- il y a 2 minutes
Gérald Darmanin, le ministre de la Justice, a décidé de saturer le champ médiatique avec l’inauguration de ses deux prisons de haute sécurité, destinées à regrouper « les 200 plus gros narcotrafiquants, dans des conditions de détention très strictes visant à les couper du monde extérieur ». Depuis la mi-juillet, les premiers détenus ont intégré ces établissements ultra-sécurisés voulus par Gérald Darmanin. Un aveu de faiblesse qui révèle l’incapacité de l’État à endiguer la montée de la corruption et qui ne réglera en rien le mal dont souffre l’ensemble de la chaîne pénale. On fait le point avec Théo Bourrieau et Bruno Rieth.
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NewsTranscription
00:00La nouvelle lubie de Gérald Darmanin, les prisons de haute sécurité pour enfermer les 100 plus gros narcotrafiquants.
00:06Depuis mi-juillet, les premiers détenus ont effectivement été transférés à Vendin-le-Veil, dans le Pas-de-Calais, dans
00:11un de ces tout nouveaux établissements ultra sécurisés.
00:14L'objectif, empêcher ces prisonniers de communiquer avec l'extérieur, de corrompre les agents pénitentiaires et de s'évader.
00:20Alors qu'il y a à peine deux semaines, un rapport du Conseil de l'Europe placé à la France
00:23au troisième rang des plus mauvais élèves européens en matière de surpopulation carcérale,
00:27l'attention du ministre de la Justice semble plus portée sur son image médiatique que sur un système judiciaire carcéral
00:34en ruine.
00:38Peut-être avant de vraiment se lancer sur c'est quoi ces prisons de haute sécurité, est-ce que tu
00:43peux nous rappeler un peu la genèse de ce projet ?
00:45Pourquoi et quand Gérald Darmanin a voulu lancer ce grand projet de prison de haute sécurité ?
00:50Alors en fait c'est en réaction à l'attaque d'Ankerville, je ne sais pas si on se rappelle,
00:55mais c'est au moment où, c'est une attaque qui, je crois que ça faisait à peu près 20
01:00ans que ce n'était pas arrivé,
01:01en gros donc au péage d'Ankerville, donc c'était l'année dernière si je ne me trompe pas.
01:05Il y a un commando armé qui a attaqué un fourgau de la pénitentiaire pour libérer Mohamed Abra,
01:13qui était, alors qui en fait on s'est rendu compte que c'était un gros profil du narcotrafic,
01:20mais à l'époque, l'analyse du renseignement pénitentiaire n'avait pas encore saisi la dangerosité de ce personnage.
01:30Et donc pendant cette attaque, il y a eu deux agents pénitentiaires qui ont été tués,
01:35et donc en réaction a été lancée cette idée finalement qu'il fallait surveiller bien plus ces gros profils
01:45et donc de créer des prisons spéciales pour les incarcérés,
01:50puisque en fait on s'est rendu compte très rapidement que Mohamed Abra disposait d'énormément de téléphones en prison,
01:58que son incarcération ne l'empêchait pas de continuer ses différentes, ses business,
02:06voire en fait les a accélérés, après peut-être on en parlera,
02:10mais voilà, ça lui a peut-être permis d'avoir une autre envergure.
02:15Et donc en réaction à tout ça, c'était la décision de Gérald Darmerdin,
02:20on va créer ces prisons de haute sécurité.
02:23Pour l'instant il n'y en a qu'une seule, en tout cas il n'y en a qu
02:25'une seule en service,
02:26donc je le disais à Vendin le Vieil, mais il y en a une autre qui va être mise en
02:29fonction,
02:30qui est déjà mise en fonction ?
02:31Qui va être mise en fonction, donc les travaux ont commencé, c'est à Condé-sur-Sarthe,
02:34et en fait ce n'est pas des prisons qui sont sorties de terre,
02:37c'est des prisons déjà existantes,
02:40qui ont nécessité déjà un de sortir tous les détenus qui étaient dedans,
02:44et un certain nombre de travaux pour améliorer la sécurisation de ces centres,
02:50c'est des maisons d'arrêt, donc en gros maisons d'arrêt pour saisir,
02:54c'est les gens qui sont soit en détention provisoire,
02:56soit c'est des peines je crois de moins de 10 ans qui se retrouvent là.
