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Tous les samedis, Romain Desarbres et la psychologue clinicienne Marie-Estelle Dupont décryptent les ressorts psychologiques de notre époque et ouvrent le débat sur les sujets qui préoccupent les Français.
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00:00Bonjour à tous, bienvenue dans Essie, on en parlait avec vous Marie-Estelle Dupont.
00:04Bonjour Marie-Estelle.
00:05Bonjour Romain.
00:05Votre regard de psychologue clinicienne, tout l'été sur CNews, on parle des choses de la vie, on parle de
00:11l'actualité.
00:13Alors en cette période estivale, l'été est là, plus nombreuses sont les occasions de se retrouver à table avec
00:19des amis ou de la famille.
00:20On va parler aujourd'hui des troubles du comportement alimentaire, c'est très important.
00:25Et vous vouliez commencer Marie-Estelle Dupont avec l'anorexie.
00:28Déjà, est-ce que vous pouvez nous dire ce qu'est l'anorexie ? Comment vous la définiriez ?
00:32Oui, les troubles du comportement alimentaire sont la deuxième cause de mortalité chez les plus jeunes quand même, il faut
00:38le rappeler.
00:39C'est 2 à 5% de la population au cours de la vie.
00:41Les troubles du comportement alimentaire, avant de parler de l'anorexie, c'est l'anorexie restrictive, la boulimie vomisseuse,
00:50donc pas forcément de prise de poids, l'hyperphagie boulimique, c'est aussi les hyperphagies nocturnes
00:56et tout un tas de dérèglements du comportement alimentaire associés à des pensées obsessionnelles.
01:01En tout cas, l'anorexie, c'est une maladie, quand elle est strictement restrictive, qui est relativement rare,
01:07mais extrêmement préoccupante dans son pronostic, on peut l'imaginer.
01:11C'est entre 0,9 et 1,4% de la population, mais c'est surtout une maladie féminine.
01:19Les anorexies restrictives concernent en général 9 filles, 1 garçon, à peu près.
01:24Il y a des petites variations selon les régions, mais c'est à peu près cette fourchette-là.
01:31Il y a à peu près 20% des jeunes filles qui vont adopter des comportements de restrictions alimentaires
01:35au cours de leur adolescence du fait de tous les changements liés à la puberté qui peuvent être très perturbants.
01:41Ça ne veut pas dire qu'elles vont s'enliser dans une anorexie.
01:44L'anorexie, pour la caractériser, il faut vraiment comprendre que c'est des critères cliniques très précis
01:50qui se retrouvent dans toutes les classifications internationales.
01:52C'est évidemment la façon de s'alimenter, donc une restriction très importante.
01:58Des aliments qui sont systématiquement exclus ou des catégories d'aliments, comme le gras.
02:03Ce sont des gens qui mangent de manière extrêmement répétitive.
02:07En général, des aliments sans graisse, avec très peu de sucre, glucides lents ou sucres rapides.
02:15Et puis, éventuellement, des moments d'alimentation boulimique avec vomissements
02:23qui sont aussi très dangereux, aussi dangereux que le fait de ne pas s'alimenter
02:29puisque ça va avoir un impact évidemment sur la fonction cardiaque.
02:33Donc, il y a la façon de s'alimenter, les pensées obsessionnelles.
02:36Si on ne s'alimente pas beaucoup pendant quelques semaines après un deuil,
02:40ce n'est pas une anorexie.
02:41C'est un symptôme dépressif après une perte.
02:43Et puis, on va se remettre à manger sans même y penser.
02:46Ce qui est caractéristique de l'anorexie, c'est que la pensée est envahie
02:49par des obsessions autour de la nourriture.
02:51Ce qu'il ne faut pas manger, ce que j'aimerais manger, mais je ne le mangerai pas.
02:53Est-ce que j'ai mangé ? Est-ce que je dois faire comme sport par rapport à ce que
02:56j'ai mangé ?
02:56Etc.
02:58Donc, il y a vraiment une sphère cognitive qui est envahie par l'alimentation.
03:03Plus la personne maigrit, plus ses pensées sont obsessionnelles
03:06parce que comme le corps a faim, elle peut aller jusqu'à rêver de nourriture la nuit, évidemment.
03:11Comme un prisonnier de guerre, finalement.
03:13Puisqu'elle s'affame, la pensée de la nourriture devient de plus en plus obsessionnelle.
03:16Il y a à un moment donné, le poids qui dégringole.
03:19Pas tout de suite.
03:21L'adolescente anorexique, elle n'est pas maigre.
03:23Elle est d'abord anorexique dans ses pensées, puis dans ses comportements.
03:27Et ensuite, il y a une modification pondérale importante
03:30avec l'indice de masse corporelle qui dégringole,
03:32qui est inférieur à 17,5 à peu près.
03:36Et puis, il y a un critère diagnostique aussi, c'est l'estime de soi
03:39qui est totalement corrélée à la maigreur.
03:41J'avais une patiente qui me disait, si je ne peux pas toucher mes os,
03:44j'ai l'impression d'être nulle, j'ai l'impression de me fondre dans la masse,
03:47j'ai l'impression de ne plus exister,
03:49sans voir le paradoxe que c'était justement de se dénutrir
03:53qui l'a menacé un jour de ne plus exister.
03:57Donc, évidemment, chez les très jeunes adolescentes,
03:59puisque l'entrée peut se faire autour de 13-14 ans
04:01ou un peu plus tard, vers 16-17 ans,
04:03il y a un risque de ralentissement de la croissance.
04:07Donc, ces critères diagnostiques de l'anorexie,
04:10ils permettent de poser le diagnostic
04:12et de comprendre que ce n'est pas simplement un problème alimentaire,
04:14c'est aussi un problème d'image du corps,
04:16de dysmorphophobie, d'altération de la perception du corps,
04:19qui va aller en s'aggravant.
04:20Parce que plus on va être dénutri, plus il y aura un impact neurologique,
04:23et plus on va avoir donc une perception déformée des choses,
04:26parce que le cerveau finit quand même par être touché.
04:28Le cerveau, il fonctionne avec du gras, je le rappelle.
04:30Et donc, comme c'est le pire ennemi des anorexiques,
04:34la perception du réel finit aussi par être altérée
04:36quand la maigreur s'installe pendant très longtemps.
04:38Et puis, l'arrêt des règles, avec l'aménorée,
04:40caractéristique des anorexiques,
04:42qui font, même quand elles se remettent à manger,
04:44en général, beaucoup trop de sport
04:45pour permettre à la masse graisseuse de s'installer un tout petit peu.
04:48Et on sait que les oestrogènes et toute la physiologie féminine
04:51est quand même liée au fait d'avoir suffisamment de graisse.
04:53Alors, vous nous avez décrit très précisément ce que c'est que l'anorexie.
04:58Quelles sont les causes de l'anorexie mentale ?
05:00Comment on en arrive à ce que la nourriture ou l'absence de nourriture
05:05soit au cœur de la vie de la malade ou du malade ?
05:09Alors, l'anorexie, c'est vraiment un trouble plurifactoriel
05:13qui ne faudrait sûrement pas réduire à des questions de mode sociétal.
05:19Évidemment que les réseaux sociaux sont un amplificateur de troubles,
05:23quels qu'ils soient.
05:24Si vous êtes suicidaire et que vous voyez des vidéos sur TikTok
05:27de comment se pendre, ça ne va pas vous aider.
05:29Les filles sont extrêmement abîmées, les jeunes filles,
05:32dans la construction de l'image d'elles-mêmes par les réseaux sociaux
05:34qui leur montrent des modèles qui n'existent pas.
05:36Comme dans les années 90, il fallait s'identifier à des brindilles.
05:40On se rappelle de cette mode des mannequins très maigres.
05:43Mais ce n'est pas la cause.
05:44C'est des amplificateurs dangereux.
05:46Il faut protéger nos adolescents des réseaux sociaux, bien évidemment.
05:48Mais ce n'est pas la cause.
05:50La cause, elle est toujours intérieure.
05:52C'est pour ça qu'il ne faut pas se contenter de critères diagnostiques
05:54ou d'un poids ou simplement de poser une étiquette sur le trouble.
05:59Il faut explorer l'origine de ce trouble.
06:02Quand est-ce qu'il est apparu ?
06:03Quels sont les liens familiaux ?
06:05Comment la relation s'est établie dans l'attachement
06:09avec la mère et avec le père ?
06:11Très souvent, l'anorexie restrictive d'une fille
06:14est en lien avec une relation difficile avec sa mère,
06:16soit parce que tellement fusionnelle
06:18que c'est le seul moyen qu'elle trouve
06:21sans culpabiliser de s'éloigner de sa mère,
06:23en disparaissant, en s'auto-engendrant comme un cadavre,
06:27en renaissant à elle-même pour se détacher
06:29sans pouvoir l'assumer complètement.
06:31Ça peut être aussi un antécédent traumatique d'abus sexuels.
06:34Il faut toujours explorer la piste des abus sexuels
06:36quand il y a un trouble alimentaire
06:37parce que c'est une réponse extrêmement fréquente.
06:39Les personnes qui ont vécu d'abus sexuels,
06:41même s'ils ont été oubliés,
06:43qu'il y a eu une amnésie traumatique,
06:45sont très nombreux à avoir des troubles
06:47du comportement alimentaire
06:48parce que, que ce soit l'anorexie ou la boulimie,
06:51c'est une manière de se désérotiser.
