- il y a 2 heures
La chaleur de ce 18 juin m’a joué un tour : "Les Conversations étant pour la plupart enregistrées chez moi, donc passablement improvisées, un mauvais hasard voulut que, lorsque Michel Onfray arriva au milieu d’une après-midi écrasante, je prenais une douche ; ne voulant pas faire attendre plus longtemps un hôte aussi vénérable, je m’habillai à la volée, et c’est en costume de perroquet des îles que je le reçus. Aussitôt la conversation s’engagea, aisée et riche comme il y excelle, et nous reprîmes celle que nous suivons à intervalles très irréguliers depuis que, en octobre 1997, je l’avais interrogé pour France Culture sur l’un des premiers de ses quelques cent cinquante ouvrages : "Politique du Rebelle - Traité de résistance et d’insoumission". Solidement campé sur son "Ni Dieu ni Maître", il y écrivait notamment : "Voici ce qui doit être posé au-dessus de tout : la Vie. Option hédoniste". Les dispositions demeurent, certes ; mais comme les conditions ont changé ! Désormais, le doux anarchisme de la jeunesse fait face à la dislocation de tous les cadres, politiques, sociaux ou familiaux qui justifiaient jadis le Rebelle et autorisaient à l'occasion "l’option hédoniste". Le temps a passé, l’oeuvre s’est étendue, comme le cercle de ses lecteurs français ou étrangers (il est certainement l’auteur français le plus traduit), comme se sont étendues aussi ses réflexions qui le conduisent à camper désormais un souverainiste solide, prêt à dire le vrai et de la plus abrupte façon : "j’ai longtemps parlé d'une guerre civile à bas-bruit ; je retire maintenant le "bas-bruit"...). Finalement, c’est dans son enfance, dont il nous donne ici des aperçus à la fois pudiques et précis, toujours bouleversants, qu’il retrouve ses points d’appui, se livrant avec cette obsession de la vérité qui est le vrai fil-rouge de son œuvre, à une auto-analyse inattendue. De l'évocation (féroce) du Débarquement des "Anglo-saxons" dans sa Normandie natale à l’impressionnant portrait de son père (qu’un éclat d’obus de l’armée "libératrice" faillit tuer…), à la figure du général De Gaulle, devenu l’un de ses repères les plus constants, et à celle de ce père, l’homme qui ne mentait jamais, Onfray déroule ici à petites touches, quelquefois en exclusivité pour TVL, le portrait d'une enfance frugale, et comme on dit "difficile", laissant apercevoir où puise son extraordinaire besoin décrire ; une enfance sur laquelle il n’a pas fini de revenir...
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00:00Mes chers amis, je sais combien certains d'entre vous sont lassés par nos appels aux dons et je vous
00:04le dis franchement, si je pouvais m'en passer, je le ferais volontiers.
00:07La réalité est très simple, les dons sont l'unique source de financement de notre association, une association à but
00:13non lucratif,
00:14qui ne fait aucun profit et dont l'intégralité du budget est consacrée à une seule mission, vous informer.
00:21Je vous le répète souvent parce que c'est crucial ce modèle, c'est le seul qui puisse garantir notre
00:26indépendance totale,
00:28c'est la seule façon de pouvoir vous informer en liberté sans qu'aucun conflit d'intérêt ne ternisse notre
00:34travail.
00:34Nous n'avons pas d'actionnaire, nous ne recevons aucune subvention de l'État, aucun pays étranger ne nous sous
00:39-doit, nous n'avons que vous et nous en sommes fiers.
00:43Notre fonctionnement est presque unique en France parce qu'il se fonde sur une confiance mutuelle, une confiance entre vous
00:49et nous.
00:50Et puis nous croyons, nous espérons au moins que vous tenez suffisamment à TVL, à ses informations, à ses décryptages
00:56pour nous aider à la hauteur de vos moyens
00:59parce qu'il n'y a pas de petits dons, chaque don compte.
01:03Alors dès à présent aidez-nous, soutenez TVL par un don défiscalisable et offrez-nous les moyens de vous informer
01:09sans concession, tout se joue maintenant.
01:12Alors je compte vraiment sur vous.
01:45Bonsoir Michel Onfray, je ne suis pas peu fier on peut dire.
01:50En tout cas, très heureux de vous recevoir dans ma petite antre de Saint-Germain-des-Prés, que vous avez
01:57déserté, vous n'ivez pas à Paris.
01:59Je n'ai pas déserté, je n'ai jamais été Jean-Denopratin, jamais jamais.
02:02Vous n'êtes pas Jean-Denopratin.
02:03On me l'a proposé, quand j'ai envoyé mon manuscrit par la poste chez Grasset, on a commencé par
02:08me dire, il va falloir que vous quittiez quand même vos habitudes provinciales, votre vie de sous-préfecture, etc.
02:13Mais oui, mais ça compte beaucoup, vous savez.
02:15Quoi donc ?
02:17Le milieu.
02:18Ah oui, bien sûr.
02:19Mais vous n'avez pas besoin de ça.
02:20Non, c'était Jean-Paul Antovone qui était mon directeur littéraire en éditeur.
02:24C'est lui qui avait reçu mon manuscrit par la poste et il m'a dit, vous êtes qui, vous
02:29êtes quoi, c'est qui Michel Onfray ?
02:33Il était très étonné par le manuscrit que je lui avais envoyé et il m'avait dit, vous l'avez
02:39envoyé à quelques autres éditeurs.
02:41Alors je lui ai dit oui, Bernard Barrault qui avait dû me répondre non ou pas répondre du tout et
02:47Gallimard qui avait répondu non.
02:50Il me dit, mais maintenant vous êtes chez nous, vous êtes auteur Grasset.
02:54Donc donnez-moi votre numéro de fax.
02:56Je lui ai dit, je vais en acheter un demain, mais je n'ai pas de fax.
02:58Il me dit, je vous envoie le contrat et vous êtes un auteur Grasset.
03:01Puis il m'a fait venir rue des Saint-Père.
03:03Je suis venu avec mon petit plan de Paris.
03:05Il pensait que vous habitiez dans le coin.
03:07Lui ?
03:07Oui.
03:07Non, il savait, enfin, quand on s'est parlé.
03:10Il pensait que vous alliez vous installer.
03:11Ah oui, oui, non mais après il m'a vraiment dit, bon, racontez-moi qui vous êtes, parce qu'il
03:15pensait que je cachais quelqu'un.
03:17Il trouvait ça très étonnant.
03:18Il trouvait que ma vie, c'était très Zola, père ouvrier agricole, mère femme de ménage, orphelinat à l'âge
03:24de 10 ans, un livre écrit en 4 jours, un infarctus à 28 ans, 29 ans.
03:29Non, justement, je voudrais bien qu'on la voie à votre vie, parce que vous êtes célèbre entre tous les
03:37intellectuels, sans doute le philosophe, l'essayiste français le plus traduit,
03:44ce qui est une gloire pour la France, parce qu'il n'y a plus beaucoup de livres que l
03:48'on traduit, on n'est plus au 19e ou au 20e siècle, dans les pays étrangers.
03:54Et puis je ne suis pas sûr qu'au milieu de votre foisonnement, parce qu'il y a une foison
03:57chez vous, 150 livres, quelque chose comme ça,
04:01je ne dirais pas que je les ai tous lus, mais enfin, une bonne partie quand même, parce que je
04:05vous suis depuis longtemps, depuis nos premières Angolades,
04:09dans les années 90, je crois que vous n'en souvenez pas, un panorama de France Culture, voilà.
04:14Vous m'agaciez beaucoup par votre hédonisme, pourtant je n'avais pas grand-chose à dire, mais ça s'était
04:23couplé avec un refus du christianisme qui m'agacait davantage.
04:29Après, le livre que vous avez le plus vendu, je crois, Le traité d'athéologie, en 2005, m'a agacé
04:35encore plus.
04:36Alors lui, il traduit, etc. Encore plus avec Freud, quelques années plus tard, je porte Freud très haut,
04:44ne serait-ce que parce qu'il va chercher le passé pour comprendre le présent, pour tout être et pour
04:50toute nation,
04:51ce que je ne trouve pas si mal pour un réactionnaire en tous les cas.
04:56Et puis vous l'avez quand même salement amoché, et puis un livre qui m'a complètement révolutionné,
05:02je ne l'ai pas avec moi, Cosmos, 2015 ou quelque chose comme ça, c'est presque devenu mon livre
05:08de chevet,
05:09je le lis, je le relis, il y a tout le temps des entrées, tout le temps des méditations,
05:13et puis je vous écoute, Michel Onfray, vous avez une évolution intellectuelle formidable,
05:18formidable parce qu'il y a quelque chose chez vous d'imprenable, c'est le souci de la vérité.
05:24Vous cherchez, vous travaillez tout le temps, quand une vérité vous apparaît vraie,
05:31et paf, il faut la dire, vos appartenances ou vos liens politiques, votre intérêt personnel,
05:40rien ne compte, en quoi vous êtes un pur intellectuel et admirable,
05:44la vérité avant tout, avec une netteté de vue, que l'on peut entendre assez souvent,
05:49en ce moment beaucoup chez Laurence Ferrari sur Seigneuse,
05:54vous avez une émission hebdomadaire, vous qui n'écoutent pas beaucoup Seigneux,
05:58je fais des exceptions, j'en fais de plus en plus d'ailleurs.
06:04Et puis vous avez lancé une revue souverainiste, ce qui n'est pas fait pour me déplaire,
06:08parce que ce mot m'a toujours plu, enfin je l'ai quand même contribué à le populariser dans les
06:13années 90,
06:16et c'est un souverainisme solide, plutôt de gauche,
06:22mais vous avez fini par laisser tomber ces étiquettes secondaires,
06:27tout au moins sous l'aspect de la souveraineté, parce que c'est le bien de tous les pays,
06:31vous avez lancé, de tous les pays en principe, et de tous les Français en principe,
06:37vous avez lancé une revue, inutile de le dire, Front Populaire,
06:40au moment où nous lancions, d'ailleurs je crois que vous l'avez, Le Nouveau Conservateur,
06:44avec une échelle un peu plus tonitruante, vous aviez plus de billes que nous en avions,
06:49et on s'était rencontrés à ce moment-là avec Jean-Frédéric Poisson.
06:52Donc je suis très heureux de vous voir, et très heureux que l'on connaisse votre vie,
06:56parce que non seulement elle est claire ce que vous avez fait, bien entendu,
07:00mais elle vaut beaucoup, elle dit beaucoup,
07:04et un ouvrage que j'ai beaucoup aimé, qui m'a décidément attaché à vous,
07:09c'est votre ouvrage sur De Gaulle, vous venez de me dire que vous allez en faire un autre,
07:12De Gaulle et Malraux, prochainement, et une Providence,
07:16alors peut-être que vous ne croyez pas trop à la Providence,
07:19mais moi je vis avec, vous comprenez, je ne peux pas sinon,
07:22veut que nous nous rencontrions un 18 juin,
07:27bel anniversaire d'un coup d'État.
07:30Non.
07:32Ah bah écoutez, quand un type part à la secrétaire d'État avec trois étoiles,
07:37plus ou moins accrochées, sans son képi,
07:39part dans un pays étranger en disant « maintenant c'est moi la France »,
07:44c'est pire qu'un coup d'État.
07:46C'est quand même pas si démocratique que ça, hein.
07:50Non mais un coup d'État sans armée, sans militaire...
07:53Ah bah sans armée, il en a eu.
07:54Non, non, non, mais il a mis du temps à rallier à sa cause des gens qui ne l'ont
08:00pas rallié bien vite.
