- il y a 3 heures
Et si la meilleure série de science-fiction actuelle ne parlait pas de voyages spatiaux, d'aliens ou d'IA mais d'un sujet beaucoup plus angoissant : le travail ? Severance nous offre l'occasion d'en parler avec la sortie de sa saison 2, après plusieurs années d'attente. Black Mirror déjà enterré ?
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NewsTranscription
00:00Bonjour, accepteriez-vous de répondre à un questionnaire rapide ?
00:04Ok.
00:06Super, alors c'est parti.
00:07Vous aimez les récits d'anticipation qui vous font dire ça fait réfléchir,
00:12et un peu peur et on vit vraiment dans Black Mirror,
00:14vous aimez les univers extraordinaires avec des dragons, des batailles interstellaires et des multivers infinis,
00:20et si je vous disais qu'une des séries à la fois les plus imaginatives, ambitieuses et pertinentes
00:24vient de reprendre après des années d'attente alors que vous ne l'avez probablement pas vue,
00:29qu'elle parle d'un truc si inconcevable pour l'esprit humain qu'il a été moins traité par la
00:33SF que la conquête spatiale,
00:35les voyages temporels ou les trous noirs, alors qu'il occupe une grande partie de nos vies,
00:38cette chose absolument impénétrable qu'est le travail.
00:42Aujourd'hui dans Populaire, on va parler de ces grands oubliés de la pop culture,
00:45ces soldats inconnus du capitalisme tardif que sont les simples employés en chemise
00:50qui jouent avec des post-it dans des open spaces déprimants,
00:53de pourquoi le travail ET les travailleurs manquent tant de représentations dans les imaginaires,
00:58et de comment il est urgent que la culture populaire s'empare de ces questions.
01:02Faites-moi un beau sourire. N'oubliez pas, vous allez la voir tous les jours.
01:16Séverance, c'est une de ces séries dont vous avez peut-être entendu dire qu'elle était vachement bien,
01:21que vous devriez vraiment la regarder, et puis vous avez complètement zappé, c'est-à-dire une série Apple TV.
01:37Séverance imagine un monde où une technologie permet de scinder votre cerveau entre temps libre et temps contraint au travail.
01:43On y suit donc des personnages dans la vie qu'ils mènent, totalement détachés de ce qu'ils font au
01:48taf,
01:48ce qui peut paraître assez séduisant, et ces mêmes personnages qui ne vivent que les heures de taf,
01:53sans la moindre expérience de ceux qu'ils sont à l'extérieur, ce qui, comme vous l'imaginez, est absolument
01:59terrifiant.
02:00Mais du coup, c'est réellement extrêmement anxiogène, parce que tu vois le mec qui rentre et tu vois qu
02:04'il switch,
02:05il y a un petit effet de pfff, comme ça, et en fait tu vois qu'il change de personnalité,
02:08puis il a plus la même attitude et tout.
02:10Et pour lui, ce qui se passe, c'est bling, ça se rouvre et il ressort.
02:12Et en fait, la journée de travail est faite, il rentre chez lui.
02:15Et l'autre, par contre, ce qui est horrible, c'est qu'en fait, il passe sa journée de travail,
02:18il rentre dans l'ascenseur, bing, ça se rouvre, il recommence une journée de travail.
02:21Mais pour lui, il s'est passé une seconde, en fait.
02:23Moi, ça m'a connu une angoisse, c'est tout con, hein.
02:30Il a pas de temps de repos.
02:31On finit par s'y habituer, ça permet de se concentrer sur les effets du sommeil,
02:35puisqu'on peut plus l'expérimenter.
02:36Oui, ça ressemble trait pour trait à un pitch d'épisode de Black Mirror,
02:40mais dont les ramifications seraient explorées sur une série entière.
02:44Enfin, plus exactement sur neuf épisodes, sortis un peu de nulle part en 2022,
02:48et puis plus rien, jusqu'à il y a quelques semaines.
02:51Il faut dire qu'on doit severance à Dan Erickson,
02:54à qui on devait jusque là de notables, euh, des sketchs pour l'émission Limpsing Battle,
02:59autant dire, un parfait inconnu.
03:01Seulement, son scénario a tellement tapé dans l'œil de Ben Stiller,
03:04oui, ce Ben Stiller,
03:06que ce dernier a fait débloquer les moyens et le casting nécessaires pour en faire une série,
03:09dont il a réalisé le premier épisode,
03:12et puis finalement d'autres parce que ça lui plaisait trop.