02:59Donc ils n'ont pas créé, ils ont rafistolé.
03:04Et tu disais, les détenus ont dû être mis ailleurs,
03:07ils ont été mis où ? Parce que déjà qu'il n'y a plus de place nulle part ?
03:09Eh bien on a trouvé de la place, ils ont mis des matelas au sol,
03:13c'est un peu le classique, à chaque fois qu'on rencontre des directeurs de prison,
03:18ils font avec ce qu'ils peuvent, donc ils vont mettre des matelas par terre, etc.
03:22Mais en gros les prisonniers ont été, une partie je crois qu'ils en gardent encore quelques-uns sur site,
03:27mais en gros ils ont extrait 80% des détenus pour les disséminer un peu partout.
03:33Et donc là il y en a deux, une qui est déjà mise en fonction,
03:37il y a des premiers détenus qui sont arrivés, une autre qui va bientôt l'être,
03:39qui est en train de l'être, et le but c'est d'en faire plein partout, est-ce qu
03:44'on sait un peu ça ?
03:45Gérald Darmanin a expliqué qu'il veut démultiplier ce modèle,
03:48la question c'est est-ce qu'il pourra vraiment le faire,
03:51sans justement créer de nouveaux... Tu veux que je me rapproche ?
03:54Non, non, moi j'ai peu de retours mais t'inquiète, ça m'a dit bien, tout va bien.
03:57Il a expliqué que sa volonté c'était de vouloir multiplier ce modèle,
04:01à ce stade, là pour l'instant on est sûr de deux centres,
04:06et sur le chiffre donc effectivement une centaine qui va arriver dans cette première prison,
04:10et encore cent, en tout l'idée c'est d'avoir 200 détenus,
04:15d'être extrêmement surveillés, là dans l'immédiat.
04:19Donc il y en a 17, les premiers transferts ont eu lieu le 22,
04:25alors TF1 était là, je le raconte un peu dans l'article,
04:27si vous avez l'occasion d'aller le lire,
04:29je commence un peu par ça parce qu'on est vraiment dans l'opération COM,
04:33c'est-à-dire qu'il faut savoir, quand on est journaliste et qu'on veut accéder aux prisons,
04:39c'est assez compliqué, donc généralement ce que font les journalistes,
04:42c'est qu'ils s'adossent à un député qui lui a un droit de visite en tant que parlementaire,
04:47et puis ça lui permet d'intégrer, mais sinon c'est très compliqué.
04:50Là TF1 a pu arriver avec ses caméras et assister,
04:56voilà, très ébahis, c'était incroyable,
05:00on sent qu'ils étaient très fascinés par le dispositif de sécurité,
05:03ils ont pu assister aux premiers transferts, donc c'est 17 premiers détenus,
05:08et clairement c'est aussi le profit de ces détenus,
05:13donc on voit un des chefs présumés de la DZMafia,
05:17qui est ce groupe qui est à Marseille,
05:20mais qui en fait a des ramifications un peu partout dans le sud,
05:24voire dans d'autres villes un peu plus au nord,
05:26et les quatre autres qui étaient, je crois que c'était,
05:30dans mes souvenirs, c'est pas Frennes,
05:33c'est une des prisons en Ile-de-France, je ne l'ai plus en tête.
05:37Ah zut, on n'est pas connecté, il faut qu'on s'abonne à l'humanité pour avoir accès.
05:41Mais en tout cas ils ont fait trois prisons,
05:43donc voilà TF1 a pu suivre les 17 premiers détenus récupérés,
05:47à chaque fois donc ces profils de narcotrafiquants.
05:50En sachant que Gérald Damalin a expliqué que c'est vraiment des prisons pour les narcotrafiquants,
05:59en fait le vrai critère c'est la question de la dangerosité,
06:03leur capacité corruptive et donc leur capacité aussi de s'évader.