08:01C'était un coup d'État avec quelques marins de l'île de Saint, qui le 19 juin...
08:06Ah bah oui, même pas le 18, il y avait trois tables de bois blanc, Elisabeth de Méribel, et l
08:11'offre de Corselle.
08:12Non, non, non, il n'y a pas un coup d'État, il y a un geste cornelien.
08:18Et il y avait ça chez Charlotte Corday aussi, un geste cornelien, c'est-à-dire de dire « j
08:24'assassine Marat »,
08:25et puis après « elle ne devienne que pour un ».
08:26Elle pensait que ça arrêterait la terreur, ça allait augmenter, mais le geste était là.
08:33Et il y avait chez le général de Gaulle un geste qui n'était pas un geste de coup d
08:35'État,
08:35il y avait un geste très tragique grec, tragique romain, plus romain d'ailleurs que grec,
08:41et cette façon de dire, c'est inacceptable, je me place sur le terrain de la morale,
08:47la France, ça ne peut pas être ce maréchal qui couche les pouces, ce sera moi,
08:51et on va construire une résistance.
08:54Il dit d'ailleurs très précisément dans l'appel du 18 juin que la France a perdu pour des raisons
08:59mécaniques,
09:00et que quand la mécanique aura pris le dessus, les Allemands auront perdu, et il y croit,
09:05et il a une vision civilisationnelle des choses, donc non, c'est tout le contraire d'un coup d'État,
09:09je crois.
09:09Au contraire, je trouve que c'est un grand geste politique, comme plus personne n'est capable d'en avoir,
09:14c'est-à-dire de dire, je mets l'éthique au-dessus de tout.
09:18L'éthique, la gloire, le fil de l'épée est un très grand livre,
09:22et quand il nous explique ce que c'est que le chef, c'est un autoportrait.
09:27Et là, pour le coup, il se dit, j'ai l'occasion d'être ce chef que j'aurais souhaité
09:31être,
09:31et que la Première Guerre mondiale ne m'aura pas perdu d'être.
09:34Je voudrais qu'on en vienne tout de même, à vous et au beau regard que vous avez sur le
09:41général de Gaulle aussi,
09:42à un autre titre.
09:44Vous le voyez, et il était temps qu'on le voit comme ça d'ailleurs,
09:48comme une arme absolument irremplaçable contre la colonisation culturelle états-unienne, anglo-saxonne.
09:57Je ne pense pas que de Gaulle ait été si décisif que ça.
10:02C'est plutôt la résistance, mais il n'en a pas été à l'origine,
10:05sauf symboliquement la résistance dans les maquis.
10:09Ce n'est pas contre l'occupant qu'il a été le plus efficace,
10:13mais c'est contre la conjonction qui aurait pu être terrible en 1944 des communistes et des anglo-saxons,
10:18qui auraient foutu la France dans la situation dans laquelle on voit cette pauvre Italie, par exemple,
10:23complètement sous la domination, pour éviter les communistes.
10:26Les États-Unis ont fait main basse sur l'ensemble de la politique italienne,
10:32l'épisode Aldo Moro, quand quelqu'un essaie d'en sortir, on l'assassine,
10:36on le fait assassiner par les brigades rouges, etc.
10:39Enfin, le côté très cynique des États-Unis.
10:43Mais vous avez, je crois, je vous ai entendu dire cette phrase,
10:46qui était dans la bouche de général de Gaulle,
10:48de général de Gaulle, oui, qui est terrible,
10:52que les États-Unis se sont souciés.
10:55Vous disiez ça à propos du d'idées,
10:57le débarquement américain, autre anniversaire de juin.
11:00Vous avez eu des mots très précis là-dessus.
11:02Je vous en félicite beaucoup chez Laurence Ferrari.
11:05On ne dit jamais d'idées, moi.
11:06C'est des concessions faites aux États-Unis.
11:08Oui, mais je n'aurais pas dû dire ça.
11:09Vous me repreniez, mon Dieu, je...
11:11Comment puis-je pêcher le jour J ?
11:13Allons-y pour le jour J.
11:14Oui, qui n'était même pas jour J,
11:16parce que pendant longtemps, ça a été tangent.
11:18Bon, mais j'en reviens à ce débarquement.
11:23De Gaulle a dit, et vous l'avez commenté,
11:25cette phrase terrible,
11:27les États-Unis se souciaient de restaurer
11:31la dépendance de la France,
11:33comme Staline se souciaient de restaurer
11:36l'indépendance de la Pologne.
11:37En fait, il a libéré la Pologne pour mettre la main de la France.
11:40Et pareil pour le général.
11:42Là, c'est très courageux de dire ça,
11:43parce qu'on est tous dans la fantasmagorie étasinienne.
11:47Non, mais ça, je dois ça à mon père,
11:48qui était ouvrier agricole.
11:49Alors, je voulais justement en venir à votre père.
11:52L'existence de l'AMGOT, là.
11:52Voilà, c'est ça.
11:54En Normandie, c'était sous son nez.
11:56Il y avait un billet de l'AMGOT à la maison,
11:58et un jour, il m'a expliqué.
11:59Il m'a dit qu'heureusement qu'on a eu le général
12:01pour nous exprimer.
12:02Alors qu'il n'était pas très...
12:04Mon père ?
12:04Oui.
12:04Si, très gaulliste.
12:05Très gaulliste, à moi.
12:06Très gaulliste.
12:07Mon père n'était pas démonstratif,
12:09mais il votait pour le général.
12:12Et quand j'étais gamin et qu'on le voyait à la télévision,
12:15il disait, c'est un grand homme en même temps
12:17qu'un homme grand.
12:19Mais donc, mon père parlait assez peu,
12:21mais c'était du performatif.
12:24Quand il disait, il faisait.
12:25Et c'était de l'action.
12:27Et donc, oui, oui, il y a eu vraiment...
12:30Il nous a libérés, disait mon père.
12:31Enfin, donc, il y avait un grand respect
12:33pour le général de Gaulle, chez mon père, oui.
12:35Et puis, vous avez vu aussi,
12:37enfin, lui a vu, les destructions terribles,
12:40les bombardements alliés,
12:42dont personne ne parle.
12:43Sur la Normandie, ça allait jusqu'à Romantin
12:46et à Garzon.
12:48La poste de Falaise s'est terminée à Chamboy,
12:49mon village natal.
12:50Il y a mon père qui était...
12:51Voilà.
12:51Vous voyez, il y a quelqu'un dans une ferme.
12:52Il était dans une ferme
12:53où il y avait toute la population du village
12:56qui était réfugiée.
12:59Et puis, ils ont vu arriver...
13:01Enfin, bon, les avions, etc.
13:02Ça a été effrayant.
13:03Et mon père raconte qu'il est allé chercher
13:04de l'eau pour tout le monde
13:06et qu'il avait deux brocs dans les mains comme ça
13:08et qu'à un moment donné,
13:08il y a un éclat d'obus qui est passé dans le broc
13:10et qui a coupé le broc en deux.
13:12C'est-à-dire qu'il y aurait pu ne pas avoir
13:13de Michel Onfray.
13:14C'est-à-dire qu'à 20 centimètres près,
13:16c'était à la jambe de mon père
13:17et il n'y avait plus de Gaston Onfray.
13:19Ça aurait arrangé les États-Unis.
13:23Et donc, lui, il me dit à un moment donné,
13:25on a vu plus tard arriver...
13:26On a vu des arbres se pencher comme ça,
13:28s'écraser, venir vers vous.
13:30Et il dit, c'était des chars américains
13:32qui étaient en train d'écraser tout ça
13:33et d'arriver, quoi.
13:34Et donc, il y avait eu la Montormel.
13:36Il y avait conduit d'ailleurs l'amiral Floïc,
13:38qui était très ému du champ de bataille
13:40que ça a été.
13:42Il y a eu un nuage de mouche
13:44dans la putréfaction
13:45pendant trois mois autour de Chambois,
13:48tellement il y avait la pourriture
13:49autour de ce que Edi Florentin
13:52avait appelé Stalingrad en Normandie.
13:54Oui.
13:54Et donc, le prince Jean de Chambois...
13:56Il faut parler de ce livre, Edi Florentin,
13:58qui établit à 72 000
14:00le nombre de Français victimes
14:03de bombardements états-uniens,
14:04enfin anglo-saxons.
14:05Oui, oui, oui.
14:07Et donc, mon père a assisté à ça
14:11et il a vu...
14:12Probablement, Elisabeth de Mirimel
14:13est venue à Chambois,
14:14puisque dans ses mémoires,
14:15elle raconte...
14:16Il y a des erreurs, d'ailleurs,
14:18sur l'écriture du Boursa Léonard.
14:20Mais bon, il faut savoir, quoi,
14:22que quand on est de ce village-là,
14:24on se dit, mais elle s'est trompée,
14:25ça ne s'écrit pas comme ça,
14:25mais elle était là,
14:26avec le général Leclerc.
14:28Et donc, mon père a probablement
14:29vu cette femme dans le village,
14:31parce que lui, il a vu les nazis arriver,
14:33enfin, il a vu la Wehrmacht arriver,
14:34puis les nazis,
14:35il y a eu la Gestapo locale,
14:38qui existait aussi,
14:39les deux collabos qui ont ravagé le village,
14:43et puis la libération,
14:45l'épuration, etc.
14:46Donc, moi, j'ai eu des leçons d'histoire
14:49racontées par mon père
14:51en... je ne sais pas,
14:52une dizaine d'années.
14:53Donc, la Wehrmacht...
14:53Ah, il racontait...
14:55Il aimait l'histoire,
14:56indépendamment de cet épisode.
14:58Non, mais il racontait...
15:00Il racontait ses jeunes années, quoi.
15:03Il était né en 21,
15:04donc il avait une vingtaine d'années.
15:07Et lui, il travaillait dans une ferme,
15:09et dans cette ferme,
15:10le patron avait été embarqué.
15:13Et donc, comme il était de la classe 41,
15:14il aurait dû partir au STO, mon père.
15:16Mais donc, il n'est pas parti au STO,
15:17parce que dans cette famille,
15:19on estimait que les femmes
15:20ne pouvaient pas faire marcher
15:21la ferme toute seule,
15:22et que donc, c'était le premier commis
15:24qui faisait fonctionner la ferme.
15:26Donc, mon père n'est pas parti.
15:27Mais il m'avait dit...
15:28Mon père pleurait une fois dans la vie,
15:31et il a pleuré une fois
15:32à la mort d'un monsieur
15:33qui s'appelait M. Daligo,
15:34qui était un...
15:35Je n'ai pas raconté ça.
15:37Mais qui était un ouvrier agricole
15:39dans le village,
15:39et mon père a dit...
15:41C'était prévu que si on venait me chercher,
15:45je partais à Londres,
15:47et il y avait un petit bois
15:48qui s'appelait le bois de tertue.
15:49Ah, quand même !
15:50Oui, et mon père m'a dit...
15:52Dans le petit bois de tertue,
15:53il y avait des parachutages,
15:54et il me dit,
15:54normalement,
15:55si on venait me chercher,
15:56je me cachais.
15:58Et je partais à Londres
15:59avec ce fameux M. Daligo.
16:03Et donc, je sais aussi
16:04qu'il écoutait Radio Londres,
16:06et qu'un jour...
16:07Ah oui !
16:07Oui ?
16:08Ça, je n'ai pas raconté nulle part,
16:10jamais.
16:10C'est beau,
16:11parce que c'est assez...