03:14Et faut dire que ça a connu son petit succès,
03:16construit au fil de la longue attente entre le cliffhanger de fin de saison
03:20et sa reprise tant attendue par les fans,
03:22après moult problèmes de production, de covid et de différents créatifs.
03:26Tout ça pour un quasi huis clos à la cogip,
03:29avec des protagonistes au profil aussi commun, voire banal dans la vraie vie,
03:33que rares dans la SF, des cols blancs, des employés du tertiaire.
03:37Du coup, sortons nous aussi des gros tableaux avec plein de chiffres.
03:40Alors c'est très simple, grâce à une étude américaine que j'ai conçue moi-même,
03:44puisque je suis américain.
03:45En fait, ça parait trivial comme ça,
03:47mais c'est un problème bien documenté dans les médias en général,
03:50notamment chaque année en France, dans les rapports de l'ARCOM.
03:53Et oui, aujourd'hui, on est sur du pur divertissement, de l'imaginaire, de l'évasion.
03:58Et autant vous dire que c'est une tendance bien lourde.
04:01Pour 2022, on avait une représentation dans les médias de 9% pour les employés,
04:06alors qu'ils sont 15% de la population générale.
04:08Et pour les ouvriers, carrément 2% contre 12.
04:11Des déséquilibres qu'on retrouve aussi à divers degrés
04:13pour les artisans commerçants et les professions intermédiaires.
04:16Mais alors, qui c'est qui prend toute la place ?
04:19Et quand je dis toute la place, c'est pas une hyperbole.
04:23La catégorie des cadres, chefs d'entreprise et professions libérales
04:27avec 61% contre 10 en vrai.
04:31Divisé en CSP+, ou moins, qui devrait normalement être moite-moite,
04:35et ben non, on arrive à 6 contre 1.
04:37Et alors à côté, on a aussi le gros morceau des inactifs,
04:40où il y a toutes les personnes sans emploi,
04:42donc ça compte aussi les enfants par exemple,
04:44mais surtout le tiers de retraités qui juste disparaît.
04:48Pouf !
04:49Parce que ça, c'est les médias en général.
04:52Dedans, t'as le poids énorme de tout ce qui est par exemple les chaînes d'info,
04:55où là t'as partout des 90% minimum de CSP+,
05:00dont la palme à CNews avec 98,2% de CSP+.
05:06La chaîne du vrai peuple, pas des bobos déconnectés.
05:09Mais ça, en fait, vous le savez déjà,
05:11si vous voulez entendre des prolos parler plus de 30 secondes,
05:14faut aller sur Saïra, l'émission Twitch de l'humanité.
05:17Bref.
05:17Mais et les fictions dans tout ça ?
05:20Les films, les séries, la culture pop même ?
05:23Alors, c'est vaste et plus compliqué, mais quand même.
05:26L'ARCOM maintenant, il font un petit segment sur les contenus des plateformes.
05:29Alors attention, c'est pas du tout aussi exhaustif, forcément.
05:33Il se concentre sur les programmes les plus regardés des plateformes les plus massives.
05:37Bon, résultat, comme vous l'imaginez, c'est à fond des trucs ricains,
05:40comme une bonne partie de la pop culture,
05:42et c'est beaucoup ça qui est regardé aussi en France.
05:45C'est comme ça.
05:46Et là aussi, on retrouve cette énorme sur-représentation des patrons,
05:50cadres et professions libérales.
05:52Cependant, vous noterez deux trucs très intéressants.
05:55Là, la catégorie des inactifs, au contraire, ils sont très très présents.
05:59Mais pourquoi ?
06:00Est-ce que vous trouvez qu'il y a beaucoup de vieux dans les fictions ?
06:02Eh ben non, bien sûr, c'est que dans tout ça,
06:05il y a plein de programmes orientés jeunesse.
06:07Où il y a plein de petits jeunes qui ont donc pas d'emploi,
06:10comme dans des trucs comme Stranger Things ou les programmes Disney.
06:13Puis il y a des trucs, en vrai, je sais même pas comment ils comptent,
06:15du style Vaiana, c'est quoi son CSP ?
06:18Est-ce qu'elle, elle coche l'annexe 2 chapitre 2 relatif aux marins pêcheurs
06:22sur le site de Pôle emploi,
06:23et de milieu des océans ils le mettent en profession libérale ?
