00:00T.L. Matin, Stéphane Woutzak.
00:03Il y a cinq ans, au terme d'une reconquête éclair du pouvoir suite au départ des troupes américaines,
00:08les talibans s'installaient de nouveau à la tête de l'Afghanistan.
00:11Depuis, le pays déjà martyrisé par des décennies de guerre et d'instabilité
00:15semble revenu au Moyen-Âge.
00:17Le régime taliban impose une loi islamiste redoutable
00:22réduisant ses citoyennes à l'état d'ombre,
00:25interdite de travailler, d'étudier et même parfois de parler,
00:28le tout dans une quasi-indifférence planétaire.
00:31Bonjour Annick Cogent.
00:32Bonjour.
00:33Vous êtes grand reporter au journal Le Monde.
00:35Vous publiez cette semaine dans Le Quotidien une série de reportages assez hallucinants
00:39dans lesquels vous donnez la parole aux afghanes.
00:42Vous parlez d'apartheid, vous dites que les talibans ont déclaré une guerre implacable, haineuse et cruelle,
00:48en fait, à la moitié de leur peuple.
00:50Oui, c'est invraisemblable.
00:52Je crois qu'on n'a peut-être jamais vu ça dans l'histoire de l'humanité,
00:55c'est-à-dire tout un pan de la société, la moitié de la société est tout à fait bannie,
01:01est exclue de tout, est humiliée, cloîtrée, baffée, à peine soignée,
01:08puisqu'en plus le système de santé est en train d'être totalement démantelé,
01:12puisque les femmes, selon une règle absurde,
01:15les femmes doivent être soignées par les femmes
01:17et on ne forme plus de femmes médecins, infirmières, etc.
01:20Elles n'ont plus le droit d'aller à l'université, elles n'ont plus le droit de se former,
01:22si bien que dans quelques années, il n'y aura même plus de femmes pour soigner les femmes
01:26et, paradoxe, pour mettre au monde les fils de talibans.
01:30Les femmes meurent en couche, de plus en plus n'ont plus accès aux soins,
01:34évidemment à l'éducation, vous venez de le dire.
01:36Alors, pour réaliser ces reportages,
01:38vous êtes entrée clandestinement en Afghanistan grâce à un visa de tourisme
01:42parce que vous n'avez jamais reçu de réponse à une demande officielle de visa de journalisme.
01:46Non, j'aurais préféré, bien sûr.
01:47Alors, c'est un mensonge qui vous a sans doute éloigné d'une surveillance aussi des talibans.
01:52C'est peut-être grâce aussi à ce mensonge que vous avez pu parler avec les femmes afghanes.
01:57En étant invisible vous-même, vous avez pu approcher les invisibles.
02:00Oui, c'est exactement ça.
02:02J'étais évidemment extrêmement voilée, masquée.
02:04Je faisais tout pour être discrète,
02:06de ne pas me faire remarquer, bien sûr, par les talibans,
02:10non pas par peur d'être arrêtée moi-même.
02:11Je pense que ça aurait pris deux heures et ce n'était pas si grave,
02:14mais c'était surtout pour les femmes que je voyais.
02:17Et c'est ça qui m'a sidérée.
02:18Elles avaient envie de parler.
02:20Je les imaginais timides, un peu effacées, un peu, voilà, peut-être timorées.
02:25C'était le contraire.
02:26Elles étaient vibrantes.
02:28Elles n'avaient qu'une envie, c'est de parler.
02:30Ne nous oubliez pas.
02:31On est en train d'être oubliés par l'ensemble du monde.
02:34Parlez-nous, faites entendre nos voix.
02:36Et c'est vrai qu'elles sont fantastiques.
02:38Elles m'ont sidérée, vous savez.
02:39Elles imaginent tous les stratagèmes possibles pour essayer de s'éduquer.
02:44En ligne, online, plusieurs me quittaient en disant, je vous quitte parce que j'ai mon cours d'anglais.