16:12On dit que c'est très rare,
16:13en réalité,
16:13il y avait beaucoup plus de Français
16:14qui le disent,
16:16y compris qui ont entendu
16:17l'appel du Dijon.
16:18Sauf que mon père a vu arriver...
16:20Parce qu'il dormait dans une...
16:21Dans une étable, mon père.
16:23C'est-à-dire qu'il dormait
16:25avec les chevaux,
16:25et il me disait d'ailleurs,
16:26il m'était arrivé le matin
16:27dans ma cuvette,
16:28la cuvette avec laquelle
16:30je faisais ma toilette,
16:30d'être obligé de casser la glace,
16:33parce qu'il faisait froid, quoi.
16:34Et donc, il avait une petite...
16:36Après, il a...
16:36Ça, c'est quand il était
16:38beaucoup plus jeune,
16:39quand il a commencé à travailler.
16:41D'ailleurs, ce n'était pas les chevaux,
16:41c'était les bœufs.
16:42Il labourait avec les bœufs.
16:43Et puis un jour,
16:44il écoutait la radio,
16:45et puis un Allemand qui est rentré.
16:47Et qui...
16:48Bon, mon père s'appelait Gaston,
16:49il dit...
16:49Ah, Gaston, dangereux,
16:50très dangereux.
16:52Ça s'est arrêté là.
16:53Donc, voilà.
16:55Et il y a quelques temps,
16:56Jean-René Van der Plasten m'a dit
16:57« Mais il y a des gens qui disent
16:58que ton père était résistant. »
16:59Je dis « Non, il n'était pas résistant. »
17:00Mais après, il me dit
17:01« Écoute, moi, j'ai vu des vieux.
17:02Il a une maison là-bas.
17:03Il travaille au Figaro.
17:04Il a une maison en Normandie,
17:05à côté du village Nathan, là.
17:08Et mon père n'a jamais rien raconté.
17:10J'ai appris ensuite que,
17:11par exemple,
17:11il y avait un docteur
17:12qu'on appelait Golstein.
17:13C'était Golstein.
17:14Le médecin juif qui se cachait.
17:16Mon père savait où
17:17le médecin juif se cachait.
17:18Et il est arrivé à mon père
17:19la nuit
17:19d'emmener des femmes enceintes
17:20pour qu'elles puissent accoucher
17:21avec ce médecin.
17:25C'est quelque chose
17:25que je n'ai jamais raconté.
17:26C'est très gentil de nous dire ça
17:28parce qu'en effet,
17:28je ne l'avais jamais vu.
17:29Parce que l'occasion se présente, oui.
17:31Il y a beaucoup de Français,
17:32en réalité,
17:33qui n'étaient pas des résistants,
17:37je vais dire professionnels,
17:38enfin, patentés, reconnus.
17:39Mais dès qu'une occasion se présentait,
17:42ils donnaient un coup de main,
17:43en l'occurrence.
17:44Oui.
17:44Et puis après,
17:45mon père a souhaité se taire
17:47parce qu'il a été assez écoeuré
17:49par tous ces gens
17:50qui sont devenus des résistentialistes.
17:52Le résistentialisme triomphant.
17:54Et donc, après,
17:55il n'a jamais rien dit.
17:56C'est ma mère qui,
17:57après, quand il est décédé,
17:58il me dit,
17:58ton père,
17:59il ne voulait pas que je te dise ça.
18:00Mais je vais te dire,
18:00je dis, maman,
18:00si papa ne voulait pas,
18:01il ne faut pas le dire aujourd'hui.
18:03Mais,
18:05non, non, non.
18:06Ah, mais qu'est-ce que
18:07vous êtes rigoureux.
18:09Ah oui.
18:10Ce n'est pas parce que mon père
18:11était mort que pour autant
18:12elle était libérée
18:13de ce fardeau.
18:15Donc, bon,
18:15elle m'a dit des choses
18:16que mon père,
18:18jamais de mon père ne m'a dit des choses
18:19parce qu'il ne voulait pas nuire
18:20aux enfants,
18:21aux petits-enfants, etc.
18:22Et donc,
18:23il savait qui avait couché,
18:25avec qui, comment, etc.
18:26Qui avait collaboré,
18:27qui, etc.
18:28Et mon père dit,
18:29on n'en parlera jamais.
18:30Vous avez pour votre père
18:32une admiration absolument sans doute.
18:35On voit ça dans Cosmos, d'ailleurs,
18:36où je ne sais plus lequel de vous.
18:38je raconte sa mort
18:39dans la même première page.
18:40C'est très, très, très bouleversant.
18:44La mort a plusieurs fois frappé
18:45à votre porte,
18:47mais ce jour-là,
18:51elle vous a fait mal.
18:52Ah oui.
18:54Vous parlez moins de votre mère.
18:55Pardon de vous dire ça brutalement.
18:57Oui,
18:58parce que ce sera compliqué.
19:01Enfin, j'en parlerai
19:02quand elle ne sera plus là.
19:03Elle a 91 ans.
19:05Elle a un art d'écrire l'histoire
19:06qui n'est pas...
19:07Vous m'avez dit tout à l'heure
19:08quelque chose de plus que juste.
19:11Vous avez vraiment mis le mille
19:12quand vous m'avez défini
19:14par rapport à la vérité.
19:15Ah.
19:16Et oui,
19:16c'est mon obsession.
19:18Et si c'est mon obsession,
19:19c'est parce que ça n'était pas
19:20l'obsession de ma mère.
19:21Donc je raconte...
19:22Ah, vous détectez un peu partout.
19:24Je détecte quoi ?
19:25On l'a vu encore
19:26dans notre conversation.
19:27Vous ne voulez que des choses
19:30vraies.
19:30Oui.
19:30Vous ne les tenez pour vraies
19:31que lorsque vous êtes sûr
19:32qu'elles sont vraies.
19:33Quand c'est validé,
19:34que quand oui, tout ça.
19:35Ou utile.
19:35On ne peut même pas
19:36travailler sur des hypothèses.
19:37Et je suis dans un état physique
19:39quand j'ai fait un mensonge...
19:41Enfin, pas un mensonge,
19:43quand j'ai commis une erreur.
19:44Par exemple.
19:45Et donc...
19:47Jamais de mensonge.
19:48Ah, ben...
19:50C'est difficile de dire ça comme ça.
19:51Je ne vous confesse pas.
19:52Non, mais non.
19:53Non, j'ai du mal.
19:54J'ai physiquement du mal.
19:56C'est extraordinaire.
19:58Une des rares personnes
19:59que je connaisse
20:01que je peux croire
20:03lorsqu'elles disent
20:04ce que vous venez de nous dire,
20:06non, je ne mens pas.
20:07Alors, je ne mens pas
20:08parce que j'ai des stratégies
20:09d'évitement
20:09pour ne pas avoir à mentir.
20:11Oui.
20:12C'est-à-dire que j'évite
20:13de donner des détails.
20:15Alors, appelons ça
20:15du mensonge par omission.
20:16Oui, mais...
20:17C'est véniel.
20:18C'est véniel.
20:20Il y a des formules
20:22de l'éphi d'église.
20:23C'est véniel.
20:32Alors, on peut faire
20:33une pirouette,
20:34une plaisanterie,
20:35on peut répondre
20:36de forme énigmatique,
20:38on peut répondre
20:38en posant une question,
20:39je ne sais pas quoi.
20:40Enfin, toutes choses
20:40qui font qu'on évite
20:41d'avoir à mentir,
20:43c'est-à-dire à travestir
20:43la vérité.
20:44On pouvait en dire autant
20:45de votre père,
20:46j'ai l'impression.
20:46Ah, mon père,
20:46c'était incroyable.
20:48C'était...
20:49Mon père n'a jamais menti.
20:50Beau personnage.
20:51Oui.
20:52Mais pas pour autant
20:53chrétien.
20:55Au départ, si.
20:57Mon père a été
20:59un enfant de cœur
21:00très longtemps.
21:01Et puis après,
21:02il avait la croyance païenne.
21:05C'est-à-dire le mélange,
21:05on en parlait tout à l'heure.
21:06Vous voyez.
21:07Le tuilage entre...
21:08Je n'aime pas du tout
21:08cette opposition
21:09entre la culture païenne
21:11et la culture chrétienne.
21:12Ces choses-là,
21:13Paganus, le païen,
21:14le paysan,
21:15c'est celui qui...
21:16L'agriculture,
21:16c'est la culture.
21:17Au départ,
21:18on sait comment parler
21:19aux déesses de la fécondité,
21:21la moisson, etc.
21:22Et mon père m'a parlé
21:23des rogations,
21:23plus personne
21:24ne parle des rogations
21:25aujourd'hui.
21:25Mais il n'y a pas plus
21:26païens que la fête
21:28chrétienne des rogations
21:29puisque on va solliciter
21:30la...
21:30C'est le mois de mai
21:31le plus souvent.
21:32Oui.
21:32J'avais demandé
21:33dans ma villégiature
21:35charentaise,
21:36j'étais un coquinet
21:36avec l'évêque.
21:39Je lui avais demandé
21:41de venir dans mon village
21:42faire des rogations.
21:43Stupéfaction générale.
21:44Il n'y en avait pas eu
21:44depuis 1925.
21:46Alors, c'est un prélat
21:48qui vient bénir.
21:50Alors, ça doit vous plaire,
21:51ça, quand même.
21:52Moi, oui.
21:53qui vient...
21:55Là, on se retrouve là-dessus.
21:56Qui vient bénir les champs
21:57à l'est, à l'ouest,
21:59au nord, au sud,
22:00les bêtes,
22:02les plantes,
22:03les arbres.
22:05Et donc, mon père...
22:06L'érogation, c'est un rite chrétien
22:09magnifique.
22:10Oui, oui, oui.
22:10Et très réconciliateur.
22:12Donc, il y avait l'érogation,
22:13il y avait Pâques,
22:14Noël,
22:15et puis, il y avait
22:18les rameaux.
22:19Et donc, mon père
22:21allait au rameau,
22:22ramener du buis,
22:23moi aussi,
22:23quand je l'accompagnais
22:24à ce moment-là,
22:25il ramenait du buis
22:26et il y avait du buis
22:27sur tous les crucifix de la maison.
22:28Donc, il y avait du buis
22:30dans la voiture.
22:31Mon père en vienne de chevaux
22:33et il y avait un simple...
22:35Un petit rameau de buis.
22:37Un rameau de buis avec...
22:39J'ai un trou d'un seul coup.
22:40Quel est le sein qu'on invoque
22:41pour le...
22:42pour bénir les voitures
22:44et les...
22:48Je ne sais plus.
22:49Ça, c'est la superstition.
22:50Non, non, non, non.
22:51Moi, j'ai bossé à Ouest France
22:53pour payer mes études
22:53et non loin d'Argentan
22:54où j'étais.
22:55Il y avait à Saint-Christophe-le-Jajolais
22:59la bénédiction des voitures,
23:01des motos, des mobilettes.
23:02On bénit les bateaux aussi
23:04dans certains cas.
23:04Oui, c'est ça.
23:05Il y avait Saint-Christophe.
23:09Et donc, c'est Saint-Christophe
23:10qu'on invoque
23:10et il y avait un Saint-Christophe
23:12dans la voiture
23:12avec un morceau de buis.
23:13Ah, c'est Christophe.
23:14Et alors, c'était...
23:16Les chauffeurs de taxi
23:16ont des Saint-Christophe,
23:17quelquefois.
23:18Oui, oui, je vois.
23:18C'est le...
23:19C'est le...
23:21C'est le saint qu'on invoque.
23:23Oui.