06:26Bref, vous voyez le problème.
06:27Ensuite, bon, autant les ouvriers passent encore à la trappe,
06:31autant les employés, ça va par rapport à la population générale.
06:35Sauf que…
06:36Réfléchissez deux secondes à c'est quoi les métiers
06:39qu'on voit sur-représentés dans la pop culture,
06:41et qui relèvent pas forcément des cadres,
06:44de chefs d'entreprise, des classes sup, voire des aristos.
06:47Ben, vous voyez bien que c'est des militaires,
06:49des policiers, des scientifiques, des espions, etc.
06:52Et dans cette catégorie des employés,
06:54il y a tous les personnages de flics, de soldats,
06:57d'agents de tel ou tel service,
06:58mais aussi le personnel scientifique, de santé, etc.
07:01Parce que, comme le relevé Martin Vinclair dans son petit éloge des séries télé,
07:05il y a trois domaines dont le travail réel, quotidien, concret,
07:09est massivement représenté, c'est
07:11médical, police, justice.
07:15Allons au tribunal ?
07:16Oui, allons au tribunal.
07:18On est une bande de gros connards qui s'étalent dans le couloir pour discuter.
07:22Pourquoi ?
07:22Et ben, entre autres, parce que c'est des métiers
07:24qui voient défiler dans leur cadre tout le corps social,
07:27et qui permettent d'aborder la société en général.
07:29et qui, effectivement, présente pas mal de situations
07:32un peu d'action, un peu extraordinaires.
07:34Oui, et comme j'ai des passe-temps très très bizarres,
07:37j'ai pris la liste des 100 plus grands succès de l'histoire du cinéma,
07:42pas rapporté à l'inflation,
07:44et j'ai essayé de chercher tout ce qui relèverait d'employés ou ouvriers,
07:48mais qui ne sont pas des enfants, des scientifiques,
07:52des retraités, des militaires, des aventuriers, des trucs comme ça.
07:55Et j'ai trouvé que Jack de Titanic, Spiderman, le Joker, Katniss de Hunger Games, et c'est tout.
08:03Et je précise que Mario et Luigi sont dans Artisans et Commerçants,
08:08et Superman, il est journaliste, donc il est cadre et profession intellectuelle,
08:12et tu as vérifié normalement que c'était pas un pigiste,
08:16et du coup normalement il est dans cette catégorie de CSP là.
08:19Voilà.
08:20C'était vraiment très intéressant.
08:23Au final, s'il y a un sous-genre qui représente vraiment le monde du travail en général,
08:28où on voit des protagonistes employés ou ouvriers,
08:31c'est ce qu'on appelle les comédies de bureau,
08:33ou plus généralement les comédies de travail,
08:35qui est une des inspirations de Severance,
08:37qui en reprend une partie des codes en les transposant
08:40dans un contexte science-fictionnel nettement moins humoristique.
08:43Résultat, ce sous-genre est un des seuls espaces
08:46qui met en scène réellement la question du travail,
08:48et les problématiques d'une très grande partie de la population,
08:52largement invisibilisée dans la culture pourtant dite populaire.
08:55Il y aurait des petites exceptions,
08:57comme les récits de sport ou de danse,
08:59qu'on avait déjà abordé ici,
09:01et qui sont d'une part des genres très populaires au sens de leur public,
09:04mais aussi souvent de leurs protagonistes,
09:06bien qu'ils se concentrent souvent sur des arcs d'ascension sociale via ses pratiques.
09:10Sinon, ces catégories sociales sont souvent cantonnées à ce qu'on appelle des films sociaux,
09:15parfois perçus comme assez paternalistes ou misérabilistes,
09:18et rarement perçus comme faisant partie de la pop culture,
09:21à quelques exceptions près,
09:22comme The Full Monty ou Billy Elliot,
09:24ou il y a de la danse.
09:26Comme si elles ne pouvaient pas être les protagonistes d'aventures
09:29réservées à une élite sociale,
09:31ou même des figures de divertissement.
09:32C'est tellement un biais que même quand une œuvre de divertissement grand public
09:37met un protagoniste issu de classe pop,
09:39il ne peut pas juste venir de classe pop.
09:42Tu ne peux pas juste être un employé de bricomarché qui se tape contre la mafia,
09:45non, il faut qu'en fait tu sois un ancien super agent de la mort.
