- il y a 2 heures
Et si la colonisation française ne se résumait pas au seul récit conformiste et autorisé de la domination, de la violence et de l’exploitation ? Et si elle avait aussi laissé des routes, des écoles, des hôpitaux, des infrastructures, mais surtout des rencontres et des fidélités que notre époque peine à regarder ? C’est cette mémoire oubliée que Jean-Yves Leandri veut faire revivre dans un livre attachant et émouvant "Lorsque la France était là-bas".
Né en Algérie et élevé entre l’Afrique et Madagascar, il raconte ce qu’il a vu et vécu, loin des procès rétrospectifs et des discours officiels. Son livre ne cache pas les injustices et les difficultés inhérentes au système colonial : il conteste en revanche l’idée qu’elles suffiraient à en raconter toute l’histoires de la présence française en Afrique. En 2026, cette question reste explosive, particulièrement lorsqu’il s’agit de l’Algérie.
Plus de soixante ans après l’indépendance, la mémoire coloniale continue en effet de peser lourdement sur les relations entre Paris et Alger. Faut-il encore demander pardon, ou retrouver une histoire capable d'assumer toutes ses contradictions et de faire la liste des apports économiques, sociaux et culturels de la France dans cette partie du monde ?
La force de Jean-Yves Léandri est d’ouvrir avec délicatesse et modération un dossier que la France n’a jamais vraiment refermé.
Né en Algérie et élevé entre l’Afrique et Madagascar, il raconte ce qu’il a vu et vécu, loin des procès rétrospectifs et des discours officiels. Son livre ne cache pas les injustices et les difficultés inhérentes au système colonial : il conteste en revanche l’idée qu’elles suffiraient à en raconter toute l’histoires de la présence française en Afrique. En 2026, cette question reste explosive, particulièrement lorsqu’il s’agit de l’Algérie.
Plus de soixante ans après l’indépendance, la mémoire coloniale continue en effet de peser lourdement sur les relations entre Paris et Alger. Faut-il encore demander pardon, ou retrouver une histoire capable d'assumer toutes ses contradictions et de faire la liste des apports économiques, sociaux et culturels de la France dans cette partie du monde ?
La force de Jean-Yves Léandri est d’ouvrir avec délicatesse et modération un dossier que la France n’a jamais vraiment refermé.
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00:01Générique
00:06Ancien cadre des industries de santé en Algérie,
00:09puis dans toute l'Algérie, puis dans toute l'Afrique,
00:12au rythme des affectations militaires de son père,
00:14Jean-Yves Léandry nous offre un chaleureux et émouvant récit
00:18de mémoire personnelle, mais aussi historique,
00:20dans Lorsque la France était là-bas.
00:22C'est aux éditions Maya Jean-Yves Léandry.
00:25Bonjour.
00:25Bonjour.
00:26Et merci de venir défendre cet ouvrage sur TV Liberté, sur TVL.
00:29Alors, dans ce livre, vous avez voulu transmettre par écrit
00:32à votre petit-fils la mémoire familiale, je l'ai dit aussi,
00:36historique de la France au-delà de la Méditerranée,
00:39cette France qui est aujourd'hui disparue.
00:41Votre livre n'est-il qu'un récit finalement intime
00:44ou est-ce qu'il a volonté d'être une réponse politique,
00:47une réponse actuelle et vécue au discours de dénigrement
00:51de la colonisation française ?
00:53Cette confession intime, tous ces souvenirs qui ont marqué
00:57mon enfance, mon adolescence, sont en fait la réponse
01:01d'un témoin au dénigrement actuel, au discours simpliste
01:05de repentance, de culpabilisation.
01:09Discours qui est tenu par des gens qui, pour la plupart,
01:11n'ont jamais mis les pieds ni en Afrique noire,
01:14ni en Afrique du Nord.
01:16Donc moi, j'y ai vécu au jour le jour, j'ai vécu au contact quotidien
01:20avec les gens de la Bave, avec la population locale.
01:23Donc j'ai voulu être un témoin.
01:24Je ne veux pas faire œuvre d'historien,
01:26mais simplement voulu être un témoin.
01:28Un témoin.
01:29Vous parlez d'un juste culpabilisation permanente de la colonisation.
01:33Estimez-vous que l'école, les médias, les gouvernements,
01:37tous en même temps, présentent une vision erronée
01:40de cette histoire coloniale française ?
01:42Alors, une vision erronée, certes,
01:46une vision sélective aussi,
01:49parce qu'on dit la colonisation,
01:52mais il y a eu des colonisations.