02:49Mon cours d'anglais comment ?
02:50Mais sur leur petit téléphone.
02:51Elles se planquent quelquefois dans la maison ou elles prennent le téléphone de leur père
02:54parce qu'il y a quelquefois un seul téléphone.
02:56Elles n'ont pas forcément d'ordinateur, etc.
02:59Et elles suivent des cours en ligne, des cours d'anglais, des cours de chimie
03:03pour celles qui voulaient être chimistes, médecins, etc.
03:06C'est incroyable leur volonté de s'en sortir malgré tout.
03:08Mais il y a aussi le désespoir dans ces articles publiés dans Le Monde.
03:13Vous dites qu'elles imaginent souvent deux solutions.
03:16Alors, il y a soit la fuite, mais c'est compliqué.
03:18Et beaucoup parlent de suicide.
03:20Oh, mais écoutez, je pensais au départ que c'était un épiphénomène.
03:23Non, je pense que là, j'ai rencontré plus d'une quarantaine de femmes
03:27et je pense que peut-être la moitié, en tout cas, a considéré le suicide.
03:31Et la moitié, plus de la moitié, peut-être toutes, ont connu des femmes qui se sont suicidées.
03:36Donc, ce n'est pas un petit phénomène.
03:38Et ce sont des suicides de très jeunes filles.
03:41Ce sont des petites filles, quelquefois, qui ont 12 ans, 13 ans, 14 ans.
03:44L'autre jour, il y avait une psychologue qui me disait,
03:46elle donne des cours dans une école clandestine,
03:48en plus de son boulot de psychologue et Dieu sait si elle a du travail.
03:51Et elle me disait, là, il y avait deux petites filles qui m'ont dit
03:53qu'elles venaient de trouver de la mort au rat.
03:55Et que donc, leur projet, c'était de se suicider.
03:57Une autre petite fille, enfin petite fille, elle avait 15 ans à Erat,
04:00elle me dit, ça fait 3 ans que je suis enfermée.
04:02Ça fait 3 ans, je craque.
04:05Je considère, alors, avec sa meilleure amie qui arrive à parler au téléphone,
04:09ils n'arrivent même pas à se voir parce que leurs parents les empêchent,
04:12non pas par cruauté, ils les empêchent de sortir parce qu'on a très peur
04:15que la police, ce qu'on appelle la PVPV, les membres de la police des mœurs,
04:20c'est-à-dire de la prévention du vice et de la promotion de la vertu,
04:24les arrêtent parce qu'elles n'ont pas la baïa qui convient
04:27ou qu'elles ne portent pas la burqa.
04:28Et là, elles étaient en train de se dire, l'idéal, on devrait se suicider,
04:32mais l'idéal, ce serait quand même une bombe pakistanaise
04:34parce qu'il y a eu quelques bombes pakistanaises il y a peu de temps.
04:37Et elles se disaient, au fond, peut-être un accident de voiture.
04:39Mais bref, elles sont en train de passer leurs après-midi à se dire
04:41comment elles pourraient disparaître parce que la vie ne vaut pas le coup.
04:45Vous parlez de cette police des mœurs totalement implacables.
04:48Vous racontez aussi qu'il y a des femmes qui sont à la solde du régime
04:53et qui repèrent celles qui ne portent pas le voile ou qui montrent un peu de peau.
04:58Mais oui, bien sûr, il y a toujours eu des délateurs
05:01et je pense qu'on paye des informateurs un peu partout, dans tous les quartiers, etc.
05:05Il faut savoir aussi qu'à Kaboul, en tout cas, il y a 90 000 caméras.
05:09C'est absolument invraisemblable.
05:11Moi, je ne les voyais pas au départ.
05:12Mais même quand on va dans un restaurant, dans un café, etc.
05:15On est observé.
05:15On est observé systématiquement.
05:17Alors, on ne sait pas.