09:49Tu ne peux pas être juste un petit agriculteur de l'espace,
09:52ou un étudiant boursier magique,
09:54non, il faut quand même que tu sois l'élu de la prophétie,
09:57et secrètement un fils d'eux.
09:58Ce qui, au passage, était une des bonnes idées de Star Wars 8,
10:02de casser ça,
10:03mais vous avez chounié, donc ils ont rétropédalé,
10:06et vous avez eu le Star Wars que vous méritiez.
10:08Mais bref.
10:08Alors, vous allez me dire,
10:10tout ça, c'est un peu normal en fait.
10:12Parce qu'on veut voir les aventures de gens qui ont des activités extraordinaires,
10:16pas du Pékin-Landa qui nous rappelle la banalité du quotidien.
10:19Et oui, un peu, mais ça aussi c'est un biais,
10:22parce que c'est la norme dans les imaginaires.
10:24Spider-Man, ça montre bien qu'un super-héros,
10:26ça peut tout à fait être un prolo,
10:27y'a pas de raison.
10:28Je vous renvoie à notre vidéo sur Squid Game,
10:30mais en Corée du Sud,
10:31ça fait des années qu'ils font du cinéma de genre ultra efficace,
10:34où tu vois des ouvriers, des employés, des classes pop.
10:37Ça leur pose aucun problème.
10:39Même en France, où on a quelques lacunes,
10:42et sur l'embourgeoisement du cinéma,
10:44et sur le cinéma de genre populaire,
10:47t'as des films de genre avec des travailleurs.
10:49Prenez les films d'action de Fred Cavallier.
10:51Pour elle, c'est un film d'évasion,
10:53et le gars, il est prof.
10:54à bout portant, c'est une grosse course poursuite,
10:57et le gars, il est aide-soignant.
10:58Le convoyeur de Boukrieff,
11:00comme son nom l'indique,
11:01c'est des convoyeurs de fond.
11:02Gueule Noire, c'est des mineurs,
11:04Machines, sur Arte, c'est dans une usine,
11:06et Vermines, c'est tout un voisinage de gens de banlieue.
11:08Et ça fonctionne hyper bien.
11:10En fait, Gilles Perret, là, maintenant que tu fais de la fiction,
11:13tu veux pas nous faire un petit film d'action à la Yves Boisset,
11:16genre le prix du danger,
11:17avec Xavier Mathieu, maintenant qu'il est acteur ?
11:19On voit bien que vous êtes comédien aujourd'hui.
11:21Vous ne me prendrez pas de haut, s'il vous plaît.
11:23Mais non, mais non.
11:24Vous ne me prendrez pas de haut.
11:25Le mépris de classe, il a été des deux côtés des ministres,
11:28et du vôtre en même temps.
11:30Ah, très bien.
11:30Bon, c'est aussi pour ça que je voulais parler de Severance.
11:33Parce qu'avec la SF, on pourrait encore plus se dire ça.
11:36Dans Mass Effect, t'as envie de jouer le Commandant Shepard,
11:39qui sauve la galaxie.
11:40T'as pas envie de jouer Karine, la galarienne,
11:43qui bosse dans les entrepôts de la Citadelle,
11:44qui a 40 ans d'espérance de vie,
11:46et tous les jours, elle fait 12 parsec pour aller chercher ses gosses.
11:49Avec les gilets jaunes, elle a bloqué le relais d'Oméa 4 pendant des semaines.
11:52Alors, sauf que déjà, Armageddon,
11:55ou encore Alien, film spatio-prolétaire,
11:57vous avez aucune excuse.
11:59J'ai emmené Dark Vador pour qu'il voit ce qu'est,
12:01les conditions de travail sur Etoile Noire.
12:04La première Etoile Noire était occupée par l'armée impériale,
12:07à bord, il n'y avait que des soldats.
12:08La section d'assaut, les dignitaires, les gens de l'Empire.
12:10Quand elle saute, aucun problème, les méchants sont punis.
12:13Et la deuxième fois ?
12:14La deuxième fois, elle était même pas terminée,
12:16elle était encore en construction.
12:17Et alors ?
12:18Alors, un chantier comme ça,
12:19aussi gigantesque,
12:20nécessite vachement plus de main d'œuvre
12:22que pouvant en fournir l'armée impériale.