23:23Et donc, en fin d'année,
23:24en fin de saison, je dirais,
23:26tout ça a été cuit
23:27par le temps,
23:28par la lumière,
23:29par la lune,
23:30par le soleil.
23:31Et puis, on remettait,
23:32pour le coup,
23:34du buis frais,
23:35avec la bonne odeur du buis,
23:36d'ailleurs.
23:39Et puis...
23:39Alors, mon père n'était pas bigot.
23:41C'est-à-dire qu'il y avait
23:42quelques occasions dans l'année
23:43où il allait à la messe.
23:43Sinon, il n'y allait pas.
23:45Tout seul, oui, en fait.
23:47Non, tout seul.
23:48Après, oui,
23:48j'ai souvenir de quelques messes
23:50de Noël en famille.
23:53Mais il y avait un moment donné
23:54où moi, j'ai toujours eu peur
23:55de perdre mon père
23:56parce que c'était un vieux papa.
23:57Quand je suis né,
23:57il avait 38 ans.
23:59Et il était habillé à l'ancienne
24:01et on le présentait,
24:02enfin, à l'école,
24:03quand j'arrivais,
24:04on disait,
24:04c'est ton grand-père.
24:05C'est terrible
24:06parce que vous dites oui
24:07et vous trahissez votre père.
24:08Oui, parce qu'en plus,
24:09il était taiseux,
24:09donc ça vieillit toujours,
24:11ça pose.
24:11Oui, et puis il portait des guêtres,
24:13il avait des vêtements
24:14qu'il portait quand il était jeune
24:16parce que, voilà,
24:17tant que c'est pas usé,
24:18ça se porte.
24:18Et à 18 ans,
24:20il portait des guêtres,
24:21les habits du dimanche.
24:22Ah oui, on jetait pas.
24:23Non.
24:25Ça aussi, c'est...
24:26Et des vestes,
24:27un pantalon en velours,
24:28plus un cuir,
24:29il appelait ça un cuir,
24:30c'était froncé dans le dos.
24:31Et quand il m'emmenait à l'école,
24:35pour le coup,
24:35j'étais en pension,
24:36parce que j'étais à l'orphelinat,
24:37pour le coup,
24:38eh bien, il était habillé comme ça,
24:40il sortait de sa deux chevaux
24:41et les autres me disaient
24:41ah, c'est ton grand-père.
24:42Et là, évidemment,
24:45si on dit
24:46oui, c'est mon grand-père,
24:47on est tranquille,
24:47mais on l'a trahi,
24:48on a menti,
24:48ou s'il dit non, non,
24:49c'est mon père,
24:49on dit ah, t'es un vieux père,
24:50etc.
24:51Et j'ai eu peur de le perdre longtemps.
24:55Je me suis dit,
24:55il va mourir,
24:55il va mourir,
24:56il est vieux, etc.
24:57Il est plus en bonne santé ?
24:58Si, en excellente santé.
24:59Il a fait un problème cardiaque
25:02à 60 ans
25:02et on lui a fait un triple pontage
25:04et il est reparti comme en 14.
25:06En travaillant ?
25:07Il est mort à 88 ans,
25:08dans mes bras.
25:10Et donc,
25:12et donc,
25:12quand il a,
25:14alors que quand il a eu 80 ans,
25:16je l'ai emmené au Pôle Nord
25:16pour son anniversaire.
25:18Au Pôle Nord ?
25:19Oui,
25:19parce que
25:22quand on plantait des pommes de terre
25:24dans un petit champ,
25:25il y avait des alouettes
25:27qui chantaient au-dessus de nos têtes
25:29et puis parfois,
25:29des traces d'avions dans le ciel
25:31et je dis à mon père,
25:32alors j'avais un panier en fer
25:35et puis les patates
25:37et puis en grillage
25:38et puis je me balançais les patates.
25:39Mon père,
25:39il avait un geste extraordinaire,
25:41hop,
25:42il faisait avec sa houe,
25:43il enlevait la terre,
25:44je mettais la pomme de terre,
25:45toc,
25:45il faisait la même chose,
25:46il recouvrait à un geste ancestral
25:49et moi,
25:49je parlais tout le temps
25:50et de temps en temps,
25:51je balançais la patate à côté,
25:53il fait attention,
25:53enfin bon,
25:54puis lui très silencieux.
25:56Il relançait pas ?
25:56Non.
25:57Et puis un jour,
25:58je vois l'avion,
25:58je dis mais si tu avais
25:59un billet gratuit,
26:01ma mère est retournée
26:02le porte-monnaie,
26:02on disait il n'y a plus d'argent,
26:03on ne va pas manger de viande,
26:05on ne va pas pouvoir,
26:05on n'a plus de quoi acheter à manger
26:07donc il n'était pas question
26:08d'avoir un billet d'avion gratuit
26:08mais le petit garçon que je suis,
26:10j'ai 8, 9 ans,
26:11quelque chose comme ça,
26:12je lui dis mais si tu avais
26:13un billet d'avion
26:13pour aller gratuitement quelque part,
26:15où irais-tu ?
26:15Et mon père qui était sans désir,
26:18si on ne pouvait pas dire
26:19à Noël,
26:19on va lui offrir ceci,
26:20on va lui offrir ce soleil,
26:21il avait une cravate,
26:21on ne va pas offrir
26:22une deuxième cravate,
26:23il avait,
26:24enfin,
26:25il n'avait aucun désir,
26:26aucune envie quoi,
26:27pas de livre,
26:28pas de disque,
26:28ne buvez pas.
26:29Et il vous avait dit
26:30au Paul Nord ?
26:31Il m'avait dit au Paul Nord.
26:33Et donc...
26:33Comment vous avez compris
26:34cette réponse incongrue ?
26:35Parce que peu de gens
26:36j'avais dû lui poser la question
26:37pourquoi,
26:38il avait dû me répondre
26:38parce que,
26:39et puis ça s'était arrêté là.
26:40C'est tout.
26:41Et je parlais tout à l'heure
26:42de son problème cardiaque,
26:43donc il a 60 ans
26:44et donc,
26:46quand on a un père
26:47qui ne parle pas beaucoup
26:48et qu'on va le voir à l'hôpital
26:49et qu'on ne lui parle,
26:50on a vite fait le tour
26:52des tous les sujets.
26:52Puis un jour,
26:53je lui dis,
26:53mais tu te souviens,
26:54je t'avais posé cette question,
26:56te souviens-tu de la réponse
26:57que tu m'avais faite ?
26:58Il me dit,
26:58oh,
26:59j'avais dû te dire au Paul Nord.
27:01Je dis,
27:01oui,
27:02mais pourquoi ?
27:03Il me dit,
27:03oh,
27:04comme ça,
27:05ça me plairait bien
27:05parce que tu me demandes,
27:06je te le dis,
27:07mais voilà.
27:08Et puis un jour,
27:09il a 80 ans
27:11et j'ai un peu les moyens
27:12de réaliser son rêve
27:14et je lui dis,
27:14écoute,
27:14papa,
27:15pour tes 80 ans,
27:15si tu veux,
27:16je t'emmène au Paul Nord.
27:18Il m'a dit,
27:18il faut demander à ta mère.
27:20Mais vous êtes partis ensemble ?
27:22Oui,
27:22on est partis ensemble.
27:23Tous les trois ?
27:25Avec un copain photographe.
27:26Oui.
27:28Et je dis à ma mère
27:29qui était là,
27:30je dis,
27:30s'il veut y aller,
27:31il n'a qu'à y aller.
27:33Et donc,
27:33on y est allé.
27:34Et on s'est retrouvés au Paul Nord
27:37et alors,
27:38on est arrivés l'été
27:39parce que je ne voulais pas
27:40non plus qu'il ait des moins 40.
27:42Oui.
27:43Il avait 80 ans,
27:44dites-vous.
27:44Oui,
27:44pour ses 80 ans.
27:45Il lui restait 8 ans à vivre
27:47et quand on est arrivé sur place,
27:48évidemment,
27:50ce n'était pas du tout
27:51le Paul-Émile Victor.
27:52Donc,
27:53il n'y avait pas des Inuits
27:54avec des kayaks en pot de phoque.
27:56Il n'y avait pas de...
27:57Il y avait des maisons
27:58avec des antennes paraboliques.
28:00Il faisait 35 degrés
28:01ou 30 degrés dans les maisons.
28:03Les gens regardaient
28:03l'Alerte à Malibu.
28:04Il y avait des congélateurs
28:06dans les maisons
28:07et puis des gens
28:08qui montaient avec des quads
28:09et puis qui descendaient
28:10avec une poussière incroyable
28:11et puis au loin,
28:12il y avait des morceaux d'iceberg
28:14et puis c'est à peu près tout, quoi.
28:16Et là,
28:17je dis à mon père,
28:20ben voilà, quoi.
28:21Il me dit,
28:22ah...
28:23Et là,
28:23je me dis,
28:24Chopin Noir a raison,
28:25le désir ne tient jamais ses promesses
28:27et je me dis,
28:28je n'aurais pas dû faire ça, quoi.
28:30Donc,
28:31il y en avait un monsieur
28:32qui s'appelait...
28:34Il n'a pas menti, non plus.
28:35Mon père ?
28:36Non.
28:37Non, je lui demande.
28:37Il ne vous a pas dit...
28:38Ah oui, c'est formidable.
28:39C'est un peu décevant,
28:41mais voilà, quoi.
28:42C'est pas...
28:42Je n'allais pas imaginer ça comme ça.
28:44Et il y avait un Inuit
28:46qui s'appelait Atata.
28:48Ça doit vouloir dire papa,
28:49on y en a écouté toutes.
28:50Et qui, lui,
28:51avait un bateau,
28:52était, je crois,
28:53le pasteur aussi,
28:54en même temps,
28:54du village,
28:55et qui nous a conduits en bateau
28:57dans deux ou trois autres endroits
29:00dans ce village.
29:01Et des choses assez touchantes.
29:02Et à un moment donné,
29:03on est dans un paysage incroyable,
29:05des pierres et des pierres,
29:06des pierres partout,
29:07des falaises incroyables,
29:08une eau glaciale,
29:09bleu-noir,
29:10bleu-violette-noir.
29:12Et on est là avec
29:15que des pierres partout.
29:16Et d'un seul coup,
29:18ce Atata qui arrive en se dandinant
29:19comme ça avec une chaise.
29:21Un truc très surréaliste, quoi.
29:23Il pose la chaise et il dit...
29:24Pour votre père.
29:25C'était l'ancien.
29:26La chaise pour l'ancien.
29:28Et puis...
29:29Et votre père s'est assis.
29:30Il s'est assis.
29:31Et puis on a mangé du phoque cru.
29:33Lui a gobé...
29:34Pas mon père,
29:34mais je veux dire,
29:36l'Inuit a pris un œil,
29:37il a coupé l'œil,
29:38il a enlevé le cristallin,
29:40puis il a gobé le truc.
29:42Et nous avons mangé du phoque cru.
29:44Et alors, il y a un houlou
29:45qui est un couteau
29:46tout à fait particulier,
29:47en forme de demi-lune.
29:49Et donc, on le tient
29:51avec une espèce de tige
29:53qui ressort par là.
29:54Et en même temps,
29:54on a le demi-cercle
29:57qui est du rasoir, quoi.
29:59Et il mange en mettant dans la bouche
30:01et en coupant, comme ça.
30:02Donc il mange et il coupe.
30:03Il mange et il coupe.
30:04C'est-à-dire que nous,
30:04on se coupe le nez.
30:05On se fait sauter le nez
30:06quand on mange comme ça, quoi.
30:07Attention.