06:07Et donc en fait dans le tas, il n'y a pas que des narcotrafiquants,
06:09il y a aussi par exemple un individu, on n'a pas son nom,
06:13mais bon je ne vais pas donner, moi je pense savoir qui c'est,
06:15mais qui était dans la fameuse arnaque de la taxe carbone,
06:19qui, je ne sais pas si les gens voient,
06:21mais il y a eu une série sur Canal+, de sang et d'argent,
06:24qui était, voilà, c'est une escroquerie à la taxe carbone,
06:29qui a permis à ces personnes de récupérer des milliards et des milliards.
06:32Donc voilà, il n'y a pas que des narcotrafiquants.
06:34Le vrai critère c'est la dangerosité des détenus.
06:37Et comment on évalue la dangerosité ?
06:39Est-ce qu'il y a des critères objectifs pour dire,
06:40ce type-là il est vraiment très très dangereux,
06:42on va le mettre là-bas ou pas ?
06:43Ou c'est un peu au doigt mouillé du ministre de l'Intérieur,
06:46du ministre de la Justice ?
06:47Non, normalement c'est quand même le renseignement pénitentiaire
06:50et les différents services de renseignement qui peuvent s'intéresser à la question du banditisme
06:54qui vont quand même l'évaluer.
06:55En fait, aujourd'hui, on a déjà ce renseignement qui existe,
07:00ça n'a pas été inventé avec les prisons de haute sécurité,
07:03c'est les fameux DPS.
07:04Donc c'est des détenus particulièrement surveillés, si je ne me trompe pas.
07:08Et donc ça va être en fonction des faits qu'ils ont commis,
07:11des faits qu'on suspecte, des suspicions sur certains autres faits,
07:17les évaluations de leur surface financière, leur degré de...
07:20Voilà, il y a quand même...
07:21Alors pour le coup, ça, il y a...
07:23Mais c'est pas nouveau, le DPS, c'est quelque chose qui existe depuis 20 ans.
07:28À quoi ils ressemblent ces nouvelles prisons ?
07:30Parce que tu disais qu'elles ne sont pas sorties de terre,
07:31on a un peu rafistolé des trucs qui existaient déjà.
07:33On voit beaucoup, c'est vraiment...
07:35Enfin, je disais Châteaufort un peu dans mon intro,
07:37c'est presque ça, quoi.
07:38À quoi ça ressemble ?
07:40En fait, ils ont augmenté, en gros, tous les niveaux de sécurité.
07:44Donc ils vont augmenter la taille des barrières.
07:47Ils ont dit, voilà, il y a des murs en béton qui sont plus importants.
07:51Il va y avoir des filins de sécurité.
07:52Il y a aussi, ils ont...
07:53Là, dans cette nouvelle prison, ils ont installé 450 caméras,
07:57des brouilleurs anti-téléphone, des brouilleurs anti-drone.
08:00Et alors, un des gros travail...
08:02Le gros travail qui, moi, à mon sens, est d'ailleurs révélateur,
08:07mais d'ailleurs plus intéressant que, effectivement, l'infrastructure en tant que telle,
08:10c'est qu'ils ont énormément travaillé sur les agents de la pénitentiaire
08:14qui allaient être amenés à être installés dans ces prisons,
08:18puisque, en fait, la question des téléphones,
08:22la question des trafics de drogue,
08:24en fait, quand on discute avec des magistrats,
08:28ils font le constat que, en fait, ça fait quand même des années
08:31que, malheureusement, les agents de la pénitentiaire sont très sujets à la corruption,
08:38soit par appât du gain, certains, mais aussi à cause des menaces.
08:42Et donc, en fait, ils sont obligés, à un moment donné, de céder.
08:45Donc, en fait, c'est le gros travail qu'a eu à faire le renseignement pénitentiaire,
08:49c'est de travailler sur les agents, notamment,
08:51ils ont regardé s'ils n'avaient pas de dettes,
08:53leur situation familiale, etc.