06:53Le corps devient un lieu de punition.
06:56Je me fais payer d'être en vie.
06:58Et donc, ça désérotise complètement.
07:00Et pour les personnes qui ont été abusées,
07:01c'est un moyen inconscient
07:03de se protéger d'une nouvelle forme de séduction.
07:05Je ne veux pas séduire parce que je sais
07:07ce que ça m'a coûté d'attirer le regard de quelqu'un.
07:10Mais c'est toujours plurifactoriel.
07:12C'est pour ça que très souvent,
07:13on propose des thérapies familiales
07:14en plus de l'accompagnement psychiatrique et diététique.
07:19Et ensuite, je pense qu'il faut comprendre
07:21que la puberté est un événement
07:23qui peut vraiment être vécu comme un séisme
07:26quand le corps de la jeune fille change
07:28pas comme elle avait prévu,
07:30très vite ou pas très vite
07:31alors que les autres changent,
07:32ses amis changent.
07:33Il y a une perte de repères
07:35et donc, ça va tester les assises.
07:37Est-ce que les assises dans l'attachement,
07:39la sécurité émotionnelle,
07:41elles sont bien en place ?
07:42Si ce n'est pas le cas,
07:43il peut y avoir l'émergence d'un trouble alimentaire.
07:45Alors, ce n'est pas une fatalité,
07:46on peut en guérir,
07:48mais il faut les prendre tôt en charge.
07:51Il ne faut pas...
07:51Oh, elle n'est pas si maigre que ça.
07:53Ce n'est pas le sujet.
07:54Ce n'est pas le poids, le sujet.
07:55Voilà.
07:55On peut avoir un poids normal
07:57et ne pas être guéri dans sa tête.
07:59Donc, ne pas conditionner ça simplement au poids
08:02et vraiment comprendre que la souffrance
08:04qu'il y a derrière,
08:05c'est une souffrance de l'âme,
08:07c'est une souffrance profonde
08:08et que c'est en la prenant en charge tôt
08:10qu'on donne toutes les chances
08:12à la patiente ou au patient
08:14de s'en sortir
08:14et que ce ne soit un jour
08:15qu'un mauvais souvenir
08:16et que ça ne devienne pas
08:17un trouble alimentaire chronique
08:18parce que c'est quand même assez fréquent,
08:20les troubles alimentaires qui se chronicisent.
08:21Quels sont les conseils
08:23que vous pourriez donner aux parents
08:25et qu'est-ce qu'il faut regarder
08:26chez son ado
08:27quand on soupçonne quelque chose ?
08:29Quels sont les signaux d'alerte ?
08:31Alors, d'abord,
08:33de ne surtout pas parler de volonté.
08:37Il faut comprendre les troubles alimentaires.
08:39C'est vraiment les grandes découvertes
08:41des dernières années.
08:42Toutes les recherches
08:43qui ont été menées
08:43autour des troubles alimentaires
08:44quand même s'accordent à dire
08:46qu'il faut les aborder
08:47comme une addiction.
08:48Ce n'est pas une addiction à la cocaïne,
08:50ce n'est pas une addiction à l'alcool,
08:52c'est une addiction au jeûne,
08:53à la faim,
08:53à la sensation euphorisante au début
08:56que peut procurer le fait de jeûner.
08:59Donc, il y a vraiment
09:00une réorganisation cérébrale.
09:02C'est-à-dire que si la personne
09:04se remet à manger normalement,
09:06d'abord, ça va être progressif
09:07et difficile,
09:07ou si elle arrête ses crises
09:09au cours desquelles
09:10elle se fait vomir,
09:11elle va vivre un moment de sevrage.
09:13Et le sevrage,
09:14c'est de l'irritabilité,
09:16c'est des sauts d'humeur,
09:17c'est de la dépression,
09:18c'est un risque suicidaire.
09:19Il faut vraiment comprendre
09:20ce n'est pas une affaire de volonté,
09:21c'est une addiction.
09:22Le symptôme pilote la personne.
09:25Je pense à un garçon
09:28qui était quasiment rendu
09:31au stade d'aller en réanimation,
09:33qui était cachectique,
09:34qui tenait avec difficulté assis
09:37tellement ses os
09:38étaient en contact avec le siège.
09:42C'était impossible.
09:43Là où tout le monde voyait
09:44une urgence à s'alimenter,
09:45il a fallu poser une sonde
09:46parce que c'était absolument
09:47impossible pour lui de manger.
09:49Donc, il y a une autonomie
09:50du symptôme.
09:51Le cerveau va se réorganiser
09:52autour des hormones
09:54qui sont sécrétées par le jeûne.
09:55Et donc,
09:57même si vous voulez manger,
09:58moi j'avais une patiente
09:59qui vomissait spontanément.
10:01Elle s'oblige à manger
10:01parce qu'elle voulait guérir,
10:02elle ne voulait pas
10:03que ça lui sucre
10:04son année universitaire,
10:05elle avait vraiment envie
10:06de remanger,
10:07elle aimait son petit copain
10:08et en fait,
10:08elle était piégée
10:10par l'illusion du contrôle
10:11que donne l'anorexie.
10:12Elle ne contrôlait plus le contrôle
10:13et quand elle essayait
10:14de remanger à table,
10:15en fait,
10:15elle avait des vomissements
10:16spontanés.
10:17Donc, vraiment,
10:17les parents,
10:17les grands-parents
10:18doivent oublier
10:20le grand-père
10:21bourré de bonnes intentions
10:22qui vient dire
10:22« Ah, c'est qu'une question
10:23de volonté,
10:23allez, faire un petit effort,
10:24finir ton assiette. »
10:25C'est à bannir.
10:27C'est plein d'amour,
10:28c'est plein de tendresse,
10:29c'est plein de maladresse
10:29et c'est vraiment
10:30un éléphant
10:31dans un magasin de porcelaine.
10:33Ce n'est pas une affaire
10:34de volonté,
10:34c'est une addiction,
10:35ça doit être pris en charge
10:35par des vrais professionnels.
10:37Les proches,
10:38ils doivent faire attention
10:39à eux à ne pas s'épuiser
10:40parce que c'est un trouble
10:41qui nous ramène toujours
10:42l'angoisse de mort
10:42et qui est épuisant
10:43au quotidien.
10:44Ça tyrannise la famille,
10:45c'est des terroristes
10:47quelque part,
10:47ces symptômes alimentaires.
10:49Et donc,
10:50ça crée aussi des difficultés
10:51dans la fratrie
10:51parce que les autres enfants
10:52ont l'impression
10:53de passer au second plan
10:53vu qu'il y a moins
10:54cette menace vitale.
10:56Mais pas parler de volonté,
10:58vraiment comprendre ça
10:59comme une addiction,
11:02offrir son amour,
11:03répéter aussi son amour
11:05à l'enfant
11:07et comprendre que
11:09oui,
11:09il y a du mensonge
11:10dans les troubles alimentaires
11:11mais il y a aussi du déni.
11:13C'est-à-dire qu'elle va mentir
11:14sur le fait
11:15qu'elle a mangé
11:16alors qu'elle n'a pas mangé.
11:18En revanche,
11:18elle est dans le déni
11:20de sa maigreur.
11:21Elle se voit grosse,
11:22je vous garantis
11:23que ses cuisses
11:24sont 10 cm d'écart.
11:26Elle se voit obèse,
11:27elle se voit dégoûtante.
11:28C'est vrai.
11:29Donc,
11:29sa souffrance psychique,
11:30elle est réelle.
11:32Elle n'est pas inventée.
11:33Ce n'est pas une simulation.
11:34Il y a une vraie souffrance psychique
11:35qui doit être entendue
11:36et encore une fois,
11:37il faut tout explorer.
11:38Les relations avec les parents,
11:39les relations avec les frères et sœurs,
11:40d'éventuels abus sexuels,
11:42une autre comorbidité
11:43peut-être psychotique
11:46ou un état limite borderline
11:47qu'on n'avait pas repéré.
11:49Voilà.
11:50Et ça remet de patience.
11:51C'est vraiment,
11:52même pour nous,
11:53les psychologues,
11:53les psychiatres,
11:54c'est vraiment un trouble
11:55qui nécessite beaucoup de pugnacité
11:56parce qu'il va y avoir
11:57des hauts et des bas.
11:58Alors,
11:59justement,
11:59venons-en à la prise en charge.
12:01Vous nous dites,
12:02la prise en charge,
12:03elle est multifactorielle.
12:04Comment est-ce qu'on
12:06guérit une anorexique ?
12:08On s'y met à plusieurs,
12:09plusieurs spécialistes de santé.
12:10Alors,
12:10bien sûr,
12:11c'est très important.
12:13D'ailleurs,
12:13l'équipe,
12:14elle est importante aussi
12:15pour chacun des soignants.
12:16C'est difficile de recevoir
12:17une jeune fille brillante
12:20qui pèse 35 kilos,
12:21qui est en train
12:21de se faire mourir de faim.
12:22Ça nous attaque aussi,
12:24nous,
12:24dans nos assises.