01:54Il y a eu toute une politique de comptoir, d'abord,
01:56puis d'installation.
01:58Il y a eu les échanges entre des trafiquants européens,
02:03portugais notamment, et des marchands d'esclaves africains.
02:06Et puis ensuite, il y a eu la colonisation,
02:08dont on parle beaucoup.
02:09Ça lui a commencé après la chute du Deuxième Empire,
02:15où la France se trouvait quand même ridiculisée
02:17de Washington à Tokyo,
02:19et où la République,
02:21et notamment les ministres francs-maçons,
02:24ont voulu jouer leur rôle au niveau international,
02:28concurrencer économiquement la Grande-Bretagne,
02:31et coloniser, effectivement,
02:33créer même un certain nombre de pays en Afrique.
02:35Donc, il ne faut pas confondre toutes ces choses-là.
02:38Alors, certes, lorsque la France a commencé à pénétrer
02:42dans les territoires africains, ça a dérangé.
02:44Ça dérangeait des petits royaumes locaux, etc.
02:46Il y a eu des révoltes.
02:48Des révoltes qui ont été réprimées, c'est clair.
02:50Bon, d'accord.
02:50Mais ce qu'il faut dire aussi,
02:51c'est que la France de Fédère Bagalieni,
02:54du Sénégal à Madagascar,
02:56a aboli l'esclavage en Afrique.
02:58L'esclavage en Afrique était un commerce très, très, très riche,
03:03si je puis dire.
03:05Les roitellés locaux capturaient des prisonniers,
03:08les revendaient aux Portugais, les revendaient aux Hollandais,
03:10les revendaient aux Français.
03:11Il y a tout un commerce qui était fait là-dessus.
03:14Donc, qu'on dirait Jean-Villipande,
03:17la traite transatlantique, on a bien raison, bien sûr.
03:21Ça a duré trois siècles.
03:22Ça fait, je crois, 13 millions de victimes.
03:24Mais on ne parle jamais de l'esclavage intra-africain et arabo-musulman
03:28qui, d'après l'historien Tidiane Ndiaye,
03:32aurait fait autour de 20 millions de morts.
03:3420 millions de morts, pourquoi ?
03:36Parce qu'il n'y a pas eu de descendance.
03:38Autant les Européens,
03:39qui n'ont pas été tendres, je veux dire,
03:41avec les esclaves africains,
03:43autant les Européens ont permis à ces esclaves
03:45d'avoir une descendance.
03:47Il n'y a qu'à voir le Brésil, il n'y a qu'à voir les Antilles,
03:49il n'y a qu'à voir les États-Unis.
03:50Autant les marchands d'esclaves
03:54arabo-musulmans, eux, n'ont pas fait de cadeau.
03:57Donc, c'était une denrée périssable,
04:00l'esclave à l'époque.
04:02C'est du consommable.
04:04Donc voilà, ça, c'est quand même une chose
04:05qu'on ne dit jamais.
04:07Est-ce que l'on peut faire un décompte
04:11en se disant que la colonisation française
04:13a peut-être été moins douloureuse,
04:15moins difficile qu'une colonisation anglaise,
04:17par exemple, ou allemande, ou portugaise,
04:20où il faisait référence il y a quelques instants ?
04:21– Oui, oui, parce que nous avons vécu au Niger,
04:24on a vécu à Zender, on était tout près du Nigeria.
04:27– Votre famille.
04:28– On était très surpris, moi je m'en souviens très bien,
04:30du nombre de Nigérians anglophones
04:32qui venaient au Niger français,
04:35justement pour trouver une meilleure vie.
04:37Déjà à l'époque, il y avait une immigration
04:39qui venait du sud vers le nord, vous voyez,
04:41bon, ça commençait comme ça, si je puis dire.
04:43Et donc effectivement, moi ce dont je me souviens,
04:46c'est que lorsque mon papa avait terminé son séjour
04:49et que nous partions, les gens qui étaient autour de nous,
04:53que ce soit le boy ou que ce soit éventuellement
04:56le soldat d'ordonnance de mon père,
04:59tous ces gens-là pleuraient, ils pleuraient quand on partait.
05:02Je me souviens quand on a quitté Zender,
05:03à l'époque il n'y avait pas d'aéroport international, etc.
05:07Donc il y avait simplement un aérodrome
05:09avec quelques baraquements en tol ondulé,
05:11c'était à 5 km, et 5 km de brousse à traverser.
