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  • il y a 14 minutes
L'historien britannique publie "La chute. France, 1940" (Editions du Seuil), où il raconte ces six semaines qui ont fait basculer la France et peut-être tout le XXe siècle. Il est notre invité dans la matinale. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-lundi-05-octobre-2026-8762379

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Transcription
00:00Il est sans doute le plus français des historiens britanniques.
00:04Il nous raconte notre propre histoire, l'occupation, le procès pétain de Gaulle.
00:09Sa biographie du général a inspiré le plus grand succès de l'été au cinéma,
00:14la bataille de Gaulle d'Antonin Baudry, près de 6 millions de spectateurs.
00:18Cette fois, il s'intéresse à la genèse de cette histoire dans un livre absolument passionnant.
00:24Ça s'appelle La Chute, France 1940, publié au Seuil.
00:27Le récit des six semaines qui ont fait basculer la France et peut-être le XXe siècle.
00:32Bonjour Julianne Jackson.
00:34Bonjour.
00:35Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter et avec nos auditeurs qui peuvent,
00:39comme tous les jours évidemment, nous appeler, poser leurs questions au 01 45 24 7000
00:44et sur l'application Radio France.
00:47Pour commencer, Julianne Jackson, tout simplement, pourquoi revenir sur juin 40
00:53et la défaite de l'armée française face à l'Allemagne nazie ?
00:57Est-ce qu'on a encore des choses à apprendre sur cette histoire ?
01:00J'espère.
01:01J'espère que mon approche est un peu différente de l'approche de la plupart des historiens.
01:08On a beaucoup parlé de cette défaite cette année parce que c'était l'année du panthéonisation de Marc Bloch.
01:15L'étrange défaite.
01:15Bien entendu, Marc Bloch est un très, très, très grand historien.
01:21Mais on a beaucoup parlé du livre qu'il a écrit en juillet 40 sur le choc de cette défaite,
01:28le traumatisme de cette défaite.
01:29Et le livre qui a été publié après sa mort s'appelait L'étrange défaite.
01:34Et personnellement, je trouve que ce n'est pas...
01:39Parmi tous les livres de Bloch, ce n'est pas le plus réussi
01:42parce que ce n'est pas, en fin de compte, un livre d'historien.
01:45C'est un livre de témoins.
01:46Un témoin très intelligent qui avait essayé d'analyser avec son approche historique.
01:50Mais c'est un livre de témoins.
01:52Et je suis sûr que s'il n'avait pas été tragiquement fusillé pendant la guerre,
01:57il aurait peut-être reçu le livre après.
01:58Et pour moi, le problème, c'est que ce livre domine trop notre image de 40.
02:05La chute de 40.
02:07Et moi, j'ai appelé ce livre...
02:09Le titre qu'on a pris pour la traduction française, c'est La chute.
02:15Et en fait, c'est une traduction de ce qu'on appelle chez nous,
02:18The Fall of France.
02:20Chez nous, on appelle...
02:21Vous appelez ça la défaite ou le débâcle.
02:24Chez nous, c'est The Fall of France.
02:26C'est un effondrement.
02:27Effondrement.
02:28Et en fait, c'est très fort.
02:29The Fall of France.
02:32Et avec bonne raison, vous n'utilisez pas cette expression.
02:35Mais moi, je voulais...
02:37Je trouve que le titre montre le ticodrame, en fait.
02:42Mais mon approche est inspirée par un autre historien,
02:47un très grand historien français, Pierre Vidal-Nacquet,
02:49qui est un historien du monde classique.
02:52Et il a écrit dans un autre livre, sur un autre sujet,
02:55« L'histoire n'est pas la tragédie ».
02:57Pour comprendre le réel historique, il faut parfois ne pas connaître la fin.
03:04Et tout le sens de mon livre est de dire qu'il ne faut pas forcément interpréter ce qui s
03:10'est passé...
03:11Ce qui s'est passé avant, à travers ce qui s'est passé en 40.
03:15Et c'est une façon, elle est très court.
03:19On fait, par exemple, la différence entre la solidité des Britanniques,
03:23l'importance de Churchill, etc.
03:25Oui, on peut parler de ces choses.
03:26Mais en fin de compte, pour moi, ce qui a compté, c'est la Manche.
03:30Vous n'aviez pas eu la Manche.
