00:01Bienvenue à l'heure des livres Stéphanie Giannico, on est ravis de vous recevoir.
00:04Merci beaucoup de me recevoir.
00:05Eh bien on est ravis, alors on vous connaît, vous êtes journaliste, vous avez été journaliste, vous êtes romancière surtout
00:11depuis votre premier livre paru il y a 30 ans, Les Matrioshkas.
00:18Vous avez publié une vingtaine de romans, notamment La mémoire du monde, Les maîtres du temps.
00:22Votre dernier livre s'appelle La fabrique des histoires, il est paru chez Albain Michel.
00:26Et, nouveauté, il n'y a pas écrit roman dessus, car ce n'est pas un roman.
00:31C'est une sorte de, c'est une réflexion sur ce qui meut, ce qui vous meut à écrire, ce
00:39qui vous pousse à écrire, ce que révèle l'écriture de vous, chez vous.
00:45Finalement c'est un livre sur l'envers du décor et c'est passionnant, on entre dans les petits secrets
00:50d'un écrivain.
00:52Alors évidemment on peut se demander pourquoi avez-vous ressenti le besoin aujourd'hui d'analyser la place de l
01:00'écriture dans votre vie ?
01:02Est-ce que finalement ce n'est pas une manière pour une fois d'écrire une forme d'autobiographie à
01:07travers votre bibliographie ?
01:09Finalement en creux, le fait de regarder comment sont nées mes histoires, évidemment on va dessiner une forme d'autobiographie.
01:18Alors pourquoi maintenant ? Je pense que vous l'avez presque dit en disant ça fait 30 ans.
01:23Et j'aime les dates symboliques, donc ça m'est apparu important à ce moment-là.
01:30En tous les cas, il fallait pour pouvoir mener une réflexion sur comment naissent les histoires d'une manière générale,
01:36en avoir un certain nombre à mon actif.
01:39Voilà, et donc j'avais pas mal de romans derrière moi, ça faisait 30 ans.
01:43Et la question en général que l'on me pose en premier, c'est comment est née cette histoire ?
01:49D'où vous est venue cette idée ?
01:51Donc j'en déduis que quand même c'est ce qui intéresse en premier les journalistes et les lecteurs.
01:57Et là, en fait, en me disant je vais faire une sorte de systématique étude de chaque livre et la
02:07manière dont chaque histoire est née,
02:09eh bien je vais enfin pouvoir dessiner la vraie manière dont naissent les romans.
02:16J'ai coutume de dire, il me semble que dans ma tête j'ai une petite usine à fiction qui
02:20transforme le réel en roman, en fiction.
02:23Et donc, en écrivant, j'ai un tout petit peu plus approché le mystère de cette petite usine à fiction.
02:32Alors une petite usine à fiction qui pointe le bout de son nez assez tôt, dès l'enfance, comme souvent.
02:39Une enfance assez choyée, dites-vous, mais solitaire, que vous passez en Bretagne, dans une maison assez isolée, sans famille
02:48proche.
02:48Vous êtes fille unique, enfin, il y a des demi-frères et sœurs qui sont loin, vos copains sont loin.
02:55Et alors, une enfance dans laquelle vous écrivez, vous avez eu besoin de combler un manque, la vérité.
03:01Et vous écrivez, on me racontait que j'étais bretonne, que j'étais fille unique, que j'étais catholique, que
03:06j'avais la chance de vivre une enfance de rêve à la campagne.
03:08Je n'étais ni bretonne, ni fille unique, ni catholique et je n'aimais pas la campagne.
03:12Donc, ça résume bien la situation.
03:15Donc, effectivement, avec des données de départ pareilles, on comprend qu'on veuille fouiller et un peu écrire.
03:22Et puis, évidemment, vous racontez la lecture au début.
03:24C'est ce qui est premier, en fait.
03:26Comment est-ce que j'ai comblé, moi, cette solitude ?
03:29J'ai appris très, très tôt à lire.
03:31D'abord, parce que j'ai une mère qui a eu envie de me faire aller très, très vite.
03:34Donc, qui m'a appris les mots, les lettres, dès 4, 5 ans.
03:38Et donc, très tôt, je suis devenue autonome sur la lecture.
03:42Et ça a été la merveille de mon enfance.