08:55Combien ça a coûté, à la fois, la construction,
08:59enfin, la rénovation de ces prisons,
09:00mais aussi le transfert, on disait que les 17 premiers prévenus
09:03ont été transférés, c'est des fois des transferts
09:06qui ont été extrêmement sécurisés,
09:07ça coûte beaucoup d'argent, ça mobilise beaucoup de monde,
09:09donc, combien ça coûte de construire,
09:11enfin, de rénover ce genre de prison,
09:12et de transférer, comme ça, un détenu, 100 détenus, 200 détenus ?
09:16Alors, Gérald Darmanin, lui, n'a parlé que d'un chiffre officiel,
09:20ça va être celui des travaux.
09:21Donc, celui des travaux, en gros, il explique,
09:23que c'est entre 4 et 5 millions par prison,
09:25donc 10 millions en tout.
09:26Sauf qu'on imagine bien que, comme tu viens de le dire,
09:29ces détenus, ils n'arrivent pas comme ça par magie dans la prison,
09:31donc il y a effectivement ce transfert.
09:32Pour le coup, ça, c'est un chiffre qu'on n'a pas.
09:35Nos confrères du Parisien, eux, ont réussi à avoir le chiffre
09:40du transfert de Mohamed Merah
09:44lors d'une audition, justement, pour l'attaque d'Incarville,
09:48je crois que c'était le 11 juin,
09:50et ce chiffre, c'est 700 000 euros.
09:53C'est ce transfert qui a causé la mort de deux agents,
09:56c'est ça dont tu parles ?
09:57En fait, c'est sur l'enquête de l'attaque d'Incarville.
10:02Là, en juin dernier, Mohamed Hamra a été auditionné
10:06par un juge dans le cadre de cette enquête,
10:08et donc, pour le transférer, ça a coûté 700 000 euros.
10:10Donc, on peut imaginer que, pour des profils,
10:13puisque là, ça va être des 200 personnalités,
10:17enfin, c'est des profils de détenus particulièrement dangereux,
10:18on peut imaginer qu'ils vont mettre le même niveau de sécurité,
10:20donc on peut imaginer que ça coûte 700 000 euros par individu.
10:24Donc là, tu vois tout de suite que la note, elle augmente énormément.
10:27Ça, Gérald Darmanin, elle n'a pas trop communiqué là-dessus,
10:30parce qu'en termes de budget, c'est la question que je pose dans mon article,
10:34certes, il y a le coût des travaux,
10:35bon, voilà, 10 millions, on peut se dire,
10:37c'est une somme importante, mais ça va.
10:39Sauf qu'après, il y a tous les frais de fonctionnement,
10:40et les frais de fonctionnement,
10:43ces individus, d'ailleurs, la plupart sont dans le cadre d'une détention provisoire,
10:46donc il y a une enquête sur eux,
10:47donc ils sont amenés à aller voir des juges, etc.,
10:50il va falloir les transférer,
10:52et à chaque fois, ça coûte,
10:53on peut estimer que ça coûte à peu près 700 000 euros.
10:56Parce que c'est quoi qui coûte 700 000 euros dans le papier ?
10:58Tu dis, justement, il y a des membres du GIGN, je crois.
11:01Oui, c'est la sécurisation, c'est le fait de...
11:03En gros, un transfert d'un détenu classique,
11:05ça va se faire dans un fourgon de la pénitentiaire.
11:07Là, clairement, il faut mobiliser,
11:10allez, on va imaginer une quinzaine d'agents,
11:15que ce soit GIGN, mais ou des équipes spécialisées de transfert,
11:20donc ça mobilise des voitures, des hommes, etc.,
11:25et donc on estime que c'est à peu près 700 000 euros.
11:27Avant qu'on passe vraiment au fond du problème
11:30sur le financement et l'état de délabrement du système carcéral et judiciaire,
11:33t'as pas dit un truc qui m'intéressait,
11:34c'est les journalistes de TF1 qui s'agglutinaient autour de la prison, etc.