03:32Et donc, on revoit l'histoire des années 30 à travers le débâcle.
03:38Et moi, je veux réessayer de montrer que c'était une défaite militaire.
03:43Alors, précisément, ce qui est vertigineux dans votre livre,
03:47c'est le calendrier des événements.
03:49Le livre s'ouvre sur cette scène saisissante.
03:52On est le 15 mai 1940,
03:54deux jours seulement après l'entrée de l'armée allemande
03:58sur le territoire français à Sedan.
03:59Churchill reçoit un coup de fil du président du Conseil, Paul Reynaud,
04:02qui lui dit « Nous sommes vaincus, nous avons perdu la bataille. »
04:06Il faut que vous nous racontiez ces deux jours,
04:08puisque dès le lendemain, le Premier ministre britannique
04:10vient constater lui-même la débâcle
04:12et que tout ça se fait en un temps absolument record.
04:15Mais c'est incroyable.
04:16C'est cinq jours, six jours à peu près.
04:18C'est-à-dire, les Allemands lancent l'offensive le 10 mai.
04:23Ils traversent, et à la grande surprise des militaires français,
04:27l'attaque allemande se passe aux Ardennes.
04:31Et l'armée française pensait que l'Ardenne était presque infranchissable.
04:36Et donc, les Français avaient renvoyé leur troupe en Belgique.
04:40Et donc, en trois jours, les Allemands traversent cet paysage compliqué,
04:48des forêts, des bois, la Meuse, etc.
04:51Et puis, le 13, après trois jours, ils arrivent à la Meuse.
04:55Entre le 13 et le 14, la Meuse est franchie.
04:59Et puis, le 15, on peut dire que tout est perdu.
05:04Et donc, il y a ce coup de fil paniqué de quelqu'un qu'on a beaucoup oublié,
05:11sous-estimé, Paul Reynaud, qui était le président du Conseil.
05:15Qui était le premier ministre de l'époque.
05:16On l'a appelé le président du Conseil.
05:18Qui appelle Churchill en désespéré pour dire que tout est perdu.
05:23Churchill arrive à Paris le 16.
05:26Il y a cette réunion au Quai d'Orsay.
05:28Et Churchill décrit, en fait, Reynaud qui décrit la situation terrible.
05:36Et Churchill dit, on voit dans la cour de la Quai d'Orsay,
05:39les fonctionnaires en train de brûler des documents, des archives.
05:43Il y a cette fumée qui monte.
05:45Et puis, Churchill dit au général Gamelin,
05:48mais tout n'est pas perdu, c'est impossible.
05:50Où sont vos réserves ?
05:52Et Gamelin dit, j'en ai plus.
05:55Il n'y en a plus.
05:56Et c'est effectivement ce récit fascinant que vous faites, Julian Jackson.
06:00Vous parlez du désastre militaire le plus humiliant de l'histoire de France.
06:05Qu'est-ce qui, pour nos auditeurs,
06:07et rappelez-nous, qu'est-ce qui explique cet effondrement ?
06:09Puisque vous rappelez qu'en termes de chars et d'artillerie,
06:13la France et l'Allemagne disposent à peu près des mêmes moyens.
06:17En fait, toute votre thèse, c'est de dire,
06:19contrairement à ce qui a pu être dit,
06:21cette chute n'était pas inéluctable.
06:23Alors, comment est-ce qu'on explique cette débâcle aussi humiliante ?
06:26C'était vraiment une catastrophe militaire.
06:29Vous pourriez me dire, peut-être,
06:30on ne peut pas séparer le militaire, la société, la politique, etc.
06:34Mais je pense que c'était, en fin de compte,
06:37ça tournait autour de 3 ou 4 jours, comme ça.
06:40Et, par exemple, vous avez dit, et vous avez raison,
06:44que les deux armées étaient aussi bien armées l'un que l'autre.
06:48Il y avait à peu près 2 900 chars des deux côtés.
06:52Il y avait à peu près le même nombre de divisions des deux côtés.
06:55Donc, et d'où venaient tous ces chars ?
06:58Ils venaient du processus de réarmement du Front populaire,
07:03de la Transim République, etc.
07:04Donc, les politiques n'ont pas failli.
07:08La France était, dans un sens, entre guillemets, prête.
