00:00À partir des années 2000, il y a ce renversement où, en fait, on va s'intéresser à la santé
00:05mentale,
00:05non pas pour continuer de désaliéner les personnes, et notamment les plus malades,
00:10mais pour que les ressources économiques soient, et des bons indicateurs,
00:16et pour que l'Union européenne, notamment, soit un bon terrain d'investissement pour les investisseurs étrangers, etc.
00:30Le Parisien évoquait un thème dont on a beaucoup parlé récemment, celui de la santé mentale,
00:36évoquait des chiffres extrêmement inquiétants, parlait de 25% de pathologie mentale en plus depuis la sortie du Covid.
00:44Et je me suis demandé, finalement, tout simplement, qu'est-ce qu'était une maladie mentale,
00:49sachant que beaucoup d'entre nous souffrent d'un trouble, plusieurs troubles,
00:53alors ce trouble peut aller de désagréments dans la vie courante, jusqu'à rendre la vie impossible,
01:00mais justement, votre regard de psychiatre sur ce qu'est la santé mentale ou la maladie mentale,
01:07mais je ne sais pas, d'ailleurs, si ça forme un couple.
01:11Alors, peut-être qu'il faudrait refaire un petit historique de la notion de santé mentale,
01:16parce qu'en fait, c'est une notion qui apparaît à la fin des années 50, vraiment dans un contexte
01:20psychiatrique.
01:22Auparavant, on parlait d'hygiène mentale, et dans la France de l'après-guerre, notamment,
01:26mais pas qu'en France, les psychiatres ont pour idée, les soignants, de remettre le « fou » au cœur
01:33de la cité.
01:34Et donc, ce terme santé mentale, c'est finalement pour que la cité s'adapte aux personnes les plus graves
01:39et les plus malades.
01:41Et on peut dire que c'est la première santé mentale des aliénistes,
01:44c'est-à-dire celle qui va faire sortir des asiles et des hôpitaux psychiatriques.
01:48Bon, je vous fais un peu court l'histoire, mais dans les années 60...
01:50Vous pouvez faire long, hein ?
01:51Bon, alors, je vais faire long.
01:53Dans les années 60-70, si vous voulez, il y a de plus en plus de problématiques médicales,
01:59enfin, de plus en plus de problématiques qui vont être médicalisées.
02:02Par exemple, la toxicomanie va être un problème de santé mentale.
02:06On va...
02:07On a raison ou on a tort, d'après vous ?
02:09Ben, c'est pas « on a raison ou on a tort », c'est une pratique sociale, finalement.
02:13Donc, ben, c'est comme ça.
02:15Non, mais vous, vous êtes psychiatre, vous pouvez considérer qu'on a raison ou tort de psychiatriser un certain nombre
02:21de phénomènes.
02:21Je vais vous le dire, et je vais vous le dire assez clairement par rapport à ce qui est devenu
02:25la santé mentale maintenant.
02:27Mais si vous me permettez, je finis la petite chronologie.
02:31Sur... Donc, dans les années 70, on fait la santé mentale communautaire, notamment en Italie.
02:35Donc, c'est une des pratiques progressistes, etc.
02:38Et en fait, en 2001, l'Organisation mondiale de la santé va faire l'année mondiale de la santé mentale.
02:43Elle va dire « il faut la santé mentale dans toutes les politiques ».
02:46Donc, dit comme ça, ben, vous dites « c'est intéressant que cette problématique-là irrigue un petit peu l
02:51'ensemble du champ social ».
02:52Mais là où ça va se corser, c'est qu'en 2005, l'Union européenne fait un livre vert qui
02:57s'appelle
02:57« Un objectif stratégique pour la santé mentale ».
03:01Pardon, pardon, excusez-moi.
03:03Qui dit « la santé mentale, c'est un objectif stratégique pour l'Union européenne ».
03:07De quelle stratégie parle-t-on ?
03:09C'est qu'en fait, la santé mentale, elle permet d'avoir des ressources économiques,
03:13d'avoir des individus performants dans un contexte, on peut dire, de concurrence mondialisée.
03:18Et en fait, ce tournant économique de la santé mentale, finalement, il va occulter de plus en plus
03:23la première santé mentale des aliénistes qui s'occupent des malades mentaux,
03:28comme vous venez de le dire tout à l'heure.
03:31Et donc, on va avoir de plus en plus de problématiques qui vont être santé mentalisées.
03:35Par exemple, vous savez qu'il y a les suicides chez Orange, et pas chez France Télécom,
03:39mais bien chez Orange dans les années 2006, par là.
03:43Et on va dire, finalement, il y a de la détresse psychologique, il y a des risques psychosociaux,
03:48c'est des problèmes de santé mentale.
03:50Et finalement, le problème n'est pas tellement la concurrence et le management délétère dans le travail,
03:56c'est comment l'individu va s'adapter à la concurrence.
04:00Et donc, la santé mentale devient, si vous voulez, un opérateur d'adaptation des individus.
04:05Et en fait, on en arrive à aujourd'hui, où maintenant, on nous parle de plus en plus de santé
04:10mentale positive.
04:11Et la santé mentale positive, on va vous dire que c'est ce qui permet d'avoir une vie réussie.
04:18Alors là, vous commencez à flipper quand vous êtes psychiatre et quand vous êtes citoyen,
04:22parce que quand on vous dit ce que c'est qu'une vie réussie, en creux, on vous dit ce
04:24que c'est qu'une vie ratée.
04:25Mais alors, justement, parce que sur la toxicomanie, l'addiction est devenue un problème de santé mentale.
04:32Vous qui êtes psychiatre, est-ce qu'on a raison de psychiatriser ces phénomènes ?
04:36Donc, c'est très large l'addiction, ça va donc effectivement de la prise de drogue jusqu'aux écrans.