05:14Et quand on est parti, on a dit au revoir à tout le monde,
05:17et puis notamment à Diato, qui était mon ange gardien,
05:20qui était l'ordonnance de mon père,
05:22et puis on est parti, en Dodge.
05:26Et quelques minutes après, Diato nous a rejoint à l'aéroport,
05:29il avait couru 5 km dans la brousse
05:31pour nous dire un dernier au revoir.
05:34Même chose, quand on a quitté Madagascar,
05:36je me souviens Justine, à qui je dis adieu dans ce bouquin,
05:39Justine pleurait.
05:40Alors si on avait été si méchant avec ces gens-là,
05:42je ne pense pas qu'ils nous auraient regrettés à ce point-là.
05:46Certains, en lisant l'ouvrage,
05:48ne manqueront pas de vous dire
05:49que vous avez une vision nostalgique de l'Empire français.
05:54J'ai dit un peu à la façon dont mon ami Roger Hollindre
05:57pouvait avoir cette nostalgie de l'Empire français.
06:01et les plus rudes diront que ça cache toutes les violences,
06:06ça cache toutes les actions.
06:08– Oui.
06:10Alors, on ne va pas se cacher derrière le petit doigt.
06:12Bien entendu qu'il y a eu des révoltes par-ci, par-là, etc.,
06:15parce qu'on dérangeait beaucoup de choses.
06:17Donc ces révoltes, elles ont été réprimées.
06:19Elles ont été réprimées souvent, d'ailleurs,
06:21avec des troupes coloniales,
06:24mais des troupes composées de tirailleurs sénégalais,
06:26qui tapaient sur d'autres Africains.
06:29Il y a eu également les émeutes en 1947,
06:32à Madagascar, qui ont été réprimées très durement, bien sûr.
06:36On ne va pas vous dire le contraire.
06:38Mais, malgré tout, la France a changé un ordre qui était établi
06:43pour amener un autre ordre, un ordre colonial,
06:46qui a été bénéfique pour les populations locales.
06:49Quand on est arrivé dans ces pays-là,
06:51je parle, par exemple, de Zender.
06:53Zender, il y avait quoi ?
06:54Il y a peut-être 30 000 personnes à Zender,
06:5830 000 personnes autochtones.
07:01Ce sont 400 000, maintenant.
07:02Si on avait été si méchant que ça,
07:04si on avait génocidé, comme l'ont fait, par exemple,
07:07les anglo-saxons en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux États-Unis,
07:10je pense que les Africains ne seraient pas près des 2 milliards,
07:132 milliards et demi qu'ils sont maintenant.
07:15Donc, il faut quand même ramener les choses de leur juste valeur.
07:17Et vous parlez d'oppression, vous parlez de répression.
07:20Moi, il y a une chose qui m'a choqué, en tant qu'Européen,
07:23c'est que jamais, jamais, on ne parle de l'oppression
07:26et de la répression de l'Union soviétique
07:29sur 14 pays d'Europe centrale et occidentale.
07:32Rappelons-nous quand même ce qu'a fait quand même le communisme
07:35pendant près de 50 ans dans ces pays-là.
07:37C'était l'arrivée de Poznan, en Pologne, qui a été réprimée.
07:41Berlin-Est, en 1953, c'était réprimé.
07:43Budapest, en 1956, c'était une répression épouvantable.
07:46Ensuite, on a eu Prague, c'était peut-être moins sanglant,
07:49mais ce n'est pas triste non plus.
07:51On a eu Gdansk, également.
07:53Donc, effectivement, chaque fois qu'une puissance étrangère
07:58s'installe quelque part, elle crée effectivement des réactions
08:01et ces réactions amènent effectivement une répression.
08:05Donc, je ne nie pas qu'il y ait pu y avoir des répressions locales,
08:10ponctuelles, lors de la colonisation,
08:12mais malgré tout, la colonisation a porté énormément de bienfaits à l'Afrique.
08:18Pourquoi avoir fait le choix que moi, je trouve très judicieux
08:21de raconter l'histoire à travers des figures comme Justine,
08:25vous l'avez citée, Boukounou, Bayamako,
08:28l'attirailleur sénégalais, Zaramil, Diato,
08:31que vous avez cité à l'instant.
08:32Vous auriez pu le faire.
08:34Un autre choix, par exemple,
08:35retenir les grands événements politiques de l'époque.
08:38Là, vous avez plutôt suivi des cas personnels, individuels.
08:42Personnels qui sont devenus des amis, finalement.