07:12Et je pense, je dirais même, d'une façon un peu paradoxale,
07:16que la France était plus prête pour la guerre en 1939, en 1940, qu'en 1914.
07:23Alors, si vous deviez résumer ça de façon très courte,
07:27ce seraient quoi les trois causes de la défaite ?
07:29De cette défaite aussi cuisante ?
07:31C'était un pari fou, de la part des Allemands,
07:37de foncer à travers les Ardennes.
07:41C'était un pari pour un pays qui se savait inférieur,
07:46industriellement et économiquement,
07:48aux empires français-britanniques, ensemble.
07:53Et donc, les Allemands ont pris ce...
07:56Je dirais que c'est un coup de dé, si vous voulez.
07:59Et même beaucoup de généraux allemands étaient très méfiants.
08:03Et il faut dire, on a cette impression que les Allemands étaient très confiants
08:07en 1940 et les Français...
08:10C'est tout à fait le contraire.
08:12Le jour de la déclaration de guerre, en septembre 1939,
08:16il y a une scène que j'ai décrite dans mon livre
08:17où Hitler annonce, où il apprend que les Alliés ont déclaré la guerre
08:24et les Allemands ont déclaré la guerre.
08:27Mais qu'est-ce qu'on va faire ?
08:28C'est-à-dire que c'était presque un coup de folie qui avait marché.
08:36Et c'est-à-dire que tout peut basculer...
08:38Mon idée, c'est que tout peut basculer sur très peu.
08:41Julian Jackson, ce qui est passionnant et ce qui nous a frappés avec Florence
08:44en lisant ce livre, c'est aussi, en quelque sorte, les leçons que l'on peut tirer
08:48et un certain nombre d'éléments que vous décrivez sur la société française
08:52et sur le pacifisme qui, à ce moment-là, existe dans la société.
08:57Une société meurtrie par la guerre de 1914, par cette génération sacrifiée.
09:02Une génération qui part à la guerre en 1939, je vous cite,
09:04entre la résolution et la résignation et qui se demande pourquoi nous battons-nous ?
09:09La société, à l'époque, ne sait pas pourquoi elle se bat
09:12et c'est aussi pour ça qu'elle perd la guerre aussi rapidement.
09:15Non, je ne suis pas d'accord.
09:17Ah bon ?
09:17Non, pas tout à fait.
09:19Pourtant, vous racontez bien.
09:20Vous avez bien cité.
09:21Vous racontez bien dans le livre la démobilisation totale.
09:26Le pacifisme était aussi rependu en Angleterre.
09:30Et au début de la guerre, les Allemands ne voulaient pas battre.
09:35Il y a des descriptions de l'opinion publique en Allemagne,
09:39en Berlin, en septembre 1939,
09:42où les gens avaient peur de la guerre.
09:45Les Allemands ont combattu à Verdun.
09:48Je pense que le moral, c'est-à-dire le moral qui fait battre les gens,
09:53vient avec la victoire.
09:55Le moral n'est pas quelque chose de figé.
09:57Les Français sont pacifistes, les Allemands ne sont pas.
10:00Les choses peuvent, si vous voulez, se transformer très rapidement.
10:06Vous racontez bien Julian Jackson,
10:08à la fois la drôle de guerre avec ses soldats mobilisés pendant des mois,
10:11où il fait un froid épouvantable, où ils n'ont rien à faire,
10:15où leur morale est absolument dans les chaussettes.
10:17Vous racontez aussi la communication autour de la guerre qui est confiée à Jean Giraudoux,
10:22qui est un pacifiste anti-militariste pour la réconciliation franco-allemande.
10:27Et avec tout ça, on comprend bien que l'état d'esprit du pays n'est pas à la bataille.
10:32On n'est pas en 14.
10:33Non.
10:34Donc, est-ce qu'on peut gagner une guerre quand on ne sait pas pourquoi on se bat ?
10:38Oui.
10:39C'est-à-dire, on peut apprendre une raison de se battre très rapidement.
10:42C'est-à-dire, je fais toujours la comparaison avec d'autres pays.
10:47Prendre la Grande-Bretagne en 1939.
10:50Il y avait énormément de doutes et de gens qui ne voyaient pas le sens de la guerre.
10:57C'est-à-dire, prenez la propagande.
11:00On a dit que la propagande française était très mauvaise,
11:04que Giraudoux, c'était un littéraire qui convaincait.