30:08Donc il coupait pour mon père,
30:09il donnait des trucs.
30:10Et on a tous du sang autour de la bouche,
30:13comme ça.
30:13Le sang frais du phoque
30:14qu'on est en train de manger.
30:17Et un jour,
30:19on est dans une petite cabane
30:20et là,
30:20on ne peut pas sortir
30:21de la petite cabane
30:22parce qu'il y a un ours
30:22qui est dehors
30:23et que c'est dangereux.
30:26Et donc, il dit
30:26on va rester là.
30:29Et je dis
30:29comment ça se passe ?
30:31Ben,
30:32on reste là
30:32tant que l'ours est là.
30:33On ne sort pas.
30:34Mais c'est-à-dire...
30:35Placide.
30:36Oui.
30:37Il lui dit
30:38s'il est là deux jours,
30:39on est là deux jours.
30:40Je dis pas,
30:40il va...
30:41Ben, c'est comme ça.
30:43Donc, voilà.
30:43Ça aussi, c'est votre père.
30:44Non, ça, c'est l'inuit
30:46qui dit ça.
30:47L'inuit qui dit ça.
30:47Mais votre père
30:48est placide.
30:49Il n'est pas...
30:50Oui, c'est mon père.
30:51J'ai jamais vu mon père
30:52énervé,
30:53troublé.
30:54Et donc,
30:56l'inuit...
30:57Alors, il parlait en innoctitude
30:59et il y avait un jeune garçon
31:00qui lui traduisait en anglais
31:02et mon copain et moi-même
31:04on traduisait vaguement
31:06l'anglais à mon père
31:07pour qu'il puisse comprendre.
31:09Et donc, il avait...
31:10Pour nous faire passer le temps,
31:12il sort une peau,
31:14une peau d'animal,
31:15enfin une peau de phoque.
31:17Elle était fermée.
31:18Ça faisait une espèce
31:18de petite bourse
31:19qui était fermée
31:20avec des fils.
31:20En fait, c'était les nerfs du phoque.
31:24Et dans cette peau de phoque
31:26avec les nerfs de phoque,
31:27il y avait des osselets,
31:28des petits os.
31:30Et il était en train de fouiller
31:32dans ce petit sac
31:33et il sortait des os
31:34et il racontait la mythologie
31:37innoctitude.
31:38Et donc, il raconte
31:41la création du monde,
31:43tout ce qui est cosmogonique
31:44et donc, il fait...
31:47Il y a une prononciation
31:49qui est incroyable.
31:50C'est magnifique comme langue.
31:53Et puis, le garçon traduit en anglais
31:55et puis nous, on traduit à mon père.
31:57Et donc, il y a cette espèce de flux.
31:59Il parle, l'autre traduit,
32:01on traduit,
32:01puis l'information circule comme ça.
32:03Et puis, à un moment donné,
32:04cet homme avec un visage
32:06d'inuit comme ça,
32:07on ne voit rien du tout.
32:08On ne voit pas d'émotion.
32:10On ne voit pas de...
32:11Et il se met à avoir, pour le coup,
32:13un sanglot dans la voix
32:14et il tape d'un coup de poing
32:15comme ça sur la table.
32:16Et le garçon qui était là,
32:18qui, lui, travaille avec lui au quotidien,
32:19il est tétanisé,
32:20il ne dit rien.
32:22Et il ne traduit pas.
32:23Et on lui dit,
32:24mais qu'est-ce qu'il vient de dire ?
32:25Et l'autre,
32:26il a un temps d'arrêt,
32:27il vient de voir son patron
32:28qui a un sanglot dans la voix, quoi.
32:31Et il venait de raconter
32:32une histoire extraordinaire
32:34et il disait que...
32:35Bon, évidemment,
32:36quand on est au pôle Nord,
32:38il y a un moment donné
32:38où il y a 3 mètres de neige
32:40et puis, à un moment donné,
32:40plus on grimpe,
32:41il y a 40 mètres de neige.
32:42Donc, évidemment,
32:44les Inuits, ils vivent là,
32:45ils peuvent faire un trou dans la glace.
32:46Je parle de neige,
32:47c'est de la glace, pardon.
32:48On fait un trou dans la glace
32:49et puis on met sa ligne,
32:50on sort, on a du poisson,
32:51on pêche, on mange, etc.
32:53C'est une agriculture...
32:55Enfin, ce n'est pas une agriculture,
32:56c'est une pêche de subsistance.
32:58Et les Américains sont arrivés là
33:00en disant,
33:00bon, ben, nous,
33:03et donc, nous,
33:04quand on a une projection de Mercator,
33:05on ne voit pas le monde comme il est.
33:08C'est-à-dire,
33:08quand on prend un glom,
33:09on voit bien que
33:09s'il y a des fusées atomiques,
33:11il y a des fusées atomiques,
33:12il passe par là.
33:13Donc, il fallait grimper le plus au Nord
33:15des populations américanisées.
33:18Et donc, les Américains disent,
33:19allez hop, les Inuits,
33:20vous allez grimper au Nord
33:22et on part avec vos chevaux,
33:23on part avec vos traîneaux
33:24et puis, on grimpe le plus haut possible.
33:27Sauf que,
33:27quand vous arrivez dans des endroits
33:29comme ceux-là
33:30et que vous avez 10 mètres de glace,
33:31vous ne pouvez plus creuser la glace,
33:33vous ne pouvez plus manger.
33:34Donc, évidemment,
33:35quand les Américains sont partis,
33:37eux, ils sont redescendus
33:39et avec leurs chiens,
33:40avec leurs traîneaux,
33:41juste pour pouvoir pêcher,
33:42survivre, etc.
33:43Et les Américains ont dit,
33:44ah, vous n'avez rien compris,
33:45on repart.
33:46Et donc, ils sont repartis au Nord
33:48et ils ont mis des pieux
33:51dans le sol
33:51et ils ont empalé les chiens,
33:53les Américains,
33:55pour qu'ils ne puissent pas redescendre,
33:57pour qu'ils puissent rester là.
33:58Donc, ils ont détruit leurs chiens.
34:01Souvagement, d'ailleurs.
34:02Oui, sauvagement.
34:03Et c'est pour ça que l'Inuit pleurait.
34:06Ah, d'où le sanglot.
34:08En racontant cette histoire.
34:09D'où le sanglot.
34:09D'où le sanglot.
34:10Des années après,
34:11on était,
34:12mon père avait 80 ans,
34:14on était en l'an 2000,
34:15quelque chose comme ça.
34:17Et là, c'était dans les années 50,
34:19quelque chose comme ça.
34:20Donc, un demi-siècle plus tard,
34:21cet homme avait un sanglot dans la voix
34:23en racontant cette histoire.
34:24Et mon père dit,
34:26c'était pareil pour nous et les Américains.
34:28Ils ont fait pareil avec nos chevaux.
34:30Ah, terrible.
34:32Ah, terrible.
34:32Et il disait, moi,
34:33j'ai labouré avec les bœufs,
34:37et puis j'ai labouré avec les chevaux.
34:39Et puis, quand la guerre s'est terminée,
34:41on m'a dit, les chevaux, c'est fini.
34:42Et mon père, il me dit,
34:43j'ai pris un cheval,
34:44j'ai pris un charreti,
34:46je suis allé à la gare d'Argentan,
34:47il y a eu une douzaine de kilomètres
34:48entre Chamboy et Argentan,
34:49et il dit,
34:50on a débarqué sur mon plateau,
34:54un char,
34:56un tracteur,
34:57qui était en pièces détachées,
35:00dans des cubes de bois.
35:02Et il dit,
35:02on est revenu au village,
35:03et là, on a monté les tracteurs.
35:06Et pour le coup,
35:06les gens qui étaient maréchaux ferrants,
35:08eh bien,
35:09ils ont été obligés de changer de boulot,
35:10ils sont devenus mécaniciens agricoles,
35:13parce que l'agriculture contemporaine de Virgile
35:16venait de mourir,
35:17et nous étions dans le plan Marshall.
35:20Et donc, Marshall,
35:21mon père,
35:22il parlait de son tracteur.
35:23D'ailleurs, les tracteurs,
35:24on les appelle les Marshalls,
35:25les Magéludies à jour où je passais à moi.
35:27Et en fait,
35:27ce n'était pas des Marshalls,
35:28c'était des McCormick,
35:30mais qui procédaient du plan Marshall.
35:33Sous-entendu,
35:33on a tout ravagé,
35:34on a tout détruit,
35:35on va supprimer vos campagnes,
35:36on va supprimer le paganisme,
35:39les cycles de la nature, etc.
35:41Et puis,
35:42on va vous amener des tracteurs,
35:44et les chevaux,
35:45c'est fini.
35:46Et mon père disait...
35:47C'est une guerre de religion,
35:48en réalité.
35:48Oui.
35:49Paysans de la terre,
35:50pour mon père,
35:50paysans de la masse.
35:51Ils ont fait la guerre,
35:52notre religion.
35:53Bien sûr.
35:54Il n'y a peut-être pas de guerre politique,
35:56il y a des guerres religieuses.
35:58C'est la même chose.
35:59Ah !
36:00Ah !
36:00Je suis ravi de l'entendre dire.
36:02Et sur la fin,
36:03mon père,
36:05quand il a été à la retraite,
36:06j'allais le voir,
36:07puis parfois on en est dans les champs.
36:08Et moi,
36:09j'ai assisté à un truc,
36:10je me suis dit,
36:10mais mon père,
36:10il a labouré avec des bœufs.
36:12Après,
36:12il y a eu les tracteurs,
36:13donc les très vieux tracteurs,
36:15avec une fumée,
36:16vous prenez une fumée de gasoil
36:17dans les figures
36:18pendant 10 heures par jour,
36:19les macormiques,
36:21c'est des trucs incroyables.
36:22Évidemment,
36:23pas de suspension.
36:24Et puis dehors,
36:25en plein hiver
36:26ou en plein été,
36:27il fait 35 degrés dehors,
36:28vous bossez la tête
36:31avec votre casquette.
36:32Mais voilà,
36:32puis l'hiver,
36:33s'il fait moins 10,
36:34voilà,
36:34il n'y a pas de cabine.
36:35Après,
36:36il y aura des cabines.
36:36Puis maintenant,
36:37vous avez de la climatisation
36:38dans les tracteurs,
36:39vous avez la possibilité
36:40d'écouter Radio Courtoisie.
36:42Vous avez la possibilité
36:43de...
36:44Donc,
36:44vous avez des...
36:45Dans les trémies,
36:46il se passe...
36:47Et donc...
36:48On va en venir.
36:49Vous avez fait un livre aussi
36:50avec Véronique Lefloc,
36:51je crois.
36:52Ça vous intéresse beaucoup, là.
36:53Je vois bien pourquoi, là.
36:55Et nous tous, d'ailleurs.
36:56C'est très important,
36:57l'agriculture.
36:58L'agriculture et la culture,
36:59la culture en ce qu'elle est...
37:00Bon, bref.
37:02Émane de l'agriculture.
37:04Ça, c'est toute votre vie.
37:05Mais j'ai envie de revenir
37:07un peu en arrière
37:09et mettre deux idées.
37:11Peut-être la première est
37:15presque inconvenante.
37:16Mais en vous écoutant,
37:18je vous remercie d'ailleurs
37:19de parler de votre père
37:20comme vous le faites.
37:21C'est...
37:22C'est...
37:23C'est très touchant.
37:25Je me dis...
37:27Arrêtez-moi si cette phrase
37:28vous paraît peut-être obscène.
37:32Quand on a un père comme le vôtre,
37:34on n'a pas besoin de mentir.