12:25On tient à cette personne
12:26et puis,
12:27en tant que professionnel,
12:29chaque semaine,
12:30on se dit,
12:30mon Dieu,
12:31le pire va arriver
12:33et donc,
12:34c'est important
12:34de parler avec le diététicien,
12:36de parler avec le psychiatre,
12:37de parler avec d'autres professionnels
12:39en disant,
12:40à tel moment,
12:41on va poser l'hospitalisation,
12:42on va appeler les parents,
12:43on va dire aux parents
12:43qu'il faut une hospitalisation
12:44pour la protéger
12:46parce que ça vient
12:47nous parler
12:48de la pulsion de mort,
12:51de ce corps inhabitable,
12:52de cette vie inhabitable,
12:53de cette âme
12:54qui est en souffrance,
12:55qui demande du sens
12:56et à qui on ne peut pas répondre
12:58que par des médicaments
12:58ou des poids
12:59qui augmentent
13:00et qui descendent,
13:01il faut vraiment l'accompagner
13:03sur le plan de sa psyché
13:05et la prise en charge,
13:06elle ne peut pas être
13:07strictement psychiatrique
13:08ou strictement,
13:09évidemment,
13:10parfois,
13:10les antidépresseurs
13:11peuvent avoir
13:12véritablement un intérêt,
13:13tout ce qui peut faire
13:14baisser l'anxiété
13:15qui coupe l'appétit,
13:16ça peut avoir un intérêt,
13:18mais ça passe aussi
13:19par une véritable écoute
13:21du corps
13:21qui exprime les angoisses,
13:24l'aider à symboliser
13:25ces angoisses,
13:25c'est pour ça que l'arthérapie
13:26est toujours la bienvenue
13:27dans les troubles alimentaires
13:28parce que ça permet
13:29de se représenter
13:30ce qui lui fait peur
13:31et que le patient essaye.
13:33En fait,
13:34son trouble alimentaire,
13:35c'est comme un cordon
13:35de sécurité
13:36à l'intérieur duquel
13:37il colle toutes ses angoisses
13:38et puis c'est bon,
13:39je n'ai plus besoin
13:39d'y penser grâce
13:40à mes obsessions.
13:41Oui,
13:41mais sauf que
13:42ta solution d'urgence
13:43pour ne pas sentir
13:44tes angoisses,
13:44elle est en train
13:45de te tuer.
13:46Donc,
13:46pour le réattirer
13:48à l'extérieur
13:49vers la pulsion de vie,
13:51il faut s'y mettre
13:51à plusieurs,
13:52bien sûr,
13:53il faut s'armer
13:53de patience
13:55et puis,
13:55il faut aussi
13:56faire de la pédagogie.
13:58C'est-à-dire que
13:58le diététicien,
13:59le psychiatre,
14:00le psychologue,
14:01l'endocrinologue,
14:01ils doivent répéter
14:03inlassablement
14:04au patient,
14:05même si ce n'est pas
14:06une affaire de volonté,
14:07même si ça met du temps
14:07à imprimer,
14:08que la conséquence
14:09de l'anorexie,
14:09c'est la mort.
14:11Donc,
14:11ça va passer
14:12par du déchaussement
14:12dentaire,
14:13par de l'aménorrhée,
14:14par de l'ostéoporose,
14:15par de l'infertilité,
14:16par des véritables menaces
14:18sur ses fonctions vitales.
14:19Petit à petit,
14:20le corps va se mettre
14:20en sommeil,
14:21il va y avoir froid
14:22tout le temps
14:22parce qu'il va y avoir
14:23un ralentissement métabolique,
14:25mais que l'étape d'après,
14:27l'étape d'après,
14:28c'est les dents
14:29et les cheveux qui tombent,
14:30c'est la perte musculaire
14:32qui ne revient pas,
14:32c'est un risque cardiaque
14:33parce qu'il n'y a plus
14:34assez de potassium
14:36et que l'étape encore après,
14:37c'est le cimetière.
14:38Et il faut le répéter.
14:39On ne peut pas,
14:40nous,
14:41basculer dans le déni
14:41du patient,
14:42du risque vital
14:43parce que c'est aussi
14:44lui répéter
14:45qui a ce risque vital
14:47qui fait qu'à un moment donné,
14:48il entend que lui
14:49ne s'inquiète pas pour lui
14:50mais que les autres
14:51autour s'inquiètent pour lui.
14:52Et il va tirer
14:53ce petit fil d'Ariane,
14:54peut-être que pour ces autres
14:55qui s'inquiètent pour moi,
14:57il va falloir
14:57que j'accepte
14:58les règles du jeu.
14:59Les règles du jeu,
14:59c'est qu'on ne peut pas
15:00être en vie
15:00sans manger,
15:01sans boire.
15:02Vous dites qu'il faut
15:05une approche multifactorielle
15:06avec plusieurs spécialistes
15:08de santé.
15:08Donc,
15:09avec quels spécialistes ?
15:11Un psychologue ?
15:13Un diététicien ?
15:15Un psychiatre
15:15pour le diagnostic.
15:18Ça ne voudra pas dire
15:18que le psychiatre
15:19va être omniprésent
15:20dans le suivi
15:21chaque semaine,
15:22pas du tout.
15:23Mais le diagnostic,
15:24il doit être médical.
15:25Le psychologue,
15:25il ne peut pas poser
15:26officiellement le diagnostic.
15:27Donc,
15:28s'il doit y avoir
15:28une hospitalisation,
15:29il faut qu'il y ait eu
15:29un psychiatre
15:31à un moment donné.
15:32C'est même souvent
15:32les psychiatres
15:33qui nous adressent
15:33les patients
15:34pour que des psychologues
15:35qui sont formels
15:36à la psychothérapie
15:37et qui sont psychothérapeutes
15:39parce qu'on peut être
15:40psychologue
15:40sans être psychothérapeute,
15:42ce n'est pas le même titre,
15:43mène la psychothérapie.
15:44Ensuite,
15:45il y a la psychothérapie
15:46qui doit être vraiment régulière.
15:47Toute la difficulté,
15:48c'est de créer une alliance
15:49pour que le patient
15:50n'abandonne pas ses séances
15:51parce que très souvent,
15:52comme par hasard,
15:53quand il a perdu du poids,
15:54il oublie la séance
15:55parce qu'il ne veut pas
15:56se faire gronder.
15:57Donc,
15:57lui faire comprendre
15:57qu'on n'est pas
15:58dans une relation infantilisante.
16:01Donc,
16:01il y a le psychiatre,
16:02il y a le psychothérapeute,
16:05il y a éventuellement
16:06le généraliste
16:07qui est souvent celui
16:08que les parents ont consulté
16:09en disant,
16:09je ne comprends pas,
16:09ma fille,
16:10en trois mois
16:10depuis qu'elle s'est séparée
16:11de son petit copain,
16:12elle a perdu 15 kilos
16:15et le généraliste dit,
16:16vous allez voir
16:17tel psychiatre,
16:18spécialiste des TCA,
16:20le psychiatre indique
16:20un psychothérapeute.
16:22Le diététicien,
16:23il est important
16:23parce que le diététicien,
16:25il ne fait pas
16:25qu'un menu alimentaire type.
16:29Il va expliquer
16:30de manière très pédagogique
16:32au patient
16:32de quoi son cerveau
16:33a besoin pour fonctionner,
16:35pourquoi c'est justement
16:36important pour son métabolisme
16:38qu'il n'oublie pas
16:39tel et tel aliment
16:39etc.
16:40Donc il y a aussi
16:40un lien souvent
16:42qui se tisse
16:42où le patient
16:45voit chez son diététicien
16:46quand il s'y prend bien
16:47évidemment
16:50et quand il est au clair
16:51dans sa relation
16:51avec la nourriture lui-même
16:53ce qui n'est pas le cas
16:53de tous les soignants,
16:54on ne sait pas
16:54parce qu'on est soignant
16:55qu'on a tout résolu
16:57nous-mêmes.
16:59Il va lui redonner
17:00un sens de
17:02l'aliment,
17:03c'est ton premier médicament,
17:05ce n'est pas ton ennemi,
17:06la nourriture n'est pas
17:07ton ennemi.
17:09Et puis éventuellement
17:10de l'art-thérapie
17:12et parfois
17:14la nécessité
17:15d'une hospitalisation
17:15notamment pour
17:17protéger les plus jeunes
17:18d'un environnement familial
17:19dans lequel le trouble
17:20a éclos
17:20parce qu'il y avait
17:21des violences,
17:22parce qu'il y avait
17:22des maltraitances,
17:22parce qu'il y avait
17:23de l'abus.
17:23et je veux quand même
17:24rappeler que l'anorexie
17:25restrictive d'une jeune fille
17:27prend très souvent naissance
17:28dans un environnement
17:29qui est maltraitant
17:30d'une manière
17:30ou d'une autre.
17:31Ça peut être
17:31un abandon d'un père,
17:33ça peut être
17:33une mère maltraitante,
17:34ça peut être
17:35un abus sexuel,
17:36mais l'environnement
17:37familial est quand même
17:38souvent en lien
17:39avec l'origine du trouble.
17:40Il y a un profil type
17:41de malade
17:42et un profil type
17:44de cause,
17:45de déclenchement,
17:46c'est forcément
17:47dans une famille
17:48dysfonctionnelle ?
17:52Il y a des difficultés
17:54qu'on peut retrouver
17:55dans les liens
17:57avec les figures
17:58identificatoires.
