00:08Le sentiment d'impuissance pour les populations me semble venir beaucoup de l'éloignement du niveau de décision.
00:18Je pense qu'une des solutions est beaucoup dans la décentralisation, beaucoup plus forte que celle qui existe.
00:24Mais il vient aussi du fait qu'il y aurait comme des puissances, et notamment les puissances financières, ce qui
00:31est une illusion,
00:32les puissances financières, puisqu'on vit une crise majeure depuis 2008, et puis elles s'enchaînent maintenant ces crises financières,
00:41et cette crise financière, les populations ont le sentiment que les grands choix, par exemple les choix économiques,
00:48les choix en ce qui concerne les entreprises, on le voit tous les jours, viennent de niveaux qui dépassent le
00:54politique lui-même,
00:55notamment par le poids du pouvoir financier à l'échelle internationale, qui est une réalité,
01:03parce que 12 000 milliards de dollars qui circulent en permanence, on voit ce que ça représente par rapport à
01:10des États-nations
01:12qui se battent bec et ongle pour réduire, par exemple, leur déficit de 50 milliards ou autres,
01:18alors qu'il y a des masses financières gigantesques qui circulent et gérées par des ordinateurs.
01:23Pour une part, cela correspond effectivement à des éléments de mondialisation,
01:26mais il y a une mondialisation qui est positive.
01:29Quand il y a une mondialisation, je dirais, de la régulation par les droits de l'homme,
01:34c'est quelque chose de positif. Le fait que l'Europe, au moins, représente un espace de défense et de
01:42promotion des droits de l'homme,
01:43ça me semble être quelque chose de positif.
01:46Et on trouve même qu'il n'y a pas assez de régulation internationale, des marchés financiers, des paradis fiscaux,
01:53donc il faut qu'il y ait plus de régulation internationale.
01:57Est-ce que ça revient à enlever de la substance aux politiques nationales ?
02:02Je ne pense pas complètement. Pour une raison très simple, c'est quel est le cœur de la politique ?
02:08Le cœur de la politique, c'est la construction de la vie commune.
02:12Le cœur de la politique, c'est la construction du lien social.
02:16Le cœur de la politique, c'est la détermination des règles de justice,
02:20des formes d'égalité de ce qui produit le monde commun.
02:25Or, ça, ce n'est pas tout ce qui est lié d'une manière ou d'une autre aux formes
02:28de redistribution.
02:29Et ça, ça n'est pas internationalisé.
02:32On internationalise peut-être des éléments de droit de l'homme,
02:35on internationalise peut-être certaines formes de régulation ou de politique commune.
02:40Et de ce point de vue-là, l'Europe, plus qu'un projet fédéral, on peut dire,
02:44est un espèce d'embryon de mondialisation réussie.
02:46C'est une expérimentation limitée de ce que serait une mondialisation réussie, moi je dirais.
02:51Mais pour le reste, si on a le sentiment de dévitalisation,
02:55c'est justement que la construction sociale n'apparaît plus comme au centre de la vie politique.
03:02On fait comme si le centre de la vie politique était simplement la gestion, la régulation,
03:06alors que la démocratie se définit d'abord et avant tout, me semble-t-il, comme une forme de société.
03:12Donc cette dévitalisation, elle est liée surtout à une vision trop étroite de la politique et du rôle de l
03:19'État
03:19comme étant simplement un agent de régulation et pas, comme on dit, un agent d'institution sociale.
03:27Et puis sur la question effectivement technocratique, ça, ça me paraît très important,
03:34et ça participe du même mouvement.
03:37Il est certain qu'il y a une dérive gestionnaire, qu'il y a une dérive technocratique.
03:40À défaut de faire vraiment de la politique dans ce sens fort du terme,
03:45on se contente souvent justement, on oscille entre la gestion et l'invocation des circonstances exceptionnelles.
03:53Aujourd'hui, on a l'impression qu'il y a un vide entre les théories de l'état d'urgence,
04:00là où on semble que le politique renaît parce qu'il parle de la guerre, qu'il l'a fait,
04:04et qu'il vit en agitant, qui correspond parfois à des réalités, des menaces comme celle du terrorisme.
04:11Et puis de l'autre côté, on fait simplement de la gestion, et c'est le pouvoir technocratique.
04:18Entre le pouvoir technocratique et, je dirais, la pente vers l'état d'exception,
04:23il y a une sorte de vide. Et ce vide, c'est le même que celui qui nourrit le sentiment
04:31d'impuissance publique.
04:33S'il y a un manque, je pense qu'effectivement, il y a une crise de la volonté politique.
04:36Mais la crise de la volonté politique, elle correspond d'abord au fait que la volonté n'est pas simplement
04:42une espèce de projection extérieure de puissance.
04:45La volonté, elle est construction sociale, me semble-t-il.