00:00Comment va vraiment la France sur le terrain ?
00:03C'est Jean-Christophe Fromentin, le maire de Neuilly-sur-Seine,
00:06sans étiquette politique, qui a pris son vélo et qui a parcouru le nord de la France,
00:10une bonne partie du nord de la France, à vélo, tout seul.
00:13Merci d'être avec nous, monsieur le maire.
00:15Vous avez constaté vraiment que les patrons, les élus, les agriculteurs,
00:19ils en avaient gros sur la patate, comme on dit ?
00:23Oui, j'ai voulu sonder un peu cette France des territoires,
00:27cette France des réalités, comprendre un peu le ressenti de tous ces acteurs,
00:32maires, patrons d'entreprises, artisans, agriculteurs.
00:37Et j'ai senti deux choses.
00:40D'abord, un ressenti d'abandon, de délaissement, de déclassement,
00:44comme s'ils ne comptaient plus pour la France.
00:47Et du coup, j'ai senti aussi dans leur discours l'impression qu'ils étaient perçus,
00:52qu'ils se percevaient comme une charge et puis comme une chance.
00:54Et je pense que c'est la grande leçon, c'est ce que j'ai retiré beaucoup de ce voyage,
00:58en disant que la France ne peut pas être dans une dialectique,
01:02les riches, la start-up nation, le progrès, l'innovation, la technologie à Paris,
01:07et le reste finalement, une espèce de friche qu'on assume,
01:11avec des subventions, avec l'État-providence,
01:14mais sur lequel on ne mise plus en termes d'opportunités pour le développement du pays.
01:18Et je suis convaincu qu'un renouveau politique et économique
01:22partira de ce qu'on a de différent, de ce qu'on a de singulier.
01:25Et il n'y a pas un mètre carré en France qui n'a pas un atout,
01:28une chance, une opportunité, quelque chose à lever pour notre prospérité.
01:32Mais ça, on ne le savait pas avant, parce que vous êtes parti à vélo.
01:34C'est quand même rare qu'un maire d'une grande ville,
01:36comme Neuilly-sur-Seine, enfourche son vélo, parcourt la France.
01:39Vous aviez besoin de ce contact, parce que Paris et le désert français,
01:43ça existe depuis longtemps.
01:45C'est-à-dire que je pense qu'il y a un moment assez intéressant
01:47qui n'était pas forcément le même qu'au moment de Paris et le désert français,
01:51où vous aviez une massification, une tertiarisation de l'économie,
01:55les Trente Glorieuses, et la massification, la concentration urbaine
01:58devenait finalement un vrai sujet économique.
02:00Aujourd'hui, on a une architecture beaucoup plus horizontale,
02:03une architecture numérique, qui a cette capacité à irriguer tous nos territoires,
02:06à amener de la valeur ajoutée, de l'innovation, des talents dans les territoires.
02:11Et ce qui est vrai aujourd'hui ne l'était pas forcément,
02:14au moment de Paris et du désert français.
02:18Donc, je pense qu'aujourd'hui, si on veut redonner un cycle de prospérité à la France,
02:23il faut irriguer, il ne faut pas miser sur le ruissellement,
02:27comme on l'a fait depuis quelques années.
02:29Il faut au contraire irriguer la France avec du capital,
02:32avec des talents, avec de l'innovation, avec de la technologie.
02:34Et on aura ce qui s'est passé à la révolution industrielle,
02:37quand on a irrigué la France avec des machines au XIXe siècle,
02:40une industrie est apparue, avec l'électricité, les chemins de fer, les machines,
02:43tout ça a levé ce qu'a été la France industrielle du XXe siècle.
02:46Pour bien comprendre, qu'est-ce qu'il faudrait pour relancer, justement, ces territoires ?
02:51Donc, ces régions, vous préférez dire les provinces de France,
02:53comme il y avait l'Aquitaine, j'imagine, ou le Béarnes, il y en avait.
02:58Parce qu'aujourd'hui, on travaille chez soi avec le télétravail,
03:01il y a les datas, il y a tout ce qui est informatique à distance.
03:05Est-ce qu'il y a encore des emplois industriels à créer dans les régions ?
03:08Moi, je suis convaincu qu'il y a une industrie qui peut lever dans toutes les régions.
03:12Parce que, justement, ces facteurs de production, la technologie, l'innovation, la formation, le capital,
03:19si on la distribue mieux à travers la France,
03:23on aura cet effet de fécondité, de fertilisation dont on a besoin.
03:27Donc, je pense qu'on a deux grandes réformes à faire.
03:29On a une réforme institutionnelle pour remettre du pouvoir dans les territoires,
03:33remettre de la fiscalité, de la finance, des moyens dans les territoires.
03:37Il y a des impôts vraiment régionaux.
03:38Des vrais impôts régionaux qui restent dans les régions
03:41et dont les politiques régionaux et locaux sont redevables auprès des administrés.
03:45Est-ce que ce n'est pas une sorte de décentralisation encore poussée au maximum ?
03:49Alors, je pense qu'il faut pousser la décentralisation institutionnelle,
03:51mais ça n'a de sens que si on pousse une déconcentration des facteurs de production.