04:43Oui, mais alors, encore une fois, la santé mentale, si vous voulez,
04:47elle individualise des choses qui permettent de ne pas mettre en question le cadre.
04:52Pourquoi la société produit des addictions ?
04:56Pourquoi la société est addictogène ?
04:57Finalement, c'est ce cadre-là qui ne va pas être mis en question.
05:00Donc, on va tout pathologiser sur l'individu.
05:03Donc, qu'il y ait des personnes qui soient addictes, il y en a toujours eu, il y en aura
05:08toujours,
05:08mais il y a eu une extension...
05:10Il y en a peut-être plus aujourd'hui qu'hier.
05:11Il y en a plus dans le sens où la société a mis dans le cadre de ce que c
05:19'est qu'un problème de santé mentale, l'addiction.
05:22Par exemple, on pourrait se dire qu'être sur un écran tout le temps,
05:25ce n'est pas une addiction, c'est une pratique sociale.
05:26Mais, si vous voulez, on a vraiment, il faut bien comprendre, la santé mentale, c'est un opérateur d'extension
05:36et d'individualisation des problématiques.
05:38Qu'il y ait des gens qui soient addicts, qui souffrent de leur addiction, c'est évident.
05:43Mais quand vous voyez à quel point des problématiques sociales, par exemple la souffrance au travail, on l'a médicalisé,
05:53eh bien, ça a permis de ne pas remettre en question les problèmes de management, par exemple.
05:57Quand on vous dit ce que c'est qu'une vie réussie, c'est-à-dire la vie réussie des
06:00start-upeurs au visage de cannibale qu'on a en ce moment au pouvoir,
06:09les vies manquées, c'est les sans dents, ceux qui ne sont rien, quoi.
06:14Et ça, la santé mentale positive, elle s'appuie notamment sur tout l'imaginaire du développement personnel.
06:19Et on peut dire que le vert était déjà dans le fruit parce que la définition de l'Organisation mondiale
06:26de la santé, en 1947,
06:28la santé est définie comme telle, la santé est un état de complet bien-être, physique, mental et social,
06:35et ne réside pas seulement à l'absence de maladie ou d'infirmité.
06:38Et vous voyez, tout le problème de cette définition, et on est en plein dedans en ce moment, c'est
06:43l'histoire de complet bien-être.
06:46D'abord, qui peut être contre le bien-être ? C'est une première question, d'accord ?
06:50Vous avez fait une émission d'ailleurs là-dessus.
06:54Eh bien, le problème, c'est le complet.
06:56En fait, on va mettre une injonction à l'individu d'être dans ce complet bien-être.
07:03Mais on ne peut jamais atteindre le complet bien-être parce qu'en tant qu'être humain, on est toujours
07:08incomplet.
07:08La vie est une incomplétude.
07:10C'est pour ça qu'il y a de l'angoisse existentielle, c'est pour ça qu'il y a
07:13du désir aussi.
07:14C'est pour ça qu'on est humain et puis qu'on essaye de faire avec ce qui nous arrive.
07:21Donc, si vous voulez, la santé mentale, et c'est pour ça que moi j'ai appelé ça le santé
07:26-mentalisme,
07:26c'est l'articulation de la santé mentale et du néolibéralisme.
07:30Parce qu'on va aller jusque dans l'âme des individus pour qu'ils puissent se sentir libres de valoriser
07:41leur capital culturel, santé, etc.
07:43Mais sans jamais remettre en question ce cadre.
07:45C'est ça ce que Dardot et Laval articulent autour du néolibéralisme.
07:50C'est-à-dire que c'est un cadre qui contraint les individus, mais dans lequel les individus seront libres
07:54d'agir,
07:55mais sans jamais remettre en question ce cadre.
07:58On peut se dire, oui, c'est la même chose qu'avec l'éco-anxiété.
08:03Soit on se dit, bon, c'est les individus qui ont du mal à s'adapter au changement de la
08:09société, au changement climatique.
08:12Et donc, comme ils ont du mal à s'adapter, ça produit des choses chez eux qu'on va traiter,
08:17notamment avec des médicaments, on va dire que les gens sont plus angoissés et sont plus déprimés.
08:24C'est-à-dire que sociétalement, on va se mettre en accord.
08:27Il va y avoir un accord implicite et tacite pour dire que c'est à l'individu de s'adapter
08:32au monde.
08:35Et donc, ça, si vous voulez, ça crée une naturalisation de ces constructions sociopolitiques-là.
08:41Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas des gens angoissés, déprimés.
08:46Des gens angoissés, déprimés, ça a toujours existé, ça existera toujours,
08:49parce que c'est le tragique de notre existence humaine, ça.
08:52Mais comment c'est traité sociétalement ?
08:55Et c'est ça, vous avez parlé du néolibéralisme en introduction,
08:58c'est que le néolibéralisme, il individualise des problématiques sociétales et politiques.
09:05C'est-à-dire qu'on va mettre dans l'individu tout ce qui est le cadre construit néolibéral,
09:12le cadre de concurrence, le cadre qu'en tant qu'individu,
09:15on a tous un capital santé mentale qu'on doit faire fructifier,
09:19qu'on doit agir notre plasticité neuronale pour bien se débrouiller dans le monde, etc.
09:25Donc, si vous voulez, si on voit les chiffres, on va se dire,
09:28oui, il y a de plus en plus de personnes angoissées, déprimées,
09:30mais regardons l'état de nos institutions.
09:33L'institution du travail, l'institution scolaire, l'institution de la fac, etc.
09:40Plein d'institutions.
09:41C'est-à-dire, à mesure où on détruit les institutions et le travail dans ces institutions,
09:48on va demander de plus en plus à l'individu de s'adapter.
10:19Musique
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