17:59Par exemple,
17:59c'est sûr que si
18:00dans la famille,
18:01vous avez une mère
18:02qui est anorexique,
18:03à l'adolescence,
18:04les changements corporels
18:05de la fille
18:06vont être d'autant
18:07plus difficiles
18:07pour la fille
18:08à accepter.
18:10Et donc,
18:11évidemment,
18:12ce n'est pas forcément
18:14héréditaire,
18:15mais en tout cas,
18:15c'est un modèle
18:16d'influence
18:16qui va jouer
18:17la présence
18:18d'autres troubles
18:18alimentaires
18:19dans la famille,
18:19c'est un facteur
18:20de vulnérabilité.
18:23Un divorce
18:23extrêmement conflictuel
18:24au moment
18:25où un garçon
18:28vit sa puberté,
18:29ça peut déclencher,
18:30alors c'est assez rare
18:31chez les garçons
18:31mais chez les filles,
18:32ça peut déclencher
18:32une anorexie réactionnelle.
18:34Très souvent,
18:35chez les garçons,
18:35c'est associé quand même
18:36à un trouble identitaire
18:37profond,
18:38donc il faut explorer
18:40un autre trouble derrière.
18:42Il y a plus
18:42de troubles alimentaires
18:44réactionnels
18:44à une perte,
18:45à un deuil,
18:46à un grand conflit
18:47dans la famille,
18:48à une petite fille
18:49qui a été collée
18:50à sa mère
18:50complètement en fusion
18:51et qui à la buberté
18:52ne trouve pas
18:53de moyens
18:53de s'émanciper
18:54parce que la mère
18:55est hyper contrôlante
18:56et finalement,
18:57sa seule issue
18:58de secours,
18:59c'est de disparaître
19:00pour se faufiler.
19:03donc il faut explorer
19:05de toute façon
19:05de l'environnement familial
19:06et un éventuel trauma
19:08parce qu'il peut y avoir
19:09une agression sexuelle
19:09dans la petite enfance
19:11qui n'a pas été repérée
19:12par la famille
19:13qui s'est produite
19:14à l'extérieur
19:14du cercle familial
19:16dont l'enfant
19:17n'a jamais parlé
19:17mais dont il a gardé
19:18évidemment
19:19une profonde effraction.
19:21Marie-Astelle Dupont
19:22se faire mourir de faim,
19:24c'est abominablement triste.
19:26Comment est-ce que
19:26vous expliquez
19:28que ça touche
19:29autant de monde
19:30et de jeunes essentiellement ?
19:32Oui,
19:33mais c'est une question
19:34très importante
19:34que vous soulevez,
19:35Romain Desartes
19:35parce que vraiment
19:36le grand paradoxe
19:37de l'anorexie
19:37c'est que
19:41c'est la perte de contrôle
19:43qui donne l'illusion
19:43du contrôle,
19:44c'est-à-dire qu'elle
19:44ne contrôle plus
19:45son contrôle.
19:46Son besoin de contrôle
19:47lui échappe
19:48et elle est pilotée
19:48par son besoin de contrôle.
19:50L'autre paradoxe
19:51c'est que
19:52c'est en se faisant mourir
19:54qu'elle a la sensation
19:56d'exister.
19:56C'est pour ça
19:57qu'il faut y aller
19:57tout doucement
19:58dans la reprise de poids
19:59parce que
20:00c'est vraiment vécu
20:00comme un viol
20:01de les forcer à grossir,
20:02de les gaver comme des oies
20:04parce qu'à ce moment-là
20:05elles sont si fragiles,
20:07ils sont si fragiles
20:08ces patients
20:09que la seule chose
20:10qui leur donne
20:10le sentiment
20:12d'avoir des limites,
20:12le sentiment d'être en vie,
20:14le sentiment
20:15d'être valable,
20:16le sentiment
20:18de ne pas être nul,
20:19monstrueux,
20:20en échec,
20:20dégoûtant
20:21parce que c'est vraiment
20:21ces mots-là
20:22qu'il y a dans leur discours
20:23c'est qu'ils sont dégoûtants.
20:25C'est la maigreur.
20:26Donc,
20:26il faut y aller
20:27tout doucement,
20:28les aider à mettre
20:30du sens
20:30sur cette obsession
20:31de sentir leurs os,
20:32de sentir leur maigreur
20:34parce que c'est quelque chose
20:35de l'identité
20:36qui est en train
20:37de se jouer
20:38et donc
20:38pour qu'ils arrivent
20:39à lâcher,
20:40pour qu'ils acceptent
20:40de lâcher ce symptôme
20:42sans que ça les fasse basculer
20:44dans la dépression
20:44parce que c'est toujours
20:45en sortie d'anorexie
20:46que...
20:46En fait,
20:47tant que vous êtes
20:47dans la toute-puissance
20:48et le triomphe
20:48de la maigreur,
20:50c'est assez rare
20:54que vous passiez
20:55à l'acte suicidaire.
20:56C'est quand
20:56il n'y a plus
20:57ce sentiment de toute-puissance
20:58que vous basculez
20:59dans la dépression
21:00et que là,
21:00il y a un passage à l'acte
21:01et donc il faut arriver
21:02à repérer évidemment
21:03ce moment.
21:06Mais oui,
21:06l'enjeu,
21:07il est
21:07comment on redonne
21:08un bon narcissisme
21:10à des patients
21:11qui sont dans un narcissisme
21:13extrêmement destructeur,
21:15destructeur de liens
21:16parce qu'ils ne vont
21:16plus vers les autres.
21:18C'est de la désocialisation
21:19massive aussi
21:20ou alors une resocialisation
21:22par communauté
21:23de symptômes.
21:24On voit des groupes
21:26entiers sur les réseaux sociaux
21:28apprendre à se faire vomir,
21:29etc.
21:30Donc,
21:30il y a une espèce
21:31d'identité d'emprunt.
21:33Le symptôme
21:34remplace
21:36l'expression
21:37de l'identité
21:38de la personne
21:38et de sa personnalité.
21:39Il faut les aider
21:40à retrouver leur personnalité
21:41qui est pleine de sensibilité,
21:42pleine de créativité
21:43et magnifique.
21:44Parmi les choses
21:45que je retiens,
21:45c'est dès les premiers signaux,
21:47dès les premiers signaux
21:48d'alerte,
21:49on consulte.
21:50N'attendez pas la perte de poids.
21:52Voilà.
21:52N'attendez pas la perte de poids
21:53et consultez.
21:54On va continuer
21:55à parler des TCA,
21:56troubles du comportement alimentaire
21:58dans « Et si on en parlait »
21:59avec Marie-Estelle Dupont
22:01cet été
22:01sur CNews.
22:03Et on va parler
22:03dans un instant
22:04de la boulimie.
22:05C'est une autre facette
22:06des TCA.
22:08Ça sera juste après
22:08la petite pause.
22:09À tout de suite.
22:12Et si on en parlait
22:13sur CNews
22:14avec Marie-Estelle Dupont
22:16et on se retrouve
22:16pour la seconde partie
22:18de l'émission
22:18avec vous,
22:19Marie-Estelle.
22:20On va continuer
22:20à parler des TCA,
22:22des troubles
22:22du comportement alimentaire.
22:24On vient de parler
22:25de l'anorexie
22:26dans la première partie
22:27de l'émission.
22:27Et là,
22:28on va parler à présent
22:29de la boulimie.
22:30Marie-Estelle Dupont,
22:31la boulimie,
22:32déjà,
22:32pour bien comprendre,
22:34ça concerne
22:34combien de personnes ?
22:35Ça touche majoritairement
22:37des femmes également,
22:38comme l'anorexie.
22:39C'est à peu près
22:41220 000 femmes
22:42à travers le pays,
22:43puisqu'on considère
22:45qu'il y a à peu près
22:4583 % de femmes boulimiques
22:47pour 17 % d'hommes boulimiques.
22:49C'est 2 % de la population
22:51féminine générale,
22:52mais un peu plus
22:53chez les étudiantes,
22:54entre 4 et 8 %
22:55des étudiantes
22:55qui sont concernées
22:56par la boulimie.
22:58Et je pense que
22:58c'est très important
22:59de distinguer,
23:00avant d'entrer
23:01plus en détail
23:02dans la boulimie,
23:03la boulimie
23:04et l'hyperphagie boulimique.
23:07Dans la boulimie,
23:08vous avez très souvent
23:09finalement
23:09les suites
23:11d'une anorexie restrictive.
23:12Sauf que
23:12la jeune fille
23:15finit par transformer
23:16cette anorexie
23:16strictement restrictive
23:18en crise
23:19de boulimie
23:21au cours desquelles
23:21elle ingère
23:22des quantités
23:22énormes de nourriture
23:23et elle se fait vomir.
23:25À la différence
23:26de l'hyperphagie boulimique
23:28dans laquelle
23:29il y a une prise de poids
23:31manifeste
23:31parce que la personne
23:32ingère des quantités
23:33énormes de nourriture
23:34mais n'a pas
23:35de comportement
23:35de compensation.
23:36Elle ne se fait pas vomir,
23:37elle ne se fait pas spécialement
23:38de sport
23:38et donc dans l'hyperphagie
23:40boulimique,
23:40on a plutôt des patients
23:41obèses.
23:42Dans la boulimie,
23:42pas du tout.