11:38Est-ce que toi, en tant que journaliste, c'est un truc que tu vois souvent ?
11:42Est-ce que les journalistes et les médias sont particulièrement fascinés
11:45par tout ce qui touche à la peine, à la prison, à la justice ?
11:49Ou est-ce que c'est aussi un peu en concertation avec le ministre de la Justice,
11:52justement, Gérald Darmanin, qui file des infos
11:55et qui fait un peu comme ça monter médiatiquement cet intérêt-là ?
11:58Comment tu vois ça, toi ?
11:59Alors moi, je pense que ce qui a fasciné les journalistes de TF1,
12:03c'est moins la prison que les uniformes des Eris.
12:05Donc ça, c'est les équipes spécialisées qui étaient effectivement très impressionnantes.
12:08Ils ont leur casse balistique, leur gilet pare-balles.
12:12Moi, ça fait quand même quelques années que je travaille sur la prison.
12:15On voit rarement de reportages sur, par exemple,
12:21le travail de l'agent pénitentiaire de base.
12:23Ça, on ne le voit pas parce que ce n'est pas impressionnant.
12:26C'est même plutôt...
12:27Moi, pour avoir discuté, c'est un métier très difficile.
12:30Et ça se fait dans des constitutions très difficiles.
12:33Ça, on ne voit jamais, effectivement.
12:34Je pense qu'il les a fascinés.
12:35C'est vraiment le côté uniforme, etc.
12:37Et puis d'avoir un accès privilégié
12:39qui a été donné par le ministre de la Justice
12:43en disant, regardez, vous allez avoir cette exclusivité.
12:45Ça fait partie clairement d'un plan de com' de Gérald Darmanin
12:49qui essaye de montrer qu'il est ferme.
12:52Moi, pour apporter une petite analyse
12:56et qui s'appuie aussi sur toutes les discussions
12:59que j'ai pu avoir vraiment depuis des années...
13:02Voilà, je travaille depuis des années sur ces questions-là.
13:05En fait, cette démonstration de force, à mon sens,
13:09c'est un vrai aveu de faiblesse.
13:11Pourquoi ?
13:12Parce que l'idée de créer ces prisons de haute sécurité,
13:16en fait, si on regarde bien,
13:17c'est-à-dire que les détenus dans les autres prisons
13:21ne peuvent pas être suffisamment surveillés.
13:24Donc on va créer des prisons spéciales
13:27où on va en mettre que 200,
13:29avec des agents triés vraiment au cordeau,
13:34avec des murs très élevés.
13:36Mais en fait, ça raconte quoi du reste du système carcéral ?
13:41C'est qu'en fait, ces prisonniers-là,
13:43on n'arrive pas à les surveiller dans les autres prisons.
13:45Et donc en fait, ça raconte plein de choses.
13:47Ça raconte déjà, un, effectivement,
13:49il y a cette question de la surpopulation carcérale.
13:52Deux, le fait qu'il n'y a pas assez d'agents pour surveiller.
13:56Trois, que ces agents sont tellement
13:57dans des conditions de travail déplorables,
14:01qu'ils se retrouvent souvent en tension directe,
14:04avec des gros profils,
14:05donc ils vont se retrouver par exemple sous le coup de menace,
14:07et donc ils vont être obligés de céder à la corruption.
14:11Et ça pose aussi la question du financement,
14:14des moyens qui sont mis pour la prison.
14:18Parce que pour avoir discuté souvent
14:19avec des agents de la pénitentiaire,
14:21au fil des années, je me suis rendu compte
14:22qu'il y avait un discours qui montait,
14:24c'est qu'ils expliquent
14:26qu'il y a une perte de sens de leur métier.
14:28Alors, être agent de la pénitentiaire,
14:31tout le monde n'arrive pas d'être agent de la pénitentiaire.
14:33Mais eux, aujourd'hui, disent,
14:35avant, on avait un autre métier,
14:36c'était de surveiller, effectivement,
14:37mais pas que, c'était aussi de permettre la réinsertion.