37:36Jamais.
37:38Il y a un lien
37:41entre l'admiration que vous avez
37:42pour ce père qui ne ment pas,
37:44mais pas simplement à titre d'exemplarité.
37:47C'est parce qu'il est là.
37:50Et pour vous, il est très là.
37:52Il est très présent
37:54dans votre vie,
37:55dans votre souvenir,
37:56dans votre morale,
37:56dans votre constitution.
37:59Et il y a un lien, je crois,
38:02je dis ça intuitivement,
38:03avec le fait de ne pas avoir à mentir.
38:06Ah oui.
38:08Il y a deux personnes dans ma vie qui comptent.
38:10C'est mon père
38:11et c'est ma compagne
38:12qui est décédée
38:13de 37 années de vie commune
38:15et décédée d'un très long cancer,
38:1713 ans,
38:187 années de chimiothérapie non-stop.
38:19Oui.
38:20Il n'est plus là
38:20depuis une dizaine d'années.
38:21et donc,
38:22ce sont les deux personnes
38:25qui pouvaient me juger.
38:27Qui pourraient me juger.
38:28Aujourd'hui,
38:29c'est celle qui est devenue
38:30mon épouse, Dorothée.
38:32Et il y a qu'elle
38:33qui pourrait me dire
38:34c'est pas bien ce que tu as fait
38:35et me juger.
38:37Il y avait Marie-Claude
38:38et il y avait mon père,
38:39mais ils ne sont plus là.
38:39Mais je ne crois pas
38:41qu'il soit quelque part
38:42qu'il me voit,
38:42qu'il me regarde, etc.
38:43Mais je vis sous leur regard.
38:44En me disant...
38:45Pardon, pardon.
38:46Mon rire est en trop.
38:47Non, non, je comprends votre état d'esprit.
38:49Il y a un sens dans ce que vous dites.
38:51Oui, oui.
38:51Non, mais je comprends votre état d'esprit.
38:52Ça ne me blesse pas.
38:55Et je me dis,
38:56si vraiment mon père me disait
38:57c'est pas bien ce que tu dis,
38:58c'est pas bien ce que tu fais,
38:59ou Marie-Claude,
39:00ou aujourd'hui Dorothée,
39:01alors là, je serais blessé.
39:05Je ne sais pas ce qui n'y avait pas.
39:06Mais Michel Onfray,
39:07est-ce que vous voyez le lien,
39:09on parle aujourd'hui là,
39:13entre la mécanique sociale
39:16détruite par le mensonge ?
39:18Alors, ne référons pas le mensonge
39:21au péché capital.
39:25Le mensonge d'État,
39:26le mensonge impermanent,
39:27le mensonge médiatique.
39:28Nous vivons dans le mensonge.
39:29C'est sans fin,
39:30nous les pourfendons dans le nouveau conservateur.
39:34C'est Moulin de Don Quichotte.
39:36Le mensonge organisé,
39:38le mensonge d'ailleurs portait très haut.
39:40La société américaine a porté très haut le mensonge,
39:42au long de la publicité,
39:43de la fabrication du consentement.
39:45Enfin, c'était presque une science,
39:47le mensonge.
39:51Et le fait que les pères ne soient plus des pères,
39:53je reviens à mon idée.
39:55Oui.
39:56D'ailleurs, il n'y a plus de pères,
39:57on dit papa maintenant.
39:58Vous avez remarqué,
39:58il n'y a rien qui m'agace davantage.
39:59Mon papa.
40:00Mon papa.
40:01Ma maman.
40:02Enfin, ils sont tous à l'école maternelle.
40:03J'ai entendu un ministre,
40:04parce que mon papa disait,
40:06il y a 50 ans,
40:07on se croirait qu'il y a 4 ans
40:08qu'il est à l'école maternelle.
40:12Mon papa, ma maman,
40:13ils sont tous fous.
40:14On ne dit pas.
40:16Mais il n'y a plus de pères.
40:17Moi, je fais le lien avec une société
40:19qui déconne complètement,
40:21qui n'a même plus le souci
40:23du statut de la vérité.
40:25Dieu vrai, c'est pas vrai, on s'en fout.
40:26Avec la disparition des pères.
40:28Oui, c'est vrai.
40:29En vous écoutant, c'est flagrant.
40:31Ah oui, quand j'étais petit garçon à l'école,
40:33il y avait un fils de divorcés.
40:37Il s'appelait Pichonnier.
40:38Et on le regardait comme une espèce de malade sociale.
40:42Ses parents étaient divorcés.
40:44Aujourd'hui, je ne sais pas combien il y a d'enfants
40:47dans la même école.
40:50C'est-à-dire que quand on dit famille recomposée,
40:52je n'oubliais jamais qu'une famille recomposée
40:53était décomposée.
40:55Et qu'on n'est pas par hasard décomposé.
40:57C'est-à-dire que j'ai pu rencontrer ça aussi
40:58avec les enfants de Dorothée.
41:00C'est-à-dire qu'il y a un moment donné
41:01où on vous dit, mais tu n'es pas légitime.
41:03Au nom de quoi tu pourrais me dire
41:04de ne pas mettre mes coudes sur la table
41:05ou de mal me comporter ?
41:08Oui, c'est la légitimité, en fait.
41:08Pas légitime.
41:09Tu n'es pas mon père.
41:10Et là, on peut avoir des discussions en disant
41:12mais c'est quoi un père ?
41:13On peut peut-être même dire
41:14mais si ton père est parti,
41:15il est où ton père ?
41:16Il ne s'occupe pas de vous et plus de...
41:18Je ne parle pas de ma famille jamais.
41:20En disant, si le père n'est plus là
41:22et qu'il y a un beau père
41:23qui lui s'occupe des enfants,
41:24on lui dira toujours,
41:25tu n'as pas la légitimité.
41:28Et puis, vous avez aujourd'hui des gens,
41:29toute la pédophilie,
41:30alors le fait d'être père
41:32ne garantit pas de ne pas être incesteux.
41:34Mais il y a aussi plein de gens
41:35qui ne comprennent pas que
41:37quand on a des enfants
41:38qui n'ont pas de notre sang,
41:40ce sont tout le même, nos enfants.
41:41Et qu'on ne touche pas à sa belle-fille
41:45ou à son beau-fils
41:46sous prétexte qu'on ne serait pas père
41:48d'un point de vue génétique.
41:50Alors qu'on partage le même toit
41:52et que, justement,
41:52il y a la prohibition de l'inceste.
41:54Et de fait, l'absence de père est problématique
41:57parce que...
41:58Il m'est arrivé à une époque de dire...
42:01Je ne sais plus,
42:02c'était du chef de famille.
42:03Il m'a dit qu'il n'y a pas de chef ici.
42:05Tu vas pas... Pardonnez-moi.
42:06Il n'y a pas de chef de famille.
42:07Très bien.
42:09Et donc...
42:10Oui, c'est vrai, vous avez raison.
42:11Moi, je savais que
42:12quand mon père disait quelque chose,
42:14ça aurait lieu.
42:15C'était dit.
42:16Oui.
42:16Quand je l'ai donné aux pommes de terre, là,
42:19et puis il me disait
42:20tu vas avoir droit à un livre.
42:23On va t'acheter un livre.
42:24Vous l'avez.
42:24Et donc, après, bon,
42:26mon père avait dit ça.
42:27Et puis je disais
42:27mais papa, tu m'as dit que j'aurais un livre.
42:29Ah oui, c'est vrai.
42:30Et hop, j'avais le livre.
42:32C'est-à-dire que
42:33quand on dit
42:34je te le promets aujourd'hui,
42:35moi, j'ai dit
42:35mais mon père,
42:36il n'a pas besoin de dire
42:37je te promets.
42:37S'il vous disait,
42:38ça aurait lieu.
42:39C'est dit, c'est fait.
42:40Il ne mentait pas.
42:41Il n'insultait pas.
42:42Il n'était pas grossi.
42:42C'est ce qu'ils ont tous.
42:43Ce qui est dit est fait.
42:44La parole,
42:46combien de paroles
42:47sont sans conséquence.
42:48N'avoir pas de parole,
42:50ne pas tenir,
42:51le verbe tenir,
42:52parole,
42:53personne ne tient parole aujourd'hui.
42:55Bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla bla
42:58bla bla bla.
42:58De cette façon,
42:59il n'y a pas de sanction
43:01aux défauts de parole.
43:03Jadis,
43:03il y avait des craintes.
43:05Si on était un menteur
43:07pour ses parents,
43:07ce n'était pas terrible.
43:08Si on était un menteur
43:08pour le prêtre,
43:09ce n'était pas terrible non plus.
43:10Oui, mais si les parents
43:10étaient menteurs aussi,
43:11voilà.
43:12Alors qu'aujourd'hui,
43:14c'est grave d'avoir des parents menteurs.
43:14On appelle ça la post-vérité.
43:16Oui, la post-vérité.
43:17Nous sommes dans un monde
43:19qui n'a plus,
43:19qui donne plus
43:20de statut précis
43:21à la vérité.
43:23L'IA va arranger
43:25ça
43:26dans des grandes largeurs.
43:27C'est-à-dire que
43:28on ne sait plus
43:28ce qu'il faut.
43:30On mélange la réalité,
43:31la vérité.
43:32Bref.
43:33J'avais une autre.
43:33Je ne sais pas
43:34si je peux m'hasarder.
43:35On coupera
43:35si c'est sans intérêt.
43:36En écoutant
43:37l'histoire des Inuits.
43:39Votre père,
43:40un peu déçu.
43:42Mais quand même,
43:43il a dû tirer
43:44quelques belles choses.
43:47Mais est-ce
43:48qu'il en avait besoin ?
43:50Parce que
43:51s'agiter sur la surface
43:52de la Terre,
43:54voyager,
43:54encore une fois,
43:56c'est le nec plus ultra
43:57aujourd'hui,
44:00ça apporte peu
44:01aux gens qui sont verticaux.
44:03Votre père était
44:03très vertical.
44:05Oui, oui, oui.
44:06Il était content,
44:08mais...
44:09Voyager,
44:10c'est l'horizontalité,
44:11c'est la...
44:11Il va prendre l'avion,
44:12on va aller au Canada,
44:13un peu, etc.
44:14Mais...
44:15Ce n'était pas
44:16dans son axe,
44:18quoi.
44:19Il s'en serait très bien passé.
44:20C'est ça,
44:20il s'en serait très bien passé.
44:22Sauf que,
44:23il est venu voir
44:24quelque chose
44:24qu'il n'a pas vu,
44:25mais il a vu
44:25ce qu'il ne savait pas
44:26qu'il verrait
44:27quand il a vu
44:27que cet Inuit,
44:28il avait vécu...
44:29Et il en a reparlé ensuite.
44:30Ah oui, après,
44:30il a beaucoup raconté
44:31aux gens de village.
44:33Alors, Gaston,
44:33on parlait que tu es
44:34à Léopold Nord
44:34avec ton fils.
44:35Il a déjà écrit un petit truc.
44:36Non.
44:37Il a écrit un petit truc.
44:39Je lui avais demandé
44:40d'écrire
44:41ses souvenirs
44:41d'occupation,
44:43de libération
44:43à Chambois.
44:44Donc ça,
44:44il a écrit un petit texte.
44:45Vous l'avez ?
44:46Oui.
44:48Mais le voyage,
44:50non,
44:50il l'a raconté.
44:50C'était très drôle
44:51parce que moi,
44:51je l'ai entendu le raconter.