23:44Beaucoup de femmes
23:44boulimiques qui se font
23:45vomir sont très très minces
23:47voire maigres
23:48parce qu'elles se font
23:49trop vomir
23:49et finalement
23:49les repas qu'elles prennent
23:51et qu'elles gardent
23:51sans se faire vomir
23:52sont assez restreints.
23:54Comment se manifeste
23:56la boulimie ?
23:57Qu'est-ce que vous pouvez
23:57nous en dire ?
23:58Alors la boulimie,
23:59c'est des crises
24:01irrépressibles.
24:01Encore une fois,
24:02l'image de l'addiction,
24:06au lieu de prendre de la drogue,
24:08c'est la nourriture,
24:09c'est la nourriture
24:10qui fait l'objet
24:11d'une addiction.
24:11Ce n'est pas le jeu,
24:12ce n'est pas les paris en ligne,
24:14ce n'est pas l'alcool,
24:15c'est la nourriture.
24:16C'est des crises organisées,
24:18ça peut être,
24:18j'avais une patiente
24:19qui faisait six crises par jour,
24:20donc c'était évidemment
24:21un emploi du temps entier
24:22qui était chamboulé,
24:23un budget d'étudiante entier
24:25qui était sabordé.
24:27Des crises,
24:28des quantités énormes
24:29de nourriture
24:29qui sont avalées
24:30compulsivement,
24:31sans aucune préparation,
24:32sans aucun plaisir.
24:34Ce n'est pas un gourmet
24:36qui après une longue journée
24:37de travail a du plaisir
24:38à se préparer
24:40un plat lourd et riche
24:42dans le but de se faire du bien
24:44psychiquement
24:44et de se réconforter.
24:46Vous voyez,
24:46ce n'est pas le gourmet
24:47qui déguste ses carbonara
24:49parce qu'il fait froid
24:50et qu'il est parti tôt
24:50de chez lui le matin.
24:52Non, pas du tout.
24:52Ça peut être même quelqu'un
24:53qui va manger des aliments
24:54pas décongelés.
24:55Donc il n'y a vraiment
24:55pas du tout de plaisir.
24:57C'est compulsif,
24:58c'est n'importe quoi,
24:59c'est tout ce qui tombe
24:59sur la main,
25:00tout ce que j'ai été dévalisé
25:02au supermarché
25:04pour la troisième fois
25:04de la journée,
25:05c'est des crises
25:06qui sont accompagnées
25:07d'une montée,
25:09qui sont précédées
25:10d'une montée en tension,
25:11une tension psychique
25:12qu'on n'arrive pas
25:13à nommer,
25:14qu'on n'arrive pas
25:14à les mettre
25:15dans une activité
25:16d'écriture,
25:17du sport,
25:18appeler une amie.
25:19C'est une tension psychique
25:20trop forte
25:21qui va exploser
25:22dans l'acmé de la crise.
25:23La crise va être
25:24une sorte de catharsis,
25:25de purge.
25:26On se fait vomir.
25:29Immédiatement,
25:30suit un relâchement
25:32du fait de l'effet
25:33de catharsis de la crise.
25:34Mais ce relâchement
25:35ne dure pas
25:36et il est accompagné
25:37de honte.
25:38Sentiment d'être dégoûtant,
25:39c'est ce que disent
25:40les patients.
25:40Ils ont un vocabulaire
25:41qui est toujours,
25:43qui est très répétitif
25:44dans les adjectifs
25:45qu'ils emploient.
25:45Je suis dégoûtant,
25:46je suis monstrueux,
25:47je suis un porc,
25:47je suis dégueulasse,
25:49je suis bonne à rien,
25:50je suis nul,
25:52etc.
25:53et donc ils adoptent
25:54des comportements
25:55compensatoires.
25:56Donc ils vont avoir
25:57des moments de restriction,
25:59ils vont avoir
26:00des évitements,
26:02par exemple,
26:02ils n'iront pas
26:03à un mariage
26:03parce qu'ils savent
26:04qu'il y a un cocktail
26:04avec un buffet,
26:05ils ne veulent pas
26:05être stimulés
26:06par le buffet.
26:07Ils vont faire du sport
26:10de manière peut-être
26:12outrancière
26:12parce que quand on se fait
26:13vomir,
26:13on perd du potassium
26:14et si derrière
26:15on va faire
26:16deux heures de cardio,
26:16évidemment qu'on se met
26:17en danger.
26:20ils vont avoir
26:20tout un tas
26:21de conduites aussi
26:22qui peuvent être
26:23la prise de laxatif,
26:25etc.
26:26Donc c'est des comportements
26:27qui prennent du temps,
26:28qui se font en général
26:29en cachette,
26:30donc ça s'accompagne
26:30de mensonges,
26:31ça s'accompagne
26:32de honte
26:35et le poids
26:36peut rester normal
26:37assez longtemps
26:38parce que le corps
26:39est complètement paumé.
26:40Donc à un moment donné,
26:41le système hormonal
26:41se bloque,
26:42le peu qu'il garde,
26:44il le stocke,
26:45donc le poids
26:46n'est pas un indicateur.
26:48Si vous voulez,
26:48ce n'est pas parce qu'on est
26:49boulimique qu'on grossit,
26:50mais ce n'est pas parce qu'on
26:51se fait beaucoup vomir
26:52qu'on va forcément
26:53dégringoler dans le poids.
26:54Donc ce n'est vraiment pas
26:55le poids l'indicateur
26:56de la boulimie,
26:56c'est cette notion de crise,
26:58de perte de contrôle,
26:59d'échec répété,
27:00du contrôle dès qu'il y a
27:01une tension psychique.
27:02La réponse,
27:03c'est la crise boulimique.
27:05Ce n'est pas
27:07un petit bonbon
27:08et puis on passe à autre chose,
27:09c'est vraiment des crises
27:10d'ampleur
27:11où le patient
27:12perd complètement le contrôle.
27:13Quelle est l'origine
27:14de ce désir boulimique ?
27:17Comment est-ce qu'on devient
27:18boulimique ?
27:19D'où ça vient ?
27:20Alors,
27:21il y a,
27:22pour tous les gens
27:23qui travaillent
27:24dans la psychologie,
27:25on sait qu'on a une ressource
27:26pour comprendre
27:27les troubles
27:27de l'âme humaine,
27:28c'est la mythologie.
27:30La mythologie,
27:30les contes,
27:31les histoires,
27:31parce que ces grands récits,
27:32ils sont venus parler
27:33des angoisses de l'être humain.
27:34Et il y a un mythe
27:35qui nous éclaire,
27:36c'est le mythe
27:37que raconte Colette Combe
27:39qui a beaucoup travaillé
27:40sur l'anorexie
27:41et la boulimie.
27:41Elle rappelle
27:42l'histoire de Yo
27:43qui,
27:45à son corps défendant,
27:46séduit Zeus,
27:47c'est la prêtresse des rats.
27:49Et rat,
27:50folle de jalousie,
27:51la transforme en génisse,
27:53en vache,
27:54qui va être poursuivie
27:55autour de la Méditerranée
27:56par un temps,
27:57ce petit insecte insupportable
27:58qui va la condamner
28:00à une suite
28:01sans fin
28:02autour de la Méditerranée
28:04pour échapper
28:04à cet insecte
28:06qui la pique,
28:07qui la stimule,
28:07qui l'empêche de se poser,
28:08qui l'empêche de se reposer.
28:09Et en fait,
28:10c'est une assez belle métaphore
28:11pour comprendre
28:12le trouble boulimique.
28:13C'est-à-dire qu'il y a
28:13ce sentiment de quelque chose
28:14à l'intérieur
28:15qui empêche de se poser,
28:17qui empêche de se reposer
28:19dans son corps.
28:19Le corps n'est plus
28:20une sécurité.
28:21Le corps est le lieu
28:22d'une excitation insupportable.
28:24Et paradoxalement,
28:26ce qui était source de vie
28:28devient source de destruction.
28:29L'aliment devient
28:30une manière de se faire du mal,
28:31mais aussi une manière
28:33de se réguler dans le mal-être.
28:34Donc c'est à la fois
28:35le problème
28:36et la réponse
28:36qu'on donne au problème.
28:39Donc c'est très souvent
28:40un symptôme
28:41qui apparaît,
28:42encore une fois,
28:43dans un contexte
28:44où il y a eu des abus sexuels
28:45ou un contexte
28:46où il y a une grande
28:47difficulté familiale.
28:48Pour certaines jeunes filles,
28:50c'est souvent
28:51la traduction
28:52d'une profonde carence affective
28:54dans la relation
28:55avec le père.
28:56Un père qui était
28:57peut-être là physiquement,
28:58mais qui n'était pas du tout
28:59en contact avec sa fille.
29:03et la honte
29:04qui l'accompagne,
29:07elle est là
29:09bien avant le symptôme.
29:11Le symptôme renforce la honte,
29:12mais la honte était déjà là.
29:13La honte d'exister,
29:14la culpabilité d'exister,
29:15l'estime de soi
29:16complètement effondrée.
29:18Ce qui est très paradoxal,
29:19c'est que
29:19c'est aussi ce symptôme
29:21chez beaucoup de patients,
29:23une manière,
29:24alors vous allez me dire
29:25très coûteuse,
29:26très maladroite,
29:26très destructrice,
29:27mais c'est quand même
29:28une manière pour eux
29:29de tenter de recréer
29:30une sorte d'espace
29:31d'intimité,
29:32quelque chose à eux.