12:24Je parie qu'ils ont fait appel à des entrepreneurs indépendants,
12:26des plombiers, des métallos, des couvreurs.
12:28Bon, ils ont fait bosser des entrepreneurs indépendants.
12:31Pourquoi ça te fout les boules que l'étoile saute ?
12:33Tous les entrepreneurs innocents qu'ils avaient engagés se sont fait tuer.
12:36Ils ont été victimes d'une guerre qui ne les concernait pas.
12:38Bon, surtout, ce que rappellent des œuvres comme Severance,
12:41c'est que l'ASF, ça n'a pas à être que ça.
12:44Il y a aussi tout le côté anticipation,
12:46dont le rôle est justement d'explorer des phénomènes sociaux
12:48via le prisme de la science-fiction.
12:50C'est tout le truc qui a fait le succès de Black Mirror,
12:53mais même là, c'est vrai que c'est beaucoup centré sur comment
12:56la société au sens large, dans la vie des individus en tant qu'utilisateur de nouvelles technologies par exemple,
13:03rencontre de nouvelles problématiques.
13:04Et c'est souvent presque plus en tant que citoyen en général qu'en tant que travailleurs par exemple.
13:10Alors que pourtant, le travail, désolé, mais c'est quand même pas mal saillant comme phénomène social.
13:15Certes, dans science-fiction, il y a science.
13:19Mais justement, s'il y a bien un domaine qui est impacté par les évolutions technologiques, c'est celui-là.
13:24Et c'est vrai maintenant avec Internet, les IA, le management algorithmique ou les plateformes,
13:30qui sont des enjeux énormes dont c'est le rôle de la SF de les traiter au niveau de la
13:35fiction.
13:35Mais en fait, de tout temps, surtout depuis la révolution industrielle, l'automatisation, la mécanisation, etc.
13:41Qui ont d'ailleurs donné naissance à la SF en fait.
13:45En plus, cet aspect science, il n'est pas juste là pour explorer les problématiques de la technologie elle-même.
13:50Ces technologies fictives permettent aussi d'incarner des problématiques plus profondes, plus humaines, plus abstraites.
13:56Autre série de SF sous-côté et qui n'a qu'une saison et qui n'a pas trop été
14:01discuté,
14:02mais Tales from the Loop, qui est basé sur un univers un peu plutôt visuel d'un mec qui s
14:06'appelle Simon Stalenhague.
14:07En gros, c'est un SF un peu rétro comme ça, où c'est dans un petit bled,
14:12où l'endroit où bosse un peu tout le monde, le truc qui fait vivre un peu le petit bled,
14:16c'est The Loop, qui est une espèce de bunker où il y a une technologie qu'on ne voit
14:19jamais trop,
14:20mais on sait que c'est une espèce de technologie de ouf de SF.
14:23Et surtout, ça fait que tout le monde va bosser normal tous les jours.
14:26Ils vont aller bosser au loop comme ça.
14:27Ça n'a pas l'air d'être particulièrement extraordinaire.
14:30Et toute la ville est un peu organisée autour de ça.
14:31Sauf que ça fait des phénomènes un peu chelous technologiques de SF autour.
14:35Et c'est un peu à la Stranger Things.
14:37C'est des gamins, des gens de la ville qui vivent des petites aventures.
14:40C'est presque du fantastique en fait.
14:41Il y a un robot dans la forêt.
14:43Il y a des phénomènes un peu bizarres qui sont justifiés par la technologie.
14:45Et ce qui est cool, c'est qu'en fait, ça ne parle pas tellement de la technologie.
14:49Tu as un gars, il a un bras bionique, c'est comme ça.
14:52C'est dans la vie normale.
14:53Et ça se concentre plus sur ce que ça dit de choses intimes de gens.
14:57Donc ça parle de l'amour, ça parle du deuil, ça parle de l'enfance, ça parle des relations parents
15:03-enfants.
15:04En fait, ça parle de choses qui n'ont pas vraiment de lien avec la technologie elle-même.
15:08Mais la technologie, un peu comme des contes fantastiques, elle permet d'inventer plein de petites histoires qui parlent de
15:14choses très humaines et très intimes.
15:16Et c'est un type de SF, je pense, qui pourrait être remis un petit peu au goût du jour.
15:21Surtout quand on ne sait plus trop quoi raconter sur le futur.