11:08Mais, en fait, la propagande britannique était très mauvaise au début.
11:13C'est-à-dire que tout...
11:14Est-ce que je peux prendre cette métaphore ?
11:16On a un verre moitié plein, moitié vide.
11:20C'est-à-dire qu'on voit après que notre verre, chez nous, était moitié plein
11:25et le vôtre était moitié vide.
11:28Mais les choses peuvent tourner sur très peu.
11:31C'est ça que je veux montrer.
11:33Que les Britanniques ont appris le sens de la guerre en combattant.
11:39Sur les leçons, Julian Jackson, que l'historien peut tirer de ses travaux sur 40
11:44par rapport à aujourd'hui.
11:46Vous savez qu'on parle beaucoup, notamment dans cette campagne présidentielle,
11:49de la menace russe.
11:50Vous avez des forces politiques en France qui expliquent qu'il faut arrêter l'aide à l'Ukraine,
11:54qui expliquent qu'il faut négocier avec Vladimir Poutine.
11:57Vous avez aussi, il y a un an, je ne sais pas si vous aviez suivi ça, Julian Jackson,
12:01le chef d'état-major des armées, qui avait affirmé
12:04si notre pays flanche parce qu'il n'est pas prêt à accepter de perdre ses enfants,
12:07alors on est en risque.
12:08Ce qu'il nous manque, c'est la force d'âme pour accepter de nous faire mal.
12:12Ce qui avait suscité un tollé dans la classe politique.
12:14Est-ce que vous diriez qu'il y a parfois un manque de, comment dire,
12:19que peut-être les Français ne mesurent pas suffisamment la menace qui peut exister,
12:26même s'il n'y a pas de risque direct de conflit avec la Russie ?
12:29Oui, je pense que là aussi, le soutien que nous avons dans l'Ouest,
12:33pas que les Français, mais les Britanniques également, est très fragile en fait.
12:38Au début, tout le monde était derrière l'Ukraine.
12:41Après cinq ans, ça commence à s'effriter un peu, on se demande, etc.
12:45Et donc, je reviens toujours à cette idée que l'opinion publique, la volonté politique, le moral,
12:54c'est quelque chose qui peut évoluer d'une façon très imprévue.
13:00Et que oui, je suis d'accord, j'ai peur en fait que cette résolution qu'on avait au début
13:07pour soutenir les Ukrainiens commence à s'effriter un peu.
13:13Parce que les gens disent que ce n'est pas notre guerre, etc.
13:16Non, non, je suis tout à fait d'accord.
13:18Mais ma grande idée ici, c'est que rien n'est figé, que tout est en mouvement,
13:25que les choses peuvent cristalliser d'une façon ou d'une autre.
13:29Et qu'en France, ce qui s'est passé, c'est qu'il y a eu beaucoup de problèmes dans
13:33les années 30 en France,
13:34beaucoup de divisions politiques, beaucoup de haine politique, etc.
13:40Et que ces choses ne sont pas la cause de la défaite.
13:44Mais une fois la défaite survenue, ces choses ont cristallisé d'une certaine façon
13:50pour vous donner le régime de Vichy.
13:53Tandis que chez nous, parce que nous avons eu la manche,
13:58ces choses sont cristallisées d'une autre façon.
14:01Ce qui veut dire que l'état d'esprit des Français d'aujourd'hui,
14:05qui sont, comme vous le savez peut-être, les plus pessimistes au monde,
14:08on voit ça à longueur de sondages et d'études d'opinion,
14:13cet état-là, ce sentiment de déclassement, de perte de souveraineté,
14:18d'identité, de dépossession,
14:21ce n'est pas forcément le ferment d'une histoire dramatique ?
14:26Pas forcément. C'est-à-dire que ce que vous décrivez me semble quelque chose
14:29qui n'est pas exclusive à la France, en fait.
14:31Je ne sais pas si vous connaissez notre pays,
14:34mais on ne peut pas dire que l'état d'esprit est très optimiste
14:38sur notre place dans le monde, etc.
14:40Donc je pense que ce crise dont vous parlez est quelque chose
14:47qui n'est pas exclusivement français.
14:49Il y a un danger de voir les choses qu'à travers un lance français.
14:52Alors, le grand entretien est ouvert aux auditeurs, vous le savez,
14:55et nous avons justement Axelle au Standard de France Inter.
