00:007h, 9h, Europe 1 Matin.
00:037h10 sur Europe 1, Dimitri Pavlenko, vous recevez ce matin le professeur émérite des universités, Gilles Kepel.
00:08Bonjour Gilles Kepel. Bienvenue sur Europe 1, spécialiste du monde arabe bien sûr.
00:12Vous signez en cette rentrée chez Albin Michel un livre à part dans votre bibliographie.
00:16Je l'ai oublié à mon bureau, mais bon, je donne son titre à défaut de le montrer.
00:19Pèlerinage français, comprendre les failles de notre identité.
00:22Alors c'est l'ouvrage d'un penseur, d'un intellectuel qui réfléchit sur la France qu'il a sous
00:26les yeux.
00:27Et c'est aussi le récit, Gilles Kepel, très personnel, de vos mésaventures universitaires,
00:31de ce qui vous est arrivé il y a maintenant deux ans,
00:34et qui vous a conduit finalement sur le chemin du pèlerinage de Saint-Gilles.
00:37On a évidemment compris qu'il s'agissait de votre prénom.
00:39Alors racontez-nous la jeunesse de ce livre, Gilles Kepel.
00:42C'est le livre d'un marcheur d'abord et surtout.
00:44Il a fallu partir du moment où j'ai été viré de l'université, pour des raisons non explicitées,
00:49puisque la dernière année est à la discrétion du chef d'établissement,
00:52mais clairement c'est parce que je n'étais pas woke.
00:53Donc j'ai été cancellé d'une certaine manière.
00:57Le titre que j'avais construit pendant 40 ans de labeur acharné,
01:01le professeur Kepel, a été mis à la poubelle.
01:04Donc il ne restait plus que Gilles.
01:05Et donc j'ai essayé de me retrouver moi-même en marchant,
01:08vers le pèlerinage de Saint-Gilles, qui tombe le 1er septembre,
01:12et ce qui coïncidait avec le jour où j'étais radié des cadres de l'enseignement, de l'université.
01:17Ça fait beaucoup de fortuité.
01:19Voilà, c'est ça.
01:20Alors effectivement, je ne suis pas croyant, mais je crois en la fortuité,
01:25c'est-à-dire en cette espèce de puissance discrète du hasard.
01:29C'est le titre d'un très beau livre de Denis Grosanovic.
01:32Et donc j'ai essayé de voir comment tout ça s'organisait,
01:36et j'ai pris mon bâton de pèlerinage en sens propre,
01:38et je suis parti du puits à l'Assomption,
01:44l'atmosphère archi-catholique,
01:46qui est le départ du pèlerinage pour Compostelle,
01:49très Yukaïdi-Yukaïda.
01:51Mais Compostelle, c'est la foi,
01:52mais c'est aussi un lieu où on va pour draguer.
01:54Enfin, c'est quelque chose d'assez composite,
01:56mais d'ailleurs ça fait partie de ce qu'est aujourd'hui le catholicisme.
02:00Et moi je suis parti tout seul,
02:02donc à travers des itinéraires
02:06où se sont présentés ce que j'attendais,
02:08mais sans l'imaginer.
02:09D'abord la prévalence de la faille entre protestants et catholiques,
02:13entre le Velay et les Cévennes,
02:15jusqu'à Villefort, vous descendez,
02:17vous avez des marques partout disant
02:19ici les protestants sont venus pendre les religieux,
02:22violer les bonnes sœurs, etc.
02:24Et de l'autre côté, un peu plus bas,
02:26c'est ici les dragonnades de Louis XIV
02:28ont raffermi notre foi face à la persécution.
02:32Et après on arrive à Alès,
02:33qui est un peu le centre du livre,
02:35la ville où la mine s'est fermée,
02:37et où on a les ravages de la société,
02:41de la désertification industrielle.
02:43Avec là on voit bien en chien de faïence,
02:46ce qui est un peu ce qu'on voit aujourd'hui
02:49au gré de l'actualité des deux derniers jours,
02:51si vous voulez.
02:52D'un côté, un pôle rassemblement national
02:54qui s'est construit en grande partie
02:56sur l'effondrement du parti communiste.