14:39C'est ça aussi le sens du métier des agents de la pénitentiaire.
14:43Ils le disent eux-mêmes,
14:44ils disent, nous, notre métier aujourd'hui,
14:45on est réduit à ouvrir des portes de prison.
14:47Alors, notre travail, c'est pas ça,
14:48c'est déjà du lien social,
14:50c'est de créer un lien avec ces détenus,
14:53puisque le sens d'une peine,
14:56et tous les magistrats le rappellent,
14:58le sens du suspect,
14:59une peine, elle a trois sens.
15:00Elle a, un, punir un acte,
15:02deux, permettre la réparation aux poids victimes,
15:04trois, réinsérer.
15:05Parce que si on oublie cette dernière partie,
15:08eh bien, en fait,
15:08on se retrouve avec la question de la récidive.
15:10Et donc, avec des gens qui vont faire des allers-retours en prison,
15:13et on n'arrivera jamais, en fait,
15:15à les sortir de ces schémas de délinquance.
15:17Et les agents de la pénitentiaire
15:19sont un des rouages
15:21de cette question de la réinsertion,
15:23et aujourd'hui, ils n'en ont pas les moyens.
15:24Parce qu'ils sont en sous-effectif,
15:26parce que c'est pas ce qu'on leur demande, forcément.
15:28Et d'ailleurs, ça crée aussi un gros problème de recrutement
15:32chez les agents de la pénitentiaire,
15:33qui sont quand même en première ligne
15:35face à la question de la détention,
15:37puisque c'est eux qui sont censés créer ce lien avec le détenu,
15:39faire en sorte que la détention se passe bien,
15:42qu'il n'y ait pas de conflit entre détenus,
15:43et surtout, leur permettre,
15:45à un moment donné,
15:46d'avoir un peu d'espoir de se réinsérer.
15:48Tu parlais du financement de la prison
15:50et du système judiciaire.
15:51Je te propose qu'on écoute un petit passage
15:53de, j'ai oublié son nom,
15:55Alexandre Ravaillant.
15:56Qui est à la tête de l'USM,
15:57c'est l'union syndicale des magistrats,
15:59c'est le syndicat majoritaire
16:01dans la profession des magistrats.
16:05Depuis des années,
16:07nous le rappelons à l'USM,
16:08nous ne sommes pas suffisamment nombreux
16:10en termes d'effectifs de magistrats
16:12et de greffiers en France,
16:14pour apporter une réponse
16:16dans tous les contentieux,
16:17qu'on soit au civil ou au pénal,
16:19à nos concitoyens.
16:20Et le vrai problème, il est là.
16:22Aujourd'hui, le problème des délais,
16:24c'est la conséquence de 30 ans
16:26d'abandon de la justice
16:27par les pouvoirs publics,
16:29ni plus ni moins.
16:31C'est fort quand même ça.
16:3230 ans d'abandon de la justice
16:34des pouvoirs publics.
16:35Qu'est-ce que ça veut dire,
16:36ces 30 ans d'abandon ?
16:38C'est que ça fait 30 ans
16:39qu'effectivement,
16:41de budget en budget,
16:43la justice perd des moyens.
16:45Donc, ce que dit Alexandra Vaillant,
16:48c'est...
16:49Donc là, elle parlait des délais
16:51pour juger.
16:52Donc, effectivement,
16:52on se rend compte que
16:54les délais se rallongent
16:56parce qu'il n'y a pas de moyens.
16:58Mais ça touche aussi la prison
17:00puisque, en fait,
17:02la pénitentiaire,
17:02ça fait partie du ministère de la justice.
17:05Et donc, en fait,
17:06c'est lié.
17:06C'est que, en fait,
17:08ce qu'elle dit sur la question
17:10du sous-financement,
17:12la question de la surpopulation carcérale,
17:14ça fait 20-30 ans
17:15qu'on la constate chaque année.
17:16Et donc, là,
17:17dans le dossier qu'on a fait,
17:18il y a un reportage
17:19sur la question
17:20de la surpopulation carcérale
17:23qui montre bien
17:23les problèmes d'aujourd'hui.