08:43Oui, tout simplement, parce que lorsque nous arrivions quelque part,
08:46c'était la manière de faire de ma famille,
08:49en tout cas de pas mal d'autres familles, de militaires,
08:52on vivait proche des gens.
08:55On ne vivait pas à part.
08:56Ce qui nous différenciait des Anglais, par exemple.
08:58Les Anglais avaient leur société bien isolée
09:01par rapport au reste de la population.
09:03Nous, on a toujours voulu s'intégrer dans la population.
09:06On a voulu aller à la rencontre des gens.
09:08On les a écoutés, on les a compris.
09:10Et c'est la raison pour laquelle, effectivement,
09:12on avait ces liens très sentimentaux,
09:17très affectifs,
09:18avec toutes ces populations,
09:20avec toutes ces personnalités.
09:22Donc voilà pourquoi, effectivement...
09:22Vous avez cherché à les retrouver un jour ?
09:24Alors, en 72, quand il y a eu le coup d'État à Madagascar,
09:28qui a amené 25 ans de dictature communiste
09:30et qui a ruiné le pays,
09:32en 72, ma mère s'est inquiétée pour Justine.
09:35Donc, elle a demandé à mon père,
09:36qui avait encore quelques relations dans les milieux militaires,
09:40elle lui a dit, retrouve Justine.
09:42Et on l'a fait venir en France avec sa famille.
09:44Mon père a cherché.
09:45Il a cherché, il a fait tout ce qu'il pouvait pour la retrouver.
09:49Mais on ne l'a pas retrouvée.
09:50On ne sait pas ce qu'elle est devenue.
09:52Et aujourd'hui encore, c'est un regret que je porte en moi.
09:56La preuve.
09:57Adieu Justine.
09:58Vous présentez ce livre sur TVL
10:00au moment où les relations entre Paris et Alger
10:03traversent une crise majeure.
10:05Pensez-vous que la mémoire de la colonisation
10:07soit devenue finalement un enjeu politique
10:09des deux côtés de la Méditerranée,
10:11dans la France de Macron,
10:12mais aussi dans l'Algérie de Théboune ?
10:15L'Algérie est un pays qui est en train de courir vers la ruine.
10:20J'ai des témoignages, notamment de personnalités locales
10:24avec lesquelles je suis en relation par Internet
10:26et qui me témoignent de ce qu'est devenu,
10:28par exemple, Philippeville, qui s'appelle aujourd'hui Esquigda,
10:31où tout un tas de quartiers qui étaient des quartiers flambant neufs,
10:34de type haussmannien, sont en état de ruine.
10:38L'Algérie est un pays…
10:39Vous avez vécu à Philippeville, c'est pour ça que vous avez cité cette ville.
10:43L'Algérie est un pays qui est assis sur un trésor
10:47que nous avons mis en valeur,
10:49à savoir le pétrole et le gaz,
10:50dont les Algériens ne profitent pas.
10:51Donc c'est une dictature politico-militaire
10:54qui profite à un petit clan.
10:56Et je ne comprends pas…
10:57Il n'y a pas de révolte ?
10:59Il n'y a pas de révolte contre Théboune ?
11:01Non, parce que ce que m'a dit un Algérien,
11:03c'est que le gouvernement leur permet de vivre
11:06juste, juste, juste la tête au-dessus de l'eau.
11:09Que les gens sont contents comme ça.
11:10C'est le principe un petit peu des systèmes communistes d'antan.
11:15Alors je ne comprends pas que la France
11:18courbe l'échine devant ce régime,
11:20qui est un régime extrêmement méprisable,
11:23dictatorial.
11:24La France paye les droits de l'homme, etc.
11:26Vous me disiez, quand vous êtes parti de Philippeville,
11:28vous êtes parti de l'aéroport de Philippeville,
11:31qui est aujourd'hui Skilinta,
11:32et vous dites aujourd'hui, il n'y a plus d'aéroport.
11:34Alors quand je suis parti de Philippeville,
11:35oui, j'ai pris une caravelle à l'aéroport de Philippeville à Valais.
11:39Je me souviens que l'avion, après avoir décollé,
11:42a fait un virage sur l'aile,
11:44qui a survolé une grande orangerie,
11:46et ce correspondant que j'ai en Algérie
11:48était étonné quand je lui racontais ça,
11:50parce qu'il m'a dit, il n'y a plus d'aéroport, ça n'existe plus.
11:52Alors je lui dis, et l'orangerie, elle est toujours là ?
