00:00RTL Matin, Vincent Derosier
00:05Et avec nous en ligne Emma Aziza, hydrologue et docteur de l'école des mines de Paris
00:10spécialisée dans l'adaptation de notre société au changement climatique.
00:13Bonjour.
00:14Bonjour.
00:15Alors peut-on, doit-on parler d'une sécheresse historique déjà ?
00:20Oui et on voit très bien que chaque année nous présente une signature différente.
00:24Celle-là est encore absolument nouvelle
00:26parce que vous vous rendez compte à quel point nous avons vraiment une sécheresse qui s'est installée
00:32mais qui ne s'est pas déplacée du sud vers le nord.
00:40Vous m'entendez ?
00:41Je vous entends. En quoi était la nouvelle ?
00:43C'est sa propagation.
00:46Oui, c'est-à-dire qu'on n'a pas eu une sécheresse qui s'est déplacée du sud vers
00:50le nord.
00:50On a vraiment eu une sécheresse qui s'est installée à différents stades.
00:55C'est-à-dire que d'abord, on a eu un hiver exceptionnellement plein.
00:59On a eu des recharges très très fortes, mais pas partout.
01:03On se rend compte que l'hiver a principalement concerné dans ces recharges de pluie la moitié ouest de la
01:09France.
01:10Donc le Grand Est était déjà commencé à être en souffrance et ça s'est accentué.
01:16Et donc aujourd'hui, les sécheresses qu'on commence à avoir dans tout le Grand Est de manière globale
01:20sur le Rhin et toute la zone qui est touchée, la Meuse,
01:24ce sont des sécheresses qui, elles, ont commencé par le fait de ne pas avoir assez de pluie l'hiver.
01:29Et vous avez une autre configuration.
01:32C'est plutôt le centre de la France qui, là, avait reçu des niveaux de pluie exceptionnels,
01:37mais qui, en réalité, a une géologie très pauvre.
01:40C'est un socle qui fait que l'eau n'est absolument pas retenue.
01:44Et il a suffi de huit semaines pour que l'on bascule massivement de l'autre côté.
01:49C'est-à-dire qu'on passe d'un niveau exceptionnel à un niveau de sécheresse historique.
01:54Donc ça veut dire, si je vous écoute, que le problème n'est pas forcément la canicule
01:58et ces trois canicules, mais le déficit de pluie dans certains territoires ?
02:03Alors, dans certains territoires, c'est le déficit de pluie qui s'est installé dès l'hiver et le printemps.
02:08Et puis, dans d'autres territoires, c'est vraiment l'accentuation qui va se jouer par la canicule.
02:15En fait, il faut imaginer que quand l'atmosphère est beaucoup plus chaude,
02:17elle cherche à récupérer son dû.
02:19C'est-à-dire qu'elle va chercher vraiment à venir attraper toute l'eau des sols.
02:24Donc déjà, les plantes ont chaud et elles évapotranspirent.
02:28Mais en plus, l'atmosphère, par un jeu de pression, va récupérer massivement de l'eau
02:32pour recréer des équilibres.
02:35Et donc, en fait, c'est ce qu'on appelle cette demande atmosphérique.
02:38Ça explique en grande partie cet effet d'une sorte de sèche-cheveux,
02:42mais à l'envers, si vous voulez, une sorte d'aspirateur à eau.
02:47Et ce qui explique que la France va basculer d'un État extrêmement satisfaisant,
02:51de manière généralisée, avec quelques points vulnérables,
02:54à un État actuellement qui devient de plus en plus critique.
02:58Et surtout, critique dans ce qu'on appelle le château d'eau de la France.
03:01C'est-à-dire que c'est de là que partent tous les grands fleuves.
03:04La Loire, vous avez vraiment tout le massif central qui est actuellement touché par une sécheresse historique
03:11qui correspond effectivement à celle de 2022 sur cette zone.
03:14Cette sécheresse inédite et historique, donc, elle pourrait devenir la norme dans plusieurs années ?
03:20Et quand exactement ?
03:21Alors, elle devient déjà la norme.
03:23Moi, je vois vraiment la bascule à démarrer en 2017 sur la France.
03:28On a eu dix mois sans précipitation.
03:30Et puis, on avait eu un mois de janvier, février 2018, très pluvieux,
03:34tellement pluvieux qu'on avait eu des inondations,
03:36qui ressemblent d'ailleurs beaucoup à la situation de cette année.
03:39Et il a suffi de sécheresse mêlée à des canicules au printemps
03:45pour que le mois de juin fasse basculer la situation et que ça s'empire au mois de juillet.
03:51Donc, c'est quelque chose qui existe déjà depuis neuf ans.
03:54Mais chaque année, on a vraiment des sortes de scénarios différents.