02:58Le Gard, c'était le département communiste
03:00par excellence depuis 1920,
03:02depuis plus d'un siècle,
03:03dans la mine.
03:04Et les six députés sont RN aujourd'hui,
03:07ou inassimilés.
03:08Et puis face à cela,
03:09des quartiers populaires
03:10dans lesquels il y a une forte prévalience
03:13des populations issues de l'immigration,
03:15dont les parents ou les grands-parents
03:17travaillaient à la mine,
03:18et dont beaucoup sont retrouvés,
03:19pas tous, sur le carreau.
03:20Avec, si vous voulez, une polarisation
03:22entre d'un côté les lotissements sans âme.
03:25Je cite l'un des députés RN
03:28que j'avais rencontré,
03:29où habitent ces classes moyennes
03:31qui ont perdu leur identité
03:33et qui vont s'agréger au parti.
03:36Et de l'autre côté,
03:38des cités délaissées
03:40dans lesquelles la prévalence
03:42du narcotrafic
03:43et l'importance de la prédication islamiste
03:46manifestait.
03:47Donc, j'ai essayé de traverser tout ça,
03:49de comprendre qu'on a...
03:49Bon, ça finit, il y a un happy end,
03:51puisque Saint-Gilles,
03:52qui était une ville assez abîmée autrefois...
03:55Oui, alors on va en parler de Saint-Gilles.
03:56Justement, c'est intéressant.
03:58Finalement, il y a de l'espoir, déjà.
03:59Mais alors, ce qui est frappant,
04:00et d'ailleurs, on le sent
04:01quand vous le racontez,
04:02c'est qu'à la fois,
04:03il y a toute l'expérience humaine
04:04que vous avez eu de ce pèlerinage,
04:05des rencontres que vous avez faites
04:06d'individus que vous dites
04:07pétris, de contradictions,
04:09et puis il y a le penseur que vous êtes
04:10qui théorise un petit peu
04:12ce qu'il a sous les yeux.
04:14Alors, justement,
04:14parlons de Saint-Gilles-du-Gare,
04:15où vous arrivez,
04:16c'est le terminus,
04:17mais il s'est passé plein de choses avant,
04:18mais vous racontez
04:20que ça vous a un peu remonté le moral,
04:22finalement, cette destination,
04:23parce que vous avez fait la rencontre
04:24de ce maire de Saint-Gilles-du-Gare,
04:26alors il s'appelle Edi Valadier,
04:27maire les Républicains,
04:28s'il nous écoute ce matin sur Europe 1,
04:29on lui passe le bonjour.
04:31Qu'est-ce que vous avez vu à Saint-Gilles
04:32qui vous a, allez,
04:34peut-être redonné un petit peu d'espoir
04:35sur l'état de la France ?
04:36Il se trouve que j'ignorais l'existence
04:38de Saint-Gilles-du-Gare,
04:39même moi qui m'appelle Gilles,
04:40comme beaucoup de gens.
04:41Alors, quand je demande ma crédentiale
04:43au pèlerinage
04:43pour faire un vrai pèlerin au puits,
04:46elle me dit, vous allez où ?
04:48Je dis à Saint-Gilles,
04:49la dame patronneuse,
04:50c'est pas où c'est,
04:51je dis où c'est dans le gars.
04:52Ah bon, j'ai mon tampon,
04:53on m'a pris sans doute pour un gyrovague,
04:55vous savez,
04:57ces prêtres fous
04:57qui prêchaient l'apocalypse
04:58dans les campagnes.
05:00Et en fait,
05:00j'avais découvert Saint-Gilles
05:01parce que j'étais allé à Lunel
05:03en 2015,
05:04qui était pas très loin,
05:05c'est dans l'Hérault,
05:07d'où 20 jeunes...
05:07De Montpellier en gros, hein ?
05:08Oui, c'est ça,
05:09pas loin de Montpellier,
05:10entre Montpellier et Nîmes,
05:11dont 20 jeunes étaient partis
05:13pour le djihad en Syrie.
05:14Partis quand ils étaient
05:15post-adolescents,
05:16à l'âge où moi-même,
05:17j'étais parti en Syrie
05:18dans les années 70,
05:19mais pour apprendre l'arabe,
05:20pour faire le djihad.