11:53Non, il n'y a plus d'orangerie non plus.
11:56Les plages, la magnifique plage de Jeanne d'Arc, par exemple,
11:59c'est devenu un dépotoir, une déchetterie à ciel ouvert.
12:02Donc voilà, c'est un pays qui court vers la ruine complètement.
12:05– Philippeville Skida, c'est au bord de la Méditerranée,
12:07à 500 kilomètres d'Alger, à peu près.
12:09– Oui, c'est ça.
12:09– Dans un très long et, je trouve, assez douloureux chapitre,
12:13vous évoquez le sort des Harkis et des Pieds-Noirs.
12:16En 1962, vous avez 18-19 ans.
12:19Comment avez-vous vécu cette période ?
12:20Le massacre de la rue d'Islie, où des soldats français
12:23ont tué des manifestants pacifiques français,
12:26l'abandon des Pieds-Noirs, réfugiés en métropole.
12:28Comment vous avez vécu cette réalité humaine
12:31qui est aujourd'hui, c'est face du récit national historique ?
12:34– Alors j'ai vécu de manière très douloureuse,
12:36très douloureuse, d'autant plus que, pas loin de Philippeville,
12:40le 20 août de 1955, on avait déjà connu le massacre de El Alia,
12:44qui était une abomination, une tuerie épouvantable.
12:48Ensuite, le massacre de Mélouza,
12:50qui avait été commis par un ancien Waffen-SS algérien,
12:54un certain Mohamedi Saïd,
12:56qui est mort dans son lit en France, tranquillement,
12:58soit dit en passant.
12:59On pensait que tout ça serait derrière nous,
13:01quand il y a eu les accords d'Eviens.
13:02On disait, bon, mais enfin, peut-être, peut-être.
13:04Il y a eu un espoir.
13:05Et puis on tombe sur la rue d'Islie,
13:07ma tante manifestait pacifiquement au rue d'Islie,
13:11et elle me racontait qu'elle rampait dans les mards de sang
13:14sous les balles d'un mitrailleuse 12-7
13:17qui était tiré par des soldats de l'armée française.
13:19– Comment on vit ça ?
13:20– Excusez-moi, comment on vit ça ?
13:22Comment on vit des Français qui tirent sur des Français ?
13:26On a connu ça en version douce pendant les Gilets jaunes,
13:30mais en version plus douce.
13:31Là, c'était bien évidemment à balles réelles.
13:33Ils tuent ces soldats français ?
13:36– C'est une trahison.
13:38On vit ça comme une trahison.
13:40Qu'est-ce que je veux dire ?
13:41Des soldats français.
13:44– Ils n'étaient pas tous les contingents.
13:46Il y avait quelques soldats d'un régiment tirailleur algérien,
13:50je crois, qui étaient des autochtones.
13:53Mais enfin, ils étaient commandés par des officiers,
13:55des sous-officiers français.
13:56Ça a été…
13:58Moi, je pense qu'après les écrits que j'ai pu lire,
14:01c'était un guet-apens, que c'était quelque chose de prémédité,
14:03et qu'il avait été programmé effectivement
14:05de laisser cette manifestation pacifique s'avancer
14:08jusqu'à un certain point,
14:09et puis de tirer dans le tas,
14:11histoire de décourager une bonne fois pour toutes
14:13les pieds noirs et les partisans de l'Algérie française.
14:16D'ailleurs, c'est ce qui est arrivé.
14:17– Et comment se traduit le ressentiment en ce moment-là,
14:19Jean-Yves Lendry ?
14:20On a 18 ans, 19 ans.
14:21Le ressentiment est à l'égard de qui ?
14:22À l'égard de quoi ?
14:23De l'armée ?
14:24– Moi, si vous voulez, je n'ai pas compris.
14:26– Du gouvernement ?
14:27– Oui, non, je n'ai pas compris.
14:28Parce qu'étant fils de militaire,
14:30mon père qui, il y a 20 ans,
14:32avait repris le combat en 1942,
14:37après la défaite,
14:38il avait repris le combat,
14:39il avait rejoint l'armée d'Afrique,
14:40il a participé au premier combat de la France
14:43contre les forces de l'Axe,
14:46notamment la bataille du Djebel Mansour,
14:48en avril 1943.
14:53Je me sentais quand même héritier de cette France-là,
14:57de la France gaulliste.