03:58En 2022, on n'a pas eu de pluie durant l'hiver, une sorte de non-hiver.
04:03Vous voyez, en fait, il n'y a pas vraiment d'années qui se ressemblent.
04:06Mais par contre, si vous regardez les courbes, elles ne font que monter en continu.
04:10Et que ce soit les courbes des arrêtés sécheresses sur chaque territoire,
04:15c'est assez frappant de voir que vous tracez presque une ligne qui monte sur chaque localisation.
04:24D'abord, vous avez un certain nombre de jours en niveau moyen de sécheresse.
04:29Et puis, on passe à des niveaux de crise.
04:31Et puis, le nombre de jours d'arrêtés de crise va augmenter.
04:34Et ça a un impact sur le plan industriel, sur le plan agricole, bien sûr.
04:38Mais sur le plan de notre choix que l'on va devoir faire sur la question de la ressource en
04:42eau.
04:43Et Emma Aziza, donc vous, si on vous écoute, vous avez identifié un point de bascule en 2017.
04:48La question qu'on se pose pour cet été et ce avenir, est-ce qu'on va manquer d'eau
04:53en France ?
04:54Eh bien, pas partout.
04:56Il y a des zones dans lesquelles, étonnamment, ça s'est plutôt bien rechargé.
04:59Et la géologie aidant, le quart est de la France, c'est-à-dire le pourtour méditerranéen,
05:06s'est plutôt bien reconstitué en termes de stock.
05:09Il a reçu des pluies extrêmement importantes sur une période définie,
05:13avec des nappes souterraines qui pouvaient accueillir ces stocks.
05:18Et on voit d'ailleurs que c'est une des zones qui tient le mieux,
05:21contrairement au Grand Est, contrairement au centre.
05:24Donc vous voyez, en fait, chaque année, on ne raconte pas non plus la même histoire
05:27sur les localisations qui vont être concernées.
05:30Mais par contre, la tendance globale de la France est vraiment un assèchement massif l'été,
05:36accentué par ces phases caniculaires.
05:38On parle de sécheresse éclair.
05:40C'est un phénomène qu'on a enregistré partout dans le monde
05:42et que maintenant on voit en France de manière chronique.
05:44Ce que vous ne dites pas partout, mais il y a eu près de 100 départements avec des restrictions d
05:47'eau.
05:48Oui.
05:49Donc ça a presque touché tout le pays.
05:51Alors ça a quasiment touché tout le pays, mais pas avec les mêmes degrés.
05:55C'est-à-dire qu'on a une sécheresse qui s'est généralisée.
05:59Vraiment, quand vous regardez les cartes au 1er mars, en avril,
06:04on a la France qui ressemble, qui est tout en bleu,
06:06tellement on a des niveaux d'eau très élevés, satisfaisants, pour démarrer le printemps.
06:11Quand vous regardez à partir du mois de juin, la canicule de fin mai et celle de juin,
06:17qui ont été historiques à différents niveaux en termes d'ampleur, de durée, de niveaux atteints,
06:26on se rend compte que là, c'est une France qui devient très très fragile à ces températures
06:31et qu'on n'a plus de capacité de se dire, si on stocke beaucoup l'hiver, on tiendra l
06:37'été.
06:37Et c'est ça qui change dans notre paradigme, on avait un peu ce syndrome de la cigale et la
06:42fourmi.
06:43Quand on stockait tout l'hiver, on pensait pouvoir tenir l'été.
06:46Dans un contexte où l'atmosphère est plus chaude, ça ne fonctionne plus.
06:50Un cours d'eau sur quatre est à sec, c'est inédit, ça depuis 2012.
06:54Il faudra quoi ? Des semaines, des mois pour un retour à la normale ?
06:58Normalement, il ne devrait rien se passer d'ici l'automne.
07:01Tout simplement parce que la moindre pluie qui risque d'arriver,
07:04ce sont en général des pluies d'orage très localisées,
07:08elles vont repartir déjà très rapidement pour le deux tiers dans l'atmosphère.
07:13Le reste va être capté par les végétaux, par les premières couches de sol
07:18qui vont chercher à récupérer un peu leur dû parce qu'ils sont complètement assoiffés.
07:24Cette eau ne rejoindra ni les nappes, ni ne viendra alimenter les tout petits cours d'eau.
07:30Là, on part sur une sécheresse chronique généralisée de tout ce petit chevelu de cours d'eau
07:35complètement à sec qui devrait tenir jusqu'à l'automne
07:39et qui peut aussi avoir des conséquences locales, déjà un pour la biodiversité,
07:43mais deuxièmement pour tous les usages qui s'appuyaient sur ces débits.
07:46Et merci beaucoup Emma Aziza, hydrologue, pour toutes vos explications précieuses.
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