00:00Aujourd'hui, la Commission européenne présente sa stratégie pour préparer l'Union au prochain élargissement.
00:05Annalisa, on demande depuis des années aux pays candidats de mener énormément de réformes pour pouvoir entrer dans l'Union.
00:10Mais cette fois, c'est aussi l'Europe elle-même qui va devoir changer.
00:14Mais oui, c'est l'éléphant dans la pièce qu'on a fait semblant de ne pas voir toutes ces
00:18années.
00:18C'est vrai que quand un pays veut rentrer dans l'Union européenne, on lui explique tout ce qu'il
00:22doit changer.
00:22Son système judiciaire, son administration, sa manière de lutter contre la corruption,
00:26parfois même une partie de sa politique étrangère.
00:29Avec cette question, est-ce que l'Ukraine est prête ? Est-ce que la Moldavie est prête ?
00:32Est-ce que les Balkans occidentaux sont prêts ?
00:34Mais on a beaucoup moins posé la question inverse.
00:36C'est-à-dire, est-ce que nous, on est prêts pour les accueillir ?
00:39Sauf que cette question-là, elle commence à devenir très urgente aujourd'hui
00:42parce que l'élargissement n'arrange plus seulement tous ceux qui veulent rejoindre l'Europe.
00:47Ça nous arrange, nous aussi.
00:49Aujourd'hui, ça devient un instrument géopolitique.
00:51Par exemple, intégrer l'Ukraine, la Moldavie, les Balkans occidentaux,
00:54aujourd'hui, ça veut dire les arrimer définitivement au camp européen
00:57et donc réduire l'influence de Moscou.
01:00D'ailleurs, la Commission parle elle-même de l'élargissement
01:02comme d'un choix stratégique et d'un investissement pour la sécurité européenne.
01:07Donc aujourd'hui, si on a vraiment envie d'utiliser cet élargissement
01:10comme un instrument de puissance,
01:12eh bien, on ne peut plus reposer la question.
01:13Il faut qu'on se pose la question.
01:15Est-ce qu'on est prêts ? Est-ce qu'on peut changer, nous aussi, très rapidement ?
01:18Oui, alors d'abord, il va falloir changer politiquement
01:19parce qu'à 30 ou à 35, c'est pas très facile de prendre des décisions quand même.
01:23C'est clair, à 27, on voit déjà que ça peut être très compliqué.
01:26Donc, imaginez à 30, à 35, surtout sur la politique étrangère
01:30ou sur les sanctions.
01:31En fait, chaque nouveau membre ramène des nouvelles possibilités de blocage
01:35avec son droit de veto.
01:36Il suffit de regarder ce qu'ont fait les Hongrois pendant des années.
01:40Donc, peut-être qu'il faut abandonner l'unanimité
01:42et aller plus vers la majorité qualifiée.
01:44D'ailleurs, c'est ce que préconise la Commission.
01:46Mais est-ce qu'on est prêts, par exemple en France,
01:48à appliquer des décisions auxquelles on se serait opposé en Europe ?
01:52Et puis, il y a derrière cette réforme possible de la majorité qualifiée,
01:56ça paraît très technique, mais il y a une vraie question de souveraineté.
01:59C'est-à-dire qu'avec des nouveaux membres,
02:01il y a forcément une redistribution politique
02:03de laquelle on se rend peut-être pas compte.
02:05Je vous prends l'exemple de l'Ukraine.
02:07L'Ukraine, elle serait le cinquième état de l'Union
02:09en termes de population.
02:10Et donc, elle aurait un poids très, très considérable
02:13dans le calcul des votes au Conseil.
02:14Pour la majorité qualifiée, on parle de 9%, 10% environ.
02:18Donc, vous voyez, ce n'est plus la même chose
02:20de décider avec des nouveaux membres.
02:21Et puis, il n'y a pas seulement le pouvoir qu'il va falloir partager,
02:23il va aussi falloir partager l'argent.
02:26Oui, surtout qu'on a déjà énormément de mal
02:28à se mettre d'accord sur le prochain budget.
02:30Il y a six pays, l'Allemagne, les Pays-Bas,
02:33la Suède, le Danemark, l'Autriche et la Finlande,
02:34qui réclament plusieurs centaines de milliards d'euros de coupes
02:38dans le projet de Bruxelles.
02:39Et ces six économies, elles fournissent
02:4140% des recettes du budget européen.
02:43Donc, leur voix compte aujourd'hui.
02:45En face, il y a des pays qui refusent de sacrifier
02:48les politiques traditionnelles, comme l'agriculture,
02:50comme la cohésion.
02:51Et on parle, par exemple, de l'Espagne, de l'Italie
02:53ou de la France.
02:54Donc, vous voyez, dans le noyau dur européen historique,
02:57on va dire, on se dispute déjà pour savoir
02:59quelle doit être la taille du gâteau,
03:01comment on le partage et qui doit payer.
03:03Donc, si on installe aujourd'hui des nouveaux convives à table,
03:05il va falloir se reposer toutes ces questions.
03:08Autrement, je vous fais là encore un exemple.
03:10L'Europe envisage, par exemple, de limiter l'accès de l'Ukraine
03:13aux subventions agricoles si elle rentrait dans l'Union.
03:16Parce que l'Ukraine est un immense producteur agricole
03:18et sinon, elle prendrait une place énorme dans la PAC.
03:21Là, ça créerait un grand précédent.
03:23Et il est là, l'éléphant dans la pièce.
03:25Soit on augmente le gâteau, soit on accepte tous
03:27d'en avoir une plus petite part, soit on change les règles
03:30pour que les nouveaux membres n'aient pas tout de suite
03:32tous les droits que les autres.
03:34Mais là, vous voyez, on arrive face à la question,
03:36à la vraie question.
03:36Est-ce qu'on accepte enfin qu'en Europe, il faut plusieurs vitesses ?
03:40Et est-ce que nous sommes prêts, nous aussi,
03:41à changer suffisamment, à changer une partie importante
03:44de notre ADN aujourd'hui pour accueillir tous ces nouveaux pays ?
03:47Merci Annalisa Cappellini pour ce parti pris.
03:50Une chronique à retrouver, bien sûr, en podcast et en replay
03:52sur l'application BFM Business.