15:24Revenir à une SF qui est un peu plus humaine et qui n'est pas en mode « ouais, imagine,
15:30on se trétouche avec des puces dans le cerveau ».
15:33Donc voilà, ça a été fait 40 fois et des fois, en fait, c'est peut-être pas tant la
15:37fascination pour la technologie qui est importante que ce que la SF elle permet en tant que genre d'histoire
15:44qui parle de l'humain.
15:45C'est pas obligé d'être des trucs dans 5000 ans, on a conquis la voie lactée et je sais
15:49pas quoi.
15:50Tu vois, ramener un peu, rester un peu sur terre aussi, c'est quand même chouette.
15:54C'est un truc que je trouve assez à développer.
15:56Le pitch Black Mirror-esque de Severance, il parle pas tant de ce que de nouvelles technologies pourraient effectivement faire.
16:03Même si, avec les délires Nora Link et compagnie, ça commence à approcher un truc crédible.
16:08Elles permettent à la série d'incarner des problématiques qui nous concernent même sans que ces technologies existent pour de
16:14vrai.
16:14Le fait que vous détestez pas le lundi, mais le capitalisme, ou en tout cas la domination au travail, au
16:20point qu'on pourrait imaginer vouloir amputer assez littéralement cette partie-là de nos vies.
16:24J'ai écrit le pilote pendant que j'étais travaillé une série de job températifs, vous savez, sur les lunch
16:29breaks et quand j'ai pu.
16:31Et j'ai sorti de me sentir une fantaisie, on pourrait dire, où j'étais comme, man, j'aimerais que
16:36si il y avait un moyen,
16:37que j'aurais pu juste passer les 8 heures de ma vie, et juste immédiatement, c'est 5 p.m.
16:43et je peux rentrer à la maison.
16:44J'aurais 100% fait ça. Et j'ai juste pensé, c'est une chose de drôle, vous savez, vous
16:50savez.
16:50Un temps plus précieux sur cette terre.
16:52Partie de nos vies qui devient ici très littéralement une succession ininterrompue de journées de boulot répétitives,
16:58sans même la partie métro-dodo dans un genre de purgatoire corporate.
17:02Ce qui véhicule avec une grande puissance évocatrice la pure angoisse existentielle de l'exploitation au travail.
17:09Y compris dans ce qu'elle a de déshumanisant, puisque les personnages deviennent étrangers à tout affect,
17:15toute personnalité, toute vie, qui ne soit pas celle de la boîte.
17:18Alors donc, l'angle alpha, c'est ce truc-là, c'est cet écart entre moi et le désir de
17:24mon patron.
17:25Et donc, vous parlez de cet angle alpha comme quelque chose que le néolibéralisme veut réduire à zéro.
17:31Le projet du libéralisme, c'est de faire en sorte que nos désirs les plus profonds, les plus intimes,
17:35rejoignent totalement le désir maître néolibéralisme, et qu'on s'identifie, qu'on épouse, au sens quasiment littéral, qu'on
17:41épouse le désir maître.
17:43Dans Severance, l'angle alpha, là, carrément, QUICK, une espèce de totalitarisme de la bureaucratie privée de 1984, COGIP.
17:51Je dis que le capitalisme a un caractère totalitaire, puisque lui a cette intention-là.
17:55Lui a l'intention de remodeler de l'intérieur nos imaginaires, nos désirs et nos affects.
18:02C'est-à-dire, pour reprendre précursivement la métaphore des vecteurs, c'est-à-dire la métaphore de l'alignement,
18:08il a pour projet de nous faire sentir d'une manière telle que nos désirs deviennent absolument conformes au désir
18:15du capital.
18:15De même, ça interroge, à la manière d'une expérience de pensée fort divertissante, la vision libérale du travail,
18:22comme une pure relation contractuelle consentie avec l'entreprise.
18:25Parce qu'ici, techniquement, les personnes sont volontaires, demandeuses même, de ce dispositif.
18:31Or, on voit non seulement en quoi ça n'en fait pas moins quelque chose de dystopique,
18:35et même, ça remet en cause le consentement à l'exploitation, puisque la partie de toi qui travaille ne sait
18:40même pas pourquoi elle a consenti.
18:42C'est littéralement une part d'elle-même qui aliène l'autre, et en parlant d'aliénation.
18:47Alors, il y a évidemment le fait que la partie extérieure devient elle-même totalement étrangère au travail qui occupe
18:53ses journées.