05:18Peut-être que j'espère avoir toujours échappé, évidemment, à ces observations.
05:21Mais en tout cas, c'est diffusé en direct dans un centre contrôlé par la police.
05:25Donc, effectivement, à chaque fois, il y a cette peur qui est constante,
05:29qui est une sorte de terreur absolument partout pour les femmes
05:32parce qu'elles peuvent être arrêtées dans la rue,
05:34parce qu'elles n'ont pas la bonne tenue,
05:36parce qu'elles peuvent être détenues dans un centre.
05:39Et le seul fait d'être arrêtées quelques heures est absolument rédhibitoire.
05:43C'est-à-dire qu'après, souvent, leur famille peut les rejeter.
05:48En tout cas, l'environnement va déplorer.
05:51Et l'opprobre va complètement être sur elles.
05:53Ce sont des filles qui peuvent devenir immariables
05:55simplement par le fait d'avoir été arrêtées.
05:58Parce qu'on suspecte qu'il se passe des choses dans les prisons,
06:01dans les centres de police tenus par les talibans.
06:04Et je le montre dans un article, d'ailleurs, vendredi prochain, je crois,
06:08qu'il y a des viols, une femme me raconte ces viols en prison
06:11qui ne sont pas du tout des épiphénomènes, là encore,
06:15mais qui sont documentées, puisque c'est même l'ONU qui les condamne.
06:20Annick Ojean, votre série d'articles est d'autant plus remarquable.
06:24Vous le disiez, que le sort des femmes afghanes
06:27semble laisser une bonne partie de la planète totalement insensible.
06:31C'est notamment le cas en France.
06:32On attendait d'entendre la voix des féministes de gauche, notamment.
06:37Moi, j'entends surtout du silence.
06:38Oui, c'est vrai, je le déplore.
06:40J'espère, justement, le fait que le monde fasse pendant huit jours
06:44une double page chaque jour, avec des photos terribles aussi,
06:47de ces femmes, qu'on leur donne la parole.
06:49Moi, ça s'appelle parole d'Afghanes, parce qu'enfin, on les entend.
06:52Et c'est une interpellation au reste du monde.
06:54Mais c'était vrai qu'à la société civile, aux politiques, évidemment.
06:58Et évidemment, aux féministes, la solidarité devrait être tellement évidente.
07:01Il suffit, me dit une femme, qu'on change le mot femme
07:04et qu'on mette le nom d'une n'importe quelle minorité.
07:07Elles ne sont pas minoritaires, encore une fois.
07:08Mais qu'on mette le nom d'une minorité sexuelle, raciale, religieuse,
07:13à la place du mot femme.
07:14Et on se dirait, mais c'est invraisemblable.
07:16Le monde se soulèverait, quand même,
07:18de dire que cette minorité,
07:20on l'oblige à se cacher complètement, à se voiler.
07:23On l'exclut de la rue, de la place publique.
07:26On l'exclut de tous les métiers, etc.
07:28Impossible.
07:29Mais tout le monde se lèverait.
07:30Là, c'est juste les femmes.
07:31Et curieusement, effectivement, il n'y a pas une grande mobilisation.
07:34Elles en sont malades.
07:35Vous savez, elles ont su que les talibans avaient été reçus aussi à Bruxelles,
07:38une journée.
07:39Alors, évidemment, on a dit, c'est une réunion technique.
07:42Mais ça s'est su, évidemment, en Afghanistan.
07:45Et les talibans n'ont pas dit que c'était une réunion technique.
07:47Ils ont dit que c'était une réunion historique.
07:49Et ça veut dire, pour tous les afghanes,
07:51que c'est une baffe absolument terrible.
07:53Ça veut dire qu'on cautionne, finalement, ce régime taliban.
07:55Merci, Annick Cogent, d'avoir été notre invitée ce matin sur RTL.
07:59Je renvoie évidemment nos auditeurs à la lecture de vos articles publiés.
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