29:34C'est-à-dire que
29:34c'est des patients
29:35qui ont du mal,
29:37qui sont hypersensibles
29:37et qui ont du mal
29:39à se protéger
29:40des émotions des autres.
29:41Quand ils rentrent
29:41dans une pièce,
29:42ils n'arrivent plus
29:42à savoir ce qu'eux,
29:43ils ressentent
29:44et ce que tous les gens
29:45autour ressentent.
29:46Et pour recréer
29:46ces limites psychiques,
29:47cette illusion
29:48de limites psychiques,
29:49la nourriture devient
29:51un outil,
29:52une sorte d'extincteur.
29:53Je rentre chez moi,
29:54j'avais une patiente
29:55qui me disait
29:56« Marie-Estelle,
29:57j'ai remarqué
29:59que quand je révise
30:00à la maison mes partiels,
30:01je fais une crise par jour
30:02et quand je révise
30:02à la BU,
30:03j'en fais trois ou quatre
30:04avant de dormir.
30:05À la bibliothèque universitaire,
30:06j'en fais trois ou quatre
30:08avant de dormir. »
30:11Alors, je lui dis
30:11« C'est extrêmement important
30:13ce que vous venez de remarquer.
30:14Quelle est la différence
30:15entre une journée de révision
30:16à la maison
30:17et à la bibliothèque universitaire ? »
30:19Elle me dit
30:20« À la bibliothèque universitaire,
30:21toute la journée,
30:22je dépense de l'énergie
30:23à contrôler mon environnement,
30:24à être en hypervigilance
30:25parce qu'il y a les autres,
30:26je sens l'énergie des autres,
30:28je sens qu'ils sont là
30:30et du coup,
30:30je suis tellement
30:31en dehors de moi,
30:32je suis tellement
30:32à la périphérie de moi
30:33que quand je rentre,
30:34j'ai besoin de tout lâcher
30:35et je ne trouve pas
30:36d'autres moyens,
30:37je n'arrive pas
30:37à mettre devant un film,
30:38je n'arrive pas
30:38à écouter de la musique,
30:39je pourrais… »
30:40Alors, elle a essayé
30:41petit à petit des outils
30:42« Tiens, je danse
30:43un quart d'heure
30:43quand je rentre chez moi,
30:44je mets de la musique
30:45que j'aime,
30:45je me retrouve corporellement,
30:47je me détends. »
30:48Mais elle n'y arrivait pas
30:49à ce moment-là,
30:49elle disait
30:50« La seule chose que je trouve
30:51pour éteindre cette excitation,
30:53c'est la crise boulimique. »
30:54Sauf qu'évidemment,
30:55elle me flingue ma nuit
30:56parce que trois crises
30:57avant de dormir,
30:58elle se couchait
30:58à trois heures du matin
31:00et elle mesurait
31:01le coût que ça représentait.
31:03Mais il y a eu
31:03un moment donné
31:04où elle a compris
31:05dans la thérapie
31:05que la crise venait éteindre
31:07un sentiment d'excitation,
31:09d'être débordée,
31:09d'être submergée
31:10et que finalement,
31:11c'est un moyen
31:11de retrouver du contrôle
31:13et de retrouver ses assises
31:14et surtout de retrouver
31:15ses frontières.
31:15C'est des thérapies
31:17qui nécessitent
31:18de travailler énormément
31:19sur la question
31:19de la limite
31:22dedans-dehors,
31:23moi-autrui.
31:24Je peux être empathique,
31:25sentir les émotions de l'autre,
31:27mais je ne dois pas
31:27les faire miennes.
31:28Parce que quand il mange,
31:30c'est des émotions
31:31qu'il mange.
31:32Il faut le comprendre
31:32comme ça.
31:34En préparant l'émission,
31:35vous me disiez
31:35que c'est un trouble
31:36qui s'installe
31:37et qui s'emballe.
31:38C'est-à-dire
31:39qu'il y a une montée
31:40en puissance.
31:40Qu'est-ce que vous pouvez
31:41dire là-dessus ?
31:42Oui, en fait,
31:44quand on a des angoisses,
31:45quand on a des émotions,
31:46nous, les êtres humains,
31:47on a quelque chose
31:48de formidable,
31:48c'est un appareil à penser.
31:50Normalement,
31:51notre appareil à sentir,
31:52il est connecté
31:52avec notre appareil à penser.
31:54On peut penser
31:54quelque chose
31:55de ce qu'on ressent.
31:57Et puis,
31:57chaque fois que ce lien
31:58est cassé,
31:59l'être humain a des symptômes.
32:00Des symptômes anxieux,
32:01des symptômes alimentaires,
32:02des symptômes,
32:03des difficultés
32:04qui se manifestent
32:05d'une manière
32:05ou d'une autre.
32:06Et le trouble alimentaire,
32:07en fait,
32:07c'est l'impossibilité
32:10de ralentir
32:10sur ce qu'on a ressenti
32:11pour pouvoir le nommer
32:16« Tiens, je souffre à chaque fois,
32:17je me sens très frustrée
32:18à chaque fois que je parle
32:19avec mon père
32:19ou à chaque fois
32:20que je parle avec ma sœur.
32:21Qu'est-ce que je fais de ça ? »
32:24Ils appellent cette étape
32:25de « Qu'est-ce que je vis ?
32:26Qu'est-ce que ça me fait ?
32:27Qu'est-ce que j'en fais ? »
32:28Ils ne peuvent plus l'élaborer.
32:29Ils sont débordés.
32:30Ils sont dépassés.
32:32Et donc,
32:32l'espace thérapeutique
32:33est indispensable
32:34au-delà du comportement.
32:36Il faut comprendre
32:37ce qu'ils vivent
32:37et qu'ils déclenchent
32:38le comportement
32:39qui vient appuyer
32:40sur le bouton de la crise.
32:42Du coup,
32:42ils basculent.
32:43Ils basculent dans
32:44une accélération du temps
32:45où ils vont engloutir,
32:46engouffrer pour éteindre,
32:48pour faire un court circuit
32:49de l'émotion,
32:50un court circuit de l'angoisse.
32:51Sauf qu'une fois
32:52qu'ils sont emballés,
32:53c'est comme une voiture
32:54avec le frein
32:57qui ne fonctionne plus.
32:58Ils n'ont plus la main.
33:00Ils ont essayé
33:00de reprendre le contrôle
33:01par le symptôme
33:02sur l'angoisse
33:03et finalement,
33:04ils perdent deux fois plus
33:05le contrôle.
33:06Donc,
33:06ils se sentent nuls.
33:07Donc, évidemment,
33:08quand ils vous disent
33:09en thérapie,
33:10ce n'est pas bien,
33:10j'ai refait des crises,
33:11la première chose à faire,
33:12c'est de leur dire
33:12tant que vous vivez
33:13les choses sous l'angle
33:14du bien et du mal,
33:16vous vous coincez.
33:18Parce que si vous faites
33:19des crises,
33:19c'est précisément
33:20parce que vous exigez
33:21de vous d'être
33:21plus que parfait,
33:22d'être imperturbable,
33:24de ne jamais être dépassé
33:26par quelque chose.
33:27Donc,
33:27cessez de le moraliser.
33:29On observe,
33:29vous avez refait des crises.
33:31Qu'est-ce qui est intervenu
33:32ces dernières semaines
33:33dans votre vie
33:34pour que vous refassiez
33:35plus de crises ?
33:36Qu'est-ce qui est remonté ?
33:36Est-ce qu'il y a
33:37des mauvais souvenirs
33:37qui sont remontés ?
33:38Mais jamais moraliser.
33:40Encore une fois,
33:40ce n'est pas une question
33:41de volonté.
33:41Ce n'est pas force-toi
33:42finir ton assiette
33:43pour l'anorexique
33:43et ce n'est pas
33:44vu ce que ça te coûte
33:46à tout point de vue,
33:48tu n'as qu'à arrêter.
33:49Ce n'est pas si simple
33:50une addiction.
33:50On aimerait bien.
33:51Mais l'addiction,
33:52elle a sa propre vie.
33:53Effectivement,
33:54vous y avez fait allusion
33:56et à l'instant,
33:57ça coûte de l'argent aussi
33:58parce qu'on achète
33:59de la nourriture
33:59et on achète beaucoup
34:00de nourriture
34:01donc ça coûte cher.
34:02Bien sûr.
34:02C'est un point
34:04que l'on ne pense pas
34:05en premier
34:05mais qui existe aussi.
34:07C'est une des conséquences
34:07de la boulimie
34:08mais c'est aussi
34:09un levier dans la thérapie.
34:10C'est-à-dire
34:10de permettre aux patients
34:11d'élaborer
34:12et de penser
34:13tout ce qu'il ferait
34:13dans un budget étudiant.
34:14Parfois,
34:15ils se mettent
34:15en très grave difficulté.
34:16Ils ne peuvent plus
34:16acheter de fourniture scolaire
34:17parce qu'ils ont tout
34:18dépensé en crise.
34:20D'aider le patient
34:20à penser, rêver, imaginer
34:23ce qu'évidemment,
34:24il ne fait plus
34:24puisqu'il mange
34:25et qu'il vomit.