14:59Bonjour, bienvenue Axelle.
15:01Oui, bonjour.
15:02Vous avez une question à poser à Julianne Jackson ?
15:05Oui, merci. En fait, moi je voulais savoir dans quelle mesure
15:08la jeunesse française qui aujourd'hui manifeste contre les conditions,
15:14enfin voilà, contre la précarité à laquelle elle est confrontée,
15:17dans quelle mesure est-ce qu'elle est encore disponible
15:19pour recevoir les leçons du passé
15:21et si elle l'est, comment les lui transmettre ?
15:25Merci Axelle.
15:27C'est une bonne question à laquelle il est très difficile
15:31pour un historien de répondre.
15:33Mais je dirais une chose, je suis très frappé par exemple
15:36par le succès des deux films sur De Gaulle cette année.
15:41J'étais très flatté que ce film était un peu inspiré de mon livre.
15:44Plus qu'un peu.
15:45Il faut dire que les deux films d'Antoine Avaudry ont été adaptés
15:48de votre biographie du général de Gaulle.
15:50Bien sûr.
15:52Mais je suis très frappé par justement ce film a capturé quelque chose,
15:58a déclenché quelque chose.
16:00Et je pense que oui, parmi cette jeunesse désemparée,
16:04si vous voulez, dont vous venez de parler,
16:06il y a dans ces films la possibilité de s'accrocher à quelque chose
16:11qui donne un sens à la vie.
16:12Mais c'est peut-être un peu banal.
16:15Mais je pense que ce qu'il manque,
16:17il y a actuellement une espèce de désaffection
16:21envers la politique en France.
16:23Et c'est un peu paradoxal parce que le régime que vous avez actuellement,
16:28c'est le régime qui a été créé par De Gaulle.
16:31Et donc il y a peut-être deux De Gaulle dans nos têtes.
16:33Le De Gaulle qui a créé la Ve République,
16:35sur laquelle on est un peu sceptique actuellement.
16:38Et le De Gaulle qui a fait tout ce qu'il a fait pendant la guerre.
16:42Et je pense que justement,
16:43cet réenchantement de l'histoire et de la politique
16:48qui est montré dans ces films,
16:49ce n'est pas une réponse à la question.
16:52Mais Julian Jackson,
16:53et c'est dans la continuité en quelque sorte de la question d'Axel,
16:56le regard de l'historien sur les leçons qu'on peut tirer.
16:58Est-ce que quand vous entendez,
16:59là encore dans le débat politique,
17:01des comparaisons entre les années 30 et aujourd'hui,
17:04sur les leçons,
17:05quand on entend Jean-Luc Mélenchon dire
17:08« Général De Gaulle, c'était un insoumis en 40 »,
17:11quand on entend aujourd'hui des forces politiques
17:13qui jadis étaient anti-gaullistes,
17:14comme le Rassemblement National,
17:16se revendiquaient de De Gaulle.
17:17Comment est-ce que l'historien interagit
17:19avec ces références qui sont en permanence utilisées ?
17:23Oui, c'est un grand problème pour nous, en fait,
17:25parce que De Gaulle, pour moi,
17:27c'est un personnage historique,
17:29ancré dans une histoire,
17:31dans un contexte.
17:33Et De Gaulle n'a aucune réponse
17:35à nos problèmes actuels,
17:37parce que les problèmes sont nouveaux.
17:39Sa façon d'agir, sa personnalité,
17:42son génie politique,
17:44manque peut-être.
17:47Mais appeler un sauveur
17:50pour une situation...
17:52Par exemple, pour moi,
17:54le fond de nos problèmes
17:57en Angleterre, aux États-Unis, etc.,
17:59c'est économique, en fait.
18:00Je pense que vraiment,
18:01il y a quelque chose qui est...
18:03Je suis assez marxiste
18:04pour penser que l'économie mène tout.
18:07Et le problème, c'est que je ne pense pas
18:08qu'un De Gaulle aurait une réponse
18:11à cette question.
18:11Il ne faut pas oublier que De Gaulle
18:13a quand même eu...
18:14J'ai énormément d'admiration
18:15pour De Gaulle,
18:16mais quand même,
18:16il faut être historien.
18:17De Gaulle a eu beaucoup de chance.