14:59Et je n'ai pas compris que,
15:00sous les ordres du général de Gaulle,
15:02un gouvernement,
15:03notamment un gouverneur général,
15:05qui était fauché,
15:06puisse donner l'ordre de tirer sur des Français.
15:08Il y avait d'autres moyens, selon moi,
15:11pour amener les Français à comprendre
15:13la décision du général de Gaulle,
15:15même si elle était difficile à comprendre.
15:17– Vous en avez voulu à de Gaulle ?
15:18– Bien entendu, bien sûr.
15:20– Vous en voulez toujours à de Gaulle ?
15:22– Bien sûr, parce que, moi, j'avais 15 ans
15:23quand Gaulle a dit,
15:25« Je vous ai compris,
15:27Alger, vive l'Algerie française à Mostaganem. »
15:30Donc, quand vous avez 15 ans
15:31que vous vivez ces événements-là,
15:34ça vous marque.
15:35Et quand, moins de trois ans après,
15:38le même de Gaulle fait tirer sur la foule,
15:40on ne comprend pas.
15:41On lui en veut, forcément.
15:43– La même question était différente,
15:44est-ce qu'on lui en veut encore ?
15:46Parce qu'aujourd'hui, il est magnifique.
15:47Il y a des films sur lui,
15:49des périodes différentes, bien évidemment.
15:52Aujourd'hui, on ne peut pas dire du mal
15:53du général de Gaulle.
15:54Le rapport, c'est du mal, c'est…
15:55– J'utilisais une formule
15:56qu'a utilisée récemment un juge,
16:01un magistrat, qui faisait une conférence
16:03sur les tribunaux d'exception.
16:06Et il a dit, « Je suis anti-gaulliste,
16:09mais je suis quand même gaullien. »
16:12C'est-à-dire que je reconnais que,
16:14dans le gaullisme,
16:16il y a un certain pragmatisme,
16:17il y a une vision de l'avenir,
16:19une vision de la France,
16:20que malheureusement, les hommes politiques
16:22d'aujourd'hui n'ont plus du tout.
16:23Donc, en ce sens, si vous voulez,
16:25je reste gaullien.
16:26Voilà.
16:27Maintenant, la période de la résistance,
16:31bien entendu, que de Gaulle est une icône.
16:33Une fois encore, je ne réunis ni mon père,
16:35ni mon oncle, qui n'ont aucun compatri
16:37pour la France libre.
16:39Mais la période algérienne, je ne comprends pas.
16:41Pour moi, c'est incompréhensible
16:43que de Gaulle ait pu faire une chose comme ça.
16:44– Peut-être que la France ne pouvait plus rester en Algérie.
16:46On a bien vu que la décolonisation a touché
16:48tous les pays, toutes les grandes nations occidentales.
16:51– Oui, bien entendu.
16:52Alors, moi, je faisais partie, lorsque j'étais adolescent,
16:55de ces jeunes gens, pour lesquels l'Algérie française
16:58était un cri de ralliement.
16:59Mais pour nous, ce n'était pas l'Algérie de papa,
17:02comme l'a dit de Gaulle à un moment donné.
17:03Je pense qu'on aurait pu faire une Algérie française,
17:07franco-algérienne,
17:08avec une élite de musulmans,
17:12formée justement par nos universités,
17:14par nos écoles.
17:15Je rappelle quand même qu'Alger,
17:17pour ce qui est de la médecine,
17:18était la deuxième université de France.
17:20Donc, il y avait possibilité, effectivement,
17:23de former des cadres,
17:24de former des élites locales,
17:26issues, effectivement,
17:28du milieu berbère ou du milieu arabe,
17:31et qui auraient pu s'entendre très bien
17:32avec les Européens,
17:34et qui seraient restés sur place.
17:35Le général Massu l'avait dit à un moment donné.
17:37Il avait dit, il faut que les Européens d'Algérie comprennent
17:39que s'ils veulent rester en Algérie,
17:41il faut qu'ils s'habituent à d'autres choses.
17:44Il avait même dit, il faudra peut-être même un jour
17:47qu'ils portent le fez.
17:48Voilà.
17:49Donc, c'était cette vision-là
17:51qui nous habitait à l'époque.
17:53Alors, peut-être que tous les pieds noirs
17:54ne la partageaient pas,
17:55mais des gens comme moi,
17:57qui avaient du recul,
17:59qui écoutaient, effectivement,
18:01ce que pouvaient dire les officiers
18:02qui, eux, étaient allés sur le terrain
18:05dans le bled,
18:06les gens comme moi avaient compris, effectivement,
18:07que l'Algérie devait évoluer.