03:55Si vous donnez du pouvoir au maire en les privant de moyens, de capital,
04:00d'innovation, d'infrastructures et de tout ce dont on a besoin,
04:03c'est du pouvoir qui ne sert à rien.
04:05C'est-à-dire que c'est stop au pouvoir central parisien qui s'enrichit avec les grandes villes
04:09et puis au détriment des petites localités et des petits territoires.
04:13Je pense qu'il y a un discours sur la décentralisation qui est un peu un discours dans l'air
04:16du temps,
04:17mais qui n'a aucun sens s'il n'est pas accompagné par une meilleure distribution des facteurs de production.
04:22Pour avoir une prospérité, il faut déconcentrer les facteurs de production
04:26et décentraliser le pouvoir politique.
04:27D'ailleurs, dans votre livre que vous avez écrit à la suite de ce périple,
04:31« 1200 kilomètres à vélo dans le nord de la France »,
04:33on voit « Le retour des provinces », ça c'est votre ouvrage.
04:35Vous dites que la surpopulation dans les villes rend les gens malheureux.
04:38On ne peut plus se loger, les immeubles sont devenus laids.
04:42Et finalement, beaucoup de Français aimeraient bien quitter ces centres urbains,
04:45mais ils ne le peuvent pas, c'est votre constat.
04:47J'avais été sur un rond-point au moment du gilet jaune dans l'Eure-et-Loire.
04:51J'avais passé une journée avec les gilets jaunes et une personne m'avait dit
04:55« Moi, je serais ravi de rester dans la petite ville dans laquelle j'habite.
04:59J'ai un job, mon épouse aussi.
05:01On peut acheter la maison dont on rêve, mais on ne sait pas si la gare va rester,
05:04on ne sait pas si l'école va rester, on ne sait pas si la maternité va rester,
05:08on ne sait pas quel est l'avenir de notre ville.
05:10Et donc, on préfère investir à Paris qu'investir là où on rêve de vivre.
05:14Et ça m'a amené, dans mon livre, à repenser le concept d'habiter
05:17et de dire « Attention, se loger et habiter, c'est deux choses différentes.
05:21Se loger, c'est pragmatique, mais en fin de compte, les gens, ils ne veulent pas se loger,
05:24ils veulent habiter.
05:25Alors, on a besoin de se loger, mais habiter, c'est aussi faire corps avec un territoire,
05:29avoir un projet de vie familial, pouvoir avoir des enfants,
05:33pour créer une maison de famille, et participer de la fécondité d'un territoire.
05:37Et ça, ce n'est plus le cas, il n'y a plus de ruissellement
05:39qui vient de la région parisienne vers les provinces ?
05:42– Je pense que ce n'est plus le cas, il suffit de regarder le discours politique.
05:46Vous voyez, on ne parle plus de habiter, on parle de se loger.
05:49On ne parle plus de prospérité, on parle de croissance du PIB.
05:52Quand vous regardez la manière dont les mots habitent le discours politique,
05:56vous comprenez qu'on est devenu très pragmatique, très contingent du temps,
06:00et qu'on a perdu cette ambition politique, qui est la prospérité de la France,
06:05qui est que les gens puissent habiter, au sens profond du mot,
06:07là où ils rêvent de vivre et de créer un projet de vie.
06:09Donc la politique a perdu le souffle, et on le voit dans la campagne en ce moment.
06:13C'est une campagne technique, paramétrique.
06:15Ce n'est plus une campagne qui propose une vision, un élan, un souffle pour la France,
06:20pour que la France retrouve une ère de prospérité dans ce nouveau monde.
06:24– Plus de cap, comme le voulait le général de Gaulle.
06:262027, ça va se passer comment, du coup, alors ?
06:28Vous, qui êtes maire du Grand-de-Ville.
06:30– Il n'y a plus de cap, et peut-être à un moment, plus que depuis un siècle ou
06:33un siècle et demi,
06:34peut-être qu'on est dans un des moments où on aurait le plus besoin d'avoir ce cap,
06:38parce que vous avez une crise écologique, vous avez une crise sociale, vous avez une crise politique,
06:41vous avez une crise de la démocratie, vous avez une crise économique,
06:45vous avez des tensions géopolitiques.
06:47Donc on est à un moment de polycrise qui traduit l'obsolescence d'un modèle.
06:50– Et une belle France comme on l'avait, quoi, sauver ce pays.
06:53– Une géographie, une histoire et une géographie, c'est nos deux à nous.
06:56On a une histoire, on a une géographie qui demande qu'à prospérer,
07:00et on est en train de faire comme les autres.
07:01Ce que je disais dans un article chez un de vos confrères l'autre jour,
07:04on me dit, le sujet de la France, ce n'est pas de faire comme les autres,
07:08c'est de faire avec ces singularités, c'est notre chance, et encore faut-il qu'on les utilise.
07:12– Le retour des provinces, une traversée de la France à vélo, Jean-Christophe Fromantin,
07:16merci d'être venu sur CNews.
07:18– Merci.
07:18– Restez avec nous, l'actualité continue.
07:20– Merci.
Commentaires