17:25Sauf qu'en fait,
17:26ce reportage,
17:27tu aurais pu le faire le même
17:27il y a 20 ans.
17:28C'était les mêmes problèmes.
17:29Sauf que ça s'aggrave, en fait.
17:30Et chaque année,
17:31on voit les chiffres augmenter.
17:33Il y a de plus en plus
17:33de détenus, etc.
17:36Et les conditions de détention
17:38se dégradent
17:38au même titre
17:39que la justice.
17:41En fait,
17:41que la pratique de la justice,
17:44quand on discute avec...
17:45Moi, je discute souvent
17:46avec des magistrats.
17:46Tous disent,
17:47voilà, on fait avec ce qu'on peut.
17:48On fait avec ce qu'on peut.
17:49On essaye de...
17:50On fait avec les moyens.
17:50Mais on a un problème
17:51de véritablement de moyens
17:52en termes de...
17:53Parce qu'il n'y a pas
17:54que le juge qui va...
17:55Déjà, le juge,
17:57quand il se retrouve
17:57avec 150 dossiers
18:00à traiter,
18:01bon, bah,
18:01il ne peut pas le faire.
18:02Donc, il va essayer
18:03de prioriser.
18:03C'est le fameux truc
18:04où on va mettre
18:04le dossier au-dessus.
18:05Donc, déjà,
18:06les dossiers qui sont en dessous,
18:08eh bien,
18:08ils seront jugés
18:09dans 4, 5, 6 ans, 7 ans.
18:12C'est pour ça que, des fois,
18:13on voit des affaires
18:14où les faits se sont passés
18:15il y a pratiquement 10 ans
18:16et qui ne seront jugés
18:17qu'aujourd'hui.
18:18Et après,
18:19il y a tout aussi
18:19ce qu'on appelle...
18:22Tous ceux qui vont assister
18:23le juge,
18:24les greffiers, etc.
18:26Et quand on manque
18:27de greffiers,
18:28forcément,
18:28on est obligé
18:29de prioriser les dossiers.
18:30Donc, on va se concentrer
18:31sur un dossier.
18:33et c'est les autres dossiers
18:34qui passent un peu la trappe.
18:37Tu parlais de ce reportage-là.
18:39C'est un reportage
18:40de Jenny Barbeza
18:41qui a suivi Marie Toussaint.
18:42Donc, tu le disais tout à l'heure,
18:43c'est très difficile
18:43pour les journalistes
18:44d'accéder aux prisons,
18:45de rentrer dans les prisons.
18:46Un des seuls moyens
18:47de le faire,
18:47c'est de suivre
18:49un élu,
18:50une élue.
18:51Et donc là,
18:51c'est Jenny Barbeza
18:52qui a suivi Marie Toussaint,
18:55eurodéputée écologiste,
18:57au mois de juillet.
18:57Je vous invite vraiment
18:58à aller lire ce reportage.
18:59Il est un peu long,
19:00mais il dit plein de choses.
19:01Elle a rencontré plein de gens,
19:02à la fois des détenus,
19:03mais aussi des agents pénitentiaires,
19:05justement,
19:05le directeur de la prison
19:06qui a aussi un discours
19:07un peu critique
19:08sur l'état de sa prison,
19:10justement.
19:11Je vous invite vraiment
19:12à aller lire ça.
19:14Dans ce reportage,
19:15on voit,
19:15c'était à Bordeaux,
19:17Graguignan.
19:18On voit surpopulation carcérale,
19:20manque d'effectifs,
19:21insalubrité.
19:22Toi,
19:22à la lecture de ce reportage,
19:23qu'est-ce qui t'a marqué ?
19:24S'il y a un truc
19:25que tu devais retenir
19:26qui t'a particulièrement choqué
19:27dans ce reportage ?
