délégations auprès des députés européens,
05:10quelles que soient leurs opinions, pour qu'ils ne s'engagent pas dans ce vote positif.
05:16Alors justement, Patrick Lelyaric, vous dites « alerter les citoyens ».
05:19Mais on peut se dire aussi « bon, c'est un traité qui traite de commerce,
05:23ce n'est pas très gras, ça ne nous concerne pas vraiment ».
05:26En quoi les citoyens, dans leur vie de tous les jours, risquent d'être affectés par ce traité s'il
05:32est signé ?
05:33D'abord, on est en train de discuter, dans le cadre de ce traité, de l'abaissement des droits de
05:39douane.
05:39Par exemple, pour un certain nombre de secteurs économiques, dans le textile, dans la chaussure,
05:44dans l'agriculture, l'abaissement des droits de douane fait que les produits du continent nord-américain
05:51et du Canada rentront comme dans du beurre en concurrence avec nos propres produits.
05:56Par-dessus le marché, il y a ce qu'on appelle les barrières non tarifaires, c'est-à-dire les
06:01normes.
06:02Et donc, on veut harmoniser les normes vers le bas.
06:06Par exemple, aux États-Unis, on traite le poulet au javel, par exemple,
06:12ce que nous ne faisons pas en Europe, il faudra le faire demain.
06:14Il faudra accepter les organismes génétiquement modifiés.
06:19Il faudra accepter la baisse d'un certain nombre de normes sociales, de normes de protection sociale et de salaire.
06:26Puisque c'est d'ailleurs l'objet de débats aujourd'hui de multinationales qui investissent dans des pays.
06:31Par exemple, quand l'Égypte a voulu augmenter le salaire de base,
06:38une entreprise que nous connaissons bien en France, Veolia, a porté plein devant un tribunal privé
06:44parce que l'Égypte modifiait les conditions de l'exploitation de Veolia dans ce pays,
06:51puisque les salaires augmentaient.
06:53Donc, on voit bien que la combinaison de l'abaissement des normes et la création d'une justice des affaires
06:59va avoir des conséquences sur nos vies quotidiennes, sur notre santé, sur l'environnement autour de nous,
07:06sur l'existence de nos services publics qui seront mis en concurrence.
07:10Très clairement, les services publics mis en concurrence, ça veut dire qu'on risque de privatiser
07:14la poste, les transports, les assurances sociales, etc. C'est bien ça que vous dites ?
07:19Bien sûr, parce que, par exemple, on va demain nous dire
07:28la poste, le courrier est totalement ouvert.
07:30Ce qui va être rentable, c'est le portage des colis faits par deux ou trois grandes multinationales
07:38et donc la poste ne pourra pas tenir.
07:39Par exemple, on dira à une municipalité qui veut faire de l'alimentation de proximité,
07:47de qualité biologique, à partir d'une agriculture biologique ou raisonnée autour d'elle,
07:53si elle ne se trouve pas dans la concurrence, n'importe quelle entreprise pourra porter plainte
08:00et l'obliger à revenir aux conditions qui sont imposées par le marché, comme ils disent.
08:07Je prends un autre exemple. Vous allez avoir un hôpital public, vous allez être remboursé à 100%.
08:12Vous ne pourrez pas empêcher demain, dans la rue d'en face, une clinique privée nord-américaine
08:18ou japonaise de s'installer qui vous fera une concurrence pour tuer l'hôpital public
08:23et avec des conséquences dans cinq ou dix ans sur la qualité des soins et sur les prix que vous
08:30paierez.
08:31Donc ce qui est en jeu aujourd'hui est très inquiétant pour la vie quotidienne de chacune et de chacun
08:40d'entre nous.
08:40D'autant que ceci se double avec la négociation secrète d'un autre traité
08:46dans les caves de l'ambassade australienne à Genève
08:50où 50 pays participent, dont les représentants des pays européens et de l'Union européenne,
08:57qui est un accord sur les services qu'on appelle le traité TISA, qui est également...