44:52Il avait figé
44:54une expression
44:55et il avait
44:55les mêmes formules
44:56à chaque fois
44:57qu'il expliquait aux gens.
44:59Et donc...
44:59Je pense que vous interdirez
45:01de le publier.
45:02Je pense que
45:03votre pudeur est telle
45:04que vous ne le publierez jamais
45:05ce petit texte.
45:07Sur la libération ?
45:09Ah si,
45:10je pense que je peux le faire.
45:11Parce que moi,
45:12j'ai le projet
45:12d'écrire mes mémoires
45:14pour essayer d'expliquer
45:15comment on devient
45:16ce qu'on a.
45:16Ah bah écoutez,
45:16on commence ici.
45:17Oui, oui, oui.
45:18Et donc,
45:19je voudrais aussi en faire,
45:20enfin je ne vais pas donner
45:20le détail
45:21de ce que j'ai l'intention
45:22de faire,
45:22je voudrais faire
45:22un genre d'oeuvre cubiste,
45:24de sculpture cubiste.
45:25Enfin bon.
45:25Et il y aurait...
45:26Encore un livre,
45:27de toute façon.
45:28Et il y aurait
45:30un certain nombre
45:30de documents
45:31dont ça,
45:32dont celui-ci.
45:35Notre première conversation
45:36touche à sa fin
45:37mais on a compris
45:37une chose
45:39qu'elle,
45:40j'ai appris que nous revenions.
45:42Vous avez été mis en pension,
45:43orphelinat,
45:44à cause de la pauvreté
45:45de vos parents.
45:46Non.
45:48Ce n'était pas la pauvreté.
45:49Ça,
45:49j'expliquerai un jour.
45:51C'était la souffrance
45:52qu'avait ma mère
45:52à vivre
45:53ce qu'elle a vécu.
45:54Ma mère a été abandonnée.
45:56Enfin,
45:58elle n'a pas été abandonnée.
45:59C'est-à-dire qu'elle a été
46:00récupérée par la DAS
46:02parce que sa mère
46:02avait des comportements
46:04qui n'étaient pas dignes.
46:05On n'a jamais su
46:06à quoi ça pouvait correspondre.
46:08Disons que
46:09quand Gaston Defer
46:10est arrivé au pouvoir
46:11dans les années 80
46:12avec Mitterrand,
46:13on a eu la possibilité
46:15de...
46:15D'y placer.
46:17D'aller chercher
46:18ces dossiers
46:19de la DAS,
46:20des dossiers
46:21des renseignements généraux.
46:22On pouvait accéder
46:22à un certain nombre
46:23de documents.
46:23Et on y est allé,
46:24ma mère et moi.
46:25Et je me souviens
46:27du fonctionnaire
46:28qui a ouvert
46:28une petite chemise
46:29dans laquelle
46:29il n'y avait rien du tout.
46:30Un feuillet,
46:31il était un peu embêté.
46:33et puis ma grand-mère
46:34pour le coup,
46:35la mère de ma mère
46:37était de moralité douteuse,
46:39je crois que c'était
46:39la formule.
46:41Et elle avait un mari,
46:42mon grand-père donc,
46:43qui a passé je crois
46:44quatre ou cinq ans
46:45à l'hôpital.
46:47Ce n'est pas trop de quoi.
46:48Pourquoi ?
46:49Pour quelles raisons ?
46:49AVC,
46:50syphilis,
46:51je ne sais pas quoi,
46:53tuberculose,
46:53enfin des...
46:54Il n'y avait plus d'archives,
46:57tout ça a explosé
46:58avec la libération,
46:59tout a été détruit,
47:00brûlé.
47:00Votre mère.
47:01Et donc ma mère,
47:02elle est prélevée
47:03par la DAS
47:04en disant,
47:04cette dame...
47:05Alors bon,
47:05je présume que mon grand-père,
47:07ayant passé
47:08quatre ou cinq ans
47:10à l'hôpital,
47:13ma grand-mère
47:14a dû avoir
47:15des histoires sexuelles.
47:17Alors est-ce qu'elles étaient
47:18nombreuses et tarifées
47:19ou est-ce que c'est juste
47:20une histoire
47:21avec un monsieur
47:22qui s'appelait...
47:23je crois que c'est Pedro le prénom,
47:24Pedro Sanchez,
47:25qui était un espagnol,
47:27un ouvrier espagnol.
47:29Et donc ma mère
47:30procéderait non pas
47:31du géniteur
47:31qui était cet espagnol
47:35et qui est reparti
47:36probablement en Espagne.
47:37Et donc elle a été
47:40sortie de cette famille
47:41et placée.
47:42Et alors à l'époque,
47:43quand on plaçait des gens,
47:44c'était vraiment
47:45les enfants,
47:45c'était vraiment des...
47:46C'est l'assistance publique.
47:47Oui.
47:47C'était vraiment
47:48des gens qui se servaient
47:50des enfants comme d'ouvriers,
47:51quoi.
47:51C'était terrible.
47:53Et ma mère a été placée,
47:55déplacée, replacée,
47:56frappée, tapée, etc.
47:58Donc ma mère a toujours
47:59eu des problèmes
48:00avec cette histoire
48:00d'enfance,
48:01de placement,
48:02d'abandon.
48:02Et d'avoir elle-même
48:03des enfants ensuite.
48:04D'avoir des enfants.
48:05Et puis...
48:07Et puis donc...
48:09Moi, j'ai fait...
48:10Probablement,
48:11je voyais trop de choses
48:12qu'un enfant n'aurait pas dû voir.
48:14Ça, je raconterai peut-être
48:15un jour.
48:16Et je me suis retrouvé
48:18dans cette torture-là.
48:18Je pense que vous vous raconterai
48:19un jour, oui.
48:20Oui, ça, oui.
48:21Là, pour l'heure,
48:22moi, je pense que je ne suis pas
48:23du tout dans les logiques
48:24d'autofiction
48:26ou de mémoire
48:27en disant,
48:28je vais tout balancer
48:29et puis je vais détruire des gens.
48:30J'ai une mère,
48:31j'ai un frère, etc.
48:33On ne dit pas des choses
48:34sur sa mère
48:35ou sur son frère
48:36et qu'il blesserait son père,
48:38sa mère, son frère, etc.
48:40Même blessé,
48:41on ne sait pas trop
48:41quand on blesse.
48:42Moi, j'ai blessé mon père
48:42en disant que je l'aimais.
48:45Eh oui.
48:46C'est-à-dire que
48:46la pudeur de mon père...
48:47Ce n'était pas son genre.
48:48Non.
48:49J'écris
48:50Le ventre des philosophes
48:51qui m'a permis d'aller...
48:53Je ne sais pas si c'était
48:54ce texte-là.
48:54Enfin, j'étais allé chez Pivot
48:56et non, peut-être
48:57un autre livre
48:58qui était...
48:58J'avais écrit un texte
49:00dans un journal hédoniste
49:01et ça s'appelait
49:02Le corps de mon père.
49:03Et Pivot avait été
49:04dithyrambique
49:05en disant
49:05Ah, les écrivains
49:06qui écrivent sur leur mère,
49:07il y en a vraiment beaucoup.
49:08Mais vous, vous avez écrit
49:09sur votre père,
49:09c'est très rare.
49:10Quel texte,
49:11quel ceci,
49:11quel cela.
49:12Et puis l'avez lu.
49:13Très aimant.
49:14Et mon père,
49:15elle était devant sa télévision
49:16de ce que je ne savais pas.
49:17Et il trouvait ça indécent.
49:18Est-ce que le monde...
49:19Non, en indécent.
49:20C'est-à-dire qu'on s'est retrouvés
49:21un 1er mai tous les deux
49:23dans le village.
49:23C'est la fête du village.
49:24Et puis, il y a
49:25un de ses copains d'école
49:25qui vient voir.
49:26Il me dit
49:27Ah ben Gaston,
49:28comment tu vas ?
49:29Ah ben c'est ton grand gars.
49:30On l'a vu à la télé
49:31l'autre jour.
49:31Ben il en a dit
49:32des choses gentilles sur toi.
49:33Et mon père qui fait
49:34Ouf !
49:36Pas plus,
49:37mais ça suffit.
49:37Et donc,
49:39je n'ai pas souvenir
49:39de la suite de la conversation
49:41avec ce monsieur.
49:41Puis bon,
49:42il est parti
49:43continuer sur la fête.
49:44Et je dis à mon père,
49:45mais je ne veux pas
49:46pourquoi tu as fait ça ?
49:47Comme ça en disant
49:47Ouf,
49:48tu avais l'air déçu.
49:49Ben il me dit
49:50c'est des choses qu'on ne dit pas
49:51tout ce que tu dis.
49:52Et je disais effectivement
49:54que
49:58la promiscuité,
49:58on a vécu,
49:59mon frère,
50:00mes parents et moi,
50:01quatre.
50:01Une petite maison.
50:03Une maison
50:03avec deux états,
50:04un rez-de-chaussée,
50:05un étage,
50:05et donc une pièce
50:06de 16 mètres carrés
50:07où on dormait tous,
50:08tous les quatre.
50:08Jusqu'à l'âge de 17 ans,
50:09je suis parti,
50:10il n'y a pas de douche
50:11dans la maison.
50:12Et mon frère aussi.
50:13Et puis,
50:14la petite cuisine en bas.
50:15Et de fait,
50:16mon père était
50:17très très mal payé.
50:19Et je le disais tout à l'heure,
50:20ma mère retournait
50:22le porte-monnaie.
50:23Il y avait des pièces
50:24de qualité de métal,
50:26des pièces de pétain,
50:28vous savez.
50:28Ah oui !
50:29Avec la Francis
50:30qui travaillait à la patrie.
50:33Ah oui,
50:34c'était gris,
50:35c'était presque des galettes.
50:37Pas de laitin,
50:37c'était pas...
50:38J'ai su l'aluminium,
50:40un genre d'aluminium.
50:41Un aluminium,
50:41du fer très léger.
50:43la pièce qui tombait,
50:44ma mère disait,
50:45on ne va pas pouvoir
50:45manger de viande,
50:46etc.
50:47Et elle disait à mon père,
50:48tu n'as qu'à demander
50:49de l'augmentation,
50:50tu ne demandes jamais,
50:50mon père jamais,
50:51on ne demande pas
50:52d'augmentation.
50:53Et donc,
50:54j'ai dit,
50:55j'ai dit,
50:55bon ben voilà,
50:56on était pauvres,
50:57et puis voilà.
50:58Et mon père dit,
50:59tu as dit qu'on était pauvres.
51:01Et je dis,
51:02ben oui papa,
51:02on était pauvres.
51:03Il m'a dit une phrase terrible,
51:05il m'a dit,
51:05as-tu jamais eu faim ?
51:09Je dis pas non.
51:09Il me dit,
51:10alors on n'a pas été pauvres.
51:11Ah oui,
51:12j'ai vu le ticket tout à l'heure
51:13quand je vous parlais de pauvreté.
51:16Et ben oui,
51:17je me suis dit à mon père,
51:19avoir faim,
51:20c'est être pauvre.
51:21Il y a aussi une chose formidable
51:22chez vous,
51:23c'est que pour le chrétien que je suis,
51:24alors on a un peu bataillé,
51:26mais on va cesser
51:28sur la transcendance,
51:29les arrière-monde
51:30et tout ça.
51:31Je n'arriverai pas.
51:32Pourtant,
51:32ce serait un plaisir
51:33de me faire comprendre de vous,
51:36mais c'est une partie forte.
51:43On va faire une émission sur Dieu,
51:45la transcendance,
51:46la religion.