03:45Et je pouvais lire 20, 30 fois.
03:47C'est vraiment la merveille de l'enfance.
03:48C'est qu'il ne se lasse jamais de lire toujours le même livre.
03:51Et donc, j'ai lu chacun de mes livres, je pense, 20 fois, 30 fois.
03:54Et ça devient presque une addiction et qui s'accroît lorsque vous vous cassez la jambe.
03:59Oui, je me suis cassée la jambe un 2 juillet.
04:03Donc, vraiment, en arrivant à la boule, on devait passer un mois de vacances.
04:07Et en fait, je l'ai passé dans le plâtre.
04:09Et à ce moment-là, le 1 livre par jour a commencé.
04:12Alors, bon, vous racontez, parce que ça, à travers les livres, il y a quand même une autobiographie.
04:18Vous racontez votre adolescence plus compliquée, un petit peu compliquée,
04:22avec des tentatives de suicide, fugue, vos études que vous faites seule,
04:29à Rennes d'abord, puis à Paris.
04:31Il y a une parenthèse, vous donnez mannequin, mais ça ne vous plaît pas, en fait.
04:35D'ailleurs, vous avez l'impression d'être rejetée par ceux qui sont vos, entre guillemets, vrais amis.
04:41Alors, en fait, je l'ai fait à Rennes pendant mes études de droit pour gagner ma vie, en fait.
04:46Et sinon, ça ne m'a pas plu.
04:48C'est vraiment, je n'ai pas aimé essayer des vêtements.
04:52Je n'ai pas aimé les défilés où il faut se changer très vite.
04:54D'ailleurs, j'en ai gardé une sainte horreur des essayages,
04:57ce qui fait que quand je prends un t-shirt qui me va, je l'achète en 10 exemplaires.
05:02Non, ça ne m'a pas plu.
05:04L'aspect apparence physique, être jugée sur le physique,
05:09c'est vraiment quelque chose qui m'a toujours déplu.
05:11Et je trouve que le privilège de l'âge, justement, aujourd'hui,
05:14c'est d'arriver au plus près de ma propre vérité
05:18et de la vérité que je peux avoir dans la relation à l'autre.
05:22C'est qu'en fait, le physique, comme beaucoup d'autres choses d'ailleurs,
05:25sont des éléments qui font écran entre nous et le reste du monde.
05:30Et à partir du moment où on devient plus, je pense, plus souple aussi,
05:36parce que l'âge nous fait devenir sans doute plus bienveillant,
05:39eh bien, cette barrière tombe.
05:42Alors, vous évoquez les deuils qui vous ont touché de près assez tôt,
05:47notamment, ça commence par votre ami Louis, notamment.
05:51Et puis aussi, les personnes qui ont compté, qui ont joué un rôle.
05:55Alors, on croise Philippe Solers, on croise le peintre Luc Simon, surtout,
05:59qui a un rôle important, puisque il va être un peu le déclic
06:04que tu as mené à votre premier livre.
06:06Oui.
06:06Alors, mon père était beaucoup dans les arts plastiques.
06:09Enfin, mon parrain était architecte.
06:11Lui, construisait, était dans la construction.
06:13Son meilleur ami était sculpteur.
06:15Et Luc Simon était peintre, était le meilleur ami de mon parrain.
06:18Et c'était cette nébuleuse familiale.
06:21Et quand je suis arrivée à Paris, les amis de mon père,
06:24qui étaient vraiment cette génération bien au-dessus de la mienne,
06:27ce que mon père m'a eue assez tard,
06:29se sont, en fait, un peu occupés de la petite Jeanne Nicaud
06:34qui débarquait dans la capitale.
06:35Et c'est vrai que le processus de création, celui de Luc Simon,
06:41qui était inspiré, on va dire, de romantisme allemand,
06:44de cet expressionnisme, en fait, m'a énormément plu.
06:48Et je crois que de le regarder peindre, de l'écouter,
06:52à un moment donné, parce que je cherchais depuis longtemps à écrire.
06:55J'avais fait des premiers essais.
06:57Oui, très, très temps.
06:57Très, très jeune.
06:59Vous avez fait des suites.
07:01Oui, des suites à fantomètres.