18:09Mais passer directement
18:11d'un département français
18:13à ce que c'est devenu là,
18:16je ne comprends pas.
18:17Votre livre, il fait acte de mémoire,
18:18est-ce pour répondre aussi
18:19à l'effacement de cette histoire
18:20avec la génération des personnes
18:24qui ont vécu ces moments-là ?
18:26Aujourd'hui, bien évidemment,
18:28génération des années 60, c'est moi.
18:32Et on n'a pas vécu la guerre d'Algérie.
18:34À travers nos parents encore,
18:36mais après, les autres,
18:36à travers leurs grands-parents,
18:37leurs arrières-grands-parents,
18:38leurs arrières-arrières-grands-parents,
18:40vous comprenez bien que tout ça s'efface.
18:41Et on va vous dire,
18:42vous racontez une histoire
18:43que finalement,
18:44plus personne ne veut entendre.
18:46C'est ça, c'est-à-dire qu'on a occulté
18:47complètement cette période-là
18:49pour lui substituer
18:51une vérité officielle,
18:53entre guillemets,
18:54du prêt-à-penser.
18:56Et on interdit, effectivement,
18:58à nos jeunes aujourd'hui
18:59de réaliser,
19:00de se rendre compte
19:01de ce que fut
19:01la présence française
19:03dans ces pays-là.
19:04– Si vous dites que la colonisation française
19:06était un bienfait,
19:06vous dites cela ?
19:07– Oui, in fine, oui.
19:09Le résultat, c'est ça, bien sûr.
19:10Je prends l'exemple de Médagascar.
19:12Certes,
19:13Maréchal Galéni,
19:14quand il est arrivé,
19:15bon, d'abord,
19:15il a aboli l'esclavage,
19:16il a libéré 500 000 personnes
19:18qui étaient réduites en esclavage
19:19par la caste merde.
19:21Mais en même temps,
19:22bon,
19:22il a serré la vis quand même
19:24pour que les choses la doivent.
19:25Mais il a fabriqué ce pays.
19:28Les ports,
19:29les aéroports,
19:30les barrages,
19:30les voies ferrées,
19:31c'est Galéni qui l'a fait.
19:33Bon.
19:34Quand,
19:34et en même temps,
19:35il a développé la résiculture,
19:38il a développé l'exportation
19:39de tout un tas de denrées,
19:40l'ylang-ylang,
19:41etc.
19:41Bon, bref,
19:42le chocolat,
19:44le cacao.
19:45Mais,
19:46quand Madagascar
19:47était indépendant en 1960,
19:49Madagascar avait le même pays
19:50que la Thaïlande.
19:51Aujourd'hui,
19:52Madagascar,
19:52c'est un des cinq pays
19:53les plus pauvres de la planète.
19:54Donc,
19:55effectivement,
19:56la décolonisation
19:58a été un échec,
19:59un échec cuisant.
20:01Faire mémoire,
20:02faire acte de transmission,
20:03c'est aussi faire revivre les mots.
20:05Ça,
20:05je trouvais assez amusant
20:06que vous publiez
20:07en un indice non exhaustif,
20:09d'ailleurs,
20:10du pataouet.
20:11Alors,
20:11le mot pataouet,
20:12de quoi s'agit-il déjà ?
20:13Pataouet.
20:14Alors,
20:14le pataouet,
20:15c'est une espèce de sabir
20:16que parlaient les populations locales
20:19puisque la population européenne
20:21en Algérie
20:21était constituée
20:23d'Italiens,
20:24d'Espagnols,
20:24de Maltais,
20:26même de Portugais un petit peu,
20:28d'Alsaciens aussi,
20:30bon,
20:30et de Franchouillard.
20:31Alors,
20:32tous ces gens-là
20:32qui se mélangeaient au quotidien
20:35avec les kabiles,
20:37avec les mozabites,
20:38avec les arabes,
20:39ont échangé leur vocabulaire
20:41et puis ça a donné
20:42cette espèce de sabir
20:43qui était parlé
20:44par l'homme de la rue,
20:46aussi bien par le pied noir,
20:48mais même par les musulmans.
20:50– Il y a des termes
20:51qui sont dans toutes les mémoires,
20:54j'en ai trouvé quand même quelques-uns,
20:55je voulais citer par exemple
20:56la shkoumoune,
20:58la baraka,
20:59filer une tannée,
21:00une fessée,
21:01la tchatche,
21:02la parole,
21:03et puis faire choufa.