05:21Dont un jeune juif converti,
05:22d'ailleurs,
05:23et qui était mort là-bas
05:24dans un attentat suicide
05:25avec un père dévasté.
05:26Dans une cité, là,
05:27où le centre-ville
05:28avait été vidé de ses habitants
05:30à cause de l'absence en salubrité,
05:33remplacé par des populations précaires
05:35issues de l'immigration,
05:36et tout le terrain...
05:37Et Saint-Gilles était,
05:38en moindre mesure,
05:40un peu comme ça.
05:40Et là,
05:41ce qui m'a énormément frappé,
05:42c'est comment la ville,
05:43qui était en assez piteux état
05:45il y a 10 ans,
05:46a été totalement rénovée.
05:48La société dynamisée
05:49par la célébration,
05:51pas seulement du pèlerinage,
05:53mais des fêtes de l'abricot,
05:54de ça.
05:55Et quelque chose
05:56qui faisait le lien
05:57entre la culture plurielle
05:59de cette ville,
06:00issue de l'Espagne,
06:01issue de l'immigration,
06:03etc.,
06:03et une projection de soi
06:05dans le futur.
06:05Si vous voulez,
06:06ça m'a semblé
06:06un laboratoire
06:07d'autant plus intéressant.
06:08C'est une ville
06:09qui avait été
06:10la première ville
06:11de plus de 10 000 habitants
06:13avec un maire
06:14Front National,
06:14Charles Lechambrun,
06:15à l'époque,
06:16et aussi,
06:16à l'époque,
06:17où Marine Le Pen
06:18et...
06:19Pardon,
06:19pas Marine,
06:19Marion Maréchal Le Pen
06:21et Gilbert Collard
06:22étaient les deux seuls
06:23députés RN de l'Assemblée,
06:25ou FN à l'époque.
06:25C'était l'un des deux,
06:26celle de Collard.
06:27Donc,
06:27on a eu une vraie transformation
06:29qui m'a semblé
06:31donner finalement
06:31une sorte d'espoir
06:33et je n'ai pas perdu
06:34mon temps en marchant
06:35parce que,
06:35comme vous l'avez dit aussi,
06:36la marche permet
06:38de rencontrer des gens
06:39qui ont le temps,
06:40on est en confiance,
06:41quand on demande de l'eau,
06:42quand vous êtes dans la rue,
06:43vous rentrez quelqu'un,
06:45d'abord,
06:45vous pensez,
06:46vous piquez votre portefeuille
06:47ou votre téléphone portable.
06:48Là, non,
06:49là,
06:49il y a une espèce...
06:49Et finalement,
06:50même des gens
06:51qui n'ont pas forcément
06:52l'atome crochu
06:54avaient la volonté
06:55d'exprimer ce qu'ils avaient en eux
06:57plutôt que d'exprimer
06:58la haine de l'autre.
06:59Ce en quoi nous sommes plongés
07:02après la parenthèse,
07:03je ne sais pas si elle est enchantée
07:04ou non,
07:04dans la visite du pape,
07:06depuis trois jours,
07:07nous ne entendons que
07:08de la haine de l'autre
07:09à la sortie des lycées
07:10ou dans les propos attribués
07:12peut-être faussement,
07:13je ne sais pas,
07:13à Jordan Bardella
07:14sur les juifs.
07:15En tout cas,
07:15et puis ça réconcilie
07:16le corps et l'esprit
07:17parce que le corps est en marche,
07:18ça, ça fait du bien,
07:19aussi, Gilles Keppel,
07:20dans votre livre
07:21Pèlerinage français,
07:22Comprendre les failles
07:23de notre identité.
07:24J'ai, à titre personnel,
07:25beaucoup aimé cet ouvrage
07:26parce qu'il y a votre esprit
07:27et il y a votre cœur aussi
07:29qu'on sent percer
07:30à travers ces lignes.
07:31Merci d'être venu
07:32nous en parler ce matin.
07:32Merci de votre invitation.
07:34Gilles Keppel,
07:34bonne journée à vous.
07:35Il est 7h18 sur Europe.