19:28Alors, choqué,
19:29je ne sais pas,
19:29parce que je ne suis pas forcément
19:30dans ce truc de choqué,
19:31mais ce qui m'a intéressé
19:32en tant que journaliste,
19:33c'est effectivement
19:34le discours du directeur
19:35du centre pénitentiaire
19:38qui, finalement,
19:38a un discours très cruel
19:41sur son métier
19:43et très critique
19:44à l'égard du pouvoir,
19:47puisqu'en gros,
19:48il dit,
19:48ben voilà,
19:49moi,
19:49je fais ce que je peux.
19:50J'essaye de faire en sorte
19:50que la détention
19:52des détenus
19:53se passe le mieux possible,
19:55mais malgré tous mes efforts,
19:56elle ne se passe pas bien,
19:57puisqu'on est obligé
19:58de multiplier les mafas
19:59dans les prisons.
20:01On n'arrive pas
20:02à mettre en place
20:04tout le travail,
20:05justement,
20:05pour réinsérer.
20:06Et ça,
20:07c'est le...
20:07En plus,
20:08il le fait en son nom.
20:09Et c'est un phénomène,
20:10d'ailleurs,
20:10qui, depuis ces dernières années,
20:12monte de plus en plus.
20:13C'est-à-dire que,
20:14jusqu'à présent,
20:14quand on discutait,
20:15c'était surtout
20:15les agents de la pénitentiaire
20:18qui vont parler
20:19anonymement,
20:20etc.
20:20De plus en plus,
20:21il y a des directeurs de prison
20:22qui parlent
20:22à visage découvert.
20:23Il y a même,
20:24il y a 4-5 mois,
20:26le directeur
20:27du centre pénitentiaire
20:28à Mayotte
20:29qui a démissionné,
20:30qui a fait une vidéo,
20:30un truc super rare,
20:31etc.
20:32Pour dire,
20:33moi, en fait,
20:33je démissionne
20:34parce que je peux...
20:35Enfin, les conditions
20:37dans lesquelles
20:37je suis censé travailler
20:39à la fois pour moi,
20:40pour mes agents,
20:41mais aussi pour les détenus
20:42est devenu tellement infernal
20:44que je ne veux pas
20:44porter cette responsabilité.
20:46Donc, en plus,
20:47on commence à avoir
20:47ces effets
20:48de directeurs de prison
20:50qui sont censés
20:52se tenir un peu
20:53parce que, bon,
20:54c'est...
20:54C'est une direction
20:56quand même hiérarchique
20:56importante.
20:57Ils ont une position
20:57qui, eux-mêmes,
20:58en fait,
20:59commencent à répercuter
21:02ces critiques-là.
21:03Non pas parce qu'ils les découvrent,
21:05ils les connaissent
21:05depuis des années,
21:06mais que je pense
21:07qu'ils arrivent
21:07à un tel stade
21:08qu'ils préfèrent
21:09en parler
21:10quitte à, d'ailleurs,
21:11subir, voilà,
21:13des blâmes, etc.,
21:16plutôt que de continuer
21:17à gérer
21:18des situations explosives.
21:21Parce que c'est ça aussi,
21:21c'est que, eux,
21:22ils ont...
21:23En tant que directeurs
21:24d'une prison,
21:25ils sont responsables
21:26aussi de leurs agents.
21:27Et, or,
21:28ces situations-là
21:29ne peuvent que créer,
21:30en fait,
21:31du conflit
21:31entre détenus
21:32et détenus,
21:33détenus, agents,
21:35et se retrouver
21:36avec régulièrement...
21:38Régulièrement,
21:39par exemple,
21:39il y a des agressions
21:40d'agents de la pénitentiaire
21:41qui passent sous les radars
21:42médiatiques,
21:45mais régulièrement,
21:45ils sont agressés.
21:47Et, voilà,
21:47le directeur de prison,
21:48je pense qu'il a ça en tête
21:49aussi de se dire,
21:50en fait,
21:50c'est inhumain
21:51pour les détenus
21:52et c'est inhumain
21:52pour mes agents
21:54qui sont censés gérer ça
21:55à bout de bras
21:56tout seuls
21:56dans leur coin.
21:57Donc,