21:04Alors ça,
21:04c'est encore un terme
21:05qui existe
21:05dans toute la population
21:07qui habite la France,
21:08faire choufa.
21:10C'est-à-dire quoi faire choufa ?
21:11– Faire choufa,
21:12c'est…
21:13– Se planter ?
21:14– Oui, c'est ça,
21:15c'est se planter.
21:15Je vous signale d'ailleurs
21:16que un Philippe Villois célèbre
21:19qui s'appelle Edmond Brouard
21:20a écrit une parodie du Cid
21:23totalement en pâteauette.
21:25Et cette parodie du Cid
21:26a été jouée
21:27dans les années 60 en France
21:29par Philippe Clerc,
21:31par Françoise Fabian,
21:32par Georges Blanes
21:33sur un théâtre de boulevard
21:35à Paris.
21:35Donc à l'occasion,
21:37c'est une bonne exercice,
21:40linguistique
21:41que de retrouver
21:41cette parodie du Cid.
21:43– Voilà, c'est très bien
21:44de faire revivre
21:44ce pataouette.
21:46Si un jeune enfant,
21:47si votre petit-fils,
21:48vous demande aujourd'hui,
21:51grand-père,
21:52que reste-t-il
21:53de la France de là-bas ?
21:54Vous lui répondez quoi ?
21:55J'ai trouvé trois images
21:56dans l'ouvrage,
21:57choisissez-en une.
21:58La vie dans une case
21:59sans eau,
21:59sans électricité
22:00à Zinder, au Niger,
22:02l'odeur du quartier du Guélis,
22:04à Marrakech
22:05ou le souvenir de la plage
22:07Jeanne d'Arc
22:07à Philippeville.
22:09– Oui, je dirais
22:12effectivement le Guélis.
22:13Le Guélis,
22:14parce que je suis retourné
22:15à Marrakech
22:16quelques 30 années plus tard
22:18dans le cadre
22:18de la vie professionnelle.
22:20Et quand je suis arrivé
22:21au Guélis,
22:21j'ai retrouvé immédiatement
22:24les parfums,
22:25les saveurs
22:26de mon enfance.
22:27C'est étonnant,
22:28ça, le mémoire olfactive,
22:29parce que j'ai fait
22:30un bond de 30 ans en arrière.
22:32Et puis, bon,
22:33on retrouvait des enseignes
22:34qui ont toujours été là.
22:35Par exemple,
22:36la pâtisserie
22:37Birel-Cabert
22:38que je recommande d'ailleurs
22:39parce qu'ils ont des cornes
22:40de gazelle
22:41à manger à genoux
22:42tellement c'est bon.
22:43Donc, effectivement,
22:45oui,
22:45le Maroc
22:47a réussi
22:48à préserver,
22:49effectivement,
22:51l'héritage français.
22:53– Vous trouvez
22:53un Zara au Guélis,
22:54vous trouvez
22:55des magasins comme ça
22:56aussi au Guélis.
22:57C'est occidentalisé
22:59très vite.
23:00– Mais récemment,
23:01un de mes amis
23:01qui s'appelle
23:02Driss Ghali
23:03– Bien souvent à TVL.
23:05– Voilà,
23:05m'a dit
23:07tout le bien,
23:08effectivement,
23:09nuancé
23:09qu'il pensait
23:11de l'héritage français.
23:12Il dit,
23:12certes,
23:13vous nous avez colonisés,
23:14mais vous nous avez donné
23:15un État
23:15et sur le plan culturel,
23:17vous nous avez tellement apporté
23:18qu'on a su,
23:19entre ces institutions
23:21que vous nous avez laissées
23:21et cette culture
23:23dont on a hérité,
23:24on a su,
23:25effectivement,
23:25faire avancer le Maroc
23:26quand d'autres
23:27ont recrulé.
23:28Donc, effectivement.
23:28– Galini à Madagascar
23:30et Piliotet au Maroc,
23:32merci Jean-Yves Léandry
23:33de nous faire revivre
23:34bien cette France
23:35de là-bas,
23:36cette France au-delà
23:37de la Méditerranée
23:38et de dire avec force
23:39et conviction
23:40que cette colonisation française
23:41a été aussi un bienfait
23:43sur de nombreux aspects,
23:45notamment économiques
23:46mais aussi civilisationnels.
23:47Merci Jean-Yves Léandry.
23:48– Merci à vous
23:49de m'avoir reçu.
23:50– Merci à vous
23:56– Merci à vous.
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