18:54Beaucoup de choses sont bizarres dans notre vie professionnelle.
18:57Bien sûr, je ne vous connais pas vraiment.
19:00Mais l'homme qui se tient devant vous, il vous connaît, lui.
19:03Et même si je n'en ai pas conscience, une chose est sûre, c'est que je ne vous oublierai
19:08jamais.
19:09Mais même la partie dans l'entreprise est totalement déconnectée de l'objectif réel de ses propres tâches,
19:14dans une sorte de bullshit job qui doit bien avoir un intérêt pour la boîte, mais qui lui est inaccessible.
19:20Ma théorie, c'est l'océan.
19:24L'océan, c'est la théorie générale ?
19:27Non, Irving, crois qu'on censure des gros mots dans des films.
19:31Tout ça, c'est permis par l'aspect SF au sens technologie fictive, mais aussi par l'aspect SF comme
19:37genre de récit.
19:38C'est-à-dire que le récit mobilise plein de dispositifs narratifs ou esthétiques permis par le genre pour incarner
19:45ces problématiques.
19:45Il y en a des assez évidents, comme ce détournement SF des tropes de comédie de travail,
19:50ou des mises en scène comme ces tout petits bureaux dans des espaces beaucoup trop grands.
19:54De manière générale, la série s'est ouvertement inspirée de l'esthétique Liminal Space,
19:59car elle a compris en quoi le mélange d'angoisse et de sérénité qu'il dégage disait quelque chose de
20:04notre rapport à ces espaces de travail.
20:06N'importe qui, ayant déjà ouvert le magasin dans un centre commercial encore vide, nettoyé un étage de bureau avant
20:11l'ouverture,
20:12ou arpenté l'ordre subtardive les couloirs d'une boîte, connaissent intimement cette sensation.
20:18Par définition, un espace liminal est un espace impersonnel de passage qui n'est pas conçu pour qu'on y
20:23vive.
20:23Et eux, dans Séverance, ils y passent toute leur vie.
20:27Il y a plein de petits trucs très malins pour évoquer tout ça sans que ça ait besoin d'être
20:30dit.
20:31Notamment l'absence de signalétique dans ces énormes couloirs aseptisés ou l'esthétique rétro,
20:36qui mélangent en fait volontairement différentes époques pour donner l'impression d'un lieu familier et nostalgique,
20:41mais qu'on serait bien en peine d'identifier ou d'en définir l'époque précise.
20:44Il détourne également tout un tas de choses très banales de l'univers de l'entreprise,
20:48comme le pot de départ, les incitations un peu ridicules,
20:52mais aussi le côté profondément terrifiant du management bienveillant et l'injonction au bien-être paradoxalement anxiogène.
21:00Excusez-moi, merci de ne pas parler.
21:03Tout ça, ça fait partie du quotidien de beaucoup, beaucoup de gens.
21:07Et la fiction dispose d'outils formidables pour l'aborder.
21:10Mettre non pas des mots, mais des imaginaires dessus,
21:12en venant contrecarrer les imaginaires managériaux dominants.
21:16Ce qui fait de Séverance l'illustration absolue de ce que j'aime appeler le Koji Punk,
21:20en hommage à l'entreprise fictive du message à caractère informatif
21:24qui tournait déjà en dérision cet imaginaire managérial.
21:27L'idée qu'on vit bien dans une dystopie, mais nul à chier,
21:30un cyberpunk qui s'est réalisé, mais sans les costumes cool et les cyborgs à crête,
21:35dans une version si médiocre, sorti tout droit de l'imaginaire pauvre d'un BDE d'école de management,
21:41qu'on peine à identifier comme une dystopie.
21:43Alors, je sais, c'est un peu agaçant les gens qui disent
21:46« Ah, on vit un peu dans Black Mirror ».
21:48Ceci dit, on vit quand même un peu dans Séverance.
21:51« Ah, Jean-Bernard, c'est horrible ! J'ai l'impression que notre monde est en train de s
21:54'écrouler ! »
21:55« Écoutez, Nicole, pas de panique ! On va faire comme si on ne s'était jamais posé de questions,
21:58et tout se passera bien ! »
21:59« Mais comment on va faire concrètement ? On va devenir complètement cinglé ! »
22:02« On va brûler cet endroit maudit et le réduire en cendres ! »