18:19De Gaulle était au pouvoir
18:20pendant la période
18:21des Tranglorures.
18:23Et ce n'est pas lui
18:23qui a créé les Tranglorures.
18:25Il a profité des...
18:26Vous dites même
18:26qu'il est le dernier
18:28à avoir réussi
18:30à faire croire au monde
18:31à la grandeur de la France,
18:33alors que la France
18:34avait perdu sa grandeur.
18:38La grandeur est très complexe.
18:40Je pense que le génie de De Gaulle
18:42et c'était de faire croire
18:44aux Français dans leur pays.
18:46Je pense que les mots comptent
18:47dans la politique, en fait.
18:49On voit que c'était presque
18:54un coup de génie.
18:55Prenez la guerre d'Algérie.
18:56Il faut dire que la guerre d'Algérie
18:58était perdue par les Français.
19:00Les Algériens ont pris
19:02leur indépendance.
19:03Mais De Gaulle,
19:03avec une espèce de génie,
19:05a transformé cette défaite
19:06en victoire.
19:07Et fait comme si c'était
19:07la force qui leur concédait.
19:08Oui, on a donné
19:10l'indépendance à l'Algérie.
19:11Et c'est un coup de génie.
19:12C'est l'inverse
19:14de la situation
19:14avec la guerre de Vietnam
19:16qui était également perdue
19:17par les Américains
19:18et qui a été vécue
19:20comme une défaite.
19:21Et De Gaulle avait
19:22cette capacité
19:23de transformer
19:24les défaites
19:25en victoire,
19:26de donner...
19:27La force de De Gaulle,
19:28c'est dans les paroles,
19:29dans les mots.
19:31Et ça, ça manque.
19:32Et là, ça manque.
19:33Je ne dis pas
19:34que De Gaulle aurait
19:34des réponses
19:36à des questions
19:36très compliquées,
19:37mais il avait
19:38une capacité
19:39d'enchanter le monde.
19:41Mais alors Julian Jackson,
19:42et on terminera là-dessus,
19:43ça veut dire quoi
19:43être gaulliste aujourd'hui ?
19:44Ça ne veut rien dire.
19:46C'est-à-dire,
19:47c'est galvaudé.
19:49Et moi,
19:50ça me désespère
19:52tous ces gens
19:53qui se disent gaullistes.
19:54Mais qu'est-ce que
19:54je vous pose,
19:55qu'est-ce que ça veut dire ?
19:56Ça ne veut dire rien.
19:57Si, par exemple,
19:59un monsieur Retailleau
20:01se dit gaulliste
20:02dont les valeurs
20:03viennent de l'extrême droite
20:06vandonnienne,
20:07de Philippe de Villiers,
20:08etc.,
20:09qui est tout le contraire
20:10de tout ce que de Gaulle
20:11a représenté
20:12pendant sa carrière.
20:14Une espèce...
20:14De Gaulle était nationaliste,
20:15oui.
20:16Ce n'est pas forcément
20:19péjoratif.
20:20Mais il était
20:20un nationaliste ouvert,
20:22toujours.
20:23Et dans les deux grandes
20:24traditions
20:25de nationalisme français,
20:27il y a le mauvais,
20:28pour moi,
20:29c'est-à-dire
20:29le nationalisme fermé
20:30de Maurras.
20:31Maurras contre Péguy.
20:33Il était plus Péguy
20:34que Maurras.
20:35Maurras qui est très
20:35admiré,
20:36qui est le héros
20:38d'Éric Zemmour,
20:39par exemple.
20:39Mais pour moi,
20:40ça, c'est le contraire
20:42du nationalisme
20:43ouvert de De Gaulle.
20:45Et donc,
20:46ça me désespère.
20:48Et c'est un peu
20:49comme tous les Britanniques
20:50qui parlent de Churchill.
20:52Mais Churchill
20:52n'a rien à dire
20:53à nos problèmes
20:53d'aujourd'hui, en fait.
20:54Merci beaucoup.
20:55On va s'arrêter
20:56sur ce constat
20:58relativement pessimiste.
20:59Merci Julianne Jackson
21:00d'être venue au micro
21:01de France Inter ce matin.
21:02C'était passionnant.
21:03La revue de presse
21:04s'assuivra.
21:05Sous-titrage Société Radio-Canada
21:06Sous-titrage Société Radio-Canada

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