09:01Et donc la combinaison de tous ces facteurs fait qu'on est en train de nous préparer à un autre
09:08monde,
09:08une autre civilisation, une civilisation de la jungle, une civilisation de brut.
09:12C'est pour ça que nous sommes vent debout contre ces textes.
09:15Il y a une question quand même qui me taraude un peu, c'est que vous venez de nous expliquer
09:19que ce traité risque d'être délétère pour l'environnement
09:23parce que des entreprises privées vont pouvoir attaquer les États
09:27si elles les empêchent de faire du profit à tout crin, y compris sans respecter l'environnement.
09:32Et en même temps, en décembre prochain, on a la COP21 à Paris.
09:36Est-ce que ce n'est pas un peu contradictoire tout ça de vouloir organiser un grand round sur le
09:41climat
09:41et puis en même temps de signer un accord qui va mettre en jeu ce climat ?
09:45Tout à fait. C'est que nous sommes dans ces contradictions.
09:48On fait des grands discours autour de la transition écologique
09:53sur la nécessité de ne pas laisser augmenter le niveau des températures.
09:57C'est l'objet de la conférence climat.
09:59Mais en vérité, avec ce traité-là, on obligera demain,
10:06enfin on créera les conditions demain, notamment en matière d'énergie,
10:10soit d'importer du gaz de schiste, du pétrole de schiste,
10:14ou bien de l'exploiter sur notre propre territoire,
10:17ce que demandent d'ailleurs certains pays européens comme la Pologne.
10:21Ce qui est contradictoire avec les proclamations selon lesquelles
10:26on doit sortir des énergies carbonées.
10:30Et ceci est déjà à l'œuvre.
10:32Par exemple, le Canada et le Québec aujourd'hui sont poursuivis
10:36dans le cadre d'un tribunal arbitral privé par des multinationales nord-américaines
10:42parce qu'ils ont découvert qu'une de ces entreprises leur fournissait du carburant
10:48qui non seulement était mauvais pour les moteurs des voitures,
10:52mais en plus était cancérigène.
10:54Eh bien, on les oblige aujourd'hui, sinon ils vont payer des milliards et des milliards de dollars,
11:01à utiliser cette source d'énergie.
11:04Donc on voit bien qu'on est aujourd'hui dans deux langages,
11:11un double langage, en façade, on fait semblant de faire croire aux gens
11:16qu'on va vers une conférence climat que nous souhaitons nous réussir,
11:20mais avec des engagements positifs.
11:22De notre côté, on signe un traité qui va à l'encontre de ça.
11:25J'ajoute une chose, c'est que depuis quelques semaines,
11:28le président Obama a terminé la négociation d'un autre traité,
11:33le traité transpacifique, qui est la même chose que le traité transatlantique,
11:37mais avec tous les pays asiatiques, à l'exclusion de la Chine.
11:41Et il demande pour le vote du congrès de ces deux traités
11:44une procédure qui est l'équivalent de notre 49.3,
11:47qu'on appelle aux États-Unis le fast-track,
11:50et c'est en alliance avec les Républicains contre son propre parti, les Démocrates.
11:55Et maintenant, les Républicains disent à M. Obama,
11:59nous allons voter votre procédure,
12:01mais la condition que nous mettons pour voter votre procédure,
12:04c'est que vous ne preniez aucun engagement à la conférence climat.
12:09C'est-à-dire que tout ce que nous faisons, aujourd'hui,
12:13est uniquement au service des multinationales,
12:16contre les droits humains, contre le droit à la santé,
12:19contre le droit environnemental.
12:21En vérité, on prépare un droit des affaires
12:23contre les droits de la personne humaine
12:26et le droit de vivre dans un environnement de qualité.
12:29Merci beaucoup, Patrick Luiaric.
12:31Merci.
12:31Merci.
12:32Merci.
12:33Merci.
12:33Merci.
12:34Merci.
12:34Merci.
12:34Merci.
12:35Merci.
12:35Merci.