07:03Et puis, ça faisait vraiment presque dix ans
07:08que je cherchais un biais pour écrire un roman autour de la Shoah.
07:14Et je savais que je ne devais pas le prendre directement
07:17et je ne savais pas comment le prendre.
07:19Et puis, c'est un jour dans l'atelier de Luc
07:21où j'ai eu l'inspiration qui m'a permis de relier, en fait,
07:26tout ce que j'avais envie de dire sur ce sujet.
07:29Mais j'avais fait auparavant, j'avais, à l'école de journalisme,
07:33travaillé avec Jean-Pierre Azéma et fait un mémoire sur 50 ans de mémoire juive.
07:37Et c'est comme ça que j'ai compris que ce que je voulais dire n'était pas la Shoah.
07:41Puisque ça, je dirais, les livres existaient.
07:45Et puis, des livres de première main, de gens qui l'avaient vécu.
07:47En revanche, l'héritage qui nous est laissé une ou deux générations plus tard
07:53de cet événement et comment ça a pu marquer durablement une famille,
07:57c'était ça qui m'intéressait.
07:58Alors, donc, ça donnera Les Matrioshkas, votre premier livre, roman,
08:02paru il y a 30 ans.
08:03Alors, vous écrivez sur le chapitre qui est consacré,
08:06Gestation 1982-1993, Écriture 1994, paru sur 1996.
08:12Alors, ce qu'on aimerait savoir, c'est après cette enquête,
08:15parce qu'on n'a pas le temps d'évoquer tout,
08:19la gestation et le pourquoi de la naissance de tous vos livres,
08:22parce que vous ne faites pas d'ailleurs, vous faites la plupart,
08:24elle est plus importante.
08:26Après cette sorte d'enquête, finalement,
08:30est-ce que vous avez trouvé un fil directeur dans tous vos livres ?
08:34Et est-ce que vous avez compris pourquoi, finalement,
08:38vous percevez mieux le monde à travers la fiction que la réalité ?
08:42Alors ça, je pense que c'est ma nature, ça reste le mystère.
08:45C'est-à-dire que moi, j'ai absolument besoin, pour digérer le réel,
08:49de l'avoir transformé en fiction.
08:50Et, évidemment, chaque livre naît d'un questionnement qui m'est propre.
08:57Et forcément, le questionnement, il évolue avec les expériences,
09:00mais avec l'âge aussi, puisque les questions de l'âge arrivent
09:04dans mes trois, quatre derniers romans.
09:06Les premiers étaient beaucoup sur l'absolu, l'avenir,
09:10qu'est-ce que c'est que le grandiose ?
09:11Enfin, il y a le bien, le mal, l'amour, l'amour.
09:13Vraiment des choses qu'on a quand on est jeune, en fait.
09:16Et puis, les livres du milieu, c'est plus sur les relations humaines,
09:19les relations familiales, les relations de couple.
09:22Donc, ça a suivi, vraiment.
09:23Et ça vient de questionnements authentiques.
09:27En revanche, ce que j'ai découvert en écrivant,
09:29parce qu'on écrit vraiment pour ceux qu'on ne connaît pas encore.
09:33Et ce que j'ai découvert, c'est à quel point, en fait,
09:37la fiction, chez moi en tout cas, a jailli d'idées antagonistes.
09:43Enfin, d'idées qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre.
09:45Un peu comme la poésie, c'est souvent de mettre deux mots,
09:48d'adjoindre deux mots qui n'auraient rien à faire l'un avec l'autre.
09:51Et ça donne une image.
09:52Et bien, pour moi, c'est vraiment deux, trois idées.
09:56Par exemple, la constante de Hubble,
09:59des équations d'astrophysique,
10:02les galaxies qui s'éloignent.
10:03Et, brusquement, je mets ça en relation avec la relation de couple.
10:08En tout cas, je vous conseille de lire ce livre.
10:12Ça s'appelle La fabrique des histoires.
10:14Et le titre est explicite.
10:15C'est effectivement l'envers du décor de la vie d'un écrivain,
10:20de ce qu'il pousse à écrire et pourquoi, comment.
10:24Merci beaucoup, Stéphanie Giannico.
10:25C'est donc paru chez Albin Michel.
10:27Merci beaucoup, Anne Fulda.
10:28Sous-titrage Société Radio-Canada
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