34:26Penser, rêver, imaginer
34:27tout ce qu'il ferait
34:29avec cet argent.
34:30Mais alors,
34:30multiplié par 12 mois
34:32mais je peux m'offrir
34:33un voyage
34:33dans le pays
34:34que je rêve de visiter.
34:35Ça ne suffit pas
34:36mais c'est un point d'appui.
34:38À partir du moment
34:38où le patient
34:39peut se remettre
34:39à rêver,
34:41il n'a plus besoin
34:42de passer à l'acte
34:44ses angoisses,
34:45ses peurs,
34:45ses émotions.
34:46Vous diriez
34:46que ça fonctionne
34:47comme une addiction ?
34:48Bien sûr.
34:49Évidemment.
34:49Oui.
34:50Évidemment.
34:50Et c'est pour ça
34:51qu'on a besoin
34:51de professionnels
34:52qui connaissent
34:52le fonctionnement
34:53de l'addiction
34:55parce que c'est
34:56à prendre en charge
34:56de la même manière
34:57et de la même manière
35:00dans la désescalade
35:01progressive
35:02de l'addiction.
35:03Ça ne s'arrête pas
35:03du jour au lendemain
35:04comme l'alcoolisme,
35:05comme toutes les drogues.
35:09La désescalade progressive,
35:10l'autonomie du symptôme
35:11mais aussi
35:12dans ce que ça dit
35:13d'un mal-être spirituel.
35:14Toutes les addictions
35:16sont l'expression
35:18d'un vide spirituel,
35:19d'un sentiment
35:19que la vie n'a pas de sens,
35:21que ça ne vaut pas la peine.
35:22Ça ne vaut pas la peine
35:23d'être là.
35:25Les toxicomanes
35:26sont probablement
35:26les personnes
35:27qui sont le plus sensibles
35:29au fait
35:29que leur vie ait du sens
35:31et donc
35:31quand on comprend
35:32cette sensibilité
35:33et cette expression
35:34de l'âme
35:35derrière un symptôme
35:36qui semble bête,
35:37répétitif,
35:38voire dégoûtant,
35:39on offre aussi
35:40une fenêtre
35:42et un horizon
35:44au patient
35:45qui est restauré
35:46dans sa dignité,
35:46qui est réhabilité
35:47dans la valeur
35:48de sa sensibilité
35:50et on peut lui faire
35:51une proposition
35:51d'investir sa sensibilité
35:53ailleurs
35:54que dans le fait
35:55de se foutre en l'air.
35:55Et du coup,
35:57ça se traite,
35:58ça se guérit
35:59avec une prise en charge
36:02spirituelle aussi.
36:03Ça peut faire partie
36:04du package ?
36:06Alors,
36:06spirituel,
36:06ce n'est pas dans des trucs
36:07New Age bidon
36:09où là,
36:09justement,
36:10il serait très influençable,
36:11très à risque
36:11d'entrer dans des dérives
36:13qui seraient du charlatanisme.
36:15Quand je dis spirituel,
36:16je parle de la question du sens.
36:17Il ne faut jamais réduire
36:19le comportement alimentaire
36:20à un comportement alimentaire.
36:22Il faut comprendre
36:23que la nourriture,
36:24c'est éminemment émotionnel,
36:25c'est éminemment relationnel.
36:27On a tous têté
36:28pour se calmer
36:28quand on était bébé.
36:31L'oralité,
36:31elle nous concerne tous,
36:33la voracité,
36:33elle nous concerne tous.
36:35On peut tous avoir
36:36des symptômes
36:37quand on est stressé,
36:38de mâchouiller,
36:39de grignoter,
36:39d'allumer une cigarette,
36:40de plus parler.
36:41C'est-à-dire que l'oralité,
36:42c'est quelque chose
36:42de très primaire,
36:43de très archaïque.
36:45par où s'exprime
36:46la pulsion de vie.
36:48Et c'est très important
36:49de permettre
36:50à nos patients,
36:51qui sont justement
36:51les esclaves
36:52de leurs symptômes,
36:54la première manière
36:55de les sortir
36:56de cet esclavage
36:57aux symptômes,
36:59c'est de dire
37:00« Regarde-moi,
37:01je fais le pas de côté
37:02que toi,
37:02tu ne peux pas faire
37:03parce qu'il te tire en avant
37:04ce symptôme,
37:05tu as la corde au cou,
37:07mais ton symptôme
37:08dit quelque chose de toi. »
37:09Il ne dit pas la même chose
37:10que de la patiente
37:11que j'avais à 15 heures
37:11qui avait le même symptôme.
37:12« Qu'est-ce qu'il dit de toi ? »
37:14Et en fait,
37:15vous le remettez
37:16dans sa subjectivité.
37:17Vous comprenez
37:17quand est-ce que ça a commencé,
37:19à quoi c'est lié.
37:20Et la personne
37:21commence à mettre des mots.
37:23Ça peut être la manière
37:23dont son père l'a investi
37:24parce qu'il voulait un garçon
37:25et puis que c'est une fille.
37:26Ça peut être un abus sexuel.
37:27C'est très varié.
37:28C'est-à-dire que
37:29le piège du symptôme alimentaire,
37:30c'est qu'il n'y a pas plus
37:32semblable à un trouble alimentaire
37:33qu'un autre trouble alimentaire.
37:35Rien ne se ressemble plus
37:35que deux anorexiques
37:36ou deux boulimiques
37:37dans leur mécanisme de pensée.
37:39Et pourtant,
37:40ça n'est pas la même sémiotique,
37:42ça n'est pas la même signification
37:43pour chacun des patients.
37:44En revanche,
37:44le fond commun,
37:45c'est cette séquence
37:46crise, décharge, honte,
37:48besoin d'une nouvelle crise.
37:49Et c'est l'idée
37:50d'un espace intérieur
37:51qui n'existe pas.
37:53Et donc,
37:53manger, vomir
37:54donne l'illusion
37:55de ressentir ses limites.
37:56Il faut trouver une autre manière
37:57de sentir ses limites.
37:58Et votre travail,
37:59c'est de mener l'enquête
38:00pour trouver la source ?
38:02Absolument.
38:02Je pense que
38:03le meilleur synonyme
38:04de psychothérapeute
38:05ou psychologue,
38:06c'est probablement détective.
38:08Il faut aider le patient
38:09à mettre des mots
38:10et petit à petit.
38:10Ce n'est pas évident
38:11pour le patient tout de suite ?
38:12Pas du coup.
38:12C'est-à-dire,
38:13mon problème vient
38:13de papa, de maman ?
38:15Il y a des résistances.
38:16Oui.
38:18Une petite fillette
38:19qui a perdu son papa
38:20dans un accident de voiture
38:22et qui a tout fait petite
38:25pour que maman
38:25ne soit pas triste
38:26et pour s'occuper de maman
38:27parce que sinon,
38:27elle aurait aussi perdu maman,
38:30ne va pas tout de suite
38:31faire le lien
38:31quand elle déclenche
38:32une anorexie
38:33ou un trouble boulimique
38:34à l'adolescence.
38:35Et pourtant,
38:35il va falloir aller revisiter
38:36ce deuil,
38:37ce moment où elle n'a plus
38:38le droit d'être elle-même
38:39parce qu'il fallait protéger
38:40quelqu'un d'autre
38:41alors qu'elle-même
38:41vivait une grande détresse.
38:43Et c'est de pouvoir
38:43aller revisiter ça
38:44qui va permettre
38:45de trouver une autre issue
38:46aux émotions
38:47et à la souffrance psychique.
38:48Et on peut en guérir.
38:50Que vous disent les patients
38:51quand ils viennent vous voir ?
38:53Comment ça se passe ?
38:54Qu'est-ce qu'ils vous disent ?
38:54Je suis boulimique ?
38:56J'ai un problème de nourriture ?
38:57Qu'ils n'en peuvent plus.
38:58Qu'ils ont honte,
38:59qu'ils ont tout essayé.
38:59Qu'ils ont l'impression
39:01que ça va foutre en l'air
39:02leur nouvelle histoire d'amour,
39:03qu'ils ont peur
39:04de jamais en sortir.
39:05Ils sont dans un temps suspendu.
39:06La boulimie,
39:07c'est une accélération
39:08qui arrête le temps.
39:09La crise accélère,
39:10mais le temps est suspendu.
39:12Les années se ressemblent toutes.
39:14Toutes les révisions des partiels
39:15ont été marquées
39:16par les mêmes crises.
39:17Tous les débuts
39:17d'histoire d'amour
39:18ont été marqués
39:19par les mêmes peurs
39:20de se dénuder,
39:20de déplaire,
39:22comme si c'était écrit
39:23sur le visage
39:23de l'adolescente boulimique
39:25qu'elle était boulimique.
39:28Et donc,
39:28ils nous parlent tous
39:29de cette honte,
39:30ils nous parlent tous
39:30de cet épuisement
39:31parce que ce sont des symptômes
39:32qui épuisent profondément
39:33de cette fatigue.
39:35Et donc, nous,
39:35on ne doit pas les mettre
39:36uniquement dans
39:37l'intellectualisation
39:38du symptôme.
39:39On doit toujours travailler
39:39avec le corps
39:42en les aidant
39:43à trouver des choses,
39:45des moyens
39:46de réécouter leur corps.