51:47On a essayé,
51:48mais je me suis senti
51:49pas en mesure de...
51:51J'ai été très bénévolant
51:52dans notre première conversation
51:54avec Morillo.
51:57Ce qui est très difficile
51:58de parler de la transcendance,
52:02à des personnes
52:03qui n'y croient pas du tout.
52:06On a l'impression...
52:07Là, pour le coup,
52:07il y a une pudeur,
52:08on s'arrête.
52:09Je vous ai dit
52:10que je désapprouvais
52:11une phrase
52:12qui ne fait pas honneur
52:12à l'humanité,
52:13à mon avis,
52:14de Wittgenstein,
52:15ce dont on ne peut parler,
52:16il faut le taire.
52:17Il y a tant de choses
52:18dont on ne peut parler
52:19et qu'il ne le faut pas taire,
52:20justement.
52:20Je n'aime pas cette phrase.
52:21Oui, je n'ai sûrement plus.
52:22Vous êtes d'accord.
52:23Bon, mais il y a quelque chose
52:25de formidable.
52:25On va s'arrêter là-dessus
52:26pour cette première émission.
52:27Je vous remercie beaucoup
52:28d'avoir parlé de votre père
52:31comme vous venez de le faire.
52:32C'est très émouvant.
52:33Et de votre mère,
52:34ça n'est pas moins.
52:36Athée comme vous êtes,
52:38vous me paraissez
52:39d'une moralité
52:41rarement rencontrée
52:42que j'ai rarement rencontrée.
52:45Eh bien, bien entendu,
52:46ça m'interpelle
52:47parce que je pense aussi
52:49que l'au-delà,
52:50la conscience de l'au-delà,
52:52donc de notre faiblesse,
52:54est une raison
52:55de nous tenir bien
52:56parce que de toute façon,
52:57on est faible.
52:57qu'est-ce qu'on va chercher
52:59de l'argent,
53:00pourquoi crâner,
53:01pourquoi l'orgueil,
53:02de toute façon,
53:03nous sommes poussières.
53:04Eh bien,
53:05vous ne pensez pas
53:06dans les termes chrétiens
53:08et pourtant,
53:09vous aboutissez
53:10à une droiture
53:11sans parler.
53:12Ça, c'est...
53:14C'est une leçon pour moi.
53:15Je le sais, je le sais,
53:16je le sais, mais...
53:17Morale.
53:18Mais c'est l'exemple
53:19de mon père.
53:20C'est ça,
53:20on va dire.
53:21Oui, je ne sais pas...
53:22Ma transcendance,
53:23c'était son immanence.
53:24Ah, voilà.
53:28Magnifique phrase.
53:29Il m'enseignait des choses,
53:31quoi.
53:32C'est lui qui...
53:33Mais j'ai raconté ça.
53:34Je fais référence tout à l'heure
53:35à mon première page de Cosmos,
53:36mais il est mort dans mes bras
53:40dans un moment
53:41de transmission incroyable,
53:43quoi.
53:43J'ai une petite maison
53:44à côté de celle de mes parents,
53:45celle de ma mère, maintenant.
53:48Et...
53:49Et c'est le soir de l'Avent.
53:51Et je reconduis mon père
53:52de chez moi à chez lui.
53:54Et ma mère est restée à la maison.
53:56J'avais quelques amis.
53:57On avait mangé des châtaignes,
53:58du champagne.
53:58Il y avait une dizaine
53:59de copains d'amis,
54:00mes parents.
54:01Vous m'accompagnez le soir.
54:02Et mon père me dit
54:03je vais rentrer.
54:04Je suis un peu fatigué.
54:06Il avait une opération
54:07du genou.
54:08Et je me souviens très bien
54:09d'une posture
54:10qui est très...
54:11qui est très christique aussi,
54:13ou très religieuse,
54:14ou très...
54:14Et mon père avait une veste
54:16avec une...
54:18avec une fermeture éclair.
54:20Et je me suis mis
54:21à genoux devant lui.
54:22Et j'ai mis...
54:24bricolé sa fermeture éclair.
54:25Pour lui remonter.
54:26Voilà.
54:27Et puis,
54:28on est allé
54:28de cette petite maison
54:29où il y a 50 mètres
54:31à vol d'oiseau.
54:32Et...
54:34La maison est au bord
54:35de la Dive.
54:36Il y a l'église...
54:37une rivière,
54:38il y a l'église,
54:39une petite pente,
54:40une place,
54:41et puis il y a
54:41la maison de mes parents.
54:43Et donc,
54:45je prends le bras de mon père,
54:46qui n'a pas besoin
54:46que je lui prenne le bras,
54:47il marche correctement.
54:49Et puis,
54:50il me dit
54:50il faut que je me mouche.
54:52Et alors,
54:52il sort un grand mouchoir,
54:53il se mouche,
54:54et moi,
54:54pendant ce temps-là,
54:54je lui tiens le bras,
54:55je regarde le ciel.
54:56Je regarde le ciel
54:57qui est...
54:59Bordeaux,
54:59lit de vin,
55:00une couleur assez incroyable.
55:01et je dis
55:03on ne verra pas
55:03nos étoiles ce soir.
55:05Et mon père,
55:06sur le pas de la porte,
55:07un jour,
55:07m'avait dit,
55:08tu vois,
55:08c'est l'étoile polaire,
55:09première levée,
55:10dernière couchée,
55:12elle indique toujours le nord.
55:14Leçon de philosophie,
55:15sous-entendu,
55:16tu seras le premier levée,
55:17tu seras le dernier couché,
55:18et tu indiqueras
55:19toujours le nord,
55:20ou du moins,
55:21tu ne perdras pas le nord.
55:22Mais tu avais écrit cette histoire.
55:24Si, oui, j'ai écrit,
55:25oui,
55:25dans le cosmos, là.
55:26Et donc,
55:27si, si, vous l'avez lu,
55:29et donc,
55:30il me dit,
55:31tu vois,
55:31cette lumière qui arrive tout de suite,
55:32l'étoile,
55:33elle est peut-être morte,
55:34elle est partie il y a des millions d'années,
55:36cette lumière,
55:36elle nous arrive tout de suite,
55:37mais peut-être elle est morte.
55:40Et donc,
55:40mon père,
55:41il m'enseigne ça, quoi.
55:42Il m'enseigne les étoiles,
55:43il m'enseigne l'éternité,
55:45l'infini,
55:46l'espace,
55:47la durée,
55:47le temps.
55:48Toutes les pensées bergsoniennes,
55:52et donc,
55:53je lui dis,
55:54il se mouche,
55:55encore le bruit de cet acte-là,
55:58et je lui dis,
55:59on ne verra pas ce soir,
56:00on ne verra pas nos étoiles,
56:00il me répond,
56:01non,
56:02ce soir,
56:04le temps est couvert,
56:05le ciel est couvert,
56:06ce soir,
56:06le ciel est couvert,
56:07et il meurt.
56:08Dans mes bras.
56:08Sur cette phrase.
56:09Oui.
56:13Et donc,
56:15il est mort debout,
56:16il n'a même pas été foudroyé,
56:18il ne s'est pas effondré sur lui-même,
56:20il n'est pas tombé,
56:21et il était mort debout.
56:23Je dis,
56:23papa, papa, papa,
56:24il était là,
56:25fini,
56:25ma chaîne,
56:26debout.
56:27Donc,
56:28j'ai,
56:28est né et enquise,
56:29quoi,
56:30j'ai pris mon père,
56:31je l'ai levé,
56:31je l'ai déposé un petit peu plus loin,
56:32je l'ai allongé,
56:33je suis allé vite fait,
56:35dans la maison,
56:36il y avait,
56:36parce que j'avais une amie,
56:38un pneumologue qui était là,
56:39qui a vite fait appelé,
56:41les urgences,
56:42les urgences sont venues,
56:44ils ont fait un massage cardiaque,
56:46puis,
56:4620 minutes,
56:47je ne sais pas,
56:47j'ai dit,
56:48écoutez,
56:49il ne va pas revenir,
56:52difficile,
56:52etc.,
56:52j'ai dit,
56:53de toute façon,
56:53s'il revient,
56:54l'irrigation du cerveau,
56:56il m'a dit,
56:57ben oui,
56:57alors je lui ai dit,
56:57écoutez,
56:58s'il vous plaît,
56:58arrêtez,
56:58j'ai demandé qu'on arrête pour Marie-Claude,
57:00et j'ai demandé pour mon père,
57:01la personne que j'ai le plus aimé au monde,
57:03c'est moi qui ai demandé,
57:03est-ce que ça s'arrête.
57:05Ils m'ont dit,
57:05vous êtes qui ?
57:06J'ai un fils,
57:07vous prenez vraiment la décision ?
57:09Je dis,
57:09oui,
57:09je prends la décision,
57:10ils sont arrêtés à ce moment-là,
57:13et mon père est mort,
57:13là,
57:14dans mes bras,
57:16c'est-à-dire qu'à l'époque,
57:17je n'étais pas interdit de service public,
57:21de service,
57:22d'invitation à l'étranger,
57:24donc j'étais parfois au Japon,
57:25parfois en Australie,
57:26parfois en Belgique,
57:28et j'habitais à Argentan,
57:29c'est-à-dire à 20 minutes,
57:31donc il aurait pu mourir,
57:33et c'était difficile que je sois là,
57:35et en plus de ça,
57:36il aurait pu aller jusqu'à chez lui,
57:39et puis dans ce livre,
57:39mourir,
57:40pendant que moi,
57:40je serais,
57:41non,
57:41ma mère était là,
57:42et je lui dis,
57:43mais je ne vais pas dire
57:43qu'il a choisi de mourir
57:44en ma présence,
57:46mais je veux dire,
57:47c'est presque un cadeau
57:47qu'il me fait,
57:48et à ce moment-là,
57:49alors ça,
57:50c'est pour vous donner
57:51du grain à moudre,
57:53vous me faites beaucoup de concessions.
57:55Non,
57:56non,
57:56mais j'ai hérité
57:58quand il est mort,
57:59j'ai hérité,
58:00et je me suis dit,
58:01maintenant,
58:01il faut que tu sois à la hauteur,
58:04tu sois à la hauteur
58:05de ce qu'il a été,
58:06et comme si quelque chose
58:08était parti,
58:09comme si une âme était partie,
58:10et que cette âme,
58:11elle était un peu en moi,
58:12quoi,
58:13et donc il a été enterré
58:15quelques jours plus tard,
58:16et c'était un jeudi,
58:17il pleuvait averse,
58:19il faisait horriblement froid,
58:22et il avait 88 ans,
58:24et l'église était remplie,
58:27et il y avait des gens dehors,
58:30et donc on se dit,
58:31tous les gens qui ont des chaises
58:32sont sur des chaises,
58:33et puis dans les travaux,
58:34il y avait des gens,
58:35et puis dans l'entrée de l'église,
58:36il y avait des gens,
58:36et puis dehors,
58:38sous la pluie,
58:39il y avait des gens,
58:40et je me suis dit,
58:41un vieux monsieur de 88 ans
58:42qui est encore en pleine semaine,
58:44les gens qui travaillaient,
58:45soit il prenait
58:46il y a quelques heures,
58:48et les gens étaient là,
58:49et je me suis dit,
58:50ben,
58:51t'as un modèle,
58:52quoi.
58:53Je ne sais pas comment conclure,
58:54je ne comprends pas.
58:55C'est une conclusion,
58:55arrêtons-la.
58:56Sauf en vous remercie,
58:57en prenant ce que vous nous dites.
58:59Merci,
59:00Michel Onfray.
59:00Je vous en prie.
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