39:48Ah, là,
39:48je crois que vous avez
39:49fait une crise
39:49parce que, justement,
39:50vous étiez tellement fatigué
39:52que la crise
39:53était la réponse
39:53à cet épuisement.
39:54Comment vous pourriez
39:55entendre un peu plus tôt
39:56le moment de fatigue
39:58pour éviter
39:58de trop dépasser
39:59la fatigue
40:00et de basculer
40:00dans les crises ?
40:01J'avais une patiente
40:02avec qui on avait
40:02trouvé une astuce,
40:04avec elle,
40:04ça avait marché.
40:06Comme elle faisait
40:06surtout ses crises
40:07le soir et la nuit,
40:09elle n'arrivait pas
40:10à se donner de discipline
40:12par rapport aux crises,
40:13mais elle arrivait
40:13à se donner une discipline
40:14par rapport au coucher.
40:15Donc, on avait contourné
40:16le symptôme,
40:16elle avait dit,
40:16tiens, je vais remonter
40:17du nord mon coucher,
40:18comme ça,
40:18je zappe la dernière crise.
40:20Ah, on avait tenu bon
40:21quelques semaines,
40:22il y avait une crise en moins.
40:23Hop, comment on pourrait faire
40:24pour feinter
40:26avec une autre crise ?
40:28Et petit à petit,
40:29le patient reprend confiance
40:31en sa capacité
40:31à avancer.
40:32Le temps se remet en marche.
40:34Ce qui était vrai hier
40:35ne sera pas vrai demain.
40:36Mais si vous voulez,
40:37c'est comme une échelle.
40:38Si vous enlevez
40:39tous les barreaux de l'échelle,
40:40la personne,
40:40elle tombe.
40:41D'accord ?
40:41Donc, un symptôme,
40:42c'est comme une échelle.
40:44Si vous retirez
40:45barreau après barreau,
40:47il n'y aura pas de rechute.
40:48Si vous voulez,
40:49elle est trop vite.
40:50Un an plus tard,
40:51le patient revient,
40:51il a rechuté complètement.
40:52Mais là,
40:52on ne touche pas
40:53à l'origine du problème.
40:56C'est pendant les entretiens.
40:57Il y a aussi des rêves
40:58et des cauchemars
40:59qui nous parlent
41:00de l'origine du problème.
41:01Ça peut être la peur
41:02d'être paradoxalement.
41:03J'avais une patiente
41:04qui avait été victime
41:05d'inceste qui me disait
41:06que ces crises
41:07me permettent
41:08de me rappeler
41:08que je suis vivante.
41:09C'est-à-dire que je me suis
41:10sentie tellement morte
41:12comme mon père venait le soir
41:15que quand je vais manger le soir
41:16parce qu'elle ne mangeait
41:17que le soir,
41:18elle ne mangeait qu'à l'heure
41:18de l'inceste.
41:20Ça me permet de savoir
41:21parce que je suis en train
41:22de vider le placard
41:23de la cuisine
41:23que je suis en vie
41:24et que je ne suis pas morte.
41:25Et quand elle a pu faire
41:26la connexion...
41:27Mais c'est pour ça
41:28qu'on est des enquêteurs.
41:28À quelle heure
41:29vous avez la crise ?
41:30Quel jour vous avez la crise ?
41:31Il y a un jour de la semaine
41:32où vous n'avez jamais de crise.
41:33Vous êtes seule
41:33ou il y a du monde autour ?
41:34Etc, etc.
41:36Voilà.
41:36La bibliothèque.
41:37Et bien, petit à petit,
41:38on reconstitue le puzzle
41:39et on comprend
41:40ce que le symptôme
41:41vient nous dire.
41:41Et quand elle a compris
41:42que c'était une manière
41:43de se sentir vivante,
41:45elle a pu lâcher
41:46un petit bout
41:48de cette crise.
41:49Vous voyez ?
41:50Donc, c'est progressif.
41:52Petit bout par petit bout.
41:53Il y a un sentiment
41:54de culpabilité.
41:55Bien sûr.
41:55Vous avez parlé.
41:56Bien sûr,
41:56parce qu'il y a un sentiment
41:57d'échec.
41:58Les boulimiques
41:59idéalisent les anorexiques.
42:00L'idéal de la boulimique,
42:01tant qu'elle est malade,
42:05c'est l'anorexique.
42:06Parce que pour elle,
42:06l'anorexique,
42:07c'est celle qui a triomphé
42:07du contrôle,
42:08alors qu'elle,
42:08elle est dans l'échec
42:09du contrôle.
42:09Or, pas du tout.
42:10C'est deux pathologies
42:11du contrôle
42:12avec deux versants opposés.
42:14L'anorexique est esclave
42:15de son contrôle
42:16et la boulimique
42:17est esclave de son échec
42:18du contrôle.
42:19Mais dans les deux cas,
42:20elle recherche la perfection.
42:21Dans les deux cas,
42:22elle s'interdisent d'exister,
42:23de sentir,
42:24de désirer,
42:25d'avoir envie.
42:26Elle s'interdisent
42:27de prendre la parole.
42:28Elle mange
42:29parce que la bouche,
42:30c'est manger,
42:31mais c'est aussi parler.
42:32Tout ce qu'elle ne dise pas,
42:33elle l'avale.
42:35Et finalement,
42:35dans les deux cas,
42:36il y a évidemment
42:36un échec du contrôle.
42:38Quand on est guéri,
42:39c'est pour la vie ?
42:40C'est définitif ?
42:42Tous les troubles alimentaires,
42:43ils ont ces trois destins possibles.
42:47La guérison s'en rechute.
42:48Et vraiment,
42:49j'ai envie quand même
42:49de dire à tous les téléspectateurs
42:52qui passent un été difficile
42:53avec un proche
42:54qui est concerné
42:54ou en étant concerné eux-mêmes,
42:55cet été-là,
42:57ce n'est pas l'été dans deux ans.
42:59Voilà.
43:00Laissez-vous du temps.
43:01Laissez-lui du temps.
43:04On en guérit,
43:05mais ça prend du temps.
43:06Certains se chronicisent.
43:08On voit des femmes,
43:09parfois,
43:09d'un certain âge,
43:10très cachectiques.
43:11On sent que c'est des anorexies
43:12qui se sont chronicisées.
43:14Que le corps est vraiment
43:15un corps de souffrance.
43:17Et puis,
43:19il y en a qui...
43:20La boulimie peut se chroniciser aussi ?
43:22La boulimie peut se chroniciser.
43:25Il y a de la guérison,
43:26il y a de la chronicité.
43:27Il y a évidemment,
43:28il faut en parler,
43:28ceux qui en meurent.
43:29Parce qu'on peut aussi mourir
43:30de la boulimie
43:31s'il y a une hypocalémie,
43:32c'est-à-dire une perte de potassium
43:33qui fait que le muscle cardiaque
43:34est trop touché
43:37par le symptôme,
43:38par la gravité du symptôme.
43:39Donc,
43:40on peut être hospitalisé aussi
43:41pour la boulimie.
43:42Les vomissements
43:43sont extrêmement dangereux.
43:44Ça n'annule rien du tout.
43:45Ça crée un autre problème.
43:47Ça crée de la dénutrition.
43:48Ça crée des pertes,
43:49des carences en minéraux
43:50qui ont plein de conséquences
43:51sur le métabolisme.
43:52Et donc,
43:52il y a des aménorés
43:53chez les boulimiques,
43:54des pertes de règles.
43:55Donc,
43:56on peut en guérir,
43:57on peut se chroniciser,
43:58on peut en mourir.
43:59Puis,
43:59on peut aussi guérir
44:01peut-être qu'à un moment
44:02de fragilité,
44:05le premier accouchement,
44:07une séparation,
44:08il y aura une rechute.
44:09Mais elle ne sera certainement
44:10pas aussi grave
44:11si ça a été quand même
44:12pris en charge jeune.
44:13On refait une petite tranche
44:15de psychothérapie.
44:16Et puis,
44:16parfois,
44:17la guérison est définitive
44:17seulement après la deuxième fois.
44:19Et si on en parlait
44:20tout l'été
44:21sur CNews
44:22avec Marie-Estelle Dupont,
44:25le regard
44:26de Marie-Estelle Dupont,
44:27psychologue clinicienne
44:28sur les choses de la vie
44:30et sur l'actualité
44:31tout l'été
44:31sur CNews.
44:32À très vite.
44:33Dernier message
44:34à tous les proches,
44:36contactez les associations,
44:37faites-vous aider
44:38parce que ce sont
44:38des symptômes
44:40qui touchent les proches,
44:41qui touchent la dynamique familiale,
44:43qui épuisent l'amoureux
44:44ou l'amoureuse
44:45du patient.
44:46Donc,
44:46parlez-en,
44:47faites-vous aider.
44:48Il y a des associations
44:48qui existent,
44:50il y a des associations
44:50de patients aussi.
44:52Voilà,
44:52n'hésitez pas
44:53à vous tourner
44:53vers des professionnels
44:54et vers des proches.
44:55Et ce sera le mot de la fin.
44:56Merci beaucoup Marie-Estelle.
44:57À très vite sur CNews.
44:59Sous-titrage Société Radio-Canada
45:00Sous-titrage Société Radio-Canada
45:01Sous-titrage Société Radio-Canada
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